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Page:Œuvres complètes, Impr. nat., Actes et Paroles, tome III.djvu/20

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Hélas ! ce qui la fit terrible, c’est qu’elle était vénérable. Au fond de cette immense erreur, on sentait la souffrance du peuple. C’était la révolte des désespérés. La République avait un premier devoir, réprimer cette insurrection, et un deuxième devoir, l’amnistier. L’Assemblée nationale fit le premier devoir, et ne fit pas le second. Faute dont elle répondra devant l’histoire.

Nous avons dû en passant dire ces choses parce qu’elles sont vraies et que toutes les vérités doivent être dites, et parce qu’aux époques troublées il faut des idées claires j maintenant nous reprenons le récit commencé.

Ce fut par la maison no 6 que les insurgés pénétrèrent dans la place dont nous avons parlé. Cette maison avait une cour qui, par une porte de derrière, communiquait avec une impasse donnant sur une des grandes rues de Paris. Le concierge, nommé Desmazières, ouvrit cette porte aux insurgés, qui, par là, se ruèrent dans la cour, puis dans la place. Leur chef était un ancien maître d’école destitué par M. Guizot. Il s’appelait Gobert, et il est mort depuis, proscrit, à Londres. Ces hommes firent irruption dans cette cour, orageux, menaçants, en haillons, quelques-uns pieds nus, armés des armes que le hasard donne à la fureur, piques, haches, marteaux, vieux sabres, mauvais fusils, avec tous les gestes inquiétants de la colère et du combat ; ils avaient ce sombre regard des vainqueurs qui se sentent vaincus. En entrant dans la cour, un d’eux cria : « C’est ici la maison du pair de France ! » Alors ce bruit se répandit dans toute la place chez les habitants effarés : Ils vont piller le no 6 !

Un des locataires du no 6 était, en effet, un ancien pair de France qui était à cette époque membre de l’Assemblée constituante. Il était absent de la maison, et sa famille aussi. Son appartement, assez vaste, occupait tout le second étage, et avait à l’une de ses extrémités une entrée sur le grand escalier, et, à l’autre extrémité, une issue sur un escalier de service.

Cet ancien pair de France était en ce moment-là même un des soixante représentants envoyés par la Constituante pour réprimer l’insurrection, diriger les colonnes d’attaque et maintenir l’autorité de l’Assemblée sur les généraux. Le jour où ces faits se passaient, il faisait face à l’insurrection dans une des rues voisines, secondé par son collègue et ami le grand statuaire républicain David d’Angers.

— Montons chez lui ! crièrent les insurgés.

Et la terreur fut au comble dans toute la maison.

Ils montèrent au second étage. Ils emplissaient le grand escalier et la cour. Une vieille femme qui gardait le logis en l’absence des maîtres leur ouvrit, éperdue. Ils entrèrent pêle-mêle, leur chef en tête. L’appartement, désert, avait le grave aspect d’un lieu de travail et de rêverie.