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Page:Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, Guillaumin, 4.djvu/255

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avant de prendre congé de ses hôtes, il leur tint ce langage :

« Généreux insulaires, j’habite une terre beaucoup plus giboyeuse que celle-ci, mais où l’horticulture est inconnue. Il me sera facile de vous apporter tous les soirs quatre paniers de gibier, si vous voulez me céder seulement deux paniers de légumes. »

À ces mots, Robinson et Vendredi s’éloignèrent pour tenir conseil, et le débat qu’ils eurent est trop intéressant pour que je ne le rapporte pas ici in extenso.

Vendredi. — Ami, que t’en semble ?

Robinson. — Si nous acceptons, nous sommes ruinés.

V. — Est-ce bien sûr ? Calculons.

R. — C’est tout calculé. Écrasés par la concurrence, la chasse est pour nous une industrie perdue.

V. — Qu’importe ? si nous avons le gibier.

R. — Théorie ! Il ne sera pas le produit de notre travail.

V. — Si fait, morbleu, puisque, pour l’avoir, il faudra donner des légumes !

R. — Alors que gagnerons-nous ?

V. — Les quatre paniers de gibier nous coûtent six heures de travail. L’étranger nous les donne contre deux paniers de légumes qui ne nous prennent que trois heures. — C’est donc trois heures qui restent à notre disposition.


R. — Dis donc, qui sont soustraites à notre activité. C’est là précisément notre perte. Le travail, c’est la richesse, et si nous perdons un quart de notre temps, nous serons d’un quart moins riches.

V. — Ami, tu fais une méprise énorme. Même gibier, mêmes légumes, et, par-dessus le marché, trois heures disponibles, c’est du progrès, ou il n’y en a pas dans ce monde.

R. — Généralité ! Que ferons-nous de ces trois heures ?

V. — Nous ferons autre chose.

R. — Ah ! je t’y prends. Tu ne peux rien préciser. Autre chose, autre chose, c’est bientôt dit.