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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/149

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prendre ce cœur de jeune fille, car l’âme et le visage étaient en harmonie, croyez-le bien ! Modeste avait transporté sa vie dans un monde, aussi nié de nos jours que le fut celui de Christophe Colomb au seizième siècle. Heureusement, elle se taisait, autrement elle eût paru folle. Expliquons, avant tout, l’influence du passé sur Modeste.

Deux événements avaient à jamais formé l’âme comme ils avaient développé l’intelligence de cette jeune fille. Avertis par la catastrophe arrivée à Bettina, monsieur et madame Mignon résolurent, avant leur désastre, de marier Modeste. Ils avaient fait choix du fils d’un riche banquier, un Hambourgeois établi au Havre depuis 1815, leur obligé d’ailleurs. Ce jeune homme, nommé Francisque Althor, le dandy du Havre, doué de la beauté vulgaire dont se paient les bourgeois, ce que les Anglais appellent un mastok (de bonnes grosses couleurs, de la chair, une membrure carrée), abandonna si bien sa fiancée au moment du désastre, qu’il n’avait plus revu ni Modeste, ni madame Mignon, ni les Dumay.

Latournelle s’étant hasardé à questionner le papa Jacob Althor à ce sujet, l’Allemand avait haussé les épaules en répondant : ─ Je ne sais pas ce que vous voulez dire !

Cette réponse, rapportée à Modeste afin de lui donner de l’expérience, fut une leçon d’autant mieux comprise que Latournelle et Dumay firent des commentaires assez étendus sur cette ignoble trahison. Les deux filles de Charles Mignon, en enfants gâtés, montaient à cheval, avaient des chevaux, des gens, et jouissaient d’une liberté fatale. En se voyant à la tête d’un amoureux officiel, Modeste avait laissé Francisque lui baiser la main ! la prendre par la taille pour lui aider à monter à cheval ; elle accepta de lui des fleurs, de ces menus témoignages de tendresse qui encombrent toutes les cours faites à des prétendues ; elle lui avait brodé une bourse en croyant à ces espèces de liens, si forts pour les belles âmes, des fils d’araignée pour les Gobenheim, les Vilquin et les Althor. Au printemps qui suivit l’établissement de madame et de mademoiselle Mignon au Chalet, Francisque Althor vint dîner chez les Vilquin. En voyant Modeste par-dessus le mur du boulingrin, il détourna la tête. Six semaines après, il épousa mademoiselle Vilquin, l’aînée. Modeste, belle, jeune, de haute naissance, apprit ainsi qu’elle n’avait été, pendant trois mois, que mademoiselle Million.

La pauvreté connue de Modeste fut donc une sentinelle qui