Ode sur la guerre présente, après le combat d’Ouessant

ODE.




Il a fui devant nous, pour retarder sa perte,
Ce Peuple usurpateur de l’empire des eaux ;
À peine, pour combattre, ont paru nos vaisseaux ;
Il laisse au loin la mer déserte ;
Des Français menaçants, l’image le poursuit ;
Il fuit encor, caché sous de lâches ténèbres[1],
Et dans ses ports jadis célèbres,
Il court de son salut rendre grâce à la nuit.

Tu disois cependant, anarchique Insulaire ;
environné des mers, Seul, je fuis né leur Roi ;
L’orgueil des Nations s’abaisse avec effroi
Sous mon trident héréditaire ;
Les Français sont ma proie ; ils n’affranchiront pas
Les humbles pavillons que mon mépris leur laisse,
Déjà vaincus de leur molesse
Et du seul souvenir de nos derniers combats.





De tes Chefs dédaigneux, l’espérance insensée
D’avance publioit nos vaisseaux prisonniers,
Et Londres attendoit nos plus braves Guerriers
Qu’ils enchaînoient dans leur pensée :

À leur table insultante ils convioient Bourbon ;
Bourbon qui sur les flots essayant sa vaillance,
Prouve sa Royale naissance,
En bravant des périls aussî grands que son nom.




Rendez-nous ce Héros, mer trop long-tems jalouse ;
C’est à lui d’annoncer la honte des Anglais ;
Il vient : feux d’allégresse, entourez son Palais
Qu’attristoient les pleurs d’une épouse :
Ô tendresse ! ô transports, par la gloire perdus !
Couple heureux ! Plaisirs purs, où leur ame se noie,
Croissez de la publique joie
Et de l’abaissement de nos fiers ennemis.




Aux armes, fils des Rois ; nos vaisseaux vous demandent,
Impatients du port & de l’oisiveté ;
L’Anglais, pour avoir fui, n’est pas encor dompté ;
D’illustres dangers vous attendent ;

Aux armes ! que l’honneur vous enlève à l’amour ;
De nouveau sur les mers tout Albion s’avance,
Et triomphant de votre absence,
Par d’insolens défis presse votre retour.




Quel tumulte ! quels cris d’allégresse & de guerre !
Annoncent-ils Bourbon aux rivages Français ?
C’est lui-même ; Soldats, illustrés d’un succès,
Fendés les eaux, fuyez la terre ;
Périssent les Anglais & leurs défis altiers !
Ciel ! que de sang versé teindra l’humide plaine !
Des deux côtés l’onde promène
Des forêts, des cités, enceintes[2] de guerriers.




Bientôt vous entendrez, par cent bouches rivales,
L’airain contre l’airain, tonnant avec fracas ;
Vaisseaux heurtant vaisseaux ; Soldats contre Soldats
Épuisant leurs haines natales ;

Triomphons ou mourons ; quel opprobre éternel,
Si la plus noble paix, digne prix de nos armes,
Ne fuit les premières alarmes
Dont Louis voit troubler son règne paternel.




Songez en défiant l’Anglais & les tempêtes,
Que si vous prodiguez votre sang généreux,
Ce n’est point pour tenter un de ces vols heureux,
Annoblis du nom de conquêtes ;
Français, vous combattez pour l’honneur des Français ;
Vos affronts commandoíent la guerre qui s’élève ;
Un siècle efféminé s’achève ;
Qu’un siècle de grandeur s’ouvre par vos succès.




Vengez-nous ; il est tems que ce voisin parjure
Expie & son orgueil & ses longs attentats ;
D’une servile paix, prescrite à nos États,
C’est trop laisser vieillir l’injure :

Dunkerque vous implore ; entendez-vous sa voix
Redemander les Tours qui gardoient son rivage,
Et de son port, dans l’esclavage,
Les débris s’indigner d’obéir à deux Rois.




Dieu, qui tiens sous tes loix la Fuite & la Victoire ;
Toi dont le souffle appaise & soulève les eaux ;
Qui pousses à ton gré les Empires rivaux
Vers leur décadence ou leur gloire ;
Si l’injustice arma nos ennemis jaloux |
À nos vaisseaux, conduits par tes mains tutélaires,
Soumets les vents auxiliaires ;
Descends, Dieu des Bourbons, & combats avec nous.




Des vertus de Louis récompensant La France,
Tu permets qu’il revive en sa postérité ;
De ce palmier tardif un rameau souhaité
Est promis à notre espérance :

Naissez, Fils de l’État, pour le voir triomphant !
Grand Dieu ! tu ne veux point, déshonorant nos armés,
Troubler, par le deuil & les larmes,
Les Fêtes qu’on prépare à ce Royal Enfant.




Non, généreux Guerriers ; Cet Enfant vous présage
Et la faveur du Ciel & des lauriers certains :
Cette épée en fureur, qui s’agite en vos mains,
Lui doit la Mer pour appanage :
Nuit qui sauvas l’Anglais, prompt à fuir nos Vaisseaux,
C’est toi que j’en atteste, & toi, Guerre intestine,
Qui tiens la dernière ruine
Pendante sur le front de ces tyrans des eaux.




Ô vous qu’ils opprimoient, Fils des mêmes Ancêtres,
Racontez leurs revers, enhardissez nos coups,
Colons Républicains, par la victoire absouts,
D’avoir banni d’injustes Maîtres ;

Français par l’amitié, depuis ce jour vengeur,
Où Vergennes, du monde assurant la balance,
Consacra votre indépendance,
Et défit Albion par un traité vainqueur.




Peignez votre Univers, où leur pouvoir expire,
De leur domaine ingrat, retranché pour jamais ;
La Liberté transfuge opposant à l’Anglais
Empire élevé contre Empire ;
Leurs climats épuisés d’hommes & de trésors :
Les champs Américains dévorant leurs Armées ;
Leurs flottes en vain consumées ;
Leur triple État courant s’engloutir sur vos bords.




Et nous sommes Français ; & dans nos ports timides,
Ce reste de vaincus veut imposer des loix ?
Éveillez-vous, Guerriers, & rendez à nos Rois,
Le trône des États humides :

Jusqu’en leurs Forts aîlés, entrez victorieux ;
Frappez ces Légions, leur dernière espérance ;
Que le bruit de votre vengeance,
Aille au fond des tombeaux réjouir, nos Ayeux.




Déjà sont accourus, tout rayonnants de gloire,
Orgueilleux de revivre en vos Chefs indomptés,
Et Du Quesne & Forbin, tous ces Héros vantés,
Dont les mère gardent la mémoire ;
Ils vous suivent, brûlant ; de Combattre avec vous ;
Les voyez-vous, Guerriers, ces phantômes terribles,
De leurs bras encore invincibles,
Pousser vers l’ennemi vos vaisseaux en courroux.




» Ici sont les Anglais ; des dangers qu’il affronte
» Chacun de vous aura son père spectateur,
» Marchez, vous disent-ils ; devant vous est l’honneur ;
» Derrière, à vos côtés, la honte. »

Mânes de nos Héros, vous serez satisfaits ;
Vous ne rentrerez point dans l’éternel silence,
Affligés d’avoir vû la France
Réduite à regretter l’opprobre de la paix.


FIN.


  1. L’Armée du Roi a poursuivi celle d’Angleterre, & lui a toujours présenté le combat dans le meilleur ordre, sous le vent, depuis deux heures après midi jusqu’au lendemain ; mais l’Amiral Anglais n’a pas crû sans doute devoir l’accepter ; il a profité de l’obscurité de la nuit pour faire sa retraite, en cachant soigneusement ses feux, tandis que tous les vaisseaux de l’Armée du Roi portoient les leurs, &c. Gazette de France, du Lundi 28 Août 1778
  2. … Scandit fatalis machina muros
    Fœta armis
    . v. En. II. §.