Ouvrir le menu principal

Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol2.djvu/102

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et qu’ainsi cette proposition qu’ils ont été forcés d’établir, que « les commandemens ne sont pas impossibles, » ne soit autre chose que la négative de celle-ci qu’on leur imposoit, que les commandemens sont absolument impossibles ; que, par conséquent, elle n’exclut que ce seul sens, et qu’elle n’exprime autre chose, sinon qu’il n’est pas impossible que les hommes observent les préceptes.

On voit assez par tant de preuves que les manichéens et les luthériens étoient dans une erreur pareille touchant la possibilité des préceptes ; et qu’encore qu’ils différassent en ce que les uns attribuoient à une nature mauvaise et incorrigible ce que les autres imputent à la corruption invincible de la nature, ils convenoient néanmoins dans ces conséquences, que « le libre arbitre n’est point dans les hommes ; qu’ils sont contraints à pécher par une nécessité inévitable ; et qu’ainsi les préceptes leur sont absolument impossibles. » De sorte que ne différant que dans les causes, et non pas dans l’effet, qui est le seul dont il est question en cette matière, on peut dire avec vérité que leurs sentimens sont semblables touchant la possibilité des préceptes ; et que les manichéens étoient les luthériens de leur temps, comme les luthériens sont les manichéens du nôtre.

Qui sera donc si aveugle que de ne pas reconnoître que les Pères autrefois, et le concile de Trente en ces derniers temps, ont eu une obligation pareille et également indispensable d’opposer à ces sentimens impies celui dont nous traitons, que « les commandemens ne sont pas impossibles, » au sens de ces hérétiques ? Aussi il n’y a personne qui, jugeant de cette question avec sincérité, ne reconnoisse une vérité si évidente ; et tous ceux qui en ont écrit avec froideur l’ont témoigné par leurs écrits, dont il seroit aisé de rapporter plusieurs passages ; mais je me contenterai de celui-ci d’Estius : « Porro eam sententiam qua dicitur impossibile aliquid a Deo homini praeceptum pelagiani catholicis odiose impingebant, et catholici studiose a se repellebant, quod ea ad haeresim manichaeorum pertineret, ponentium hominem, propter naturam malam ex qua compositus esset, non posse peccatum vitare. Hoc autem ita damnatum catholicis, ut non tantum ex malo principio, cujus modi revera nullum est, verum etiam ex corruptione naturae facta per Adam, negent homini simpliciter impossibile esse ut legem Dei impleat, quodquum natures et legi impossibile est, possibile facit immo et praestat gratia Dei per Chrisium. Hujus dogmatis définitionnem, et claram interpretationem videre licet in synodo Tridentina, sess. VI, chap. ii, et can. 18. » (Estius, lib. III, distinct, xxvii, p. 6. C’est-à-dire : « Or cette proposition, que Dieu commande des choses impossibles aux hommes, étoit imputée avec aigreur par les pélagiens aux catholiques, et les catholiques la repoussoient avec autant d’ardeur parce qu’elle appartient à la doctrine des manichéens qui soutenoient que les hommes ne peuvent éviter de pécher, à cause de la mauvaise nature dont ils sont composés : et les Pères ont condamné cette opinion en telle sorte qu’ils ont nié cette impossibilité simple d’observer les préceptes, soit qu’on l’attribuât à ce mauvais principe, qui n’est point en effet, soit à la corruption de la nature arrivée par Adam : parce qu’en-