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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/15

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n’aviez que la main à étendre, mais pense à le conserver. Quand tu ne serais venue ici que pour en remporter les conseils de mon expérience, ton voyage serait bien payé. Calyste subit en ce moment une passion communiquée, tu ne l’as pas inspirée. Pour rendre ta félicité durable, tâche, ma petite, d’unir ce principe au premier. Dans votre intérêt à tous deux, essaie d’être capricieuse, sois coquette, un peu dure, il le faut. Je ne te conseille pas d’odieux calculs, ni la tyrannie, mais la science. Entre l’usure et la prodigalité, ma petite, il y a l’économie. Sache prendre honnêtement un peu d’empire sur Calyste. Voici les dernières paroles mondaines que je prononcerai, je les tenais en réserve pour toi, car j’ai tremblé dans ma conscience de t’avoir sacrifiée pour sauver Calyste ! attache-le bien à toi, qu’il ait des enfants, qu’il respecte en toi leur mère… Enfin, me dit-elle d’une voix émue, arrange-toi de manière à ce qu’il ne revoie jamais Béatrix !… » Ce nom nous a plongées toutes les deux dans une sorte de torpeur, et nous sommes restées les yeux dans les yeux l’une de l’autre échangeant la même inquiétude vague. — « Retournez-vous à Guérande ? me demanda-t-elle. — Oui, lui dis-je. — Eh bien, n’allez jamais aux Touches… J’ai eu tort de vous donner ce bien. — Et pourquoi ? — Enfant ! les Touches sont pour toi le cabinet de Barbe-Bleue, car il n’y a rien de plus dangereux que de réveiller une passion qui dort. »

» Je vous donne en substance, chère mère, le sens de notre conversation. Si mademoiselle des Touches m’a fait beaucoup causer, elle m’a donné d’autant plus à penser que, dans l’enivrement de ce voyage et de mes séductions avec mon Calyste, j’avais oublié la grave situation morale dont je vous parlais dans ma première lettre.

» Après avoir bien admiré Nantes, une charmante et magnifique ville, après être allés voir sur la place Bretagne l’endroit où Charette est si noblement tombé, nous avons projeté de revenir par la Loire à Saint-Nazaire, puisque nous avions fait déjà par terre la route de Nantes à Guérande. Décidément, un bateau à vapeur ne vaut pas une voiture. Le voyage en public est une invention du monstre moderne, le Monopole. Trois jeunes dames de Nantes assez jolies se démenaient sur le pont atteintes de ce que j’ai appelé le kergarouëtisme, une plaisanterie que vous comprendrez quand je vous aurai peint les Kergarouët. Calyste s’est très bien comporté. En vrai gentilhomme, il ne m’a pas affichée. Quoique satisfaite de son bon goût, de même qu’un enfant à qui l’on a donné son