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gent, mais riche, comme on dit, à millions. Un notaire jouer sur les trois-six ? un notaire épouser une mulâtresse ? Quel siècle ! Il faisait valoir, dit-on, les fonds de votre belle-mère.

— Elle a bien embelli Lanstrac et bien soigné les terres, elle m’a bien payé son loyer.

— Je ne l’aurais jamais crue capable de se conduire ainsi.

— Elle est si bonne et si dévouée, elle payait toujours les dettes de Natalie pendant les trois mois qu’elle venait passer à Paris.

— Elle le pouvait bien, elle vit sur Lanstrac, dit Mathias. Elle ! devenir économe ? quel miracle. Elle vient d’acheter entre Lanstrac et Grassol le domaine de Grainrouge, en sorte que si elle continue l’avenue de Lanstrac jusqu’à la grande route, vous pourriez faire une lieue et demie sur vos terres. Elle a payé cent mille francs comptant Grainrouge, qui vaut mille écus de rente en sac.

— Elle est toujours belle, dit Paul. La vie de la campagne la conserve bien ; je n’irai pas lui dire adieu, elle se saignerait pour moi.

— Vous iriez vainement, elle est à Paris. Elle y arrivait peut-être au moment où vous en partiez.

— Elle a sans doute appris la vente de mes propriétés et vient à mon secours. Je n’ai pas à me plaindre de la vie. Je suis aimé, certes, autant qu’un homme peut l’être en ce bas monde, aimé par deux femmes qui luttaient ensemble de dévouement ; elles étaient jalouses l’une de l’autre, la fille reprochait à la mère de m’aimer trop, la mère reprochait à la fille ses dissipations. Cette affection m’a perdu. Comment ne pas satisfaire aux moindres caprices d’une femme que l’on aime ? le moyen de s’en défendre ! Mais aussi comment accepter ces sacrifices ? Oui, certes, nous pouvions liquider ma fortune et venir vivre à Lanstrac ; mais j’aime mieux aller aux Indes et en rapporter une fortune que d’arracher Natalie à la vie qu’elle aime. Aussi est-ce moi qui lui ai proposé la séparation de biens. Les femmes sont des anges qu’il ne faut jamais mêler aux intérêts de la vie.

Le vieux Mathias écoutait Paul d’un air de doute et d’étonnement.

— Vous n’avez pas d’enfants ? lui dit-il.

— Heureusement, répondit Paul.

— Je comprends autrement le mariage, répondit naïvement le vieux notaire. Une femme doit, selon moi, partager le sort bon ou mauvais de son mari. J’ai entendu dire que les jeunes mariés qui