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Nigrinus ou le Portrait d’un philosophe

III

NIGRINUS OU LE PORTRAIT D’UN PHILOSOPHE.[1]




LETTRE À NIGRINUS.
Lucien à Nigrinus, salut.

Le proverbe dit : « Des chouettes à Athènes[2], » pour montrer combien il est ridicule de porter des chouettes dans une ville où elles abondent. Si, dans l’esprit de faire parade de mon éloquence, je composais quelque ouvrage et l’envoyais à Nigrinus, je m’exposerais au même ridicule que l’homme aux chouettes. Mais comme je n’ai d’autre intention que de vous faire savoir ce que je pense de vous, et les sentiments que m’inspirent vos discours, j’échapperai à l’application du mot de Thucydide[3] : « L’ignorance rend hardi et la réflexion circonspect ; » et l’on verra clairement que ce n’est pas l’ignorance toute seule qui me rend téméraire, mais l’amour que je ressens pour vos leçons. Adieu.


UN AMI, LUCIEN.

[1] L’ami. Quel air grave, quelle tête haute depuis ton retour ! Tu ne daignes ni nous regarder ni prendre part à nos réunions et à nos entretiens ; je te trouve complètement changé, et devenu bien fier. Te plairait-il de me faire savoir la cause d’un changement si extraordinaire ?

Lucien. La cause, mon cher ami ?… C’est le bonheur !…

L’ami. Que veux-tu dire ?

Lucien. Tu vois un homme devenu, sans s’y attendre heureux, fortuné, trois fois heureux, comme on dit à la scène.

L’ami. Par Hercule ! En si peu de temps ?

Lucien. Oui.

L’ami. Et quel est donc le grand bonheur qui te rend si fier ? Ce n’est pas en gros qu’il faut me faire ce récit agréable : je veux connaître à fond et en détail les moindres particularités.

Lucien. N’est-il pas bien étonnant, dis-le-moi, par Jupiter, que d’esclave je sois devenu libre, riche de pauvre, sage d’extravagant et d’insensé ?

[2] L’ami. C’est merveilleux ! Seulement je ne comprends pas bien encore ce que tu veux dire.

Lucien. J’étais allé à Rome dans le dessein d’y consulter un médecin pour les yeux : car mon ophtalmie me faisait alors beaucoup souffrir.

L’ami. Je savais cela, et je souhaitais de te voir entre les mains d’un homme habile.

Lucien. J’avais aussi l’intention d’aller saluer le philosophe platonicien Nigrinus, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Je me lève donc un jour, de bon matin, pour me rendre chez lui. Je frappe à sa porte, un esclave m’annonce, et je suis introduit. J’entre, et je trouve Nigrinus tenant un livre à la main, et entouré des portraits de sages de l’antiquité. Au milieu de sa chambre était une petite table, sur laquelle étaient gravées des figures de géométrie et qui soutenait une sphère de roseau[4], représentant, à ce qu’il me parut, l’univers.

[3] Nigrinus, m’ayant embrassé avec beaucoup d’effusion, me demanda ce que je faisais : je le lui racontai sans rien omettre, et lui demandai, à mon tour, quelles étaient ses occupations, s’il comptait retourner en Grèce. À peine, cher ami, eut-il commencé à me répondre et à m’ouvrir sa pensée, que je crus sentir comme une douce ambroisie de paroles, surpassant en douceur le chant des Sirènes, celui des rossignols, ou la suavité de l’homérique lotos[5] : c’était une voix divine.

[4] Il en vint à faire l’éloge de la philosophie, de la liberté qu’elle procure, à se moquer de ce que la foule met au rang des biens, les richesses, la gloire, la royauté, les honneurs, l’or, la pourpre, objets de l’admiration des hommes, et qui, jusqu’à ce jour, avaient fixé la mienne. J’écoutais, l’âme attentive, ouverte, et si profondément ému, que je ne savais plus ce que je ressentais, flottant au gré de mes impressions. Tantôt je l’entendais avec douleur mettre au rang des vanités les choses que j’aime tant, la richesse, l’argent, la gloire : j’étais près de pleurer, en les voyant si méprisées ; tantôt elles me semblaient viles et ridicules, et je me réjouissais d’être passé de l’air ténébreux de ma première vie à la sérénité et à la lumière[6]. En sorte que, par un effet merveilleux, j’oubliai mon œil et son infirmité, tandis que la vue de mon âme devint plus perçante, elle qui, à mon insu, se promenait en aveugle sur tous les objets.

[5] Enfin j’arrivai à cette disposition, dont tout à l’heure tu me faisais un crime. Ce discours, en effet, m’a inspiré une fierté, une élévation, qui ne permettent plus de descendre à rien de mesquin, et je crois que la philosophie m’a fait éprouver ce que ressentirent les Indiens, lorsqu’ils burent du vin pour la première fois ; d’une nature ardente, ces peuples eurent à peine pris de ce puissant breuvage, qu’ils furent saisis d’un transport bachique et d’un délire deux fois plus fort que celui des autres hommes : de même tu me vois aujourd’hui dans un enthousiasme et une ivresse causés par le discours de Nigrinus.

[6] L’ami. Je n’appelle point cela de l’ivresse, c’est de la sagesse et de la tempérance. Mais je voudrais bien, s’il est possible, entendre aussi ces discours ; il serait mal de repousser, surtout quand elle vient d’un ami, la demande de celui qui désire ardemment jouir d’une pareille faveur.

Lucien. Ne crains rien, cher ami : tu n’as pas besoin d’exciter, comme dit Homère[7], un homme tout disposé à agir ; et si tu ne m’eusses prévenu, j’allais te prier d’écouter mon récit ; car je veux que tu puisses témoigner devant les autres hommes que mon enthousiasme n’est pas déraisonnable. D’un autre côté, c’est un plaisir pour moi de me rappeler souvent ces discours, et je me suis rendu cet exercice familier : aussi, quand je ne rencontre personne, je les repasse en moi-même deux ou trois fois par jour.

[7] Semblable à ces amants qui, durant l’absence de l’objet aimé, se retracent et ses actions et ses paroles, afin de charmer leur ennui, s’entretiennent avec lui, comme s’il était présent, croient lui parler, et s’imaginent entendre ses réponses, si bien que leur âme tout entière, au souvenir du passé, n’a pas le temps de s’abandonner aux maux actuels ; de même, en l’absence du philosophe, je recueille les discours qu’il m’a fait entendre ; je me les redis en moi-même, et j’en tire une puissante consolation. Comme si j’étais entraîné sur la mer, par une nuit ténébreuse, j’y tourne mes regards ainsi que vers un fanal ; dans toutes mes actions, je me figure que ce grand homme me considère, et je crois l’entendre encore me tenir le même langage ; quelquefois, surtout quand mon âme est plongée dans la méditation, sa personne se montre à mes yeux, et le son de sa voix retentit à mes oreilles ; car, suivant l’expression du poète comique[8], il laisse un aiguillon dans l’esprit de ceux qui l’écoutent.

[8] L’ami — Arrête, homme étonnant, reviens un peu sur tes pas ; remonte au point de départ, et redis-moi le discours même : tes digressions me font trop souffrir.

Lucien. Tu as raison : c’est ce que je devais faire. Mais, mon ami, as-tu vu quelquefois de ces mauvais acteurs tragiques ou comiques[9], j’entends de ceux qui se font siffler, qui gâtent les pièces, et qui finissent par être mis à la porte, bien que les œuvres qu’ils jouent soient excellentes et qu’elles aient remporté le prix ?

L’ami. Je connais bon nombre de ces gens-là ; mais qu’est-ce à dire ?

Lucien. Je crains de te paraître un imitateur aussi ridicule, soit en m’exprimant sans ordre, soit en gâtant quelquefois par ma faiblesse le sens de mon auteur, en sorte que tu en viendrais insensiblement au point de condamner la pièce elle-même. Pour moi tout seul je ne serais pas trop affligé de cet échec ; mais la chute de l’œuvre même me chagrine beaucoup, si c’est ma maladresse qui l’expose à la risée.

[9] Souviens-toi donc, tandis que je parlerai, que le poète n’est pas responsable des fautes de l’acteur, qu’il est assis quelque part, loin de la scène, et qu’il ne s’occupe point de ce qui se passe sur le théâtre. Ainsi je vais te montrer quel comédien je suis, au moins pour la mémoire ; car, pour le reste, je ne serai guère qu’un messager de tragédie. Si je débite quelque passage qui te semble faible, n’oublie pas qu’il est réellement meilleur, et que l’auteur l’a dit tout autrement ; et d’ailleurs, si tu me siffles, je n’en aurai nul chagrin.

[10] L’ami. À merveille ! Par Mercure, voilà un exorde dans les règles ! Tu pourrais encore, ajouter que ton entretien avec Nigrinus n’a pas été long, que tu vas te mettre à parler sans préparation, qu’il vaudrait mieux entendre la parole même du philosophe, que tu n’en peux rapporter que peu de chose, et qu’autant que ta mémoire en a pu retenir. Ne devais-tu pas dire tout cela ? Mais avec moi tu n’as pas besoin de tant d’apprêts : suppose que tu as dit tout ce qui peut te servir d’exorde ; tu as un auditeur prêt à se récrier et à applaudir ; si tu tardes, c’est alors que je me fâcherai, et que tu entendras les sifflets les plus aigus.

[11] Lucien. Je regrette de n’avoir pas mentionné tout ce que tu viens de dire ; mais j’ajouterai ceci, que mon discours n’aura ni la suite ni l’enchaînement de celui du philosophe, que je ne parlerai pas de tous les sujets qu’il a traités, œuvre au-dessus de mes forces, enfin que je ne lui attribuerai pas mes paroles, afin de ne pas ressembler à ces acteurs, qui souvent prennent un masque d’Agamemnon, de Créon ou d’Hercule, sont couverts d’habits brodés d’or, lancent des regards terribles ouvrent une bouche énorme, puis font entendre une voix grêle, maigre et féminine, beaucoup plus faible que celle d’Hécube ou de Polyxène. Aussi, pour ne pas m’exposer au reproche de mettre un masque plus gros que ma tête, et de déshonorer mon costume, je vais converser avec toi à visage découvert, de peur que ma chute n’entraîne celle du héros dont je jouerai le rôle.

[12] L’ami. Cet homme ne cessera donc pas aujourd’hui de me tenir un langage théâtral et tragique ?

Lucien. Si, je vais cesser ; je reviens, dès à présent, à mon sujet. Nigrinus commença son discours par un éloge de la Grèce et des Athéniens : il dit qu’élevés dans la philosophie et dans la pauvreté, ceux-ci ne voient jamais d’un œil content un citoyen ou un étranger s’efforcer d’introduire le luxe chez eux. Au contraire, s’il vient dans leur ville quelqu’un qui ait ce travers, ils le transforment peu à peu, lui font quitter ses anciennes habitudes, et le ramènent à une vie pure et vertueuse[10].

[13] Il me raconta qu’un de ces hommes, qui sont tout cousus d’or, vint jadis à Athènes suivi d’une foule incommode de serviteurs, vêtu d’étoffes brodées et dorées : il espérait exciter l’admiration des Athéniens et se faire regarder comme un homme heureux ; mais on ne vit en lui qu’un pauvre homme : on essaya de le corriger sans amertume, sans le contrarier ouvertement, puisqu’on était dans une ville libre, où chacun peut vivre à sa guise. Seulement, lorsqu’il gênait aux gymnases et aux bains par le nombre de ses esclaves, qui foulaient les passants, quelqu’un disait à voix basse, en feignant de se cacher et de ne pas s’adresser à lui : « Il a peur d’être assassiné en se baignant : la tranquillité la plus grande règne cependant aux bains ; on n’y a pas besoin d’une armée. » Notre homme, entendant ainsi la vérité, profitait de la leçon. On lui fit quitter aussi ses habits brodés, cette pourpre magnifique, en raillant avec esprit l’éclat fleuri des couleurs. « Voici le printemps, » disait-on ; ou bien : « D’où nous arrive ce paon ? » ou bien encore : « il a mis la robe de sa mère, » et autres plaisanteries du même genre. On employa le même moyen pour se moquer du grand nombre de ses bagues, du soin recherché de sa chevelure, du dérèglement de sa conduite : c’est ainsi qu’on le ramena par degrés à la sagesse, et il s’en alla meilleur qu’il n’était venu, grâce à cette leçon donnée par tout le monde.

[14] Pour me prouver que les Athéniens ne rougissent pas d’avouer leur pauvreté, il me citait un mot qu’il avait entendu dire par tous les spectateurs à la fois, aux jeux des Panathénées. On avait arrêté un citoyen et on l’avait conduit au président des jeux, parce qu’il y assistait vêtu d’une robe de couleur[11]. En le voyant, les assistants eurent pitié de lui et demandèrent sa grâce. Le héraut ayant annoncé que cet homme avait manqué à la loi, en venant au spectacle ainsi vêtu, tous s’écrièrent d’une seule voix, comme s’ils s’étaient concertés, qu’il fallait lui pardonner d’être venu avec ce vêtement, parce qu’il n’en avait pas d’autre. Nigrinus louait une pareille conduite ; il vantait en outre la liberté qui règne dans Athènes, l’absence de toute jalousie, la tranquillité, le doux loisir dont on y jouit pleinement. Il me faisait voir que cette manière de vivre est conforme à la philosophie, et capable de conserver la pureté des mœurs et qu’un homme vertueux, accoutumé à mépriser la richesse, qui s’est fait un plan de vivre honnêtement, suivant la nature, ne peut trouver un régime qui lui convienne mieux.

[15] Mais celui qui aime les richesses, qui est ébloui par l’or, qui mesure le bonheur à la pourpre et au pouvoir, qui n’a jamais goûté l’indépendance, qui ne connaît point la franchise, qui n’a jamais vu la vérité, qui a toujours été nourri dans la flatterie et dans la servitude ; celui dont l’âme est tournée vers la volupté, qui en fait son unique déesse, aime les tables somptueuses, se plonge dans l’ivresse et dans les plaisirs des sens ou dont le cœur est rempli d’impostures, de fourberies et de mensonges ; celui qui se plaît au son des instruments, aux airs fredonnés, aux chansons libertines, celui-là peut trouver à Rome la vie qui lui convient.

[16] Ici, toutes les rues, toutes les places sont pleines des objets qui lui sont chers : il y peut recevoir le plaisir par toutes les portes, y satisfaire ses yeux, ses oreilles, son odorat, son goût, ses désirs amoureux : c’est un torrent qui roule sans cesse ses eaux bourbeuses et se répand par mille canaux, où il porte avec lui l’adultère, l’avarice, le parjure et les autres passions. L’âme submergée par ce débordement perd la pudeur, la vertu, la justice ; et sur le sol fangeux qu’elles ont abandonné croissent en foule les appétits grossiers. Voilà le tableau que Nigrinus me faisait de Rome et des bonnes mœurs qu’on y apprend.

[17] Pour moi, ajouta-t-il, la première fois que j’y suis revenu en quittant la Grèce, je m’arrêtai lorsque j’en fus près, et, me demandant à moi-même la cause de mon retour, je récitai ces vers d’Homère[12] :

        « Infortuné, pourquoi quittes-tu la lumière ?

c’est-à-dire la Grèce, le bonheur, la liberté, pour venir voir ici le tumulte, les sycophantes, les saluts arrogants, les festins, les flatteurs, les meurtres, les attentes de testaments, les amitiés fardées ? À quoi te résous-tu, ne pouvant retourner sur tes pas ni t’assujettir à ces mœurs ? »

[18] Après avoir ainsi délibéré en moi-même, je m’éloignai, comme Jupiter, dans Homère[13], conduit Hector

        Loin des armes, des traits, du sang, de la mêlée ;

en un mot je résolus de demeurer chez moi, menant une vie que certains traitent de lâche et d’efféminée, conversant avec la philosophie, Platon et la vérité. Placé ici comme dans un théâtre rempli de spectateurs, je contemple d’en haut les actions des hommes ; les unes m’amusent et me font rire, les autres m’apprennent à éprouver l’énergie de l’âme humaine.

[19] Car, s’il est permis de faire l’éloge des vices, sache bien qu’il n’y a point pour la vertu d’exercice plus grand ni pour l’âme d’épreuve plus décisive que cette ville, et la manière dont on y vit. Ce n’est pas peu de chose, en effet, que de résister à tant de désirs, à tant de charmes, qui de toutes parts séduisent et ravissent les yeux et les oreilles. Il faut absolument, à l’exemple d’Ulysse[14], passer outre sans se faire attacher les mains ni se boucher les oreilles avec de la cire, ce serait une lâcheté, mais écouter librement et répondre par le dédain.

[20] Pour admirer la philosophie, il n’y a qu’à lui comparer la folie des hommes : pour mépriser les biens de la fortune, il n’y a qu’à voir que ce monde est une scène, une pièce à mille acteurs, où l’esclave devient maître, le riche pauvre, le pauvre satrape ou roi, celui-ci ami, celui-là ennemi, cet autre exilé. Mais ce qu’il y a de plus singulier, c’est que la fortune a beau attester elle-même, qu’elle se fait un jeu des affaires humaines, et que rien n’est durable, les hommes ne cessent d’avoir les yeux sur elle ; ils désirent la richesse et la puissance, et se bercent tous d’espérances qui ne se réaliseront jamais.

[21] Quant à ce que j’ai dit, qui prêtait à l’amusement et au rire, je vais en parler maintenant. Comment ne pas trouver ridicules ces riches, qui étalent leur robe de pourpre, allongent leurs doigts et font cent sottises pareilles ? Le plus plaisant, c’est lorsqu’ils saluent les passants par la voix d’un autre[15], et qu’ils veulent que l’on ait en haute estime un seul de leurs regards. D’autres, encore plus fiers, souffrent qu’on les adore, non pas de loin, comme chez les Perses ; il faut s’approcher d’eux, s’incliner, s’humilier l’âme, prendre une attitude qui indique cette humilité intérieure, puis leur baiser la poitrine ou la main droite : honneur qui excite l’envie et l’admiration de ceux qui n’y peuvent prétendre ; le patron cependant est là debout, se prêtant assez longtemps à ces perfides caresses. Je leur sais gré du moins de leur impolitesse à ne point nous admettre à leur baiser la bouche.

[22] Mais les clients, qui les suivent partout pour leur faire la cour, sont encore plus ridicules. Ils se lèvent au milieu de la nuit, parcourent tous les quartiers de la ville et se laissent impunément fermer la porte au nez par les esclaves, qui les appellent chiens et flatteurs : le prix de cette promenade peu agréable, c’est un dîner moins agréable encore, source pour eux de mille ennuis[16]. Après avoir mangé, après avoir bu plus qu’ils ne voulaient, après avoir bavardé outre mesure, ils s’en vont en grommelant, de mauvaise humeur, maudissant le festin, accusant l’insolence ou la lésinerie du maître ; puis ils remplissent les carrefours de leurs vomissements et les plus mauvais lieux de leurs querelles. La plupart vont se mettre au lit, quand commence le jour, et donnent aux médecins des occasions de promenades : quelques-uns, chose toute nouvelle, n’ont pas le temps d’être malades.

[23] Pour moi, je pense que les flatteurs sont encore plus pervertis que ceux qu’ils flattent, parce qu’ils autorisent leur insolence. Lorsqu’ils admirent, en effet, l’opulence de leur patron, qu’ils vantent son or, qu’ils remplissent ses vestibules dès la pointe du jour, qu’ils ne l’abordent que comme un maître, quels peuvent être ces sentiments ? Mais si, d’un commun accord, ceux-ci voulaient renoncer pour un temps à leur servitude volontaire, ne croyez-vous pas qu’à leur tour les riches viendraient à la porte des pauvres les supplier de ne pas laisser leur fortune sans spectateurs et sans témoins, de ne pas rendre inutile la somptuosité de leurs tables et la grandeur de leurs palais ? Car ce n’est pas tant la richesse qu’ils aiment, que la réputation d’hommes heureux qu’elle procure ; et certainement une belle maison, où brillent l’or et l’ivoire, est inutile à celui qui l’habite, s’il n’y a personne pour l’admirer. Il faudrait donc détruire et ravaler le pouvoir des riches, en opposant à leur richesse le rempart du mépris ; mais aujourd’hui, en les adorant, on leur fait perdre la tête[17].

[24] Encore si l’on ne voyait que des gens sans instruction et qui font profession d’ignorance agir de la sorte, on pourrait peut-être le tolérer ; mais que de soi-disant philosophes fassent des bassesses beaucoup plus ridicules, c’est ce qu’il y a de plus révoltant. Que croyez-vous qui se passe dans mon âme, quand je vois quelqu’un de ces hommes, surtout quelque vieillard, se mêler à la troupe des flatteurs, faire la fonction de satellite auprès des gens en place, converser avec ceux qui invitent aux repas, d’autant plus facile à remarquer, que son habit le distingue des autres ? Et c’est un fait qui m’indigne encore plus, de voir qu’il ne change pas de costume, lorsque d’ailleurs il joue le même rôle que les flatteurs.

[25] Est-il, en effet, rien d’honnête à quoi l’on puisse comparer la conduite de ces philosophes dans le festin ? Ne se gorgent-ils pas avec plus de grossièreté ? Ne s’enivrent-ils pas plus ouvertement ? Ne se lèvent-ils pas les derniers ? Ne veulent-ils pas emporter les plus gros morceaux [18] ? Les plus raisonnables en viennent souvent au point de chanter. Voilà les actions ridicules dont parlait Nigrinus. Il me parla ensuite avec force de ceux qui trafiquent de la philosophie et mettent la vertu en vente comme dans un marché ; il appelait leurs écoles des boutiques et des tavernes : il prétend que celui qui se mêle d’enseigner aux autres le mépris des richesses doit commencer par se montrer lui-même au-dessus du gain.

[26] Et c’est ainsi qu’il l’a toujours pratiqué lui-même. Non-seulement il s’entretient gratuitement avec qui le désire, mais il vient en aide à ceux qui en ont besoin, et dédaigne toute espèce de fortune. Tant s’en faut qu’il désire ce qui ne lui appartient pas, que son insouciance va même jusqu’à négliger ce qui est à lui. Il possédait une terre à peu de distance de la ville ; depuis plusieurs années il n’avait pas songé à y mettre le pied ; il n’osait pas même assurer qu’elle fût à lui. Il pensait peut-être que, suivant la nature, nous ne possédons rien, que si la loi ou un héritage met un bien en notre pouvoir pour un temps indéterminé, nous n’en avons que l’usufruit ; et quand le terme est expiré, un autre le reçoit de nos mains et en jouit au même titre[19]. Ce philosophe offre encore un bel exemple à ceux qui voudront imiter sa frugalité dans les repas, sa modération dans les exercices, la modestie de son visage, la simplicité de ses vêtements, et, par-dessus tout, l’heureuse disposition de son esprit et la douceur de son caractère.

[27] Il exhortait ceux qui suivaient ses leçons à ne pas remettre le temps de bien agir, comme le font la plupart des hommes, qui se fixent d’avance une époque solennelle, une fête, une grande réunion, à partir de laquelle ils cesseront de mentir et deviendront vertueux. Il voulait que l’on se portât sans délai vers le bien, et il condamnait ouvertement ces philosophes qui s’imaginent que, pour former les jeunes gens à la vertu, il est nécessaire de les soumettre à de nombreuses contraintes et de pénibles exercices[20] : les uns veulent en effet qu’on enchaîne leurs élèves, d’autres qu’on les fouette, d’autres que ceux qui ont un joli visage se tailladent avec le fer.

[28] Nigrinus pensait qu’il faut bien plutôt procurer à l’âme cette force et cette insensibilité, et qu’un bon instituteur doit tenir compte de l’esprit, du corps, de l’âge, de la première éducation, pour ne pas encourir de reproches en imposant aux jeunes gens des exercices au-dessus de leurs forces : il ajouta que plusieurs jeunes gens étaient morts des suites de ces pratiques insensées. Et moi-même j’en ai connu un, qui, après avoir goûté aux doctrines amères de ces philosophes, n’eut pas plus tôt connu la vérité, qu’il s’enfuit de leurs écoles pour n’y plus retourner : il vint trouver Nigrinus, qui n’eut pas de peine à le rétablir.

[29] Mais bientôt notre philosophe, laissant ce sujet, parla d’autres personnages, du tumulte de la ville, des embarras de la foule, des théâtres, de l’hippodrome, des statues élevées aux cochers, des noms des chevaux, des entretiens qu’on entend là-dessus dans les carrefours. La manie des chevaux est effectivement générale, et elle s’est emparée d’un grand nombre d’hommes qui sont regardés comme de fort honnêtes gens.

[30] Il passa ensuite à un autre tableau, celui des pratiques relatives aux funérailles, aux testaments, ajoutant qu’on trouve dans ceux-ci la seule parole vraie que dise un Romain dans toute sa vie, parce qu’il ne craint pas les conséquences de sa franchise. Pendant qu’il parlait ainsi, je me pris à rire, en songeant que les Romains font ensevelir avec eux les preuves de leur ignorance, tandis qu’ils laissent par écrit celles de leur stupidité : ainsi les uns font brûler avec eux sur le bûcher soit leurs vêtements, soit quelque autre objet qui leur a été cher pendant leur vie ; d’autres ordonnent qu’un certain nombre d’esclaves demeurent près de leur tombeau ; quelques-uns font couronner de fleurs leurs urnes funéraires, toujours faibles d’esprit, même après la mort[21].

[31] Nigrinus voulait qu’on jugeât de ce qu’ils avaient fait de leur vivant, d’après ces recommandations d’outre-tombe. « Ce sont ces gens-là, disait-il qui achètent des mets d’un prix excessif, qui, dans les repas, versent du vin mêlé avec du safran et des aromates[22], qui se couvrent de roses pendant l’hiver[23], qui n’aiment ces fleurs que lorsqu’elles sont rares et hors de saison et qui, lorsqu’elles viennent d’elles-mêmes et dans leur temps, ne peuvent plus les souffrir. Ce sont eux enfin qui boivent des vins parfumés », bizarrerie que Nigrinus blâmait surtout en eux, prétendant qu’ils ne savent pas même user de leurs désirs, mais qu’ils en abusent, les confondent, et que, laissant écraser leur âme sous le poids de la mollesse, ils font ce qu’on dit dans les tragédies et les comédies : « ils s’efforcent de passer à côté de la porte ; » et il appelait ce genre de plaisir un « solécisme. »

[32] Cette réflexion lui était suggérée sans doute par le mot que l’on prête à Momus. Celui-ci reprochait au dieu qui avait formé le taureau, de ne lui avoir pas placé les cornes devant les yeux. Ainsi notre philosophe reprochait à ceux qui se couronnent de fleurs de ne pas savoir l’endroit où il faut les poser. « Car si l’on se plaît, disait-il, à l’odeur des violettes et des roses, c’est sous le nez qu’il faut les mettre, et le plus près possible, afin d’aspirer le parfum et d’en tirer plus de plaisir. »

[33] Il ne se moquait pas moins de ceux qui prennent grand soin de composer leur repas, qui sont en quête des sauces les plus variées, des mets les plus recherchés : il disait qu’ils se donnaient bien de la peine pour un plaisir rapide et de peu de durée, qu’ils se condamnaient à un rude travail pour l’espace de quatre doigts, qui forme l’étendue la plus longue du gosier de l’homme ; car, avant de manger, ils ne jouissent pas de ce qu’ils ont payé si cher ; et quand ils l’ont avalé, leur jouissance n’est pas plus grande pour s’être remplis de plats coûteux : ils n’ont donc pas d’autre plaisir que celui du passage des mets qu’ils ont achetés à grands frais. Et il est tout naturel qu’ils soient punis ainsi d’une ignorance qui leur fait méconnaître les véritables jouissances, celles que l’on puise dans la philosophie, quand on se livre à l’étude. [34] Quant a ce qui se passe aux bains, il en parlait aussi avec quelques détails : il blâmait la foule des esclaves, les rixes, les hommes qui s’appuient sur leurs serviteurs, au point de paraître portés. Mais il est une chose contre laquelle il s’élevait surtout, et qui arrive fort souvent aux bains comme dans le reste de la ville, c’est l’usage de faire marcher devant soi des esclaves qui avertissent leurs maîtres de prendre garde lorsqu’il faut monter ou descendre, et qui, chose plaisante, les font ressouvenir qu’ils sont en train de marcher. Il trouvait étrange que, n’ayant pas besoin de la bouche ou de la main des autres pour manger, ni de leurs oreilles pour entendre, ils se servissent, en bonne santé, des yeux d’autrui pour voir devant eux, et entendissent de sang-froid des avis qui ne conviennent qu’à de pauvres aveugles ; et pourtant il n’est pas jusqu’aux magistrats, auxquels est commis le soin de la ville, qui n’agissent de la sorte, en plein midi, sur les places publiques.

[35] Après avoir tenu ce discours et d’autres semblables, Nigrinus cessa de parler. En l’écoutant, j’étais frappé d’admiration, et je craignais à chaque instant qu’il ne gardât le silence. Lorsqu’il eut fini, j’éprouvai ce que ressentirent les Phéaciens[24] : longtemps, les yeux fixés sur lui, je demeurai comme en extase ; ensuite, un trouble, une sorte de vertige me saisit, je me sentis tout en sueur ; je voulus parler, mais la voix me manqua ; les mots expirèrent sur mes lèvres, ma langue refusa d’obéir, enfin les larmes suppléèrent aux paroles. En effet, cet entretien ne m’avait pas causé une impression légère et superficielle ; la blessure était profonde, mortelle ; ses paroles, comme autant de traits lancés avec adresse, avaient pénétré mon âme ; et s’il m’est permis, à moi aussi, de parler philosophie, voici quelle est ma pensée.

[36] L’âme d’un homme bien né me paraît ressembler à un but qui offre peu de résistance : bien des archers en cette vie y dirigent leurs traits, ayant leurs carquois pleins de discours variés et de toute espèce ; mais tous ne visent pas aussi juste ; les uns, tendant fortement la corde, lancent le trait avec trop de vigueur : ils touchent le but ; mais le trait n’y reste pas, il le traverse avec vitesse, il fait, et laisse une blessure ouverte dans l’âme. D’autres, au contraire, tirent d’une main faible et mal assurée ; leurs traits n’atteignent pas le but, mais ils tombent sans force au milieu du chemin ; ou, si par hasard ils arrivent, ils effleurent à peine la surface et ne font point une blessure profonde, parce qu’ils n’ont pas été lancés avec vigueur.

[37] Mais un bon archer, tel que Nigrinus, commence par considérer attentivement le but, s’il est trop mou ou trop dur pour les traits ; car il y a des buts impénétrables ; puis, après cet examen il frotte sa flèche, non pas de poison, comme les Scythes, ni de suc de pavot, comme les Crétois[25], mais de je ne sais quelle liqueur douce et pénétrante ; après quoi, il la décoche ; et le trait, lancé avec une force convenable, entre assez profondément pour rester et laisser une bonne partie de la liqueur, qui, venant à s’étendre, finit par envelopper l’âme tout entière, et c’est alors que les auditeurs se sentent attendris jusqu’aux larmes, ainsi que je l’éprouvai moi-même, au moment où la liqueur se glissait insensiblement dans mon sein. J’étais tout prêt à dire à Nigrinus cette parole du poëte[26] :

        Lance encore tes traits pour éclairer l’armée.

Or, de même que ceux qui ont entendu la flûte phrygienne n’entrent pas tous en fureur, mais qu’il faut être possédé de l’esprit de Rhéa[27], pour que l’enthousiasme s’éveille à ces accents, ainsi, parmi les auditeurs des philosophes, tous ne s’en vont pas ravis et blessés, mais ceux-là seulement dont l’âme a quelque affinité avec la philosophie.

[38] L’ami. Comme tout ce que tu viens de dire est grand, merveilleux, divin, mon cher ami ! Sans t’en apercevoir tu m’as vraiment rassasié de lotos et d’ambroisie ; tandis que tu me parlais, mon âme éprouvait une émotion singulière ; ton discours fini, je ressens de la douleur, ou, pour parler comme toi, je suis blessé. N’en sois pas étonné : tu sais bien que ceux qui sont mordus par les chiens enragés ne sont pas seuls pris de la rage ; tous ceux qu’ils mordent, quand ils sont dans cette fureur, perdent aussi la raison ; la morsure porte avec elle le germe du mal, le mal se propage, et la folie se transmet dans un cercle sans fin.

Lucien. Tu avoues donc que te voilà passionné comme moi ?

L’ami. Oui, et je te prie de chercher un remède qui nous guérisse tous les deux.

Lucien. Il faut employer celui dont se servit Télèphe[28].

L’ami. Quel est-il ?

Lucien. Aller prier celui qui nous a blessés de guérir notre blessure.

  1. Cet opuscule remarquable a été écrit par Lucien, jeune encore, quelque temps après son arrivée à Rome, on y sent poindre son talent de satirique.
  2. Cf. Aristophane, les Oiseaux, v. 302.
  3. Dans l’oraison funèbre prononcée par Périclès. Voy. Thucydide, liv. II, chap. xl. Gail traduit : « L’audace est fille de l’ignorance, et la réflexion enfante la timidité. »
  4. Les Grecs appelaient ces sortes de sphères κρικωτοί, agrafées : c’étaient des sphères armillaires.
  5. Homère, Odyssée, IX, v. 84 et suivants.
  6. Allusion à la caverne de Platon, République, liv. VI, au commencement.
  7. Iliade, VIII, v. 293.
  8. Eupolis, en parlant de Périclès. Diodore de Sicile a conservé ce fragment dans le XIIe livre de sa Bibliothèque historique, chap. xl. Cf. Philostrate, Ep. ad Jul. Aug. ; Cicéron, De orat., III. xxxiv, et Brutus, ix et xv ; Quintilien, X, i, 81.
  9. Ces sortes de comparaisons se reproduisent fréquemment dans Lucien.
  10. Cf. Thucydide, liv. II, lix, et Isocrate, Panégyriq., chap. xiii, spécialement vers la fin.
  11. Il était défendu de se parer avec affectation pour les jeux institués en l’honneur de Minerve, la chaste déesse.
  12. Odyssée, XI, v. 92, 93.
  13. Iliade, XI, v. 163.
  14. Odyssée, XII, au commencement. Cf. Appolonius de Rhodes, Argonautiques, IV. v. 892 ; Ovide, Ars amator., III, v. 311 ; Claudien, Pièces fugitives, lx ; Martial, III, Ep. LXIV.
  15. Allusion aux esclaves nomenclateurs.
  16. Voy. Juvénal, Sat., IV, et Sénèque, De la brièveté de la vie, chap. XIV. Comparez Salluste, Catilina, chap. xxviii ; Ch. Dezobry, Rome au siècle d’Auguste. t. I. p. 299.
  17. Nous retrouverons ces idées dans les Saturnales.
  18. Lucien étendra cette peinture dans l’Hermotinus et dans le Banquet ou les Lapithes.
  19. Cf. Horace, Sat., ii du livre II. On dirait que Lucien avait le poëte latin sous les yeux.
  20. C’est ainsi que Montaigne ne veut pas que l’on fasse de la science un « phantasme à effrayer les gens ».
  21. Lucien raille encore mieux ces pratiques dans son Charon et dans l’opuscule intitulé Sur le deuil.
  22. Voy. sur ce luxe des festins, Ch. Dezobry, Rome au siècle d’Auguste.
  23. Chez les Romains, on faisait un grand emploi de feuilles de roses, comme objet de luxe. Dans un des repas que Cléopâtre donna à Antoine, elle couvrit le plancher de la salle à manger d’une couche de feuilles de roses qui avait plus d’une coudée d’épaisseur.
  24. Odyssée, XI, v. 232.
  25. Pour les Scythes, voy. Lucain, Pharsale, III, 266, et VIII, 304. Le suc dont les Crétois imprégnaient leurs flèches provenait d’un arbre résineux qui distillait une liqueur opiacée. — Cf. Aulu-Gelle, Nuits attiques, XVII, chap. xv, § 7.
  26. Iliade, VIII, v. 282.
  27. Voy. Lucrèce, II, v. 621, Sénèque, Ep. cviii.
  28. Tout le monde connaît la légende relative à la lance d’Achille.