Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/377

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ne pouvez-vous douter que je pense souvent à vous. J’ai vu l’Italie, enfin ! comme vous l’avez vue, comme on doit la voir, éclairée dans notre âme par l’amour, comme elle l’est par son beau soleil et par ses chefs-d’œuvre. Je plains ceux qui sont incessamment remués par les adorations qu’elle réclame à chaque pas, de ne pas avoir une main à serrer, un cœur où jeter l’exubérance des émotions qui s’y calment en s’y agrandissant. Ces dix-huit mois sont pour moi toute ma vie, et mon souvenir y fera de riches moissons. N’avez-vous pas fait comme moi le projet de demeurer à Chiavari, d’acheter un palais à Venise, une maisonnette à Sorrente, à Florence une villa ? Toutes les femmes aimantes ne craignent-elles pas le monde ? Mais moi, jetée pour toujours en dehors de lui, ne devais-je pas souhaiter de m’ensevelir dans un beau paysage, dans un monceau de fleurs, en face d’une jolie mer ou d’une vallée qui vaille la mer, comme celle qu’on voit de Fiesole ? Mais, hélas ! nous sommes de pauvres artistes, et l’argent ramène à Paris les deux bohémiens. Gennaro ne veut pas que je m’aperçoive d’avoir quitté mon luxe, et vient faire répéter à Paris une œuvre nouvelle, un grand opéra. Vous comprenez aussi bien que moi, mon bel ange, que je ne saurais mettre le pied dans Paris. Au prix de mon amour, je ne voudrais pas rencontrer un de ces regards de femme ou d’homme qui me feraient concevoir l’assassinat. Oui, je hacherais en morceaux quiconque m’honorerait de sa pitié, me couvrirait de sa bonne grâce, comme cette adorable Châteauneuf, laquelle, sous Henri III, je crois, a poussé son cheval et foulé aux pieds le prévôt de Paris, pour un crime de ce genre. Je vous écris donc pour vous dire que je ne tarderai pas à venir vous retrouver aux Touches, y attendre, dans cette chartreuse, notre Gennaro. Vous voyez comme je suis hardie avec ma bienfaitrice et ma sœur ? Mais c’est que la grandeur des obligations ne me mènera pas, comme certains cœurs, à l’ingratitude. Vous m’avez tant parlé des difficultés de la route que je vais essayer d’arriver au Croisic par mer. Cette idée m’est venue en apprenant ici qu’il y avait un petit navire danois déjà chargé de marbre qui va y prendre du sel en retournant dans la Baltique. J’évite par cette voie la fatigue et les dépenses du voyage par la poste. Je sais que vous n’êtes pas seule, et j’en suis bien heureuse : j’avais des remords à travers mes félicités. Vous êtes la seule personne auprès de laquelle je pouvais être seule et sans Conti. Ne sera-ce pas pour vous aussi un plaisir que d’avoir auprès de vous une