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Octave Feuillet (Brunetière)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 103 (p. 664-694).

Peu d’écrivains, au cours d’une carrière de près d’un demi-siècle, ont remporté plus de succès, de plus flatteurs, de plus glorieux, — de plus légitimes aussi, — que l’auteur du Roman d’un jeune homme pauvre, de Sibylle, de Monsieur de Camors, de Julia de Trécœur, du Journal d’une femme, de la Morte ; et cependant peu d’écrivains, jusqu’à leur dernier jour, ou jusqu’au lendemain même de leur mort, ont trouvé la critique plus malveillante, plus hostile, et finalement plus injuste…

Je ne fais point allusion à ceux de ses rivaux, ou de ses successeurs, qui, comme l’auteur de la Bête humaine, ont cru le juger d’un mot, en l’appelant, celui-là : « le Musset des familles, » ou celui-ci : « l’auteur favori de l’impératrice Eugénie. » Nous reviendrons dans un instant sur « le Musset des familles. » Mais si ce n’est pas, sans doute, une preuve de talent que de savoir plaire aux impératrices, en serait-ce donc une que de les offenser, comme on a fait depuis, elles et tout leur sexe, dans la préférence qu’il est naturel, — et même heureux, — qu’elles donnent à ce qui est noble sur ce qui est vulgaire, à ce qui est distingué sur ce qui l’est moins, à ce qui est propre sur ce qui ne l’est pas ? Cette manière d’envelopper la réputation d’un écrivain dans la disgrâce d’une femme malheureuse et d’un régime tombé, a d’ailleurs quelque chose de niais, et de perfide à la fois, qui ne mérite pas seulement qu’on y réponde…

Mais ce sont les critiques eux-mêmes qui, pendant quarante ans,. ont affecté de marchander à Octave Feuillet tout ce qu’ils prodiguaient d’éloges plus qu’excessifs aux Flaubert, aux Goncourt, aux Feydeau, et qui, même en le louant, n’ont pu se tenir de mêler à ce que la force de la vérité leur arrachait en dépit d’eux, je ne sais quelle expression de mécontentement et de mauvaise humeur. C’est Sainte-Beuve, un Sainte-Beuve revenu du monde en ce temps-là, le Sainte-Beuve bourgeois et quelque peu cynique des Nouveaux lundis, qui a jadis écrit, sur l’Histoire de Sibylle, deux longs et venimeux articles, où il reprochait à Feuillet non-seulement son succès, mais la nature de ce succès, — comme s’il en eût lui-même encore été jaloux, — et jusqu’aux « équipages de ses élégantes lectrices. » C’est Edmond Scherer qui s’étonnait, qui s’indignait que l’auteur de Bellah, de la Petite Comtesse, du Roman d’un jeune homme pauvre, de Sibylle, osât, comme il disait, « se poser en romancier ; » et, depuis lors, ce qu’il y avait, je ne dis pas d’outré, mais d’impertinent dans ce jugement, ni Monsieur de Camors, ni Julia de Trécœur, ni le Journal d’une femme, ne lui ont inspiré, que je sache, le désir de l’atténuer ou de le rétracter. Il préférait les Confidences d’un joueur de clarinette ! Plus près de nous encore, après l’Histoire d’une Parisienne, après la Veuve, après la Morte, ai-je besoin de rappeler à ses lecteurs comment M. Lemaître a parlé d’Octave Feuillet ? avec autant de légèreté que d’esprit, mais avec moins d’esprit que d’injustice, et sans une parcelle de cette sympathie dont il nous reproche de manquer quand nous parlons ici de la Terre ou du Rêve. Et l’autre jour, enfin, dans une petite note du Temps, tout ce que M. France voulait bien accorder à Feuillet, c’était que ses romans, datés comme ils sont du « règne de la crinoline, » revivraient peut-être avec elle, quand ils auront comme elle, ainsi que les a paniers » et que les « falbalas, » à défaut d’autre charme, celui des choses pour toujours passées. Est-ce que, par hasard, aux romans d’Octave Feuillet M. France, aussi lui, préférerait ceux de M. Fernand Calmettes et de Mme Jane Dieulafoy ?

Non pas qu’à notre tour, en rendant à Octave Feuillet l’hommage que nous lui devons, nous nous proposions de nous aveugler volontairement sur ses défauts, ni même que notre amitié, qui lut grande pour lui, se croie tenue de les passer sous silence. Aussi bien que personne, nous savons, — et nous le disons tout de suite, — qu’une partie de son œuvre est déjà caduque : ni d’Onesta ni de Bellah, ni même du Roman d’un jeune homme pauvre, nous ne faisons plus d’estime ou de cas qu’il ne faut. Son théâtre non plus, — nous le craignons du moins, — ne lui survivra guère : ni la Tentation, ni la Belle au bois dormant, ni Montjoie, ni Julie, ni le Sphinx. Faut-il seulement faire exception pour le Village, pour le Cheveu blanc, pour le Cas de conscience, et la valeur proprement dramatique n’en est-elle pas inférieure à la valeur morale ? .. Mais, après tout cela, ce que nous osons bien dire, et ce que nous allons essayer de montrer, c’est que peu de romanciers ont mieux connu le « monde ; » c’est que nul, dans notre siècle, n’a mieux peint la femme, — non pas même l’auteur de Valentine et d’Indiana, qui ne connut en réalité que Mme Sand ; — et nul surtout, depuis Prévost ou depuis Racine même, n’a su le secret, en faisant servir le roman à de plus nobles usages, de nous conter en même temps, dans une langue d’abord plus précieuse ou plus nerveuse, et ensuite plus ferme et plus simple, mais toujours élégante et aisée, de plus jolies, de plus hardies, de plus tragiques histoires d’amour.


I

Je ne parlerai pas de l’homme. Il n’a point caché sa vie, mais il ne l’a pas étalée non plus ; et, pour me servir de ses propres expressions, « l’un des mérites comme l’un des bonheurs en lut d’être obscure. » Je n’insisterai pas davantage sur les premiers essais de l’écrivain. Il suffît de savoir que, lorsque Feuillet débuta, aux environs de 1846, le romantisme, encore que mal remis du retentissant échec des Burgraves, régnait pourtant toujours. Et, en effet, ce n’était pas Scribe ou Ponsard dont l’influence pouvait contre-balancer celle des Dumas et des Hugo, des Balzac et des George Sand, des Musset et des Mérimée. Il y avait d’ailleurs en Feuillet un goût inné de la distinction, et, quoiqu’il n’eût pas été bercé a sur les genoux d’une duchesse, » il y avait une habitude naturelle d’esprit, si je puis ainsi dire, déjà trop aristocratique, pour qu’il pût s’accommoder de ce que les ennemis du romantisme, en ce temps-là, mêlaient à leur solide et louable bon sens, de lourdeur, d’inélégance, et de vulgarité. Comme tous les jeunes gens, Feuillet commença donc par imiter les maîtres qu’il avait admirés du fond de sa province ou qu’il avait lus en cachette au lycée : George Sand, dans Onesta, sa première nouvelle ; Musset, dans le Fruit défendu, dans Alix, qu’on lit encore avec plaisir, dans Rédemption, — qui est sa Marion Delorme ou sa Dame aux camélias, — dans le Pour et le Contre, dans le Cheveu blanc ; Balzac enfin ou Jules Sandeau dans Bellah, son premier roman, ressouvenir à peine déguisé des Chouans et de Mademoiselle de La Seiglière. Entre tous ses récits, disons-le pour n’y plus revenir, Bellah est le seul, comme l’a fait jadis observer M. Montégut, où Feuillet n’ait rien mis de lui-même ; le seul qui n’ait pas de signification précise ; le seul dont on ne voie pas qu’il ait eu des raisons de l’écrire.

L’influence de Sandeau se retrouve encore dans le Roman d’un jeune homme pauvre, et même beaucoup plus tard, jusqu’en 1865, dans la Belle au bois dormant. Si l’on y ajoute l’influence de Scribe, aisément reconnaissable dans une petite comédie : Péril en la demeure, qu’on ne croirait jamais qui fût de l’auteur de Sibylle et de Monsieur de Camors, on aura dit, je pense, tout ce que Feuillet dut à ses prédécesseurs ; — et on peut commencer de l’étudier dans la partie vraiment originale et vraiment personnelle de son œuvre.

Sans parler, en effet, de ceux qui, comme ils le disent en leur style, n’ont voulu voir dans son œuvre entière qu’un « délayage de Musset et de George Sand, » a-t-on bien assez remarqué ce qu’il y a déjà de lui, qui n’appartient qu’à lui, dans quelques-unes de ces « imitations ? » et, pour quelques autres, la Crise, par exemple, ou l’Ermitage, ou la Clef d’or, ou le Village, l’Urne même et Dalila surtout, a-t-on bien assez loué ce qu’elles avaient alors de tout à fait neuf ? « Commérages, bavardages, menus propos, petites manières de toutes sortes de gens, » ni Musset dans ses proverbes, ni George Sand dans ses romans, ne les avaient ainsi rendus au naturel, avec cette aisance et cette vérité, avec cette justesse d’accent et ce bonheur d’imitation. George Sand et Musset étaient peut-être au-dessus, mais ils étaient en dehors, du ton, et les clercs de notaire parlaient chez eux comme des poètes, mais quelquefois aussi les marquis comme des confiseurs. Un autre mérite, à nos yeux, et mérite qu’on chercherait en vain dans les proverbes de Musset ou dans les comédies mêmes de Marivaux, — car que signifie le Jeu de l’Amour et du Hasard, et à quoi riment les Caprices de Marianne ? — chacune de ces petites pièces avait un sens ; elle tendait, sans en avoir l’air, à prouver quelque chose ; et, sans qu’on y prît garde, elle le prouvait. Enfin une même idée, l’unité d’une même intention, que nous retrouverons dans Sibylle et jusque dans la Morte, reliait entre elles ces « esquisses » ou ces « études » de la vie mondaine… Mais en insistant, je craindrais de donner à la Crise ou à l’Urne plus d’importance que l’auteur ne leur en attribuait lui-même. Je craindrais surtout d’imiter ses critiques, dont quelques-uns, en louant les Scènes et Proverbes, n’y ont cherché, en vérité, qu’un prétexte à déprécier ses romans.

Comme si, cependant, quelques qualités qu’on apprécie dans les Scènes et Proverbes, ce n’était pas les mêmes qu’on retrouve dans la Petite Comtesse, dans le Roman d’un jeune homme pauvre, dans l’Histoire de Sibylle ! Elles y sont seulement plus apparentes et plus fortes. C’est ainsi que le style, plus franc et plus direct, y est déjà presque entièrement dépouillé de ce qu’il avait encore d’affectation ou d’afféterie même, dans l’Ermitage, par exemple, ou dans la Partie de dames. La rapidité n’en a plus rien de romantique : peu de portraits, peu de descriptions, à peine quelques dissertations ; mais des faits, des sentimens ; et les personnages presque uniquement caractérisés par leurs discours ou par leurs actions. Notons et retenons ce point. Si le dialogue est une partie considérable de l’art du romancier, et si peut-être il n’y a rien de plus rare que le talent de le faire servir à la peinture des caractères, aucun romancier contemporain, — je dis aucun, ni George Sand, ni Balzac, — ne l’a possédé chez nous au même degré que Feuillet ; et la Petite Comtesse ou le Roman d’un jeune homme pauvre en sont déjà la preuve. Ces premiers romans témoignaient encore d’un art de traiter, ou, comme on disait jadis, de manier les passions, presque plus rare que celui de les faire parler. S’il n’y avait de l’inexpliqué dans la Petite Comtesse, et trop de sentimentalisme ou de convention dans le Roman d’un jeune homme pauvre, mais surtout si la pauvreté passagère et trop dorée du héros ne mentait, en quelque sorte, au titre de ce roman célèbre, — « le plus grand succès de larmes » du XIXe siècle, — Feuillet, dès ce temps-là, n’eût eu qu’à se recommencer. Mais aussi bien ou mieux que personne, il savait ou il sentait ce qui lui manquait encore. Il savait aussi ce qu’il lui fallait faire pour l’acquérir ; et dans l’intervalle des six ans qui séparent le Roman d’un jeune homme pauvre et la Petite Comtesse de l’Histoire de Sibylle, c’est à quoi, sans se laisser ni décourager par la critique, ni étourdir par le succès, il allait travailler.

Il avait l’imagination naturellement romanesque et le tour d’esprit volontiers optimiste. Ce sont deux choses qui vont assez habituellement ensemble : ce sont deux mots aussi qui demandent qu’on les explique un peu ; — et surtout le premier. Puisque nous ne voyons pas, en effet, que l’on reproche à une comédie d’être trop « comique, » d’où vient que l’on blâme un roman d’être trop « romanesque, » et cela n’est-il pas presque plus contradictoire encore que plaisant ? Pourquoi nos romanciers ne se défendent-ils aujourd’hui de rien tant que d’être « romanesques ? » Pourquoi ce mot, lui tout seul, emporte-t-il je ne sais quelle idée de ridicule ? Et s’il y a sans doute plus d’une manière d’être « romanesque ; » s’il y en a même beaucoup ; si celle de George Sand dans Indiana ou dans Valentine diffère de celle de Balzac dans la Dernière incarnation de Vautrin, ou si celle de Dumas dans les Trois Mousquetaires n’est pas celle de Sandeau dans la Maison de Penarvan ; n’y en a-t-il pas une bonne ? plus d’une, peut-être ? Et, quand on a dit de Feuillet qu’il avait l’imagination romanesque, est-ce assez ? ou même qu’en a-t-on dit ? Mais, ce qu’il faut savoir, c’est en quoi le romanesque a consisté pour lui, et rien n’est plus facile, puisqu’il a lui-même pris soin de nous le dire.

Je crois bien qu’en effet il songeait moins à Scribe qu’à lui-même quand il s’exprimait ainsi, dans son Discours de réception à l’Académie française :

Ce qui répugnait à Scribe, ce qui lui semblait dangereux et haïssable, c’était l’exagération vaine, la chimère, l’affectation, le faux ; c’était la fantaisie substituée à la morale ; c’était la passion érigée en maîtresse vertu, en devoir suprême, en règle unique de la vie. Mais autant que personne, il avait dans le cœur et dans l’esprit l’intelligence bienveillante, l’amour même, et le culte de ces sentimens désintéressés, de ces délicatesses exquises, de ces nobles exaltations qui forment, dans une région supérieure au devoir lui-même, le domaine de la beauté morale ; mais autant que personne il savait qu’il y a dans les limites du vrai et du possible, un idéal généreux, qui est le romanesque des honnêtes gens ; et cet idéal, il le propose, il le recommande sans cesse à ceux qui peuvent être tentés de le méconnaître ou de le dédaigner.

N’est-ce pas lui visiblement, n’est-ce pas l’esprit de son œuvre qu’il définissait en ces termes, et non pas, — quoi qu’il en crût peut-être, — la nature d’imagination de l’auteur de la Camaraderie ? C’est l’Ermitage et la Clef d’or qui sont ce « romanesque des honnêtes gens ; » et non pas Bataille de Dames. C’est le Roman d’un jeune homme pauvre ; ce n’est pas le Domino noir ou Piquillo Alliaga. C’est lui, Feuillet, — avec Augier, dont la Gabrielle est de 1849, et avant Flaubert, — qui a dénoncé le premier « l’exagération vaine, la chimère, le faux, l’affectation, la passion érigée en devoir suprême ou en règle de la vie, » et généralement ce qu’il y avait, dans l’esthétique du romantisme, de plus dangereux encore pour la morale des honnêtes gens que pour la littérature. Ce « romanesque » a, en un mot, commencé la déroute du « romantisme, » et quand on lui reproche d’être ou d’avoir été trop « romanesque, » nous, au contraire, nous l’en louons, si par hasard c’est cela qu’on veut dire ! 0 duperie des mots, et fureur de « blasonner » les gens ! Si nous avons quelque chose dans notre littérature qui ressemble aux petits chefs-d’œuvre du naturalisme hollandais, à quelque Miéris ou à quelque Gérard Dow, — pour la familiarité de la donnée, pour l’intimité du caractère, pour le fini de l’exécution, — c’est le Village, où Feuillet a si bien exprimé ce qu’il peut y avoir de poésie cachée, sous la règle et dans l’uniformité d’une humble destinée provinciale. Et ce n’est pas un hasard, ce n’est pas une rencontre ; et c’est ainsi qu’il a toujours entendu le « romanesque ; » et j’en trouve la preuve encore, bien des années plus tard, dans ce passage du Journal d’une femme : Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas contre les idées romanesques qu’il faut mettre en garde la génération présente… le danger n’est pas là pour le moment… Et puis, je ne comprends pas cette manie qu’on a d’opposer toujours la passion au devoir, — la passion par-ci, le devoir par-là, — comme si l’un était nécessairement le contraire de l’autre… Mais on peut mettre la passion dans le devoir… et non-seulement on le peut, mais on le doit… car le devoir tout seul est bien sec, je vous assure… Vous dites qu’il n’est pas poétique ? .. C’est parfaitement mon avis… mais il faut qu’il le devienne pour qu’on ait du plaisir à le pratiquer… et c’est précisément à poétiser le vulgaire devoir, que servent ces dispositions romanesques contre lesquelles on lance l’anathème.

C’est une grand’mère qui parle, à des jeunes gens, à des jeunes filles, et son langage aisé n’a pas sans doute la précision ni le pédantisme de celui d’un théoricien du romanesque, mais on entend assez ce qu’elle veut dire ; et elle le dit assez clairement pour que ce soit le romancier qui parle par sa bouche.

Le romanesque et l’optimisme ont donc consisté pour lui, non point du tout à croire qu’une providence, une fortune, ou un hasard propice finissaient toujours par « arranger » les choses, puisque personne, à vrai dire, n’a écrit des romans plus tragiques, dont les dénoûmens soient plus cruels, sanglans, et irréparables. Sous ce rapport, aux romans de Balzac, les romans de Feuillet sont à peu près ce que sont les tragédies de Corneille aux comédies de Molière : ils sont aux romans de George Sand, — qui finissent presque toujours trop bien, par quelque bon mariage ou par quelque adultère confortable, — ce que la tragédie de Racine est aux comédies de Marivaux. N’est-ce pas dire encore que le romanesque n’a pas non plus consisté pour lui dans l’extraordinaire des aventures ou dans l’invraisemblance des événemens : — de même que le Village, la Crise, l’Ermitage, la Clef d’or sont des scènes de la vie réelle ; — ni dans l’idéalisation des personnages : — M. de Camors ou M. de Maurescamp, par exemple, dans l’Histoire d’une Parisienne, pour ne rien dire de Mme de Campvallon, de Julia de Trécœur, ou de Sabine Tallevaut, dans la Morte, ne sont pas très éloignés d’être de simples criminels ? Ou bien le trouverait-on « romanesque » peut-être, d’avoir mis en scène dans ses romans tant de comtesses et tant de marquis, au lieu de chefs de gare et de demoiselles de magasin ? .. Mais tout ce qu’il faut dire, c’est qu’il a commencé par croire la vie plus facile et l’humanité meilleure qu’elles ne le sont ; le devoir plus agréable ; et la passion plus aisée, je ne dis pas précisément à vaincre, mais à diriger. Sainte-Beuve l’avait assez bien démêlé, qu’une part au moins de son « romanesque, » l’auteur de la Petite Comtesse et des Scènes et Proverbes la tenait « de l’éducation première qu’il avait reçue, de son milieu d’enfance et de jeunesse, de l’ensemble de ses habitudes et de ses mœurs. » Il voulait dire, et, en somme, il disait que, pour écrire le vrai « roman d’un jeune homme pauvre, » ce qui manquait surtout à Feuillet, c’était d’avoir éprouvé lui-même, ou coudoyé la vraie pauvreté, celle que les hommes secourent, mais qu’ils ne haïssent pas moins à l’égal d’un vice. Dans ce milieu « bourgeois et distingué » que fréquentait l’auteur, s’il avait été, par là même, préservé de bien des contacts, il avait été privé de plus d’un sujet d’observation et de bien des occasions d’expérience. A peine même pouvait-on dire qu’il eût traversé « la vie littéraire, » la vie de bohème ; et tout ce que ses aristocratiques modèles avaient déployé devant lui de grâces apprises et de beaux sentimens convenus, s’il n’en avait pas été la dupe, comme on le devinait à la légère et piquante ironie de sa manière, on pouvait craindre qu’il ne le devînt. C’est ce qu’il comprit, et sans changer de modèles, il étudia de plus près, d’un œil toujours charmé, mais déjà plus attentif, ceux qu’il avait accoutumé d’imiter, et que d’ailleurs il ne devait jamais cesser de préférer aux autres. Il était ainsi fait qu’il aimait mieux les salons que les bouges ; et je dirai tout à l’heure ce que nous avons gagné, nous qui le lisons, à cette préférence. Mais au lieu de se jouer à la superficie des choses, il attacha son observation aux drames éternellement humains, qui se jouent entre marquis et baronnes, comme entre couturières et mécaniciens. Il vit qu’un sourire, une rougeur, un air de tête, un geste, une épigramme trahissaient quelquefois plus d’ardeur ou de violence même de passion que n’en expriment, dans un autre monde, les interjections, les larmes ou les injures. Et de la peinture de ces passions, enveloppées, ou si je puis ainsi dire, comme ouatées de discrétion, mais intérieurement exaspérées de toutes les contraintes que leur imposent l’éducation et l’usage, il conçut l’ambition d’en faire quelque chose qui fût aussi noble et aussi « fort » à la fois que la tragédie de Racine, qu’Andromaque ou que Bajazet. Et nous, maintenant que la mort nous a délié la langue, serons-nous suspect de flatterie, si nous disons qu’il y a presque réussi ?

Ce qui d’ailleurs ne laissait pas encore, vers le même temps, entre 1850 et 1800, de contribuer à préciser ce qu’il y avait d’inconsistant et d’un peu vague dans le romanesque de sa première manière, c’était l’expérience qu’il faisait du théâtre, avec sa Dalila d’abord ; puis avec son Roman d’un jeune homme pauvre, adapté pour la scène ; et successivement avec la Tentation, avec Montjoie, — celle de toutes ses pièces que je crois qu’il aimait le plus, — et avec la Belle au bois dormant.

Parmi beaucoup de conventions, dont, sans doute, il y en a quelques-unes d’arbitraires, il est pourtant vrai que le théâtre a des exigences de clarté, de rapidité, de logique, et de précision que n’a point le roman. Les caractères, par exemple, n’y sauraient avoir cette espèce de flottement, pour ainsi parler, ou d’indétermination qu’on leur souffre, et qui souvent même nous charme, dans le roman. Pareillement, l’imitation de la vie n’y est pas plus fidèle, mais, comme l’inexactitude en est plus promptement aperçue ou sentie, il faut donc que la ressemblance y soit aussi plus apparente, et par conséquent le détail plus réel. On n’y peut pas « situer » ou « planter » des scènes de la vie réelle dans un décor de féerie ou de ballet, et le marquis ou le bourgeois n’y sauraient porter la même redingote, les mêmes gilets, les mêmes cravates. Il faut encore que le dialogue y ait quelque chose de plus vif et de plus large à la lois ; de plus décisif et de plus « coupant, » si je puis ainsi dire. Pour tous ceux dont l’errante imagination s’abandonnerait volontiers au cours sinueux de leur rêverie, comme aussi pour tous ceux dont l’observation subtile, ayant quelque chose de trop « choisi, » risquerait, par là même, d’avoir quelque chose de trop étroit, le théâtre est la meilleure école…

Feuillet en fit l’épreuve, et il en profita. Non pas, comme je l’ai déjà noté plus haut, que, s’il a remporté de grands succès au théâtre, je les croie vraiment durables. On joue, dit-on, souvent encore la Tentation en Allemagne, mais je ne conseillerais à aucun de nos directeurs de la remettre à la scène ; et ni Montjoie, ni Julie, ni le Sphinx ne s’inscriront au répertoire : j’en ai peur, si je n’en suis pas sûr ! Était-il peut-être trop romancier pour être auteur dramatique aussi ? Car, s’il n’y a guère de sujet de roman qui ne puisse devenir un sujet de drame, et réciproquement, cependant la manière de les traiter diffère ; et lui-même le savait bien, qui n’a mis que bien peu de ses romans à la scène ! La correction un peu froide et la sobriété de son style, dont encore il affectait, quand il écrivait pour la scène, de retrancher les moindres ornemens, y font-elles peut-être l’effet de la sécheresse ? Ou bien encore son genre de talent, ennemi de la vulgarité, mêlé de délicatesse et de force, s’accommodait-il assez mal des conditions matérielles de la scène ? de son optique grossissante ? de la qualité du public ? et de certaines concessions qu’il faut toujours lui faire ? Je ne sais ; et c’est, d’ailleurs, une question qu’on peut se passer de décider. Mais je sais, en revanche, qu’il avait certainement quelques-uns des dons de l’auteur dramatique, s’il ne les avait pas tous ; et il faut dire ici que, de les avoir transportés dans le roman, c’est une autre part, et non pas la moindre encore de son originalité.

Tous ses romans sont dramatiques ; et, pour apercevoir ce genre de mérite jusque dans l’Histoire de Sibylle, il suffit de la comparer à Mademoiselle La Quintinie. Les « situations » y abondent : toujours fortes, jamais invraisemblables ; et quand elles sont le plus extraordinaires, toujours sauvées, rendues probables ou nécessaires par la longueur et l’habileté des préparations. J’en ai fait jadis la remarque : Feuillet n’entre pas brusquement, brutalement en matière, in medias res ; et il en a d’excellentes raisons, que j’ai essayé de donner, et qui sont des raisons d’auteur dramatique. Ses caractères sont d’ailleurs et d’abord entiers, constans, semblables à eux-mêmes, « posés » et suivis, savamment nuancés, mais non pas anatomisés, compliqués et brouillés à force de « psychologie. » Telle est Sibylle, telle est Julia de Trécœur, tel est M. de Camors, tel est M. de Maurescamp. Ils ne se font pas sous nos yeux, ils se développent, ou pour mieux dire, ils développent l’idée que Feuillet nous a donnée d’eux. Leurs attitudes et leurs gestes encore ne sont pas indiqués avec moins de précision que le jeu de leurs physionomies. On en trouvera partout d’innombrables exemples : dans Julia de Trécœur, dans Monsieur de Camors, dans l’Histoire d’une Parisienne : un acteur n’aurait qu’à s’y conformer. Le style enfin, direct et agissant, net et rapide, impersonnel et objectif, s’il a d’autres qualités, a surtout celle-ci, qui est dramatique entre toutes, de ne pas attirer ou débaucher l’attention, mais au contraire de l’aider, de la soulager, d’en sauver la fatigue.

Si Feuillet ne laissera donc pas dans l’histoire du théâtre la trace ineffaçable qu’il laissera dans l’histoire du roman contemporain, il ne faut pas regretter pour lui, ni nous plaindre qu’il ait fait du théâtre. A s’enfermer dans le roman, il eût écrit plus de Roman d’un jeune homme pauvre que de Petite Comtesse. Mais les nécessités de la scène achevèrent de l’enlever à son romanesque. En sortant du petit monde où il s’était confiné jusqu’alors, il lui fallut modifier, avec la nature de son observation, les moyens de la rendre. Et, après l’expérience de la vie, ce qui lui manquait encore, la pratique du théâtre le lui donna.

Joignons-y l’influence des idées ambiantes.

« Il y aurait quelque naïveté, disait M. J.-J. Weiss, en 1858, dans un article célèbre sur la Littérature brutale, à signaler, après mille autres, ce développement excessif des intérêts matériels qui tend à devenir la loi de la société… Mais ce phénomène en entraîne d’autres, dont nous sommes plus particulièrement responsables, et contre lesquels il est possible de réagir ; tous ensemble se résument dans une lente et singulière corruption des mœurs publiques, dont la bourgeoisie opulente et les classes aisées ne paraissent point assez craindre de se rendre responsables. Tout ce qui est idéal est aujourd’hui méprisé. » C’est ce que devraient savoir ceux de nos critiques, — puisqu’il en est encore quelques-uns, — qui reprochent aux romans de Feuillet d’être trop « romanesques. » Ne seraient-ils pas trop « positifs » eux-mêmes, trop « réalistes, » sans le bien savoir ? et parce que c’est un beau roman que Madame Bovary, les autres n’ont-ils donc de valeur et de prix qu’autant qu’ils approchent de celui de Flaubert, et, au besoin, qu’ils le recommencent ? Mais, en réalité, lorsque l’auteur des Scènes et Proverbes, après avoir lui-même rétabli contre le faux idéalisme des derniers romantiques les droits de la nature et de la vérité, vit le « naturalisme » ou le « positivisme » à leur tour envelopper et confondre dans la même dérision insultante tout ce qui fait l’agrément ou l’ornement de la vie, le poète ou le moraliste qu’il y avait en lui se révoltèrent à la fois. Puisque l’on contestait les titres de l’idéal, il se proposa de les retrouver. Non content de plaire, il conçut, aussi lui, l’ambition, s’il le pouvait, « d’encourager et de consoler les cœurs qui luttent, » « ainsi que l’y avait plusieurs fois invité la critique. Il sortit de sa calme retraite pour entrer dans la lutte et se mêler de sa personne à la bataille des idées. Il revendiqua pour l’art en général, et pour le roman en particulier, le droit o de discuter les idées les plus hautes ; » et il résolut de faire servir la fiction à quelque chose de plus utile qu’à distraire une heure ou deux de leurs graves travaux les ennuyés de la politique et de l’administration.

J’essaierai tout à l’heure de dire comment il y a réussi. Mais ce que l’on voit dès à présent, c’est combien sa seconde manière, pour ce seul motif, allait nécessairement différer de la première. C’en était fait de l’épicurisme élégant où son imagination délicate s’était complu jusqu’alors, et c’en était fait de ce goût du romanesque et du rêve où l’on avait pu craindre qu’il ne s’attardât. Désormais, il n’en devait retenir que ce qui servirait, en rendant ses fictions plus séduisantes, à les rendre aussi plus persuasives. Pour agir plus efficacement sur son temps, il allait en étudier les idées et les hommes de plus près qu’il n’avait fait encore. Il allait soumettre ses convictions ou ses croyances à cet examen qu’il faut bien que tout homme digne de ce nom en fasse une fois dans sa vie. Mieux encore : il allait, pour ainsi dire, inviter ses lecteurs à le faire avec lui. S’il y avait un moyen de réagir contre cette a corruption des mœurs publiques, » il allait le chercher avec eux, et, persuadé que, comme on le disait, si quelqu’un était responsable de cette corruption, c’était « la bourgeoisie opulente » et les « classes aisées, » c’est à elles qu’il allait s’adresser. Depuis l’Histoire de Sibylle, qui parut ici même en 1862, jusqu’à la Morte, qui est de 1885, ce n’est pas à une autre lin, comme on le va voir, que presque tous ses romans allaient tendre.


II

« Les vrais conquérans sont ceux qui se modèrent : je voudrais donc que le roman, dans l’intérêt de sa gloire et même aussi de nos plaisirs, fût un peu moins ambitieux. Vous parliez tout à l’heure, monsieur, d’un chef-d’œuvre que vous nommiez à bon droit immortel ; or savez-vous, sans compter beaucoup d’autres raisons, ce qui pour moi fait que Gil Blas est vraiment un chef-d’œuvre ? C’est qu’il consent de bonne grâce à n’être qu’un roman, à nous amuser sans fatigue, à nous donner tout simplement, dans un miroir légèrement moqueur, mais lucide et fidèle, le spectacle de la vie humaine. » Ainsi parlait, le 26 mars 1863, M. Vitet, recevant, en sa qualité de directeur de l’Académie française, l’auteur de l’Histoire de Sibylle. Mais si l’usage permettait au récipiendaire de reprendre à son tour la parole, Feuillet aurait pu lui répondre : « En fait de conquérans, le croirez-vous, monsieur, j’en ai connu de toutes les manières, et je n’ai pas vu que les moins modérés, Alexandre ou Napoléon, aient passé pour les moindres. J’ai parlé de Gil Blas, mais j’ai parlé d’un autre chef-d’œuvre. Or savez-vous, sans compter beaucoup d’autres raisons, ce qui fait pour moi que l’Héloïse est un chef-d’œuvre ? C’est qu’elle ne consent pas à n’être qu’un roman, à nous amuser sans nous faire penser ; c’est que l’auteur s’y est proposé quelque chose de plus ; c’est que Saint-Preux et Julie y discutent quelques-unes des questions les plus hautes qui puissent intéresser les hommes et la société. » N’est-ce pas Feuillet qui aurait eu raison ? Quiconque écrit prend un peu charge d’âmes ; et les idées qu’un romancier croit justes, il a, je pense, autant qu’un député, le droit de les répandre, et aussi de faire servir à leur diffusion les moyens de son art.

Ai-je besoin de résumer l’Histoire de Sibylle, de rappeler ce qu’elle excita d’émotion en son temps, ce qu’elle provoqua de vives controverses ? et qu’ici même, dans cette Revue, George Sand y voulut répondre, en écrivant Mademoiselle La Quintinie ? « L’aigle puissante s’est irritée comme au jour de son premier essor, écrivait à ce propos Sainte-Beuve ; elle a fondu sur la blanche colombe, l’a enlevée jusqu’au plus haut des airs, pardessus les monts et les torrens de Savoie ; et à l’heure qu’il est, — le roman était alors en cours de publication, — elle tient sa proie comme suspendue dans sa serre. » Hélas ! vingt-huit ans écoulés ont quelque peu rabattu de l’ambition de cette métaphore ; et je ne dis pas que les défauts que Sainte-Beuve relevait aigrement dans Sibylle y soient devenus autant de qualités, — ce qui s’est vu cependant quelquefois ; — mais encore peut-on lire Sibylle avec plaisir, avec émotion même, et c’est Mademoiselle La Quintinie qui est devenue parfaitement illisible. Quelle absence d’intérêt ! quelle abondance de mots ! quelle ingénuité de pensée ! « L’aigle puissante » avait-elle seulement compris le livre de « la blanche colombe ? » Je serais tenté d’en douter, et je dirais pourquoi, s’il n’était plus intéressant de montrer dans l’Histoire de Sibylle la suite et le développement d’une idée qui a toujours été celle de Feuillet, qui fait l’âme de son œuvre, et qu’on trouvait déjà dans les Scènes et Proverbes. Écoutez plutôt Suzanne d’Athol, dans la Clef d’or :

Dieu sait qu’aucune femme ne fut jamais plus disposée que moi à se contenter du rang modeste, des humbles devoirs que notre conscience nous assigne dans le monde ; mais il m’est difficile, monsieur, — c’est à son mari qu’elle parle, un mari qui ne l’est pas encore, — il m’est difficile de nous croire condamnées à n’être qu’une espèce de créatures subalternes dont vous pouvez à votre fantaisie refouler, maîtriser, anéantir même toutes les facultés, tous les instincts, toutes les passions. Sommes-nous en pays chrétien ? Avons-nous une âme ? Qu’est-ce, enfin ? Voyons. Quoi ! monsieur ! parce qu’il vous a plu de jeter sur ma personne, ou plutôt sur ma terre de Chesny, un coup d’œil favorable, me voilà forcée, moi, d’oublier tout à coup mes sentimens les plus chers, de commander à ma tête de ne plus penser, à mon cœur de ne plus battre ; me voilà réduite à vieillir éternellement dans le port, en vue des brillans horizons où m’emportaient mes songes ; à partager votre lassitude, moi qui n’ai pas voyagé ; — et votre mort, enfin, moi qui n’ai pas vécu.

Suzanne d’Athol ne réclame encore dans le mariage que le droit au roman ; mais une autre, Hélène d’Orthez, dans l’Ermitage, réclame quelque chose de plus :

Qu’appelez-vous un bon mari ? Le mariage est donc, à votre avis, une de ces transactions, une de ces affaires purement humaines où il suffit d’apporter le facile honneur, les qualités superficielles qui font un galant homme, comme vous dites ? .. Oui… vous vous mariez comme les prêtres de certaines religions barbares accomplissent les rites de leurs ancêtres, dont le sens est perdu pour eux ; vous vous mariez pour obéir à la vague influence de l’exemple, de la tradition, de la routine… Vous enfermez toute la vie d’une femme dans un épisode indifférent de la vôtre, et voilà le mariage ! .. Eh bien ! monsieur, tenez, le conseil que vous me demandez, je vais vous le donner avec une franchise qui vous déplaira peut-être… Eh bien ! ne vous mariez pas ! Vous avez, je le crois sincèrement, beaucoup de loyauté et même de bonté… Vous seriez un bon mari… à votre compte… mais pas au nôtre… Je vous le prédis, vous seriez, comme tant d’autres, malheureux, jaloux à bon droit, trompé peut-être, parce qu’il vous manque, comme aux autres, l’intelligence sérieuse, élevée, morale… et, laissez-moi vous le dire, la pensée religieuse de ce que vous faites, de l’acte où vous vous engagez, parce que vous formez trop légèrement ces liens que vous voulez si solides, et qui ne tiennent à rien quand ils ne tiennent pas au ciel, parce que vous manquez de foi, comprenez-moi bien : de loi en vous-mêmes, en nous et en Dieu.

On le voit, je pense, assez clairement, c’est ici toute l’Histoire de Sibylle : seulement, tandis que les Suzanne et les Hélène des Scènes et Proverbes semblent badiner encore, puisqu’enfin elles cèdent, et que leurs discours n’ont pas la vertu de les persuader elles-mêmes, ce qu’elles disent presque en riant, Sibylle de Férias, elle, l’a pris au sérieux. Laissons de côté, pour un moment, la question religieuse ; n’appelons pas, avec Sainte-Beuve, saint Paul en témoignage ; ne cherchons pas « si la femme fidèle justifie le mari infidèle : » voilà de la théologie, et même de la mauvaise. Mais ce que craint Sibylle de Férias, en épousant un homme qui ne partage point ses convictions ou ses croyances, chrétiennes ou autres, quelles qu’elles soient, c’est qu’il ne se glisse tôt ou tard entre eux, jusque dans l’amour même, un principe secret de mésintelligence et de division. Libre penseuse ou athée, tout ce qu’elle dit, elle pourrait le dire encore, et tout ce qu’elle exige, elle pourrait encore l’exiger : une foi commune pour fonder la vie commune ; l’union des esprits, avant celle des cœurs, pour n’être pas dupe de l’attrait ou de l’illusion des sens ; l’égalité dans le mariage ; et, de la part de l’homme, le même esprit de sacrifice ou d’abnégation qu’il impose lui-même à la femme. Je n’en veux pour garant que le discours de Mme de Vergnes, l’une des grand’mères de Sibylle, à son vieux beau de mari, qui lui a durement reproché de n’avoir pas « deux idées dans le cerveau. »

Toute jeune fille qui se marie, et qui a un brave cœur, est prête, comme je l’étais, à se faire l’élève soumise, heureuse, passionnée de son époux… Une femme apprend tout de celui qu’elle aime, et n’apprend rien que de lui… C’est vous qui nous tirez du néant ou qui nous y laissez… Vous m’y avez laissée ! .. Vous n’avez pas voulu sacrifier un seul de vos goûts, une seule de vos habitudes, une seule de vos soirées pour faire de cette enfant qui vous adorait une femme qui vous comprît… Et vous me reprochez ma nullité qui est votre ouvrage ! .. Et vous me reprochez, grand Dieu ! la folie, le vide, la dissipation de ma vie ! .. Mais qui donc, de nous deux, a déserté le premier ce foyer de famille ? ..

Il faut bien le reconnaître à ces preuves ; une préoccupation a passé, pour Feuillet, avant toutes les autres : c’est celle de la condition de la femme dans notre société moderne, celle du sort que lui fait le mariage, et celle des satisfactions que la coutume ou le préjugé lui refusent.

On l’a trop oublié, quand on a cherché uniquement dans le tour de son imagination romanesque l’explication ou le secret des sympathies féminines que ses romans éveilleront toujours. Car, en réalité, les femmes ne sont pas plus romanesques que nous ; ou du moins c’est nous, c’est notre égoïsme qui travaille à entretenir en elles, « au profit de nos passions et de nos plaisirs, » ce goût d’un certain romanesque dont nous nous plaignons ensuite. Au romancier qui, le premier parmi nous, l’a osé dire, et revendiquer pour elles le droit d’être traitées comme des personnes morales, est-il donc étonnant qu’elles aient d’abord accordé leur confiance ? Pour lui, s’il a flatté quelque chose en elles, c’est ce qu’elles avaient de meilleur. Même dans ceux de ses romans où il les maltraite, c’est leur cause, encore et toujours, qu’il plaide. Mieux que cela : les trahisons qu’il leur impute, — comme dans la Petite Comtesse, comme dans les Amours de Philippe, comme dans l’Histoire d’une Parisienne, — et jusqu’aux crimes qu’il leur fait commettre, — dans Monsieur de Camors, dans le Sphinx, dans la Morte, — à peine est-ce elles qu’il en rend responsables… En vérité, elles seraient bien ingrates si elles ne l’avaient pas aimé, mais plus ingrates encore si elles ne se faisaient pas un scrupule, un point d’honneur, et comme un devoir pieux de garder fidèlement sa mémoire !

Ce que cette conception du droit de la femme a en effet de généreux en même temps que d’original ou de personnel, on le voit sans que j’y insiste, et l’auteur même d’Indiana et de Valentine n’a pas plus éloquemment plaidé la cause de son sexe. Mais ce qui est curieux, ce qui nous appartient ici, c’est d’en suivre les conséquences ; et, rien qu’en les suivant, c’est de voir tant de figures charmantes ou tragiques venir l’une après l’autre, en enchantant notre imagination, nous prouver qu’une idée et le désir de la répandre n’ont jamais rien gâté dans un drame ou dans un roman. Il y faut seulement un art supérieur, des qualités plus rares, et un détachement de soi-même, une préoccupation de son sujet qui ne fut pas la moindre des vertus littéraires de Feuillet. Le plus « romanesque » de nos romanciers n’est pas seulement l’un de ceux qui a créé le plus de figures vivantes et réelles, c’est l’un aussi de ceux qui a le mieux connu son temps, et dont les fictions auront enveloppé le plus de nobles et de hautes leçons.

Car, d’où vient et comment se fait-il que, dans une société qui se croit civilisée, la condition de la femme ne soit pas meilleure ? égale à celle de l’homme ? et que, dans l’amour masculin, il entre, si l’on y regarde bien, tant de mépris ou tant de dédain pour celles qui en sont l’objet ?

Chose étrange d’aimer ! et que, pour ces traîtresses,
Les hommes soient sujets à de telles faiblesses !
Tout le monde connaît leur imperfection :
Ce n’est qu’extravagance et qu’indiscrétion,
Leur esprit est méchant et leur âme fragile,
Il n’est rien de plus faible et de plus imbécile,
Rien de plus infidèle ; et, malgré tout cela,
Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là !

L’esprit de ces vers grossiers, nous le retrouvons dans presque toute notre littérature ; et le pays du monde où l’on va contant que les femmes ont eu le plus de pouvoir, est celui où, de tout temps, les hommes les ont le moins respectées.

La faute en est d’abord au monde, qui ne prépare point les jeunes filles à leur métier de femmes, ni surtout au mariage, et là, — pour le dire en passant, — est la raison d’une certaine dureté que Feuillet, en aimant à les peindre, a toujours témoignée pour les jeunes filles et pour le monde.

Je ne pense pas que la précocité des jeunes filles, en ce temps-ci, doive être attribuée à l’insouciance morale des mères… Mais il n’y a que l’aveuglement des maris à l’égard de leurs femmes qui soit comparable à celui des mères à l’égard de leurs filles. Elles semblent croire que tout, dans la nature, est susceptible de corruption, excepté leurs filles. Leurs filles peuvent braver les plus dangereux contacts, les plus troublans spectacles, les entretiens les plus équivoques. Tout ce qui passe par les yeux, par les oreilles et par l’intelligence de leurs filles se purifie instantanément. Leurs filles sont des salamandres qui peuvent impunément traverser le feu, fût-ce le feu de l’enfer. Pénétrée de cette agréable conviction, une mère n’hésite pas à livrer sa fille à toutes les excitations dépravantes de ce qu’on appelle le mouvement parisien, lequel n’est autre chose, en réalité, que la mise en train des sept péchés capitaux. La faute en est encore aux jeunes filles elles-mêmes, qu’une éducation, non moins timide à de certains égards que corruptrice en un autre sens, n’a pas habituées à stipuler pour elles-mêmes, comme le prétend faire Sibylle de Férias, et comme l’essaie, sans y réussir, dans le roman de la Morte, Aliette de Courteheuse. Hélas ! elles sentent bien qu’entre deux âmes « que l’étendue des cieux sépare, » il n’y aura jamais rien de vraiment commun, et que la vie, bien loin de combler l’intervalle, au contraire ne pourra que l’élargir encore. Mais l’amour est le plus fort ! Elles cèdent ; elles mettent leur main dans celle de ce séduisant Camors ou de cet aimable Bernard de Vaudricourt ; et c’en est fait, leur malheur est accompli. Car, quand ils ne leur demandent pas, comme le premier, de servir de protection ou, si je puis ainsi dire, de paratonnerre à leurs amours coupables, ils n’en exigent, comme le second, que « bienséance, confortable de la vie, respectabilité, descendance légitime, bonne cuisine bourgeoise ; » et comme dit ailleurs un troisième, plaisamment, mais brutalement, une femme les gênerait beaucoup « qui les emmènerait au clair de la lune, dans les bois, pour leur parler de l’immortalité de l’âme. » Passe encore pour une maîtresse !

C’est aussi bien la théorie que professe un autre personnage, — homme d’esprit d’ailleurs, et de beaucoup d’esprit, — M. de Talyas, dans le roman des Amours de Philippe :

« Nous dépravons nous-mêmes nos femmes, disait-il, en excitant trop vivement leurs passions. Nous ne les respectons pas assez… Voyez les Romains… mon Dieu ! les Romains n’étaient pas des anges plus que nous ; mais quand ils avaient des fantaisies d’amour poétiques et dramatiques, ils n’y mêlaient pas leurs femmes, il y avait de belles esclaves grecques élevées pour cela ; quant à leurs femmes, ils les traitaient comme des saintes, et il en résultait qu’elles étaient en effet des saintes. »

Pour se conformer à ses théories, M. de Talyas avait toujours observé dans son intimité avec sa femme la gravité d’une étiquette espagnole, gardant ses principaux transports pour les esclaves grecques ; mais la marquise s’en doutait, et elle ne le trouvait pas bon.

Qu’arrive-t-il cependant de ces paradoxes égoïstes ? Tantôt que les femmes se résignent, comme la comtesse de Vergnes, dans l’Histoire de Sibylle, en essayant de se tromper elles-mêmes, à moins que, comme Mme de Vaudricourt, elles ne meurent de leur résignation. « Rien ne m’est plus, rien ne m’est rien. » Quiconque de nous a manqué le but qu’il avait assigné à sa vie, qu’importe comment il en vit le reste ? et la mort même, qu’a-t-elle de si terrible, quand, après tant d’agitations, elle n’est plus que l’entrée dans l’éternel repos ! C’est aussi bien encore ici l’un des caractères des romans de Feuillet : on n’y craint pas la mort, et c’est ce qui fait la réelle noblesse de la plupart de ses personnages. Elle n’est pas pour eux, comme pour les personnages du roman contemporain, ce qui leur peut arriver de pire. Et il y en a quelques-uns pour lesquels, n’étant que le commencement d’autre chose, bien loin de rien avoir qui les puisse effrayer, ils ne se la donneraient pas, mais ils l’appellent, et quand elle approche, ils la trouvent douce.

Plus énergiques cependant, d’autres femmes ne se résignent pas si facilement : elles luttent ; elles se défendent, comme Mme de Rias, l’héroïne d’un Mariage dans le monde ; et, finalement, en dehors du mariage, elles cherchent ce que leur a refusé le mariage.

Après les premiers désenchantemens d’une union mal assortie, elles se remettent du choc et se recueillent ; elles reprennent leur rêve interrompu ; elles reforment leur idéal un moment ébranlé. Elles se disent, non sans raison, qu’il est impossible que le monde fasse autour de l’amour tant de bruit pour rien ; qu’il est impossible que cette grande passion qui remplit la fable et l’histoire, chantée par tous les poètes, glorifiée par tous les arts, éternel entretien des hommes et des dieux, ne soit en réalité qu’une vaine et déplaisante chimère ; elles ne peuvent imaginer que de tels hommages soient rendus à une divinité vulgaire, que de si magnifiques autels soient dressés de siècle en siècle à une plate idole. L’amour demeure donc malgré tout, et à travers tout, la principale curiosité de leur pensée, et la perpétuelle obsession de leur cœur. Elles savent qu’il est, que d’autres l’ont connu, et elles se résignent difficilement à vivre et à mourir elles-mêmes sans le connaître.

C’est assurément un danger pour une femme que de garder et de nourrir, après les déceptions communes du mariage, cet idéal d’un amour inconnu, mais il y a pour elle un danger plus grand encore, c’est de le perdre.

Sont-ce peut-être des phrases comme celle-ci qui, naguère encore, ont fait accuser Feuillet d’immoralité par nos naturalistes ? Mais ce qu’en tout cas ils ne sauraient lui refuser, c’est la hardiesse alors de quelques-unes de ses idées, — et surtout c’est la vérité de son observation.

Et d’autres femmes enfin se vengent, Mme de Talyas, dans les Amours de Philippe, Blanche de Chelles dans le Sphinx, Mme de Maurescamp dans l’Histoire d’une Parisienne. Elle aussi, comme Mme de Rias, comme Mme de Camors, comme Sibylle de Férias :

Le rêve le plus cher de sa jeunesse avait été de continuer avec son mari, dans la plus tendre et la plus ardente union de leurs deux âmes, l’espèce de vie idéale à laquelle sa mère l’avait initiée en partageant avec elle ses lectures favorites, ses pensées et ses réflexions sur toutes choses, et enfin ses enthousiasmes devant les grands spectacles de la nature, ou les belles œuvres du génie… Cette vie idéale, si salutaire à tous, si nécessaire aux femmes, M. de Maurescamp la refusa à la sienne, non-seulement par grossièreté et par ignorance, mais aussi par système. A cet égard même il avait un principe : c’était que l’esprit romanesque est la véritable et même l’unique cause de la perdition des femmes. En conséquence, il estimait que tout ce qui peut leur échauffer l’imagination, — la poésie, la musique, l’art sous toutes ses formes, et même la religion, — ne doit leur être permis qu’à très petites doses.

Ce que vaut le « principe » ou le « système » de M. de Maurescamp, nos lecteurs le savent, qui n’ont pas oublié, sans doute, l’Histoire d’une Parisienne. Si je n’oserais dire que de tous les romans de Feuillet ce soit le meilleur, — quoique ce ne soit pas celui que le public a le mieux accueilli, c’en est peut-être le plus expressif, le plus significatif, — celui qui résume le mieux sa conception du mariage, de la femme, et de la vie. Ces grandes amoureuses qui traversent son œuvre, si je puis ainsi parler, les marquises de Campvallon, les Julia de Trécœur, les marquises de Talyas ou les Blanche de Chelles, nulle part il n’a mieux montré comment elles sommeillaient, ignorantes d’elles-mêmes, dans le cœur des « petites filles bien sages » qu’il s’est amusé quelquefois aussi à peindre, et comment il suffisait, pour les y réveiller, de l’imprudence, ou de la sottise d’un M. de Maurescamp.

Avions-nous tort de dire que, même en maltraitant les femmes, c’est toujours cependant leur cause qu’il a plaidée ? Ce sont les hommes qui sont coupables : coupables comme M. de Trécœur de ne pas mieux élever leurs filles ; coupables comme M. de Talyas et comme M. de Vaudricourt de ne vouloir voir dans leur femme qu’un jouet qu’on abandonne quand il a cessé de vous plaire ; coupables enfin, comme M. de Maurescamp, d’essayer de détruire en elles ce goût du romanesque qui leur est peut-être si « salutaire » et même si « nécessaire, » comme le croyait Feuillet. Il le croyait déjà, nous l’avons vu, quand il n’était l’auteur encore que des Scènes et Proverbes ; il le croyait encore vingt-cinq ou trente ans plus tard, quand il avait déjà presque achevé son œuvre ; et ce qu’il avait dit en 1850 dans l’Ermitage ou dans la Clef d’or, il le redisait encore dans un Mariage dans le monde. S’il est quelque remède aux maux dont souffre cette fin de siècle, il n’y en a pas de plus sûr que l’effort individuel ; et de même que la nature ne procède point par révolutions brusques, mais par une longue et lente accumulation d’insensibles efforts, ainsi ce ne sont point des lois qui refont ou qui corrigent les mœurs, mais le travail de chacun de nous sur lui-même :

Mon Dieu ! je le sais, écrit Mme de Loris à M. de Rias, — dans le mariage duquel elle s’est donné pour tâche de faire renaître la concorde et la paix, — les femmes sont élevées trop légèrement en France ; leur éducation est frivole, superficielle, exclusivement mondaine, elle les prépare fort mal au métier sérieux de femme mariée : tout cela, je vous l’accorde ; mais, malgré tout cela, j’ose affirmer qu’en thèse générale il n’y en a pas une qui ne soit moralement supérieure à l’homme qu’elle épouse, et plus capable que lui des vertus domestiques. Et je vais vous dire pourquoi : c’est que les femmes ont toutes à un plus haut degré que vous la vertu maîtresse du mariage, qui est l’esprit de sacrifice, mais il leur est difficile de renoncer à tout quand leur mari ne renonce à rien ; — et c’est cependant ce qu’il leur demande.

La lettre est un peu longue, et je regrette, en vérité, de ne pouvoir la citer tout entière, mais on me permettra d’en détacher encore quelques lignes :

Le mariage est une entreprise qui promet d’inestimables bénéfices ; mais il y a un cahier des charges. L’aviez-vous lu, monsieur ? Je crains que non, car vous y auriez vu qu’une grande part de l’éducation de la femme revient à son mari, que c’est à lui de modeler à son gré, de former suivant ses vœux, d’élever à la dignité de ses sentimens et de ses pensées, ce jeune cœur et ce jeune esprit qui ne demandent qu’à lui plaire : vous y auriez vu qu’il est à la fois sage et charmant d’ajouter aux liens qui unissent une femme à son mari, ceux qui unissent l’élève à son maître, à son instituteur, à son guide, à son ami… Mais vous n’avez pas essayé seulement… Vous avez espéré que cette enfant que vous épousiez allait devenir brusquement, du jour au lendemain, par la seule vertu du sacrement, une femme accomplie… Eh bien ! non, monsieur, c’était un miracle qu’il fallait avoir la bonté d’opérer vous-même.

Après treize ans passés, c’est le langage que nous avons entendu parler plus haut à la comtesse de Vergnes, et dix ans plus tard, en 1885, nous le retrouverions encore dans la Morte. Mais dans ce dernier roman, dont sans doute le souvenir est encore dans toutes les mémoires, il y a quelque chose de plus : la thèse religieuse reparaît ; et puisqu’enfin c’est sur elle et d’après elle qu’il semble qu’on ait surtout jugé Feuillet, il nous faut bien en dire ici quelques mots.

« C’est une chose singulière, a-t-on dit, qu’une si belle orthodoxie dans des romans qui exhalent une telle odeur de femme ! » Nous avons essayé de montrer, et peut-être a-t-on vu comment et pourquoi la chose était moins « singulière » qu’il ne le paraît d’abord ; — ou plutôt qu’elle est logique et toute naturelle. Admettons, en effet, qu’on ait tort, et nous le croyons volontiers, démêler le monde et la religion, toujours est-il qu’ils sont mêlés, et que de refuser à l’auteur dramatique, au poète ou au romancier le droit de nous les présenter dans leur confusion, cela équivaut à lui refuser le droit de toucher, je ne dis pas à la religion, mais au monde. « Il n’y a que bien peu de sujets de conversation, s’il y en a, disait Feuillet lui-même, qui par un côté ou par un autre ne touchent à la question religieuse, laquelle, en réalité, est au fond de tout ; » et, dans les femmes surtout, les concessions qu’elles font à la mondanité n’ont jamais ou rarement altéré le fond de la croyance.

Quant au point particulier de savoir si la moralité se fonde nécessairement sur la croyance, et, en dehors du spiritualisme ou du christianisme s’il n’y a point de vertu, je commencerai, pour mieux raisonner, par faire une profession absolue d’incroyance, et je dirai alors d’autant plus librement que la question ne se décide point, comme on a l’air de se le figurer, par un simple haussement d’épaules. On l’a dit plus d’une fois, et nous ne craignons pas de le répéter : il est vrai qu’actuellement nous pouvons être, sans rien croire, ni croire à rien, honnêtes, probes, et vertueux. Mais deux choses sont également vraies : l’une, qu’il n’y a jamais eu jusqu’ici de morale qui ne s’appuyât d’une métaphysique, ou qui n’en dérivât, pour mieux dire ; et l’autre, qu’il n’y a pas d’idées qui ne se transforment tôt ou tard en principes ou en mobiles d’action. J’en ajoute une troisième : c’est que dix-huit cents ans de christianisme nous ont inoculé, pour ainsi dire, la religion, et que sans le vouloir ou sans le savoir, notre conduite se guide sur des motifs dont l’indépendance religieuse et le caractère purement scientifique ne sont rien moins que prouvés. C’en est assez pour permettre à un philosophe, et davantage encore à un romancier, de soutenir la thèse que Feuillet a soutenue dans Sibylle et dans la Morte, sans que personne ait le droit de lui reprocher son étroitesse d’esprit ou sa naïveté. Si rien n’est sans doute plus commode que de prendre ainsi ce que j’appellerai le dessus de la discussion, et de se donner, sur ceux que l’on contredit, la facile supériorité de les renvoyer à l’école pour y apprendre les raisons qu’on rougirait de leur donner, il n’y a rien aussi de moins probant, qui sente davantage son échappé de collège.

En abordant ces hautes questions et en les traitant avec le sérieux qu’elles exigent, l’auteur de la Morte n’a donc dépassé ou excédé ni les limites de son art, ni le droit ou le devoir qu’on a, dans des temps troublés, d’affirmer sa façon de penser. Ce sera son honneur et c’a été son originalité. Mais ce qu’il faut ajouter, c’est que jamais thèses plus graves n’ont été incarnées dans des figures plus vivantes, ou encadrées dans de plus agréables intrigues et dans des drames plus passionnés. Je le dirai mieux en prenant plus de place, et en passant à toute une partie de l’œuvre de Feuillet, que j’ai dû négliger un moment pour mieux mettre en lumière celle de ses idées à laquelle je crois pouvoir dire que lui-même il tenait le plus.


III

Il me semble, en effet, que s’il y a jamais eu, dans notre littérature, ou même dans aucune, des romans de mœurs mondaines, ce sont ceux de Feuillet : l’Histoire de Sibylle, Monsieur de Camors, Julia de Trécœur, un Mariage dans le monde, le Journal d’une femme, la Morte, Honneur d’artiste ; — et, à vrai dire, je n’en connais point d’autres que les siens. Là-dessus, je sais bien qu’il en est des « mœurs mondaines » comme de la « couleur locale. » Qu’y a-t-il donc de si « carthaginois » dans la Salammbô de Flaubert, ou de tellement « nilotique » dans les romans égyptiens de M. George Ebers ? Pareillement, qui dira ce que c’est qu’un roman de mœurs mondaines ? ou seulement ce que c’est que le monde ? Car de même qu’il ne suffit pas, pour être assez carthaginois, d’invoquer « Siv, Sivan, Tammouz, Eloul, Tischri, Schebar, » il ne saurait non plus suffire, pour qu’un roman soit assez mondain,

Qu’on n’y cite en parlant que duc, prince ou princesse !

Je conviendrai même, qu’excusables encore quand, du fond d’une bibliothèque, avec la Bible ou Hérodote en main, nous discutons la fidélité d’un détail de mœurs égyptiennes, nous prêtons toujours à rire quand, pour dîner quelquefois en ville ou pour nous être mis de quelque club, nous affectons, romanciers ou critiques, de nous ériger en arbitres des élégances. Mais, après tout cela, si nous trouvons dans les romans de Feuillet, dans Monsieur de Camors ou dans le Journal d’une femme, je ne sais quel air de distinction sans effort ; si nous y respirons une atmosphère plus aristocratique ; si nous avons enfin l’illusion d’y vivre en compagnie d’une humanité plus choisie que n’est celle du Marquis de Villemer ou du Cabinet des antiques, c’est un trait qu’il faut bien que l’on note ; — et c’est tout ce que l’on veut dire quand on dit du Journal d’une femme ou de Monsieur de Camors que ce sont des romans mondains.

La qualité sociale des personnages y est assurément, elle toute seule, de quelque chose. Dans un pays comme le nôtre, où l’esprit démocratique, en dépit qu’il en ait, n’a pas encore tout à fait triomphé de la superstition de la noblesse, aucun de nous, pour cette raison, n’est tout à fait insensible à l’honneur de frayer avec les marquises. Si le temps est passé peut-être où, comme le disait du bon de son cœur une madame de Chaulnes, pour s’excuser de convoler avec un avocat, « une duchesse n’avait toujours que vingt ans pour un bourgeois, » il est encore bien près de nous ; et, le dirai-je ici tout bas ? mais je crois avoir observé que plus on se moquait de ce genre de « snobisme, » comme nous l’appelons maintenant, et plus, au fond, on en était la dupe. C’est qu’une baronne peut bien être une coquine, et un vidame peut bien être une brute, mais la qualité nous procure toujours, au théâtre comme dans le roman, l’illusion de l’aristocratie, de même que l’étalage du luxe, encore qu’il puisse être du plus mauvais goût, ne nous donne pas moins la sensation delà richesse ; — et toutes les raisons du monde n’y peuvent et n’y pourront rien. A la condition donc de ne leur faire rien faire qui déroge à leur qualité, mais pour peu qu’on ait le talent de leur prêter un langage qui continue, qui complète, qui précise et qui remplisse l’idée que leurs titres nous ont donnée d’eux, il n’est pas douteux que nous sachions gré à Jeanne Bérengère de Latour-Mesnil ou au commandant du Pas-Devant de Frémeuse de se nommer de leur nom. Comment en serait-il autrement, si le nom, lui tout seul, parmi nos bourgeois, décide encore des mariages ; ou, dans un cercle plus étendu, si les railleries haineuses qu’il provoque témoignent du cas que l’on en fait toujours ?

N’est-ce pas aussi bien ce que Feuillet lui-même, dans Honneur d’artiste, son dernier roman, semble avoir voulu dire, quand il a mis sur les lèvres de la baronne de Montauron ce discours délicieux d’aristocratique impertinence ? Elle s’adresse au peintre Fabrice, qui vient lui demander la main de Mlle de Sardonne, sa lectrice, et elle s’efforce de lui faire sentir les inconvéniens prochains de cette union disproportionnée :

Je sais ce que vous allez me dire… Vous allez me parler de la Révolution. Mon Dieu ! certainement, il y a eu la Révolution… Mais si la Révolution nous a enlevé nos privilèges, et même nos têtes, elle n’a pu nous enlever le privilège de ce que vous appelez, je crois, l’atavisme,.. c’est-à-dire, en vieux français, la qualité d’un sang qui s’est distillé et raffiné dans les veines de génération en génération pendant cinq ou six cents ans… C’est ce sang-là, mon cher maître, qui se révolte malgré nous quand on le mélange avec du sang plus jeune,.. plus pur peut-être,.. mon Dieu ! je ne dis pas le contraire,.. mais qui, enfin, n’est pas de la même essence, ni du même azur… N’oubliez pas, monsieur Fabrice, — et ici je vous parle plus que jamais en véritable amie, — n’oubliez pas, en effet, que, dans nos longues successions et sélections de famille, ce n’est pas seulement le sang qui se raffine,.. c’est aussi l’éducation, le goût, le tact, le savoir-vivre,.. tous les sens et toutes les facultés… De là cette distinction supérieure qui vous enchante chez Mlle de Sardonne et qui sera pour vous à la fois un grand charme et un grand danger… Car une nature si perfectionnée et si exquise sera froissée d’un rien, révoltée d’une nuance… Il faudra faire bien attention !… »

On ne saurait ni mieux faire parler son personnage, ni faire aussi pins galamment la leçon à tous ceux qui n’ont pas compris ou qui ont affecté de ne pas comprendre les raisons qu’un romancier peut avoir de préférer une sorte de héros à une autre. Les raisons que Feuillet a eues de ne mettre que comtes et marquises en scène sont analogues, presque identiques, à celles qu’a eues jadis Racine, par exemple, de n’y mettre que des rois ou des impératrices, des sultanes et des princes, des Agrippine et des Néron, des Mithridate et des Roxane ; et, au seul point de vue de l’art, on peut montrer qu’il en a tiré les mêmes avantages.

En effet, tout ce qui est décor, costume, ou détail de la vie matérielle, la qualité des personnages permet de le reléguer au second plan, quand encore elle n’autorise pas à le supprimer tout à fait. Par exemple, si les gens de qualité ne méprisent point l’argent, il n’est pas de bon ton parmi eux d’en parler. Ils ne nous demandent pas, comme les Grandet ou les Nucingen, de nous intéresser aux efforts qu’ils font pour se procurer les moyens de soutenu- leur rang, ou d’arrondir leur fortune ; et, par suite, cette chasse au million ou à la pièce de cent sous qui tient tant de place dans le roman de Balzac, dans le Père Goriot ou dans la Cousine Bette, n’en prend pas beaucoup plus dans les romans de Feuillet que dans les tragédies de Racine. On n’y mange point non plus, ou du moins on n’y mange pas en public ; et, pour ce motif, le romancier ne se croit point obligé, comme l’auteur de Madame Bovary, de nous parler du « parfum des fleurs et du beau linge, » du « fumet des viandes et de l’odeur des truffes, » des « pattes rouges des homards qui dépassent des plats, » ni des cailles « qui ont encore leurs plumes. » Toutes ces recherches du luxe de la table qui peuvent bien séduire la fille au père Rouault, elles sont l’ordinaire de Mme de Camors ou de Mme de Vaudricourt, à peu près, comme, au dire de Mme du Maine, cinquante ou soixante personnes, toujours présentes et empressées autour d’elle, faisaient jadis le « particulier » d’une princesse. Pas de descriptions de costumes non plus, de robes ou de corsages…

Mais si ce sont toutes ces choses qui font qu’un roman date, il suffira déjà, pour qu’il date moins, de ne les y pas mettre. C’est ce que n’ont point vu ceux qui nous disaient, hier encore, qu’à défaut d’autre mérite, le Roman d’un jeune homme pauvre, et Sibylle, et Monsieur de Camors vivraient au moins comme images fidèles des modes, et des mœurs, et de la société française du second empire. Disons cela, si nous le voulons, de Madame Bovary, ou de l’Éducation sentimentale, les plus « documentaires » des romans ; disons-le de Fanny ; disons-le des romans d’About ; mais ne le disons pas de ceux de Feuillet. Précisément parce que le costume et le décor, parce que le mobilier, parce que les robes y tiennent peu de place, l’intérêt en est fait de ce qu’il y a de plus durable et de plus permanent dans la peinture des passions ou du monde. Et pour que cette préoccupation d’une vérité psychologique plus générale ne nuisît pas à la réalité de ses personnages, c’est pour cela que Feuillet les a pris dans un monde où l’imagination du lecteur compose inévitablement le décor de ce qu’il y a de plus somptueux chez les tapissiers et chez les couturiers de son temps.

Mais il en résulte un autre avantage encore, ou plutôt deux : c’est qu’en éliminant ainsi ce qu’il y a de plus matériel dans le détail descriptif, l’action, dégagée de tout ce qui la pourrait retarder, marche d’un pas plus rapide vers des dénoûmens plus émouvans ; et, d’autre part, la passion, libérée de tout ce qui lui est étranger, s’y développe à l’état presque pur. Si par exemple Julia de Trécœur était née dans une condition plus humble, l’amour qu’elle éprouve pour M. de Lucan, qui est à peu près de la même nature que celui de la Phèdre de Racine pour le fils de Thésée, ne se développant qu’à travers mille incidens ou mille obstacles vulgaires, n’aurait pas sans doute le caractère ardent et passionné qui en fait la sombre beauté. Mais n’aurait-il pas quelque chose de plus honteux que criminel, si nous pouvions supposer qu’il s’y mêle quelque pensée de lucre, et qu’en essayant de séduire son beau-père, elle songeât à sa fortune autant qu’à sa passion ? Inversement, si Charlotte d’Erra, l’héroïne du Journal d’une femme, tenant boutique au Palais-Royal, était détournée de l’amour qu’elle nourrit dans son cœur pour M. d’Eblis, par les préoccupations de la vie quotidienne, — comme de ne savoir de quels fonds elle fera face à ses échéances, ou comme d’être obligée de faire elle-même sa cuisine, — est-ce que la nécessité de vivre ne triompherait pas en elle de son amour ; et surtout est-ce que son sacrifice, n’ayant plus le même caractère de liberté, aurait encore pour nous le même caractère de grandeur ? Débarrassés de ce que la vulgarité de la vie étroite mêle à la passion, si l’on peut ainsi dire, de néant qui la ravale, les héros des romans de Feuillet, ne vivant que de leur passion et que pour leur passion, comme ceux de Racine, deviennent ainsi l’incarnation même de ce qu’ils représentent. Julia de Trécœur est l’inceste, comme Charlotte d’Erra le sacrifice. L’action en change de nature. Elle tend d’elle-même à la rapidité, mais surtout à l’unité du drame. De telle sorte que dans le roman comme dans la tragédie, la qualité des personnages a cet effet singulier, mais certain, de modifier à la fois la qualité de la psychologie, celle du drame, et, conséquemment, celle de l’émotion.

Car, ce qu’il faut encore ajouter, c’est que, quoi que l’on soit, bon ou mauvais, vicieux ou vertueux, compatissant ou féroce, intelligent ou sot, — je ne sais pas même si je ne devrais pas dire belle ou laide, — on l’est d’autant plus que l’on est né dans un milieu social plus élevé. Les « monstres » ne manquent pas dans l’œuvre de Feuillet, — depuis Mme de Campvallon, dans Monsieur de Camors, jusqu’à Mme de Maurescamp dans l’Histoire d’une Parisienne ; — et je me trompe peut-être, mais je les trouverais moins complets, moins brillans, et moins « beaux, » s’ils se développaient moins harmonieusement dans le crime. C’est qu’en tout temps et par tout pays, les aristocraties sont la création de leur volonté, si je puis ainsi dire, et qu’habituées par l’hérédité comme par l’éducation à mettre leur honneur dans l’orgueil de cette volonté, la dernière chose qu’elles perdent, c’est le sentiment ou l’illusion de leur liberté. On peut, je crois, reprocher à Feuillet de ne nous l’avoir pas toujours suffisamment expliqué. Pas plus qu’à décrire, il n’aimait à disserter, et personne n’est plus clair que lui, mais quelques-uns des sujets qu’il aimait à traiter exigeaient peut-être qu’il le fût encore davantage. Il n’est jamais trop long, mais il ne l’est pas toujours assez, et avec Mérimée, c’est sans doute le seul écrivain de ce siècle à qui l’on puisse adresser une semblable critique. J’aurais donc voulu, plus d’une fois, qu’il s’engageât lui-même plus à fond dans ses propres intrigues, et je crois qu’il l’eût pu. J’aurais voulu surtout que tout ce que je viens de dire péniblement de la raison du choix de ses personnages, il m’en eût dispensé en le disant lui-même. Mais il suffira que l’on voie qu’en se limitant à la peinture du monde, il a eu ses raisons ; que ces raisons sont esthétiques ; et qu’à travers les siècles écoulés, elles rattachent ses romans à la lignée de la Princesse de Clèves, si l’on ne veut pas que ce soit plutôt encore à celle de la tragédie de Racine.

N’est-ce pas ce qui lui a permis, tout en demeurant jusqu’au bout le plus « mondain » des romanciers contemporains, d’en être souvent le plus hardi et le plus pathétique ? Je ne connais guère de situations plus « fortes » que celles de Monsieur de Camors, ou que celles de Julia de Trécœur, ou que celles de l’Histoire d’une Parisienne. Je ne connais guère non plus de dénoûmens plus cruels que les siens. Mettons à part le Roman d’un jeune homme pauvre, un Mariage dans le monde, et les Amours de Philippe : tous ses romans finissent mal, comme on dit vulgairement : par la mort, et plus souvent encore par le suicide. Est-ce qu’il avait donc l’imagination sombre et mélodramatique ? Non, pas plus encore qu’autrefois nos tragiques. Mais rien ne lui paraissait digne d’être étudié qui ne se terminât par quelque catastrophe irréparable, et il n’était pas l’homme des adultères confortables ou des passions bourgeoises. Pour que l’amour l’intéressât, il fallait qu’on y risquât sa personne tout entière, et il n’admettait pas qu’on se donnât pour se reprendre. On remarquera que c’est là le contraire même du romanesque, et, pour s’en convaincre, on comparera ses romans avec ceux de George Sand. La différence est justement celle de la tragédie à la comédie de la vie. Feuillet ne s’est guère intéressé qu’à la tragédie de la vie ; et le plus « romanesque » de nos romanciers se trouve être, à cet égard, celui dont l’œuvre enferme, non pas le plus de diversité, mais le plus de sens et le plus de moralité.

Ce dernier trait achève la ressemblance ; et tandis que de certains romans n’ont qu’une valeur purement anecdotique ou documentaire, et ne servent qu’à nous divertir, au contraire, les siens nous font penser. Habituellement et habilement cachée, la préoccupation morale s’y fait pourtant toujours sentir ; et, à la vérité, nul ne s’est moins soucié que lui de « punir le vice, » ou de « récompenser la vertu ; » mais nul n’a plus scrupuleusement évalué les actions humaines à leur taux moral, ni guidé son lecteur d’une main plus sûre en même temps que plus discrète vers un juste discernement de ce qui fait l’honneur des hommes et la vertu des femmes. Il n’a point hésité à faire mourir le commandant du Pas-Devant de Frémeuse ou Mme de Vaudricourt, parce que cela était conforme à la logique de leur situation et à la vérité de la vie. Il n’a point hésité davantage à laisser vivre Mme de Talyas ou Mme de Maurescamp, parce qu’en réalité l’audace même des « monstres » leur assure l’impunité. Mais, sans presque en avoir l’air, il a déterminé le jugement que nous devions porter sur les uns et sur les autres, et c’est là toute la morale. Je veux dire qu’en tout temps la quantité du mal étant toujours égale à elle-même parmi les hommes, la seule chose qui importe, c’est de savoir appeler le mal par son nom et de ne pas inventer, comme avait fait le romantisme, en faveur du vice ou du crime, des excuses qui finissent, tôt ou tard, par devenir des justifications. En ce sens, on retrouve dans sa dernière manière le souvenir de sa première, et la fin de son œuvre en rejoint le commencement.

C’est qu’il avait l’âme noble et naturellement haute. Lorsqu’il est mort, presque subitement, voilà tantôt un mois, ceux-là mêmes qui n’ont point pour son œuvre l’admiration et la sympathie qui sont les nôtres n’ont pu s’empêcher de louer en lui « le galant homme, » et de rendre au nom d’Octave Feuillet l’hommage qu’ils refusaient à l’auteur de Monsieur de Camors. Si les mots ont un sens, je voudrais donc qu’on m’expliquât une fois, — lorsqu’un « galant homme, » après tant de succès, laisse derrière lui une œuvre aussi considérable et, pendant quarante ans, si manifestement inspirée du même esprit, — je voudrais que l’on m’apprît comment les qualités de son caractère n’auraient point passé jusques à son talent. Eh oui ! sans doute, nous le savons, ni le talent n’est toujours à la hauteur du caractère, ni non plus le caractère à la hauteur du talent. Mais qu’entre l’un et l’autre il n’y ait rien de commun, que la vulgarité du talent n’ait pas souvent sa cause dans la bassesse du caractère, ou, réciproquement, que la dignité de la vie ne se retrouve pas dans le caractère de l’œuvre, c’est ce qu’il nous est impossible d’admettre ; et, — je n’en ai pas fait le compte, — mais c’est de quoi je doute que l’on trouvât un exemple. La disjonction ne va pas jusque-là. Laissons le style, qui n’est pas aussi propre à l’homme qu’on le prétend quelquefois encore, où il peut d’ailleurs entrer trop d’école et de procédés, qui n’a toujours été qu’un moyen pour Feuillet, et jamais une fin. Je dis qu’on ne saurait être l’homme qu’il fut, très simple et très fier, a froissé d’un rien, révolté d’une nuance, » très discret et très réservé, sans que ces qualités se retrouvent dans son œuvre, où, pour y prendre d’autres noms, elles ne sont pas moins les mêmes. Peu d’artistes avaient reçu sa forte éducation morale ; peu d’artistes ont travaillé plus patiemment, plus constamment que lui à la perfectionner encore ; et c’est pourquoi peu d’artistes ont laissé une œuvre plus noble en son ensemble et où l’on voie plus distinctement ce que peuvent, dans un même écrivain, l’alliance du talent et du caractère.

Aussi, comme à ses débuts, les paradoxes du romantisme avaient glissé sur lui sans l’émouvoir, on s’est trompé quand on a voulu signaler dans ses œuvres les plus récentes l’influence ou l’involontaire contagion des grossièretés du naturalisme. Au contraire, les derniers de ses grands romans : Honneur d’artiste et la Morte, sont des protestations contre le naturalisme, tout de même qu’il y a plus de quarante ans maintenant, c’est aux exagérations du romantisme qu’il opposait la Crise et le Village, la Clef d’or et Dalila. Ai-je besoin de rappeler, d’ailleurs, qu’au sens où l’on prend aujourd’hui le mot, ses plus grandes hardiesses sont Monsieur de Camors, qui est de 1867, et Julia de Trécœur, qui est de 1872 ? Il les aurait plutôt atténuées dans un Mariage dans le monde et dans les Amours de Philippe, deux de ses rares romans qui « finissent bien, » comme le Roman d’un jeune homme pauvre. Non pas peut-être que dans le secret de son cœur il n’ait rendu justice au talent de quelques-uns de nos naturalistes ; et j’en pourrais donner des preuves, s’il ne me paraissait, d’ailleurs, tout à fait indécent de faire parler les morts dans les querelles des vivans. Mais si les romantiques avaient jadis abusé du droit d’extravaguer, les naturalistes, eux, ont abusé de celui qu’on a d’être grossier ou même obscène ; et c’était un emploi du talent qu’il en considérait comme la prostitution. Il eût trouvé honteux de réussir par de certains moyens ; et supposé qu’étant homme, il eût pu concevoir l’idée de rivaliser de « hardiesse » avec ses successeurs, c’est la qualité de son éducation, c’est la sûreté de son goût, c’est la noblesse de ses sentimens et la hauteur de son caractère qui l’en auraient encore préservé.

Que restera-t-il de son œuvre ? Dès à présent, comme ceux de George Sand, comme ceux de Balzac, comme ceux de Flaubert, — pour ne parler que des morts, — les romans de Feuillet, depuis Sibylle jusqu’à la Morte, appartiennent à l’histoire du roman contemporain. Combien y en a-t-il dont on en puisse dire autant ? De même que l’histoire de notre vie ne se compose pas, même pour nous, de la totalité des jours que nous avons vécus, mais seulement du petit nombre d’heures, tristes ou lumineuses, que le temps ne nous a pas ravies comme à mesure qu’il nous les accordait ; ainsi, l’histoire d’une littérature ou d’un genre ne se compose pas de tous les efforts qu’une génération a tentés pour se sauver du néant, mais seulement de ceux qui ont réussi. Tels sont bien les romans de Feuillet. Peut-être écrira-t-on l’histoire du théâtre contemporain sans trouver l’occasion de nommer ni Montjoie, ni Dalila, ni le Sphinx. On n’écrira pas celle du roman, on ne pourra pas l’écrire, si même on le voulait, sans y faire une place au Roman d’un jeune homme pauvre, — qu’il est pourtant vrai que je n’aime guère, — et une plus grande encore à Sibylle, à Monsieur de Camors, à Julia de Trécœur, au Journal d’une femme, à la Morte. Elle aurait sans eux quelque chose d’obscur, d’incomplet, et de mutilé.

C’est qu’en effet, s’il y a des romans que l’on puisse appeler idéalistes, ce sont ceux de Feuillet. Ils le sont à tous égards, de toutes les manières, dans tous les sens du mot, comme j’ai tâché de le faire voir, en évitant jusqu’ici d’user de ce terme d’école ; et, certes, on peut, chacun selon son goût, en préférer de plus naturalistes ; mais on ne saurait avancer, sans quelque ridicule, que le naturalisme, à lui seul, égale, remplisse, épuise la définition ou l’idée du roman. Si l’imitation fidèle de la nature et de la vie est sans doute l’une des fins du roman ou du théâtre, il y en a d’autres, dont l’interprétation ou l’idéalisation du monde et de la réalité en est une. De l’Assommoir à Madame Bovary, de Madame Bovary au Père Goriot ou à Eugénie Grandet, d’Eugénie Grandet à Tom Jones, de Tom Jones à Manon Lescaut, de Manon Lescaut à Gil Blas, le roman naturaliste a sa généalogie bien prouvée, ses titres d’honneur et de gloire, qu’on ne lui dispute point. Mais le roman idéaliste n’a-t-il pas aussi les siens, de la Princesse de Clèves au Doyen de Killerine, du Doyen de Killerine à Clarisse, de Clarisse à la Nouvelle Héloïse, de la Nouvelle Héloïse à Delphine, de Delphine à Indiana, d’Indiana à Sibylle ou à Monsieur de Camors ; et quel est le barbare qui les lui contestera ? Parmi les romans idéalistes, ceux de Feuillet sont et resteront au premier rang, moins éloquens peut-être, mais combien moins déclamatoires que ceux de George Sand ; plus nombreux, — ce qui est toujours quelque chose, — et surtout mieux écrits que ceux de Mme de Staël ; moins longs que ceux de Rousseau et de Richardson.

Je viens de les relire encore, et j’y ai retrouvé, non-seulement les mêmes émotions qu’autrefois, mais la même sensation d’art, si je puis ainsi dire, et surtout cette vérité d’observation ou de généralisation, qui, parce qu’elle fait la difficulté de l’art idéaliste, en est aussi le triomphe, quand on y peut atteindre. On a rarement écrit de plus tragiques histoires d’amour que Monsieur de Camors, que Julia de Trécœur, que le Journal d’une femme, que l’Histoire d’une Parisienne. Rarement on a mieux fondu, dans l’unité d’un art supérieur, la satire du monde, la peinture de la passion, et jusque dans le désordre de la passion même, le sentiment persistant de la dignité humaine. Et rarement enfin des figures plus vivantes, plus individuelles, ont mieux représenté, en même temps qu’elles-mêmes, ces types de grandes amoureuses dont l’histoire est remplie, les La Vallière humbles et modestes, les superbes Montespan, les ardentes et passionnées Marie Stuart. Que veut-on davantage ? quelle est cette autre « vérité » dont on regrette l’absence dans les romans de Feuillet ? et n’est-ce pas reprocher aux Andromaque, aux Bérénice et aux Phèdre d’avoir quelque chose de plus achevé, de plus durable, et de plus vrai que les modèles de cour dont on croit reconnaître quelques traits dans leur physionomie ?

Le naturalisme contemporain s’est chargé de faire lui-même l’opinion sur son propre compte. Il est bruyant ; il a pris pour complices les pires instincts de ses lecteurs ; il est surtout intolérant. Les romans de Feuillet pourront donc quelque temps encore n’être pas mis à leur véritable place, et jugés au-dessous de leur valeur. Mais ils y remonteront. Ce sera quand l’idéalisme, et le romanesque même, auront reconquis leurs droits, qu’ils n’ont jamais perdus, qu’ils ont seulement négligé de faire assez valoir, mais que nous voyons, depuis déjà quelques années, qu’ils commencent à revendiquer. Monsieur de Camors, Julia de Trécœur, le Journal d’une femme et la Morte s’inscriront alors parmi les livres qu’on relit, à côté de la Princesse de Clèves ou de Manon Lescaut, et on leur rendra la justice qu’ils n’ont pas toujours reçue de leurs contemporains. Nous serions heureux d’y avoir contribué ;

…… et fantôme sans os
Par les ombres myrteux prenant notre repos,

plus heureux encore si ceux qui liront en ce temps-là Julia de Trécœur ou la Morte associaient le souvenir de notre admiration à la gloire du nom d’Octave Feuillet.


FERDINAND BRUNETIÈRE.