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Calmann Lévy, éditeur (p. 263-268).


V

LA BERTHENOUX


C’est un hameau entre Linières et Issoudun, sur la route de communication qui côtoie le plateau de la vallée Noire. Une très-jolie église gothique et un vieux château, jadis abbaye fortifiée, aujourd’hui ferme importante, embellissent cette bourgade, située d’ailleurs dans un paysage agréable ; c’est là que se tient annuellement, dans une prairie d’environ cent boisselées (plus de six hectares), une des foires les plus importantes du centre de la France. On évalue de douze à treize mille têtes le bétail qui s’y est présenté cette année : quatre cents paires de bœufs de travail, trois cents génisses et taureaux, denrée que l’on désigne communément dans le pays sous le nom de jeunesse (un métayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu’il va mener sa jeunesse en foire pour s’en défaire) ; trois cents vaches, douze cents chevaux, quatre mille bêtes à laine, trois cents chèvres, et une centaine d’ânes. Ajoutez à cela ces animaux que le paysan méticuleux ne nomme pas sans dire : sauf votre respect, c’est-à-dire trois mille porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisselées d’étendue, et vous aurez la moyenne d’un des grands marchés de bestiaux du Berry.

Les marchands forains et les éleveurs s’y rendent de la Creuse, du Nivernais, du Limousin, et même de l’Auvergne. Les chevaux, comme on a vu, n’y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises ; on ne vend les belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d’élèves. Ces élèves sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands bœufs de labour qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, bien terrible à soulever. Quant à la jeunesse qu’on a de reste, après que le choix des bœufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois, qui l’engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d’Orléans viennent aussi s’approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de bœufs assortis se vend aujourd’hui, six cents francs ; la taurinaille ou la jeunesse quatre-vingts francs par tête ; les chevaux cent trente, les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux, de quinze à trente sous.

Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons.

La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air, dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la vie du cultivateur. C’est là que le paysan, le maquignon, le fermier, déploient les ressources d’une éloquence pleine de tropes et de métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d’un lot de porcs, le marchandeur s’écrier :

— Si je les paie vingt-trois francs pièce, j’aime mieux que les trente-six cochons me passent à travers le corps !

Et même nous altérons le texte ; il disait le cadavre, et encore prononçait-il calabre, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire pour les oreilles environnantes.

Il y a d’autres formules de serment ou de protestation non moins étranges :

— Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier jour, si je mens. — Que cette paire de bœufs me serve de poison…, etc.

Ces luttes d’énergumènes durent quelquefois du matin jusqu’à la nuit. Enfin, après avoir attaqué et défendu pied à pied, sou par sou, la dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées de main qui, pour valoir signature, sont d’une telle vigueur que les yeux en sortent de la tête ; mais discours, serments et accolades sont perdus dans la rumeur et la confusion environnantes ; tandis que vingt musettes braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs sous la ramée, les chansons de table, les cris des charlatans et des montreurs de curiosités à l’esprit-de-vin, l’antienne des mendiants, le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un charivari à briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux pittoresques à saisir, mille types bien accusés à observer.

Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante : c’est quand la panique prend dans le campement des animaux à cornes. La jeunesse est particulièrement quinteuse, et parfois un taureau s’épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six cents autres, qui, au même instant, saisis de vertige, rompent leurs liens, renversent leurs conducteurs, et s’élancent comme une houle rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens de proche en proche, et on a vu cette multitude d’hommes et d’animaux présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment épouvantables. Une mouche était l’auteur de tout ce mal.

La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre. Elle commence par la vente des bêtes à laine, et finit par celle des bœufs. Il s’y fait pour un million d’affaires, en moyenne.