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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/143

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aveugle, ma tendresse est clairvoyante, et je vous engage à surveiller ma fille.

Dumay devenu féroce, le notaire en homme qui veut trouver le mot d’une énigme, madame Latournelle en duègne trompée, madame Dumay, qui partagea les craintes de son mari, se firent alors les espions de Modeste. Modeste ne fut pas quittée un instant. Dumay passa les nuits sous les fenêtres, caché dans son manteau comme un jaloux Espagnol ; mais il ne put, armé de sa sagacité de militaire, saisir aucun indice accusateur. À moins d’aimer les rossignols du parc Vilquin, ou quelque prince Lutin, Modeste n’avait pu voir personne, n’avait pu recevoir ni donner aucun signal. Madame Dumay, qui ne se coucha qu’après avoir vu Modeste endormie, plana sur les chemins du haut du Chalet avec une attention égale à celle de son mari. Sous les regards de ces quatre argus, l’irréprochable enfant, dont les moindres mouvements furent étudiés, analysés, fut si bien acquittée de toute criminelle conversation, que les amis taxèrent madame Mignon de folie, de préoccupation. Madame Latournelle, qui conduisait elle-même à l’église et qui en ramenait Modeste, fut chargée de dire à la mère qu’elle s’abusait sur sa fille.

— Modeste, fit-elle observer, est une jeune personne très exaltée, elle se passionne pour les poésies de celui-ci, pour la prose de celui-là. Vous n’avez pas pu juger de l’impression qu’a produite sur elle cette symphonie de bourreau (mot de Butscha qui prêtait de l’esprit à fonds perdu à sa bienfaitrice), appelée le Dernier jour d’un Condamné ; mais elle me paraissait folle avec ses admirations pour ce monsieur Hugo. Je ne sais pas où ces gens-là (Victor Hugo, Lamartine, Byron sont ces gens-là pour les madame Latournelle) vont prendre leurs idées. La petite m’a parlé de Child-Harold, je n’ai pas voulu en avoir le démenti, j’ai eu la simplicité de me mettre à lire cela pour pouvoir en raisonner avec elle. Je ne sais pas s’il faut attribuer cet effet à la traduction, mais le cœur me tournait, les yeux me papillotaient, je n’ai pas pu continuer. Il y a là des comparaisons qui hurlent, des rochers qui s’évanouissent, les laves de la guerre !… Enfin, comme c’est un Anglais qui voyage, on doit s’attendre à des bizarreries, mais cela passe la permission. On se croit en Espagne, et il vous met dans les nuages, au-dessus des Alpes, il fait parler les torrents et les étoiles ; et, puis, il y a trop de vierges !… c’en est impatientant ! Enfin, après