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E. Sansot et Cie.

PETITE COLLECTION " SCRIPTA BREVIA "

ALBERT DE BERSAUCOURT

NOTULES
PARIS
BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D’ÉDITION
E. SANSOT et Cie
7, Rue de l’Éperon, 7

1908


NOTULES


Le charme que nous prisons le plus et que nous rencontrons le plus souvent chez les femmes, c’est la candeur. En effet, elles ont toujours la fourberie nécessaire pour se le donner quand elles ne le possèdent plus.



L’amour commence par un soupir ; il finit par un bâillement. Prends garde que la différence n’est pas grande de l’un à l’autre.



— Tout le monde l’aimait.

— Était-il hypocrite ou insignifiant ?



Le public choisit et consacre ses artistes ; il a donc ceux qu’il mérite et c’est là son châtiment.



On ne prête qu’aux riches… Oui, les pires idées, les mœurs les plus corrompues, les intentions les plus basses et l’égoïsme le plus vil.



Ne soyons pas naturels, nous passerions pour inconvenants ; ne soyons pas sincères, on nous jugerait cyniques.



Certaines gens du peuple disent d’un homme saoûl :

— Il est parti pour la gloire.

Certaines gens du monde disent d’un homme favorisé par la fortune :

— Il savoure l’ivresse de la gloire.

Les premiers et les derniers ont raison. Un homme en possession de la gloire est souvent saoûl et, pas plus qu’un ivrogne, il ne sait se conduire.



On est injuste envers les snobs. En adoptant les idées généralement admises, en acceptant les goûts généralement reçus, ils renoncent à toute personnalité et par là ils réalisent ce qu’il y a de plus difficile : l’abnégation de soi-même.



Tout le monde est ambitieux, mais l’on n’avoue son ambition que si l’on est favorisé par la fortune.



Les petits enfants apprennent dans leurs belles histoires que le vice est toujours puni ; plus tard, en de moins belles histoires, la vie leur démontre que la vertu n’est jamais récompensée.



Ne croyons pas à la pitié de ces gens qui s’enquièrent des causes d’un accident avant de le déplorer ; ne croyons pas à la douleur de ces gens qui s’étonnent de la mort avant de la pleurer.



La curiosité nous rend d’inestimables services. Elle est le principe de toute découverte scientifique, de tout progrès humain et… elle tue l’amour.



Il y a des individus qui savent qu’il faut fuir les mauvaises compagnies et qui ne cherchent pas à s’éviter eux-mêmes.



Ce n’est pas en étant grossiers que les parvenus sont insolents, c’est en voulant paraître aimables.



Il faut encore forcer les femmes quand elles sont consentantes.



X… m’affirma, cordial :

— Je n’ai pas d’inquiétude sur votre sort, mon cher. Vous n’arriverez à rien.



Un bourgeois ne comprendra jamais un homme de génie parce que ce dernier place généralement son bien à intérêts posthumes.



En art seulement, il arrive aux myopes de se croire presbytes.



La canaillerie est ce qui nous révolte le moins quand elle se dissimule. Si on la découvre, c’est ce qui paraît nous indigner le plus.



Nous accordons volontiers de petits mérites aux gens pour avoir le droit de ne pas nous apercevoir de leurs grandes qualités.



Berlioz disait : « La chance d’avoir du talent ne suffit pas. Il faut encore le talent d’avoir de la chance ».

Si Berlioz vivait de nos jours, il dirait sans doute : « Le talent d’avoir de la chance ne suffit pas. Il faut encore la chance de n’avoir pas de talent ».



Beaucoup de jeunes filles sont des roseaux… mais ils ne sont pas pensants.



Sans doute les gens ennuyeux ennuient-ils les autres afin de ne pas s’ennuyer eux-mêmes.



Plus que les nobles, les parvenus sont entichés de leurs aïeux. C’est qu’ils les ont créés et qu’ils les aiment comme l’artiste aime son œuvre.



Je vois passer quelquefois des messieurs adipeux, rouges et importants, — décorés.

Je pense aux concours d’animaux gras.

Les bêtes ont beau être primées ; ça ne les empêche pas de mourir.



À vouloir prendre de l’empire sur une femme, nous perdons aisément celui que nous avons sur nous-mêmes.



Beaucoup de gens qui tiennent de la place empêchent de remarquer ceux qui devraient avoir une place.



Je demandais à une jeune femme :

— Où est votre cœur ?

Elle me désigna sa robe et me répondit :

— Partout.



Si nous avons un vice, faisons en sorte d’en avoir plusieurs ; notre vie s’en trouvera simplifiée.



Obliger quelqu’un est aisé. C’est se faire pardonner le service rendu qui est difficile.



— Les femmes ont de bien petits pieds.

— C’est pour mieux tomber, mon enfant.



Amour :

— Mon Dieu, la jolie femme, là-bas, au fond de l’allée.

… Quoi donc, c’est un tronc pourri et deux branches desséchées.



Dévouement : s’exalter en parlant à faire de belles promesses et, ensuite, fort ennuyé, les tenir pour ne pas manquer à sa parole.



« Ne jugeons pas les autres si nous ne voulons pas être jugés nous-mêmes ».

À ce compte, jugeons hardiment les autres.



La gloire est une étrange chose ; beaucoup, quand ils ont retenu le nom de quelqu’un, semblent commencer à avoir le droit d’ignorer son œuvre.



Un homme bête est ennuyeux, mais une femme bête est exaspérante. On peut en effet se venger du premier en lui disant son fait ; la bienséance nous oblige à garder le silence avec la seconde.



Le succès des mauvaises pièces n’a rien d’étonnant. Les sots qui ont éprouvé du plaisir à les entendre y retournent et les gens intelligents, pour se venger de s’y être ennuyés, y envoient leurs amis.



Ne fais comparaître personne au tribunal de ta conscience ; tu y trouverais un criminel déjà installé : toi-même.



Tu souhaites te cacher et une froideur absolue remplace ton abandon coutumier ; à ta faconde se substitue un complet silence. Hélas, nous faisons souvent la caricature de notre personnalité en voulant la dissimuler.



Il en est de la vanité comme de certains remèdes : à petite dose, c’est un réconfort et un stimulant ; à haute dose, elle devient toxique.



La charité la plus difficile à exercer vis-à-vis de son prochain est assurément celle du mensonge.



Rien ne ressemble plus à un homme qui a la conscience en repos qu’un homme sans conscience.



Souvent les gens ne se méfient des autres que parce qu’ils savent que l’on doit se méfier d’eux-mêmes.



Les vieilles filles dont l’aigre dévotion tourne les saintes huiles et surit le vin de la messe, confectionnent de leurs pieuses mains des confitures et des friandises qu’elles offrent aux ecclésiastiques ; ainsi dédommagent-elles ceux-ci.



Le rire est imbécile ; les larmes sont épuisantes.

Que vaut-il mieux ?…

Rire pour ne pas pleurer ?…

Pleurer pour ne pas rire ?…



Il est malaisé de terminer une discussion. Ou bien je me range à l’avis de mon adversaire et celui-ci me méprise d’abandonner mes idées ; ou bien je garde mon opinion et il me trouve imbécile de ne pas abonder dans son sens.



Les théories, ces béquilles qui achoppent au premier caillou de la route…



La laideur de certains péchés — et surtout des péchés de l’amour — réside dans la manière de les commettre.



La vérité… ce que nous ne pouvons cacher ni aux autres, ni à nous-mêmes.



Certaines femmes fuient le péché comme elles évitent de tâcher leur robe. Ce goût de la propreté est encore l’espèce de vertu à laquelle je me fierai le plus volontiers.



Les gens graves sont souvent des polichinelles immobilisés.



Le bouquiniste :

— Les classiques, monsieur… peuh ! c’est du papier.



Rien n’est plus compliqué que de prendre la vie simplement.



Pour justifier à nos yeux les torts que nous avons envers quelqu’un, nous nous empressons de nous fâcher avec lui.



Il est remarquable que l’on parle assez gaiement de la mort. C’est que nous pensons toujours à celle du prochain et jamais à la nôtre.



Ne dites pas à un musicien qui se targue d’être poète : « Mon cher, votre musique est excellente et vos vers détestables. » Nous mettons généralement nos prétentions là où nous sommes médiocres.



« Il ne faut pas jeter la première pierre. »

Sans doute, mais il est prudent d’avoir une bonne provision de gros pavés.



La pitié marque au fer rouge ceux qu’elle atteint.



M. Bardoche décide du sort des nations, tranche les conflits européens et organise la vie de chacun, mais ne lui demandez pas à quelle heure il compte dîner ; il se troublerait, hésiterait et ne saurait que vous répondre.



Ayons un peu de cœur et nous aurons beaucoup d’esprit ; n’ayons pas trop d’esprit, nous manquerions de cœur.



Être vraiment vertueux, c’est d’abord que l’on ne remarque pas votre vertu.



Lui. — Même si on te proposait des bijoux, de belles robes, tu ne me quitterais pas ?…

Elle. — On ne me les proposera pas.



Je suis toujours tenté de mesurer la perversité des gens au degré de leur pudibonderie.



Ne consolez jamais les individus qui se plaignent d’être incompris, en leur affirmant que vous les comprenez. Ils vous détesteraient.



La douleur abandonne parfois trop tard ceux qu’elle a torturés. Les épaules restent ployées d’avoir longtemps porté de lourds fardeaux.



Si nous ne demandions à notre prochain que ce dont nous nous sentons capables nous-mêmes, nous n’aurions jamais de déceptions.



— Vous avez tort de le railler ; il n’est pas le premier venu. Plusieurs livres témoignent de son talent.

— Oui, oui, il a son casier littéraire.



À ce génie qui veut rénover le monde, donnez une place d’expéditionnaire. Il sera tout surpris de s’y trouver à son aise.



Les bavards et les taciturnes ont une égale faiblesse de caractère. Les premiers ne se méfient point assez d’eux-mêmes et les seconds s’en méfient trop.



La vertu est si rare que lorsque nous la rencontrons, nous en sommes tout éblouis et nous ne pouvons en supporter la vue ; aussi nous détournons-nous d’elle, bien vite.



À cause de l’infirmité de leur raison, beaucoup d’hommes conçoivent Dieu à leur ressemblance et c’est pour cela qu’ils ne l’aiment point.



N’exagère pas tes bienfaits. Ton obligé se méfierait de tes secrètes intentions ou bien il se sauverait à la manière de ce mendiant qui vient de recevoir une pièce d’or et suppose une erreur chez la personne charitable.



Si tu veux être aimé de ton ami, ne cherche pas à le toucher par tes bons procédés ou par d’exceptionnels services ; accompagne-le dans ses promenades, remplis son fauteuil, fais sa manille. Il t’appréciera comme un meuble utile.



Les sentiments qui nous paraissent ridicules sont ceux dont nous ne sommes pas capables.



Lui. — Tu ne m’aimes pas.

Elle. — Quoi, je ne t’aime pas ?… Écoute mon cœur.

Lui. — Mon amie, mon amie, j’écoute ton cœur et je ne sais pas ce qu’il dit parce que ton sein tiède et velouté est sous ma joue.

Elle. — Que veux-tu de plus ?



Ne donne pas à ton voisin une charge de cinq kilos pour qu’il la monte chez toi. Le lendemain, il te mettrait un fardeau de cinquante kilos sur les épaules et t’encouragerait à le porter avec de grands coups de pied.



— Ce soir, je compte aller chez X…

Le jeune homme sérieux et qui sait organiser sa vie, m’a répondu, étonné :

— À quoi cela vous servira-t-il ?



L’arrogance est le courage des faibles et l’esprit des imbéciles.



Lui. — Le 25 juillet… c’est à cette date que notre pauvre ami est mort, l’année dernière.

Elle. — J’avais ce jour-là un corsage de linon avec des entre-deux…



Nous nous voyons toujours beaux dans notre miroir. Heureusement, les yeux du prochain nous permettent de découvrir notre laideur.



Lui. — Vous regardez ce pastel, il est admirable.

Elle. — C’est amusant. On se voit dans la glace.



Tu désires être heureux. Efforce-toi d’abord de sourire.



Cet homme se révolte bien fort… Il s’indigne dans la mesure où il se sent secrètement capable de ce qui provoque son blâme.



Si nous apercevions le paradis, le souhaiterions-nous encore ?



Il est bien ennuyeux d’avoir des vices. Ils nous coûtent double peine ; de les assouvir d’abord ; de les dissimuler ensuite.



Le parvenu se fait servir ; l’aristocrate commande.



Vient un moment où, quand on souffre par une femme, on lui pardonne et on oublie l’amertume de sa souffrance pour s’être aperçu que l’on pouvait encore souffrir.



Il est bon de trahir nos maîtresses. En les trompant nous acquérons des torts à leur égard et cette idée nous fait leur pardonner ceux dont elles sont coupables envers nous, avec plus d’indulgence. Ainsi les aimons-nous davantage.



Plus que la pudeur de nos défauts, nous avons la pudeur de nos qualités. Nous possédons rarement celles dont nous nous vantons.



Il est une joie supérieure à celle de démasquer quelqu’un… lui laisser croire que vous êtes dupe.



Nous ne faisons pas souvent notre examen de conscience et partant nous nous connaissons mal. C’est que, après être descendus une première fois au fond de nous-mêmes, nous ne sommes plus tentés de recommencer ce répugnant voyage.



Il en est de la conversation entre l’homme et la femme comme d’une promenade en montagne où l’homme avance lentement, posément, tandis que la femme escalade les obstacles, franchit d’un bond les ruisseaux, saute sur les rochers, se trouve en bas quand vous êtes en haut, à gauche quand vous êtes à droite, loin de vous toujours.



Les bourgeois ont deux ennemis : les voleurs et les artistes.



Heureuses les femmes de lettres qui ont eu un amour retentissant. C’est le seul de leurs romans dont on se souvient.



À cause de leur étonnement de ne pouvoir être heureux, les gens favorisés par la fortune sont deux fois malheureux.



On aime d’abord les femmes pour elles ; ensuite on les aime pour soi.



Souvent le mérite des athées bat en brèche la vertu des gens religieux.



Nous faisons servir les femmes à notre vanité et à nos vices. Nous avons tort par conséquent de nous étonner qu’elles développent chez elles les défauts qui peuvent nous conquérir.



Les parvenus qui ont beaucoup peiné et tardivement acquis leurs richesses, usent de la fortune à la manière de ces gueux qui ont eu longtemps faim, se mettent à table et mangent salement, sans goût, à bouchées doubles.



Si tu veux qu’on te tienne compte d’un service rendu, fais remarquer que tu le rends, ou bien l’on feindrait de ne pas s’en être aperçu.



On peut tout dire… à la condition de ne pas dire tout.



Nous sommes parfois honteux des actions qui nous valent l’estime des autres.



Je hais l’exagération. Une seule exagération est permise : celle des bienfaits qu’on a reçus.



Fait-on l’éloge de quelqu’un devant moi, je me méfie aussitôt. C’est que l’on s’apprête à en dire du mal.



Les maux que nous plaignons le plus chez autrui sont ceux qui nous répugnent.



Les gens de petite taille et d’intelligence médiocre ont une tendance à se redresser.



Qui est incapable d’amitié est incapable d’amour. L’amour n’est que l’amitié plus le désir.



Feignons de croire les autres tels que nous les désirons ; ils seront bientôt selon nos vœux.



Il me disait :

— Ah ! rien ne vaut la paix de son foyer, la douceur de fréquenter de bons amis.

Un mois plus tard, j’appris qu’il était parti, seul, pour le Tonkin.



Les femmes mettent des chapeaux pesants et encombrés ; c’est peut-être pour se donner l’illusion d’avoir le front lourd de pensée.



Saccager des fleurs ou saper de jeunes pousses avec sa canne ; bafouer une admiration ou ridiculiser un respect chez un jeune homme, attestent de la part de celui qui se rend coupable de l’un ou l’autre méfait, la même qualité d’âme.



On commence à ne plus savoir aimer quand on distingue la femme de sa toilette.



Ne supportons pas, — fut-ce par aménité, — la compagnie d’un sot. Nous risquerions de passer pour plus bête que lui.



Je ne refuse jamais ce que l’on m’offre. Ou bien la chose proposée m’est offerte de bon cœur et j’ai la joie de satisfaire un ami ; ou bien elle m’est offerte à contre-cœur et j’ai la joie différente, mais non moindre, de lui jouer un mauvais tour.



Un enfant grimpe péniblement le long d’un arbre. Il saisit une branche et s’y cramponne désespérément, atteint tout-à-coup de vertige.

Il me fait penser à ces gens qui ont laborieusement acquis une idée directrice et s’y attachent avec désespoir, ne voyant plus que le vide autour d’eux.



Nous faisons souvent la critique d’un maître en l’imitant.



La tristesse de ne jamais se confier est encore préférable au sentiment d’importuner les gens en parlant de soi.



Les petites douleurs nous abaissent et nous diminuent à coup sûr. Les grandes douleurs peuvent nous exalter et nous ennoblir.



Tel dont le chapeau vient de s’envoler, regarde en l’air alors qu’il est tombé à ses pieds.

Il symbolise la majorité des hommes qui cherchent le bonheur bien loin quand il leur suffirait de se baisser pour le ramasser.



Un homme supporte une existence détestable sans se plaindre jamais ; cet autre se jette à l’eau pour sauver un enfant. J’admire le premier bien davantage. Le véritable héroïsme n’est pas accidentel ; il est quotidien.



Montrez à Z… une trame brodée de mille imaginations capricieuses et ravissantes. Il y cherchera le point défectueux. Il s’inquiétera de trouver une faute d’impression en lisant Homère. Il contemplera la charogne qui souille le lit du cours d’eau au lieu de jouir de la fraîcheur et de la limpidité de l’onde.



Aux gens qui se déprécient, je préfère ceux qui se louent, fût-ce ridiculement. La première coquetterie est pire que la seconde.



Certains goûtent la splendeur d’une beauté nue ; d’autres préfèrent deviner sa perfection sous les apprêts de la toilette et le masque du maquillage ; j’aime mieux lire une tragédie que de la voir représenter.



Puisque nous ne pouvons aimer les autres que pour nous-mêmes, tâchons du moins de les aimer avec le meilleur de nous.



Avoir fait une bonne éducation, c’est emporter du collège l’envie de la recommencer.



La poussière est sœur de la neige. Quand la première s’accumule sur nos livres préférés et voile nos bibelots favoris, l’hiver est dans nos cœurs, il fait froid dans nos âmes.



Il faut avoir bien de l’esprit pour savoir que l’on en a pas.



Si nos prédictions se trouvent réalisées, quand bien même elles feraient le malheur de gens que nous aimons beaucoup, nous ne pouvons pas nous empêcher de triompher.



Tous, nous avons notre tabernacle caché qui renferme l’hostie précieuse, le meilleur de nous-mêmes… Mais les autres n’en trouvent pas toujours la clef.



X… était hier misérable et ne savait comment dîner. Il se trouve aujourd’hui à la tête d’une importante affaire et ignore tous les soucis matériels. Pourtant, je l’ai vu mélancolique et je m’en suis inquiété. Il m’a répondu :

— Ah ! si je ne devais pas ma situation à ce Z… que je déteste.



Mieux vaut montrer ses défauts avec à-propos que d’étaler ses qualités d’une manière inopportune.



Nous ignorerions souvent que les gens manquent d’esprit s’ils n’avaient pas la manie d’en faire.



Demandez aux femmes : quand elles n’ont pas eu l’occasion de la faute, le prétexte ne leur a jamais manqué.



Nous jouons toute notre vie. Nous faisons passer au tas déceptions ces grains de sable que nous avions assemblés pour former le tas espérances. Hélas ! nous sommes d’éternels enfants, mais qui sourient de moins en moins.



Eut-elle raison, une femme combattue par nous nous rendra aisément les armes ; si elle a tort, elle trouvera d’inépuisables arguments et triomphera à coup sûr.



La jalousie chez les jeunes gens est souvent absurde et mal fondée ; on la plaint cependant. Elle est naturelle chez les vieillards et souvent trop justifiée ; on la bafoue.



Quand on me parle d’une femme accomplie ou d’un homme parfait, je pense aussitôt aux personnages du musée Grévin. On s’asseoit près d’eux, croyant qu’ils sont vivants et on ne tarde pas à s’apercevoir de sa méprise.



Le meilleur moyen d’être quelque chose aux yeux des gens du monde, c’est de n’être rien du tout à ses propres yeux.



Elle allait vendre une bibliothèque superbe héritée des siens ; elle avait vingt-cinq ans.

Je lui dis :

— Au moins, ne vous défaites pas des classiques.

Elle me répondit :

— Voyons, mon cher, lit-on les classiques à mon âge ?



Si les femmes se défendent vivement quand on les sollicite d’amour, c’est pour épuiser d’un coup leurs résistances et pouvoir se dire ensuite avec la satisfaction de la faute accomplie : « J’ai fait tout ce que j’ai pu. »



Les honnêtes gens se pressent toujours trop de montrer leur probité aux coquins et de les chasser ; sans cette hâte fâcheuse, les uns et les autres finiraient inévitablement par trouver un terrain d’entente.



Si je veux juger de la valeur intellectuelle de quelqu’un, je le conduis devant une belle chose. Il se tait ou il bavarde.



Il y a quelque chose de pire que la douleur elle-même, c’est de sentir votre douleur vous échapper.



Deux sortes de personnes sont insupportables en conversation : celles qui finissent vos phrases, celles qui vous empêchent de les commencer.



Lorsque les gens conviennent avec bonne grâce de leurs ridicules, ceux-ci ne sont plus à nos yeux que de légers travers et nous sourions, remplis d’indulgence, de ce qui provoquait nos railleries.



Nous pouvons écarter certaines pensées honteuses ou abominables ; n’empêche que nous les avons eues. En passant, elles nous ont brûlés un peu et laissent leur empreinte.



Bien des gens ressemblent à certains livres. Ils ne valent pas la peine d’être lus et on s’en aperçoit dès qu’on a tourné les premières pages.



L’égoïsme est un fort vilain défaut, mais il a ceci de bon qu’on ne peut pas le dissimuler. Qu’il le veuille ou non, l’égoïste vous a tout de suite prévenu de son caractère.



Ce jeune homme m’affirme à chaque instant qu’il « se connaît. »

Et il ose se montrer.



Il n’y a qu’une espèce de voleurs que nous ne poursuivons pas et à laquelle nous permettons d’étaler le produit de ses rapines et d’en jouir impunément : ce sont les parvenus.



Être reconnaissant constitue une originalité, une élégance assez raffinée. Quelques-uns montrent leur gratitude avec le même sentiment qui leur fait arborer des cravates inédites.



Qu’il faut d’affectation pour paraître naturel… Heureusement !



Certains ont de l’honnêteté et de la moralité à la manière de ces gueux qui ne portent pas de chemise, mais vous montrent un plastron de linge dans l’échancrure de leur veston.



Les crétins jugent volontiers les personnes supérieures. Ils s’imaginent ainsi les égaler.



Quand on sait se taire jusqu’à trente ans, on a bonne chance d’être écouté de trente ans jusqu’à la fin de sa vie.



Les femmes nous surprennent souvent ; je suis certain qu’elles se surprennent elles-mêmes beaucoup plus souvent encore.



Avoir du caractère… cela vous conduit jusqu’au bout du monde ou vous oblige à ne pas sortir de votre chambre.



Le principe du suffrage universel est le même que celui des grands industriels. Prises en gros, les consciences se vendent au rabais.



À trop voyager et à connaître trop de femmes, on se fait une âme basse et un cœur banal. Dans l’un et l’autre cas, on ne s’aperçoit plus… de la chambre d’hôtel.



Les imbéciles tiennent à leurs idées ; c’est qu’ils en ont peu.



Lui. — Vous ne l’aimez pas ?…

Elle. — Ce garçon-là, mais il ne respecte rien, excepté moi.



Le respect humain est le renoncement de soi que consent un imbécile au profit de gens plus bêtes que lui.



Un poète qui manque d’inspiration ou qui ignore son métier, m’agace à la manière de ces gens du peuple qui emploient quelques mots pompeux et compliqués qu’ils sont fiers de connaître et dont ils ignorent le sens.



Ce n’est pas en imitant leurs qualités que nous flattons le mieux les gens.



Soyez heureux, on vous le pardonnera. Mais ne vous avisez pas d’être malheureux.



On reconnaît la valeur des individus à la qualité des éloges qu’ils apprécient.



Une haine durable est aussi belle qu’un long amour. Les deux choses réclament une qualité éminente : la persévérance.



Ne nous moquons pas des petits travers et des légers défauts de ceux avec lesquels nous sommes destinés à vivre. Si peu que ce soit, nous les prendrons à notre tour.



Il y a une sorte de bonheur infâme et vil qui est fait de la comparaison de notre état avec celui des autres moins fortunés.



Certaines femmes se donnent ; d’autres s’abandonnent ; d’autres se livrent. Beaucoup d’hommes ne font pas la différence.



Ne pas faire le mal c’est, parfois, faire le bien.



Je ne manque jamais de lire ce que j’écris à quelqu’un de ma connaissance. Quand il m’approuve, je sais que ma prose ne vaut rien.



Nous mentons parfois pour simplifier notre vie. Presque toujours, elle se trouve du coup plus compliquée.



Les hommes de génie doivent éviter de se promener avec une culotte trouée. Il y aura toujours un imbécile pour tirer leur chemise et rire d’eux.



Une vieille femme de beaucoup d’esprit m’a déclaré :

— Le monde est si ennuyeux qu’il faut y aller le plus jeune possible pour s’y habituer.



Empêchons nos passions de flamber en nous ; elles nous consumeraient. Prenons garde de les couvrir de cendres et nous serons tout heureux de nous réchauffer à leur feu adouci et soigneusement conservé, durant la vieillesse.



Le seul moyen que les femmes aient d’être raisonnables, sages et prudentes, c’est qu’elles aient la déraison et commettent l’imprudence et la folie d’aimer. Elles acquièrent ces qualités par l’obligation de sauvegarder leur amour.


fin