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Notices sur M. le comte Chaptal, et discours prononcés sur sa tombe, le 1er août 1832/Pariset

DISCOURS

DE M. É. PARISET,

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.

Quelle rapide succession de pertes, et de pertes irréparables, Messieurs ! La mort frappe la France à coups pressés dans ce qu’elle a de plus éminent ; et par le nombre et le choix des victimes qui succombent, jamais, peut-être, époque ne nous a été plus funeste. Champollion, Abel Rémusat, Saint-Martin, Cuvier, ont disparu de ce monde : hommes rares et singuliers, qui en étaient le plus bel ornement. Laugier, Thurot, Sérullas ne sont plus. Les tristes devoirs que nous remplissons aujourd’hui nous réunissaient, il y a précisément huit jours, sur la tombe d’un homme presque séculaire, qui, pendant plus de soixante années, a bien mérité de ses semblables. Depuis ce moment, une existence précieuse pour les écoles a été compromise ; et maintenant c’est aux restes inanimés de Chaptal que nous venons rendre de stériles hommages. Stériles, ai-je dit ? Je me trompe. Les honneurs que l’on rend aux hommes célèbres perpétuent leur mémoire, et semblent les perpétuer eux-mêmes, en leur formant pour l’avenir des imitateurs qui les font revivre avec une gloire nouvelle, et leur donnent cette espèce d’immortalité qui, pour les générations, est tout à la fois un lien d’union et un gage de prospérité.

Et quel homme fut jamais plus digne que Chaptal d’être proposé à l’imitation de ses jeunes contemporains ? Des bouches éloquentes, interprètes de la vérité, nous ont appris cette longue suite de succès qui ont marqué dans presque tous les genres les diverses périodes de sa carrière. Il avait toutes les qualités de l’esprit, comme il en avait tous les goûts. Né pour les lettres, pour l’éloquence, pour les affaires, pour l’administration, aussi bien qu’il était né pour les sciences, on l’a vu tour à tour professeur, écrivain, manufacturier, négociant, conseiller d’État, ministre, sénateur, pair de France ; partout nécessaire, dans les écoles, dans les académies, dans les entreprises industrielles, dans les conseils du souverain, dans les corps constitués et chargés de l’auguste dépôt des libertés publiques ; partout faisant tête au rôle qu’il embrassait ou qui lui était imposé ; partout supérieur à ses devoirs, et supérieur à ses dignités même. Que d’arts, que d’industries inconnues sont sortis de ses mains ! De quels produits nouveaux n’a-t-il point enrichi le commerce ? Et quelles ressources n’a-t-il point créées, en quelque sorte, de sa seule parole, pour assurer les triomphes de la France, et la fermer aux étrangers armées pour la détruire ? L’homme prodigieux qui s’éleva du sein de la poussière pour grandir au milieu des batailles, pour étouffer les factions et pour apprendre à la France tout ce qu’elle peut faire lorsqu’elle n’est point divisée ; cet homme étonnant vint suivre les leçons de chimie que Chaptal faisait à l’École polytechnique. N’est-ce pas assez dire à quel point ces leçons étaient claires, substantielles, éloquentes ? N’est-ce pas assez dire quelle estime ce puissant génie faisait du professeur ; pourquoi il se l’associa plus tard dans les affaires les plus importantes et les plus délicates ; et comment, pour prix de ses services, il lui conféra les plus éminentes dignités ? L’instabilité des choses humaines fit qu’un moment ces dignités se retirèrent de Chaptal ; mais Chaptal leur manquait plus qu’elles ne manquaient à Chaptal, et, en les rappelant sur lui, la sagesse d’un roi de France leur rendit tout l’éclat qu’elles avaient perdu.

Tous ces faits appartiennent à l’histoire. Il est des monumens qui sont plus particulièrement l’œuvre de Chaptal, et qui recommandent plus directement sa mémoire à la postérité. Ce sont ceux de son cœur, ce sont ceux de son génie. La science n’oubliera jamais qu’elle lui doit sa Chimie appliquée aux arts, sa Chimie appliquée à l’agriculture ; un grand et beau travail sur l’industrie française ; un Traité sur la teinture en rouge d’Andrinople ; un Traité sur l’art de faire le vin, etc. : et le pauvre n’oubliera jamais qu’au milieu des embarras d’un grand ministère, Chaptal a pris soin d’organiser les hôpitaux, et de les rendre plus dignes de leur destination, qui est de recueillir le malheur et de le protéger. Voilà le bienfait de Chaptal, qui ne périra jamais ; et pour lui appliquer les paroles qu’il proféra lui-même dans une occasion solennelle : « Voilà ce qui restera éternellement gravé dans le cœur reconnaissant du peuple français. »

L’Académie royale de médecine avait l’honneur de posséder Chaptal au nombre de ses associés libres ; et c’est au nom de cette compagnie que je suis venu lui rendre sur sa tombe un hommage qui n’a de prix que par les sentimens qui l’ont dicté.