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Calmann Lévy, éditeur (p. 313-322).


II

GABRIEL DE PLANET

Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les classes se réunir autour d’une tombe pour la bénir.

Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d’une phthisie pulmonaire, à l’âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure par douvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d’état, il laisse des regrets unanimes, incontestés.

Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l’idée nette et le sentiment profond de l’équité fraternelle. Il n’a jamais varié un seul jour dans cette religion de son cœur et de son esprit ; et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son caractère et le charme conciliant de son commerce l’ont rendu cher à des hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges), de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l’archevêque de Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui, en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s’écrieront sans hésiter : « Et moi aussi, je l’ai aimé ! »

Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la Revue du Cher avec M. Duplan, aujourd’hui rédacteur du Pays, puis vint s’établir à la Châtre, où il acheta une étude d’avoué qui prospéra entre ses mains et lui créa des relations étendues et variées qu’il a gardées, comme autant d’amitiés fidèles, jusqu’à sa mort. Il les a dues autant à sa remarquable capacité qu’à son activité infatigable, et à un zèle dont ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le général Cavaignac, il a été d’emblée un des meilleurs administrateurs de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés. Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l’avènement de la Présidence, il donna sa démission, n’ayant jamais eu d’autre ambition que celle d’être utile dans sa province. L’Assemblée nationale s’occupait alors de composer le Conseil d’État, Planet y obtint un nombre de voix insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne, adonné à la culture d’un admirable jardin créé par lui sur des collines sauvages, dans le but principal d’occuper de nombreux ouvriers sans ressources. Il avait aussi l’espoir de combattre, par le mouvement et la volonté, l’incurable mal qui détruisait son être. Jusqu’à son dernier jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable ; jusqu’à sa dernière heure, il s’est préoccupé du bonheur de ses amis, du bien-être des malheureux, de la charité, de l’affection et du devoir.

Il a été l’homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de bonnes actions et rendu autant de services importants qu’il a compté de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du prodige. D’autres sont les martyrs d’instincts héroïques, il a été, lui, le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances d’autrui, malade d’une angoisse fiévreuse jusqu’à ce qu’il eût réussi à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune pour avoir bien réellement vécu ainsi.

Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même temps, Nulle intimité n’a été plus douce et plus sûre que la sienne. Souvenez-vous de lui, vous tous qui l’avez reconnu, et cherchez qui lui ressemble ! Pour nous, qui l’avons fraternellement chéri pendant vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité, une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas ! mais nous l’aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien.


À PLANET

L’avant-dernier des jours qui finissent l’année,
Planet nous a quittés pour un monde meilleur ;
Il a rejoint, là-haut, la troupe fortunée
De ceux que Dieu remplit d’un éternel bonheur.

Je crois à ce beau rêve où l’âme se transporte
Pour accepter le mal qui règne parmi nous ;
Mais j’y crois à demi : des cieux j’ouvre la porte,
Mais sans la refermer à tout jamais sur tous.

Je crois, ou crois sentir que Dieu, dans sa clémence,
Dans sa justice aussi, nous reprend tous en lui ;
Que, dans son sein fécond, retrempant l’existence,
Il nous ôte l’effroi d’un monde évanoui.

Mais je pense qu’ayant renouvelé notre être,
Et l’ayant affranchi du cuisant souvenir,
Il nous dit : « Recommence, homme, tu vas renaître,
Et retourner là-bas pour vivre et pour mourir.

» Tâche qu’à ton retour, je te retrouve digne
De rester près de moi pendant l’éternité ;
Pour te faire obtenir cette faveur insigne,
Ne t’ai-je pas cent fois rendu ta volonté ?

» Je n’ai jamais puni d’une peine éternelle,
L’homme ingrat et chétif qui ne peut m’offenser.
J’ai fait courte et fragile une phase mortelle,
Où croyant vivre, enfant, tu ne fais que passer.

« Reprends donc ton fardeau, refais ta rude tâche !
C’est dur ! mais c’est un jour dans l’abîme du temps.
Ce jour mal employé ne sert de rien au lâche,
Mais il peut conquérir le Ciel aux militants. »

Des révélations que nous ouvre la tombe,
Nous ne conservons pas le souvenir distinct :
Sous le poids de la chair l’esprit divin succombe,
Mais nous en retenons un doux et vague instinct.

L’enfant, dès qu’il connaît le baiser de sa mère,
Aime avant de comprendre. — Aimer est le besoin

Qui s’éveille avec lui dès qu’il touche la terre,
Et que, plus qu’on ne croit, il rapporte de loin.

L’enfant, dès qu’il comprend le son de la parole,
Aide au tableau qu’on fait pour lui du paradis,
Il le voit, il l’a vu ! et nulle parabole
N’embellit ce beau lieu présent à ses esprits.

Oui, l’enfant se souvient ; mais il faut qu’il oublie,
Afin de s’attacher à ce monde sans foi ;
Il faut que par lui-même il essaye la vie,
Afin de dire à Dieu : « J’ai souffert, reprends-moi. »

C’est alors que, selon le plus ou moins de flamme
Qu’elle a su raviver dans cet obscur séjour,
Pour plus ou moins de temps, le juge prend cette âme.
Et lui rend la santé, la jeunesse, l’amour.

Mais il est des mortels dont la course est remplie
De mérites si purs et d’un prix si parfait,
Que, leur peine remise, ou leur tâche accomplie,
De l’éternel repos ils goûtent le bienfait.

Planet, humble martyr, âme douce et naïve,
Toi qui restas enfant jusque dans l’âge mûr,
Par le besoin d’aimer, par la croyance vive,
Par le cœur et l’esprit, va donc, ton sort est sûr !

Tu luttas quarante ans contre un mal sans remède,
Tu naquis condamné, c’est-à-dire béni.
Dieu t’avait dit là-haut : « Au malheur, viens en aide ;
Meurs à la peine : alors, ton temps sera fini ».

Il vécut pour bénir, pour consoler, pour prendre
Sur ses bras, tout le poids des misères d’autrui :
Pour souffrir de nos maux, pour ranimer la cendre
De nos cœurs épuisés que l’espoir avait fui.

Simple dans sa parole, éloquent à son heure,
Ingénieux en l’art de la persuasion,
Habile à pénétrer ce qu’en secret on pleure,
Indulgent aux douleurs de la confession ;

Énergique au besoin, apôtre de tendresse,
Sans parti pris d’orgueil, sans rigueur de savant,
Du véritable juste il avait la sagesse,
Du conseil décisif il avait l’ascendant.

Les esprits froids ont dit : « Cet homme a la manie
De faire des ingrats, puisqu’il fait des heureux ».
Dieu dit : « De la bonté, cet homme eut le génie,
C’est la seule grandeur que je couronne aux cieux »­.