L’Anarchie du 19 mars 1908 (p. 2-12).


Nous allons…



Cet homme – un professeur d’Université – était venu pour causer avec nous sur l’individualisme, ses formes différentes, comment il le concevait, comment nous le concevions, et la conversation prenait des tons inattendus et l’on allait d’un sujet à l’autre, perdus un peu dans la complexité du problème.

Tour à tour nous interrogions et nous répondions. Il semblait d’une joute où chacun voulait remporter la victoire non pour occire l’adversaire mais pour le convaincre.

Cet homme, alors que nous restions dans les idées générales de l’individualisme, dans la théorie se sentait gagné par notre logique, par notre simple manière d’envisager la question sociale ; même ce heurt apparent des deux termes, individualiste-communiste s’expliquait pour lui.

Pourtant, il y avait un mais, et de longs détours nous amenèrent à le voir formuler : « Nous avions trop confiance aux hommes, nous les pensions bons alors qu’ils étaient mauvais. Nous avions la foi en notre cause. Nous avions la certitude de réussir. »

Cet homme se trompait.

Nous n’avons pas la foi, nous n’avons pas la confiance absolue en notre réussite : nous sommes certains de n’avoir rien négligé, d’avoir fait tous nos efforts pour être sur la bonne route.

Nous n’avons pas la certitude de réussir : nous avons la certitude d’avoir raison.

Nous ne savons pas, nous ne pouvons même pas savoir si la réussite sera au bout de nos efforts, si elle en sera la récompense ; nous tâchons de faire les gestes d’agir, afin que, logiquement, nous devions arriver au résultat qui nous intéresse.

Ceux qui envisagent le but dès les premiers pas, ceux qui veulent la certitude d’y atteindre avant de marcher n’y arrivent jamais.

Quel que soit le travail entrepris, si près en soit l’achèvement, qui peut dire en voir la fin ? Qui peut dire : je récolterai amplement ce que je sème ; j’habiterai cette maison que je construis, je mangerai les fruits de l’arbre que je plante ?

Et pourtant, on jette le blé en la terre, on assemble les pierres les unes aux autres, on entoure de soins l’arbrisseau.

Parce qu’on ne connaît pas de façon certaine, sûre, pour qui, comment, quand sera le résultat, va-t-on négliger les efforts pour qu’il soit possiblement bon ? Va-t-on jeter le grain sur la roche dure ou le mélanger à l’ivraie ? Va-t-on assembler les pierres sans l’équerre et le fil à plomb ? Va-t-on mettre le plant au carrefour à tous les vents ?

La joie du résultat est déjà dans la joie de l’effort. Celui qui fait les premiers pas dans un sens qu’il a toute raison de croire bon, arrive déjà au but, c’est-à-dire qu’il a la récompense immédiate de ce labeur.

Nous n’avons pas besoin de connaître si nous réussirons, si les hommes arriveront à vivre dans une harmonie assez grande pour assurer le complet développement de leur individualité, nous avons à faire les gestes pour que cela soit, à aller dans le sens que détermine juste et notre raisonnement et notre expérience.

Nous ne disons pas : « Les hommes naissent bons, ils doivent donc s’harmoniser. » Nous disons : « Logiquement, il serait de l’intérêt des hommes d’obtenir avec le moindre effort la plus grande somme de bien-être ; non point en vue de supprimer l’effort, mais de l’utiliser toujours à obtenir mieux. Il faut donc leur démontrer où se trouve leur intérêt. L’entente entre les individus est le meilleur moyen pour arriver à assurer le bonheur de l’homme. Essayons de lui faire comprendre. »

L’idée du heurt de la terre par quelque météore, d’un affaissement du sol, d’un embrasement général pouvant venir interrompre notre démonstration ou notre expérience ne peut nous empêcher de commencer l’une et l’autre. De même, la non-compréhension par la majorité des hommes, de nos idées, de notre pratique, soit par crétinisme, soit par perversité, ne saurait être une raison pour nous interrompre de penser et de pratiquer.

Tout travail commencé est en voie d’achèvement, quelle que soit la résistance du milieu attaqué. Il n’est pas de se suggestionner par la magnificence ou la proximité du but à atteindre, mais bien plutôt de se convaincre par une critique constante que l’on procède de la bonne manière, que l’on ne s’égare pas dans les à-côtés.

Nous allons avec ardeur, avec force, avec plaisir dans tel sens déterminé parce que nous avons la conscience d’avoir tout fait et d’être prêts à tout faire pour que ce soit la bonne direction. Nous apportons à l’étude le plus grand soin, la plus grande attention et nous donnons à l’action la plus grande énergie.

Alors que nous dirigeons notre activité dans un sens donné, il n’est point de nous dire : Le labeur est dur ; la société étatiste est solidement organisée ; la bêtise des hommes est considérable, il serait mieux de nous montrer que nous nous trompons de direction. Si l’on y parvenait, nous emploierions la même force, dans un autre sens, sans aucune défaillance. Car nous n’avons pas la foi en tel but, l’illusion en tel paradis, mais la certitude d’employer notre effort dans le sens le meilleur.

Il ne saurait nous importer d’un résultat immédiat, tangible, mais qui retarderait, détournerait du chemin exact. L’appât des réformes sollicitant la masse des hommes ne saurait nous attarder.

Pour précipiter notre marche, nous n’avons pas besoin des mirages nous montrant le but tout proche, à portée de notre main. Il nous suffit de savoir que nous allons… et que, si parfois nous piétinons sur place, nous ne nous égarons pas.

Le mirage vous appelle à droite et à gauche, vous détourne, et, si l’on réussit à revenir sur la bonne route, c’est affaissé et diminué par l’illusion perdue. La griserie des mots et des illusions ressemble à celle de l’alcool, elle peut jeter les foules dans un mouvement passionné, vers un but tout proche ; mais les foules s’arrêtent, dégrisées. Elles s’arrêtent découragées par le vide du résultat. La constance du courage n’est pas dans le fait d’arriver, mais dans la certitude d’avoir raison.

Nous n’avons pas besoin que nul poteau indicateur nous montre que nous avons fait le tiers, le quart, le centième du chemin ; que nul ne jauge la quantité de notre effort et son rapport avec l’effort global. Nous nous plaisons à savoir que nous donnons, selon nos forces et dans le sens que nous croyons le meilleur, tout ce que nous pouvons donner.

Nous croyons à une constante évolution, nous savons donc qu’il n’y a pas de but. Il nous suffit d’aller toujours devant nous, toujours dans le bon chemin. Et que les meutes aboient après nous, que nous soyons les fous, les mauvais, que la majorité se dresse sur notre passage, que l’atavisme, l’hérédité veuillent imposer leurs lois comme inéluctables, que le milieu se défende âprement, que le but soit loin, très loin, il ne saurait nous importer.

Nous allons… employant tous les moyens, tour à tour persuasifs et violents. Nous sommes prêts à nous défendre et à attaquer, quel que puisse être le nombre des victimes. Nous sommes prêts à nous unir à quiconque et à tous pour la réalisation du bonheur universel et pour le développement normal de l’Unique.

Nous allons… chaque effort porte sa joie en lui-même et chaque jour voit son étape, si minime soit-elle.

Nous allons… Nous n’avons pas la certitude d’arriver, nous avons la conscience d’avoir tout fait et d’être prêts à tout faire pour avoir raison, donc pour arriver.

Et c’est ce qui fait que nous sommes les plus forts… Que nous ne sommes jamais las.

Nous allons…

Albert LIBERTAD.