Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/276

Cette page a été validée par deux contributeurs.


en douleur jusqu’à ce que tu m’aies écrit un mot par lequel tu accepteras un mandat que toi seul au monde peux remplir et accomplir. Ô mon cher de Marsay, cette femme est indispensable à ma vie, elle est mon air et mon soleil. Prends-la sous ton égide, garde-la moi fidèle, quand même ce serait contre son gré. Oui, je serais encore heureux d’un demi-bonheur. Sois son chaperon, je n’aurai nulle défiance de toi. Prouve-lui qu’en me trahissant, elle serait vulgaire ; qu’elle ressemblerait à toutes les femmes, et qu’il y aurait de l’esprit à me rester fidèle. Elle doit avoir encore assez de fortune pour continuer sa vie molle et sans soucis ; mais si elle manquait de quelque chose, si elle avait des caprices, fais-toi son banquier, ne crains rien, je reviendrai riche. Après tout, mes terreurs sont sans doute vaines, Natalie est un ange de vertu. Quand Félix de Vandenesse, épris de belle passion pour elle, s’est permis quelques assiduités, je n’ai eu qu’à faire apercevoir le danger à Natalie, elle m’a tout aussitôt remercié si affectueusement que j’en étais ému aux larmes. Elle m’a dit qu’il ne convenait pas à sa réputation qu’un homme quittât brusquement sa maison, mais qu’elle saurait le congédier : elle l’a en effet reçu très-froidement et tout s’est terminé pour le mieux. Nous n’avons pas eu d’autre sujet de discussion en quatre ans, si toutefois on peut appeler discussion la causerie de deux amis. Allons, mon cher Henri, je te dis adieu en homme. Le malheur est venu. Par quelque cause que ce soit, il est là ; j’ai mis habit bas. La misère et Natalie sont deux termes inconciliables. La balance sera d’ailleurs très exacte entre mon passif et mon actif, ainsi personne ne pourra se plaindre de moi ; mais si quelque chose d’imprévu mettait mon honneur en péril, je compte sur toi. Enfin, si quelque événement grave arrivait, tu peux m’envoyer tes lettres sous l’enveloppe du gouverneur des Indes, à Calcutta, j’ai quelques relations d’amitié dans sa maison, et quelqu’un m’y gardera les lettres qui me viendront d’Europe. Cher ami, je désire te retrouver le même à mon retour : l’homme qui sait se moquer de tout et qui néanmoins est accessible aux sentiments d’autrui quand ils s’accordent avec le grandiose que tu sens en toi-même. Tu restes à Paris, toi ! Au moment où tu liras ceci, je crierai : — À Carthage !