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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/277

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voir qu’elle remplit ses hôtes d’une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudens ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres, avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l’avantage dans l’opinion des écoutans, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend heureux, à l’envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables, l’une les couvrant de gloire, l’autre de honte.

Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante ? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement.

L’imagination dispose de tout ; elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connois que le titre, qui vaut lui seul bien des livres : Della opinione regina del mondo[1]. J’y souscris sans le connoître, sauf le mal, s’il y en a.

Voilà à peu près les effets de cette faculté trompeuse qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire. Nous en avons bien d’autres principes[2].


4.

La chose la plus importante à toute la vie, c’est le choix du métier : le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. « C’est un excellent couvreur, » dit-on ; et en parlant des soldats : « Ils sont bien fous, » dit-on. Et les autres, au contraire : « Il n’y a rien de grand que la guerre ; le reste des hommes sont des coquins. » A force d’ouïr louer en l’enfance ces métiers, et mépriser tous les autres, on choisit ; car naturellement on aime la vertu, et on hait la folie. Ces mots nous émeuvent : on ne pèche qu’en l’application. Tant est grande la force de la coutume, que de ceux que la nature n’a faits qu’hommes, on fait toutes les conditions des hommes ; car des pays sont tous de maçons, d’autres tous de soldats, etc. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est la coutume qui fait donc cela, car elle contraint la nature ; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l’homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise.

Hommes naturellement couvreurs, et de toutes vocations, hormis en chambre[3].


5.

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rap-

  1. On connaît en effet un livre italien sous ce titre, mais postérieur à Pascal. Il est de Carlo Flosi, 1690.
  2. D’autres principes d’erreurs.
  3. Pascal veut dire qu’il n’y a pas d’hommes dent la vocation soit de rester dans une chambre.