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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/173

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» Auriez-vous écrit la lettre que je tiens en réponse à la mienne ; vos idées, votre langage auraient-ils été les mêmes si quelqu’un vous eût dit à l’oreille ce qui peut se trouver vrai : Mademoiselle O. d’Este-M. a six millions et ne veut pas d’un sot pour maître ?

» Admettez pour certaine et pendant un moment cette supposition. Soyez avec moi comme avec vous-même, ne craignez rien, je suis plus grande que mes vingt ans, rien de ce qui sera franc ne pourra vous nuire dans mon esprit. Quand j’aurai lu cette confidence, si toutefois vous daignez me la faire, vous recevrez alors une réponse à votre première lettre.

» Après avoir admiré votre talent, si souvent sublime, permettez-moi de rendre hommage à votre délicatesse et à votre probité, qui me forcent à me dire toujours

» Votre humble servante,
» O. d’Este-M. »



Quand Ernest de la Brière eut cette lettre entre les mains, il alla se promener sur les boulevards, agité dans son âme comme une frêle embarcation par une tempête où le vent parcourt tous les aires du compas, de moment en moment.

Pour un jeune homme comme on rencontre tant, pour un vrai Parisien, tout eût été dit avec cette phrase : C’est une petite rouée !… Mais pour un garçon dont l’âme est noble et belle, cette espèce de serment déféré, cet appel à la Vérité eut la vertu d’éveiller les trois juges tapis au fond de toutes les consciences. Et l’Honneur, le Vrai, le Juste, se dressant en pied, criaient énergiquement :

— Ah ! cher Ernest, disait le Vrai, tu n’aurais certes pas donné de leçon à une riche héritière !… Ah ! mon garçon, tu serais parti, et roide pour le Havre, afin de savoir si la jeune fille était belle, et tu te serais senti très malheureux de la préférence accordée au génie. Et si tu avais pu donner un croc-en-jambe à ton ami, te faire agréer à sa place, mademoiselle d’Este eût été sublime !

— Comment, disait le Juste, vous vous plaignez, vous autres gens d’esprit ou de capacité, sans monnaie, de voir les filles riches mariées à des êtres dont vous ne feriez pas vos portiers ; vous déblatérez contre le positif du siècle qui s’empresse d’unir l’argent à l’argent, et jamais quelque beau jeune homme plein de talent, sans for-