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Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IV.djvu/109

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était bien fait ; il avait de petites mains qu’il soignait, ah ! fallait voir. Il avait autant de brosses pour ses mains qu’une femme en a pour toutes ses toilettes ! Il avait de grands cheveux noirs, un œil de feu, un teint un peu cuivré, mais qui me plaisait tout de même. Il portait du linge fin comme je n’en ai jamais vu à personne ; quoique j’aie logé des princesses, et entre autres le général Bertrand, le duc et la duchesse d’Abrantès, monsieur Decazes et le roi d’Espagne. Il ne mangeait pas grand’chose ; mais il avait des manières si polies, si aimables, qu’on ne pouvait pas lui en vouloir. Oh ! je l’aimais beaucoup, quoiqu’il ne disait pas quatre paroles par jour et qu’il fût impossible d’avoir avec lui la moindre conversation ; si on lui parlait, il ne répondait pas : c’était un tic, une manie qu’ils ont tous, à ce qu’on m’a dit. Il lisait son bréviaire comme un prêtre, il allait à la messe et à tous les offices régulièrement. Où se mettait-il (nous avons remarqué cela plus tard) ? à deux pas de la chapelle de madame de Merret. Comme il se plaça là dès la première fois qu’il vint à l’église, personne n’imagina qu’il y eut de l’intention dans son fait. D’ailleurs, il ne levait pas le nez de dessus son livre de prières, le pauvre jeune homme ! Pour lors, monsieur, le soir il se promenait sur la montagne, dans les ruines du château. C’était son seul amusement à ce pauvre homme, il se rappelait là son pays. On dit que c’est tout montagnes en Espagne ! Dès les premiers jours de sa détention, il s’attarda. Je fus inquiète en ne le voyant revenir que sur le coup de minuit ; mais nous nous habituâmes tous à sa fantaisie ; il prit la clef de la porte, et nous ne l’attendîmes plus. Il logeait dans la maison que nous avons dans la rue des Casernes. Pour lors, un de nos valets d’écurie nous dit qu’un soir, en allant faire baigner les chevaux, il croyait avoir vu le Grand d’Espagne nageant au loin dans la rivière comme un vrai poisson. Quand il revint, je lui dis de prendre garde aux herbes ; il parut contrarié d’avoir été vu dans l’eau. — Enfin, monsieur, un jour, ou plutôt un matin, nous ne le trouvâmes plus dans sa chambre, il n’était pas revenu. À force de fouiller partout, je vis un écrit dans le tiroir de sa table où il y avait cinquante pièces d’or espagnoles qu’on nomme des portugaises et qui valaient environ cinq mille francs ; puis des diamants pour dix mille francs dans une petite boîte cachetée. Son écrit disait donc qu’au cas où il ne reviendrait pas, il nous laissait cet argent et ces diamants, à la charge de fonder des messes pour remercier Dieu de son évasion et pour son salut. Dans ce temps-là,