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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/19

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madame de Rochefide que, depuis l’aventure du rocher au Croisic, j’appelle Rocheperfide. Enfin, nous sommes allés voir le fameux buis où s’est arrêtée Béatrix quand il l’a jetée à la mer pour qu’elle ne fût à personne. — « Elle doit être bien légère pour être restée là, ai-je dit en riant. Calyste a gardé le silence. — Respectons les morts, ai-je dit en continuant. Calyste est resté silencieux. — T’ai-je déplu ? — Non, mais cesse de galvaniser cette passion, a-t-il répondu. » Quel mot !… Calyste, qui m’en a vue triste, a redoublé de soins et de tendresse pour moi.

Août.

» J’étais, hélas ! au fond de l’abîme, et je m’amusais, comme les innocentes de tous les mélodrames, à y cueillir des fleurs. Tout à coup une pensée horrible a chevauché dans mon bonheur, comme le cheval de la ballade allemande. J’ai cru deviner que l’amour de Calyste s’agrandissait de ses réminiscences, qu’il reportait sur moi les orages que je ravivais, en lui rappelant les coquetteries de cette affreuse Béatrix. Cette nature malsaine et froide, persistante et molle, qui tient du mollusque et du corail, ose s’appeler Béatrix !… Déjà, ma chère mère, me voilà forcée d’avoir l’œil à un soupçon quand mon cœur est tout à Calyste, et n’est-ce pas une grande catastrophe que l’œil l’ait emporté sur le cœur, que le soupçon enfin se soit trouvé justifié ? Voici comment. — « Ce lieu m’est cher, ai je dit à Calyste un matin, car je lui dois mon bonheur, aussi te pardonné-je de me prendre quelquefois pour une autre… » Ce loyal Breton a rougi, je lui ai sauté au cou, mais j’ai quitté les Touches, et je n’y reviendrai jamais.

» À la force de la haine qui me fait souhaiter la mort de madame de Rochefide, oh ! mon Dieu naturellement d’une fluxion de poitrine, d’un accident quelconque, j’ai reconnu l’étendue, la puissance de mon amour pour Calyste. Cette femme est venue troubler mon sommeil, je la vois en rêve, dois-je donc la rencontrer ?… Ah ! la postulante de la Visitation avait raison !… Les Touches sont un lieu fatal, Calyste y a retrouvé ses impressions, elles sont plus fortes que les délices de notre amour. Sachez, ma chère mère, si madame de Rochefide est à Paris, car alors je resterai dans nos terres de Bretagne. Pauvre mademoiselle des Touches qui se repent maintenant de m’avoir fait habiller en Béatrix pour le jour du contrat, afin de faire réussir son plan, si elle apprenait jusqu’à quel point je viens d’être