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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/315

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et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre rai-on naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.

Connoissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l’homme passe infiniment l’homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu.

Car enfin, si l’homme n’avoit jamais été corrompu, il jouiroitdans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l’homme n’avoit jamais été que corrompu, il n’auroit aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s’il n’y avoit point de grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge ; incapables d’ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus !

Chose étonnante, cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connoissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connoissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paroît pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste ; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paroît avoir si peu de part, qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme[1].

    toute la philosophie humaine. L’homme passe l’homme. Qu’on accorde donc aux pyrrhoniens ce qu’ils ont tant crié : que la vérité n’est pas de notre portée et de notre gibier, qu’elle ne demeure pas en terre, qu’elle est domestique du ciel, qu’elle loge dans le sein de Dieu, et que l’on ne la peut connoitre qu’à mesure qu’il lui plait de la révéler. Apprenons donc de la vérité incréée et incarnée notre véritable nature. »

  1. Pascal avait d’abord ajouté ce qui suit, qu’il a barré : « D’où il paroît que Dieu, voulant nous rendre la difficulté de notre être inintelligible à nous-mêmes, en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions bien incapables d’y arriver ; de sorte que ce n’est pas par les superbes agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connoître.
    Ces fondemens, solidement établis sur l’autorité inviolable de la religion, nous font connoître qu’il y a deux vérités de foi également constantes : l’une