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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/158

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front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de Napoléon a fait tuer de maréchaux en herbe. Cette figure, sublime par nécessité mercantile, frappa Modeste, et le jour où elle acheta ce portrait, l’un des plus beaux livres de d’Arthès venait de paraître. Dût Modeste y perdre, il faut avouer qu’elle hésita longtemps entre l’illustre poëte et l’illustre prosateur. Mais ces deux hommes célèbres étaient-ils libres ?

Modeste commença par s’assurer la coopération de Françoise Cochet, la fille emmenée du Havre et ramenée par la pauvre Bettina-Caroline, que madame Mignon et madame Dumay prenaient en journée préférablement à toute autre, et qui demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre cette créature assez disgraciée ; elle lui jura de ne jamais donner le moindre chagrin à ses parents ; de ne jamais sortir des bornes imposées à une jeune fille ; quant à Françoise, plus tard, au retour de son père, elle lui assurerait une existence tranquille, à la condition de garder un secret inviolable sur le service réclamé. Qu’était-ce ? peu de chose, une chose innocente. Tout ce que Modeste exigea de sa complice, consistait à mettre des lettres à la poste et à en retirer qui seraient adressées à Françoise Cochet.

Le pacte conclu, Modeste écrivit une petite lettre polie à Dauriat, l’éditeur des poésies de Canalis, par laquelle elle lui demandait, dans l’intérêt du grand poëte, si Canalis était marié ; puis elle le priait d’adresser la réponse à mademoiselle Françoise, poste restante, au Havre.

Dauriat, incapable de prendre cette épître au sérieux, répondit par des railleries de libraire, une lettre faite entre cinq ou six journalistes dans son cabinet et où chacun d’eux mit son mot.

« Mademoiselle,

» Canalis (baron de), Constant Cyr Melchior, membre de l’Académie française, né en 1800, à Canalis (Corrèze), taille de cinq pieds quatre pouces, en très bon état, vacciné, de race pure, a satisfait à la conscription, jouit d’une santé parfaite, possède une petite terre patrimoniale dans la Corrèze et désire se marier, mais très richement.

» Il porte mi-parti de gueules à la dolouère d’or et mi-parti de sable à la coquille d’argent, sommé d’une couronne de baron,