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reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir tous. »


Ce fut ainsi que ces deux personnes d’un si bel esprit s’accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils arrivèrent néanmoins d’une manière un peu différente : M. de Saci y étant arrivé tout d’un coup par la claire vue du christianisme, et M. Pascal n’y étant arrivé qu’après beaucoup de détours en s’attachant aux principes de ces philosophes.

... M. de Saci et tout Port-Royal-des-Champs étaient ainsi tout occupés de la joie que causait la conversion et la vue de M. Pascal ... On y admirait la force toute-puissante de la grâce qui, par une miséricorde dont il y a peu d’exemples, avait si profondément abaissé cet esprit si élevé de lui-même.




TROIS DISCOURS
SUR LA CONDITION DES GRANDS.


Une des choses sur lesquelles feu M. Pascal avoit plus de vues[1] étoit l’instruction d’un prince que l’on tâcheroit d’élever de la manière la plus proportionnée à l’état où Dieu l’appelle, et la plus propre pour le rendre capable d’en remplir tous les devoirs et d’en éviter tous les dangers. On lui a souvent ouï dire qu’il n’y avoit rien à quoi il désirât plus de contribuer s’i1 y étoit engagé, et qu’il sacrifieroit volontiers sa vie pour une chose si importante. Et comme il avoit accoutumé d’écrire les pensées qui lui venoient sur les sujets dont il avoit l’esprit occupé, ceux qui l’ont connu se sont étonnés de n’avoir rien trouvé dans celles qui sont restées de lui, qui regardât expressément cette matière, quoique l’on puisse dire en un sens qu’elles la regardent toutes, n’y ayant guère de livres qui puissent plus servir à former l’esprit d’un prince que le recueil que l’on en a fait. ·

Il faut donc ou que ce qu’il a écrit de cette matière ait été perdu, on qu’ayant ces pensées extrêmement présentes, il ait négligé de les écrire. Et comme par l’une et l’autre cause le public s’en trouve également privé, il est venu dans l’esprit d’une personne[2], qui a assisté à trois discours assez courts qu’il fit à un enfant de grande condition, et dont l’esprit, qui etoit extrêmement avancé, étoit déjà capable des vérités les plus fortes, d’écrire neuf ou dix ans après ce qu’il en a retenu. Or, quoique après un si long temps il ne puisse pas dire que ce soient les propres paroles dont M. Pascal se servit alors, néanmoins tout ce qu’il disoit faisoit une impression si vive sur l’esprit, qu’il n’étoit pas possible de l’oublier. Et ainsi il peut assurer que ce sont au moins ses pensées et ses sentimens.

  1. Ce préambule est de Nicole.
  2. C’est Nicole lui-même.