Newton, sa vie, ses écrits et ses découvertes/02


NEWTON


SA VIE, SES ECRITS ET SES DECOUVERTES





Memoirs of the Life, Writings and Discoveries of sir Isaac Newton, by sir David Brewster, 2 vol. in-8° Edimburgh 1855. - II. Correspondence of sir Isaac Newton and professor Cotes, edited by J. Edleston, London and Cambridge 1850. - III. Analytical View of sir Isaac Newton's Peincipes, by Henri Brougham and J. Routh, 1 vol. in-8°, London 1855, etc.





SECONDE PARTIE.[1]<br.>


V

« Un Français qui arrive à Londres, dit Voltaire dans ses Lettres philosophiques, trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein, il le trouve vide. À Paris, on voit l’univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de tout cela. Chez vous, c’est la pression de la lune qui cause le flux et le reflux ; chez les Anglais, c’est la mer qui gravite vers la lune, de façon que quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs croient qu’on doit avoir marée basse, ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu pour s’en éclaircir examiner la lune et les marées au premier instant de la création. Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n’entre pour rien dans cette affaire, t contribue ici environ pour son quart. Chez nos cartésiens, tout se fait par une impulsion qu’on ne comprend guère ; chez M. Newton, par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. À Paris, vous vous figurez la terre faite comme un melon ; à Londres, elle est aplatie des deux côtés. La lumière pour un cartésien existe dans l’air ; pour un newtonien, elle vient du soleil en six minutes et demie, Votre chimie fait toutes ces opérations avec des acides, des alcalis et de la matière, subtile : l’attraction domine jusque dans, la chimie anglaise. »

C’est Voltaire, en réalité, qui a fait connaître Newton à la France, quoiqu’il n’ait parlé de lui que plus de trente ans après la publication du livre des Principes. Fontenelle avait exposé l’attraction et la décomposition de la lumière avec une grande réserve et de grands ménagemens pour l’opinion régnante t et les noms des philosophes anglais étaient aussi peu connus dans notre pays que la constitution de l’Angleterre. Si Voltaire n’eût pas été exilé par le régent, s’il n’avait pas été aussi passionné pour la gloire de Newton que pour sa propre renommée, s’il n’avait pas cité sans cesse dans ses ouvrages de tout genre le nom du savant anglais et écrit tout un volume sur sa philosophie, si son exemple n’avait pas monté la tête au brillant et sage Algarotti jusqu’à lui faire écrire l’ouvrage un peu ridicule intitulé Il Newtonianismo per le Dame, si enfin il n’avait pas enhardi la charmante et quelque peu pédante Mme Du Châtelet à composer ses Institutions de physique, le XVIIIe siècle aurait bien pu ignorer ou nier les découvertes de la philosophie anglaise, et les, partisans de Newton pussent été réduits à dire de lui ce que Kepler disait de ses propres travaux : « Le sort en est jeté, j’écris mon livre ; on le lira dans l’âge présent, ou dans la postérité : que m’importe ? Il pourra attendre son lecteur. Dieu n’a-t-il pas attendu six mille ans un contemplateur de sep œuvres ?

La publication du livre des Principes, faite aux frais et par les soins de Halley, n’eut pas, même en Angleterre, un succès universel. Dès la première communication de Newton à la Société royale, Hooke tenta de persuader à ses collègues que c’étaient là des idées qu’il avait exprimées cent fois, et que ce qu’il n’avait pas dit déjà était faux ou tout au moins hypothétique. Newton se vengea, et à peine obtient-on de lui qu’il citât Hooke dans son introduction et dans une des notes de l’ouvrage. Huyghens rejeta la gravité de molécule à molécule et ne l’admit que pour les masses. Leibnitz publia une explication du mouvement des planètes par le moyen d’un fluide éthéré, Mairian, Jean Bernouilli, Cassini, persistèrent longtemps à croire aux tourbillons et à la matière subtile. Hooke, le plus immédiat, sinon le plus important de ses contradicteurs, avait, il est vrai, conçu et agité depuis longtemps dans son esprit confus des idées analogues au nouveau système ; il en avait même parfois entretenu la Société royale, mais sans rien préciser ni démontrer. Pourtant il réclama la priorité de la découverte. Il prétendit ne l’avoir pas divulguée parce qu’elle faisait partie d’un grand système de la nature qu’il avait imaginé, mais qui n’était pas encore complet. Ses réclamations perpétuelles avaient failli empêcher Newton de publier son ouvrage, et elles furent sans doute une des causes du peu de succès des Principes. Tout ce qui est nouveau et contesté, si peu que ce soit, paraît rarement incontestable et vrai. La persistance même de Hooke donnerait peut-être des doutes sur le véritable inventeur, si la correspondance de Halley et de Newton n’avait été publiée en entier, et si l’on n’y trouvait ce passage judicieux et impartial, écrit par Halley, qui répond à quelques inquiétudes de Newton : « Quant à M. Hooke, avec le caractère jaloux dont il est en fait de science, il n’y a pas de doute que s’il eût été en possession d’une découverte pareille, il ne l’aurait pas tenue plus longtemps secrète… Il prétend à présent que ce n’est la qu’une très petite partie d’un excellent système de la nature qu’il a imaginé, mais qu’il n’a pas eu le temps de rendre tout à fait complet, de sorte qu’il ne juge pas à propos d’en publier une partie détachée du reste ; mais je lui ai déclaré tout ouvertement qu’à moins qu’il ne produise à présent une démonstration différente de la vôtre, et qu’il n’en laisse le public juge, ni moi ni personne ne le croirons sur ce point. » Cette démonstration, Hooke ne put la donner, et s’il a prouvé qu’il avait eu des idées vagues sur l’attraction universelle, on a démontré que bien d’autres les avaient eues avant lui, Borelli, par exemple, peut-être même Pythagore et Plutarque. S’il fallait tenir grand compte de ces aperçus, personne n’aurait la mais rien inventé.

La philosophie de Newton ne fit néanmoins que de lents progrès dans l’esprit de ses contemporains. À sa mort, même en Angleterre, elle était loin d’être professée dans toutes les universités, et les adhérens de cette philosophie étaient rares : il est vrai que parmi eux se trouvaient Halley, Locke et Bentley, ce qui n’était pas un médiocre succès. Aussitôt d’ailleurs après la publication du livre des Principes, Newton fut chargé de devoirs bien différens, et sa vie se divisa en deux moitiés distinctes. Jusqu’alors il n’avait vécu que pour calculer et pour penser, cherchant à se distraire des mathématiques par la chimie, de l’astronomie par la physique. Il vivait seul, perdu dans la méditation de ces grands objets, et sa pensée ne semblait conserver aucun lien avec son corps. Il oubliait les heures et passait des mois entiers sans rapports avec les hommes, ce qui devait par fois faire un singulier professeur. Ni le besoin, ni l’habitude ne le rappelaient à la vie commune. L’heure de son repos était seule in variable, et il a souvent dit lui-même qu’après minuit, il ne pouvait travailler : si dans sa distraction cette heure était dépassée, il était plus fatigué que par un jour de travail continu ; mais aux heures des repas, rien ne l’avertissait, et l’on connaît l’amusante histoire du docteur Stukely. Celui-ci, lassé de l’attendre un jour, mangea le poulet destiné à Newton, qui, voyant plus tard la table desservie, crut avoir déjeuné, et revint dans son laboratoire. S’il sortait de sa chambre pour chercher un objet dont il avait besoin, il ne le rapportait jamais ; s’il descendait de cheval, il oubliait d’y remonter. Un étranger lui demandait comment il avait découvert les lois du système du monde : « En y pensant sans cesse, » répondit-il. Là est le secret des grandes découvertes dans les sciences. Le génie dépend surtout de la durée de l’attention dont un homme est capable. C’est ce que Newton exprimait fort bien en disant : « Je tiens le sujet de ma recherche constamment devant moi, et j’attends que les premières lueurs commencent à s’ouvrir lentement et peu à peu, jusqu’à se changer en une clarté pleine et entière. » On conçoit qu’avec un tel mode de travail et de pareils sujets de méditations, il fût excessive ment distrait, et les ana sont remplis du récit de ses distractions et de ses bévues. On ne peut s’en étonner : il n’est guère de grands mathématiciens, d’hommes occupés sérieusement d’études abstraites, qui ne puissent donner lieu à des récits de ce genre. On en a des exemples récens, et tout le monde connaît des anecdotes analogues sur le premier philosophe scientifique de notre âge, M. Ampère.

Tous ceux qui prétendaient à un grade quelconque dans les universités étaient tenus de prêter deux sermens, l’un d’allégeance à l’église anglicane, l’autre d’opposition à l’église romaine. Le roi Jacques II pourtant, l’année même où Newton composait le second et le troisième livres des Principes, malgré la réputation de royalisme des étudians et des professeurs, ordonna à l’université de. Cam bridge de nommer maître-ès-arts le père Alban Francis, bénédictin. Peu de temps auparavant, il avait nommé doyen du collège de l’Église du Christ à Oxford un prêtre catholique, John Massey. C’était violer les lois les plus formelles, les privilèges les mieux fondés. En Angleterre, lois, justice et privilèges tiennent également au cœur des citoyens, et les Stuarts se sont toujours mal trouvés d’y porter atteinte. L’université d’Oxford se souleva tout entière, et John Massey fut renvoyé à Londres. L’insuccès enhardit les souverains qui prétendent à l’absolutisme, et le moine Alban Francis fut choisi pour une tentative nouvelle contre l’université de Cambridge, que l’on espérait trouver plus facile. L’université, présidée par le docteur Pechell, directeur de Magdelen-College, consentit à l’admettre, quoiqu’il fût catholique, s’il prêtait les sermens exigés par les statuts. Le père Francis ne consentit pas à cette sorte d’abjuration, et on lui refusa le droit de voter dans le conseil, d’assister aux délibérations. Quant au titre de maître-ès arts, on consentit à le lui laisser, et en effet Cette dignité purement honorifique est facilement accordée, même à ceux qui partagent le moins les opinions religieuses et libérales des maîtres de l’université. Ainsi l’empereur du Maroc, le général Blücher et M. de Montalembert ont reçu les degrés à Cambridge. Le roi voulait pour son protégé, non un honneur stérile, mais une autorité véritable : il insista et fit écrire aux membres du conseil Une lettre menaçante. Leur réponse, bien qu’assez humble, ne laissa espérer aucune faiblesse ni aucune transaction ; ils désiraient ne pas déplaire au roi, qu’ils savaient violemment irrité, mais ils étaient décidés à faire respecter les privilèges de leurs institutions, les lois de leur pays. En même temps ils proposaient de nommer des députés qui viendraient expliquer à Londres leurs motifs, leurs griefs, et tenter un accomodement. Newton fut au nombre de ces dix députés, conduits par le docteur John Pechell, et il contribua plus que tout autre à la fermeté de leur attitude devant la commission nommée par le roi, qui devait décider du différend. Dans une réunion préparatoire, il s’était opposé à toute transaction : la loi d’ailleurs était formelle, et n’avait jamais été ni violée ni éludée dans la pratique. Newton ne parla point dans la séance publique, car la vie active ne lui convenait guère, mais la cause fut bien défendue. Il est vrai que la commission était dirigée par Jeffrey et par lord Mulgrave, bien dignes tous deux de travailler à l’asservissement de leur pays, et qui ne sont pas au-dessous de leur réputation d’injustice et d’immoralité. Newton de son côté était digne aussi de représenter la liberté civile et la religion protestante. La députation fut insultée et maltraitée, le vice-chancelier, John Pechell, fut destitué, et Jeffrey termina la séance en disant : « Puisque la plupart d’entre vous ont reçu les ordres, je veux vous congédier avec ce verset de l’Écriture : Allez-vous-en, et ne péchez plus. » Ils péchèrent néanmoins encore, et le docteur John Balderston, qui succéda au docteur Pechell, montra le même courage. L’université d’Oxford se réunit à celle de Cambridge ; ces deux centres du royalisme devinrent des foyers de révolte, et la cour reçut une nouvelle leçon, dont elle ne sut pas profiter. Tout cela se passait en 1687, et lorsqu’on parle de la vie de Newton, il est impossible d’oublier que, malgré la douceur de son caractère, il a su résister à la tyrannie, qu’il a contribué pour sa part à la délivrance de l’Angleterre : c’est un honneur à la fois pour la science et pour la liberté.

Le courage que Newton avait montré, ses opinions libérales, sa conduite pendant la révolution, plus encore qu’une gloire toujours contestée, le firent nommer membre du parlement en 1689, et « l’on put voir, dit M. Macaulay, siéger dans l’enceinte la figure silencieuse et pensive d’un homme dont le nom est célèbre du Gange au Mississipi. » Si Newton n’avait eu pourtant que sa gloire législative, ce nom serait oubliée On raconte qu’il n’a ouvert la bouché à la chambre des communes que pour demander qu’on fermât une fenêtre : cela n’est peut-être pas tout à fait exact ; mais il est certain qu’il ne montra guère que de bonnes intentions et une certaine capacité pour les affaires. Il fut dans l’assemblée tin membre plutôt utile que brillant, Une grande timidité et peu de facilité à parler en public expliquent son long silence Laplace le loue de son libéralisme et de sa conduite au parlement, mais en pareille matière Laplace n’était pas difficile. Le seul résultat de la nomination et du voyage de Newton à Londres est qu’il t fit connaissance avec Locke et Christian Huyghens, qu’il rencontra chez lord Pembroke. En même temps, il se lia davantage avec Charles Montague, plus tard lord Halifax. Après la session, il revint à Cambridge, où il s’occupa surtout de chimie. La recherche de la pierre philosophale n’avait pas cessé d’être en grande faveur, et lady Mary Wortley Montague disait que le fanatisme en alchimie avait suc cédé au fanatisme en religion : ils coexistaient pourtant fort bien tous les deux. La possibilité de la transmutation n’était alors niée par personne, et l’on a vu, par la lettre de Newton à Francis Aston [2], que les plus sages pouvaient admettre les plus folles idées dès qu’il s’agissait de cette opération et des mystérieux opérateurs. L’opinion de la transformation possible d’un métal en un autre paraissait absurde Il y a cinquante ans, et l’était en effet, car elle ne pouvait être appuyée sur aucune raison vraiment scientifique. Aujourd’hui elle devient plus vraisemblable, car on a décomposé bien des corps qui semblaient simples, et dans la science chaque jour les impossibilités sont moins nombreuses. Quoi qu’il en soit, aux XVIe et XVIIe siècles, savans et philosophes travaillaient de leur mieux au grand œuvre, et les alchimistes anglais enviaient les Hollandais, qui, pensaient-ils, avaient réussi, tandis que les derniers cherchaient les procédés qu’avaient employés avec succès les Italiens. Chacun croyait son voisin plus habile ou plus heureux. Leibnitz était secrétaire de la société des rosecroix de Nuremberg, association secrète pour la fabrication de l’or. Un des savans anglais les plus remarquables, Boyle, avait donné à Locke et à Newton une recette et une poudre indispensables au grand œuvre. Newton, revenu à Cambridge, s’enferma dans son laboratoire, dont le feu restait allumé nuit et jour. Il tentait, par le procédé de Boyle, de changer en or du cuivre ou du mer cure, et l’on voit par ses lettres à Locke que, même à cette époque, il ne désespérait pas d’y réussir. On a aussi des extraits et des exemplaires annotés de sa main du Processus mysterii magni philosophicus, du Thesayirus thesaurorum sive medicina aurea, des Mystères du Microcosme, et autres livres du même intérêt. Il soupçonnait pourtant Boyle de ne pas avoir divulgué tous ses secrets, d’avoir donné sa poudre en cachant les vrais moyens de l’employer. C’était en effet un des caractères du temps de suspecter plutôt la bonne foi des alchimistes que leur habileté, et de croire à leur dissimulation plutôt qu’à leur ignorance. Il en était de même lorsqu’une autre science aussi mystérieuse et hypothétique que l’alchimie était à la mode : on accusait plutôt les phrénologistes de calcul ou d’erreur que la phrénologie d’impuissance.

Il semble qu’il devait suffire, il y a deux cents ans, de toucher une cornue pour faire une découverte, car tout était mystère dans la chimie. Newton pourtant, malgré une application continuelle, n’a rien trouvé d’important. Les notes qu’il a laissées, les fragmens qu’il a imprimés dans les Transactions philosophiques ne sont pas dignes de lui. Le plus important de tous est un travail publié en 1701 sur les températures, et intitulé Scala graduum caloris. Il l’expose les lois du refroidissement des corps solides, et énonce cette vérité, que tout corps entre en ébullition et en fusion à une température constante, ou en d’autres termes que la glace fond toujours à 0°, et que l’eau bout à 100° du thermomètre centigrade. Cette remarque est juste, et sans cette loi constante les instrumens calorimétriques ne pourraient être comparables entre eux ; mais la loi indiquée appartient plutôt à la physique qu’à la chimie. Il en est de même d’un autre traité sur les métaux, où les propriétés optiques de ces corps sont plus étudiées que leurs combinaisons. Enfin quelques autres opuscules contiennent des observations sur la constitution des corps, la nature des acides, les atomes, etc. ; mais ce sont des remarques vagues, et qui n’ont pas les caractères d’une grande découverte. Il est vrai qu’un accident détruisit le principal de ses ouvrages manuscrits sur la chimie. Un jour il avait laissé ses papiers sur la table de son laboratoire, d’où il s’était absenté pour quelques instans. Un petit chien qu’il aimait renversa une lumière, et le récit de ses expériences fut consumé avec le laboratoire tout entier. Tout le monde connaît cette histoire, et l’on cite toujours, comme un exemple de douceur et de tranquillité d’esprit à l’aspect d’un si grand désastre, Newton se contentant de dire : « Diamant, Diamant, tu ne sais pas, le tort que tu m’as fait ! » On sait moins généralement qu’à la suite de cet incendie, Newton est devenu fou, ou du moins a passé pour tel ; mais ceci veut une explication, car la controverse n’est pas terminée entre les biographes, et les deux savans hommes qui en France et en Angleterre se sont le plus occupés de lui, M. Biot et sir David Brewster, sont sur ce point en contradiction complète.

L’époque de l’incendie n’est pas certaine, et il est probable que deux ouvrages de Newton ont été perdus par des accidens analogues. Ce qui est sûr pourtant, c’est que dans l’automne de 1692 la santé de Newton s’altéra, altération peut-être naturelle, peut-être due aux regrets que lui inspirait la destruction de son manuscrit. Il perdit l’appétit et le sommeil. Pendant un siècle et demi, les biographes n’avaient vu la qu’une indisposition ordinaire, dont ils ignoraient la nature. M. Biot, guidé par quelques indices, a été plus habile, on n’oserait dire plus heureux. M. van Swinden lui a transmis une page manuscrite de Huyghens, trouvée parmi les feuilles d’un journal où il notait les événemens de quelque importance, et qui est aujourd’hui dans la bibliothèque de Leyde. Voici cette note : « Le 29 mai 1694, M. Colin, Écossais, m’a raconté que l’illustre géomètre Isaac Newton est tombé, Il y a dix-huit mois, en démence, soit par suite d’un trop grand excès de travail, soit par la douleur qu’il a eue d’avoir vu consumer par un incendie son laboratoire de chimie et plusieurs manuscrits importans. M. Colin a ajouté qu’à la suite de cet accident, s’étant présenté chez l’archevêque de Cambridge et ayant tenu des discours qui montraient l’aliénation de son esprit, ses amis se sont emparés de lui, ont entrepris sa cure, et, l’ayant tenu renfermé dans son appartement, lui ont administré bon gré mal gré des remèdes au moyen desquels il a recouvré la santé, de sorte qu’à présent il recommence à comprendre son livre des Principes. » Le passage est formel assurément et corroboré encore par une lettre de Leibnitz, qui écrit à Huyghens : « Je suis bien aise d’apprendre la guérison de M. Newton, en même temps que sa maladie, qui était sans doute des plus fâcheuses. » Appuyé sur ces deux autorités, M. Biot a affirmé que dans l’année 1693 les facultés de Newton avaient subi un affaiblissement d’abord complet, puis partiel seulement, mais que sa guérison n’avait jamais été entière. Il a expliqué ainsi comment Newton, âgé seulement alors de cinquante ans, n’a donné aucun travail nouveau ni sur l’astronomie ni sur la physique, et s’est contenté de corriger des éditions nouvelles des ouvrages de sa jeunesse. Son état lui permettait encore de comprendre, mais non plus d’inventer. Le Commentaire sur l’Apocalypse et quelques ouvrages théologiques passent, il est vrai, pour avoir été composés en 1700 et plus tard, et on pourrait croire que ces publications nouvelles sont des preuves de la raison de Newton et de l’intégrité de son esprit : M. Biot ne l’a pas pensé.

On conçoit l’indignation et l’étonnement produits par cette découverte. Qui peut répondre de sa raison, si Newton a été fou ? Le génie serait-il donc en effet une maladie à laquelle les hommes ordinaires ne pourraient être sujets ? La fatigue qu’il produit chez ceux qui en sont atteints serait-elle donc si grande, qu’ils ne pourraient la supporter longtemps, et qu’au bout de quelques années ils perdraient même la dose, de raison qui nous est accordée à tous ? Les admirateurs de Newton ont protesté contre une pareille tache à sa mémoire, et quelques-uns ont prétendu qu’il n’avait jamais été malade. Sir David Brewster discute longuement la question et attaque vivement le biographe français. Il faut avouer qu’Il y a des preuves des deux côtés, mais écartons d’abord toute exagération. Il est certain qu’en 1692 et 1693 Newton a été malade ; il est certain aussi que, dans les trente dernières années de sa vie, il avait tout son bon sens. S’il a perdu, sinon la raison, tout au moins une partie de sa grande faculté d’attention, ce dérangement a été momentané, et deux ans après il n’y paraissait guère. Il est singulier pourtant qu’aucun biographe anglais n’en ait parlé, et que le plus grand philosophe du XVIIe siècle ait perdu la raison sans qu’aucun de ses contemporains » de ses élèves, de ses amis ou de ses adversaires s’en soit aperçu. On a des récits dr l’accident du laboratoire, l’un d’eux même est écrit par un étudiant de l’université, M. Abraham de La Pryme, élève de Newton, et aucun ne parle des effets de cette contrariété sur la santé du professeur. De plus, c’est vers l’époque fixée par Huyghens, dans les premiers mois de 1693, que le docteur Bentley, chapelain de l’évêque de Worcester, nommé à une chaire fondée par Boyle dans une des églises de la métropole, écrivit à Newton pour lui demander les moyens de démontrer la Providence par la constitution physique de l’univers et l’existence de Dieu par le système du monde. Newton répondit, et une correspondance fut engagée où les objections de Bentley, tirées tantôt du poème de Lucrèce, tantôt d’une connaissance imparfaite des mathématiques, sont réfutées, La quatrième de ces lettres, où Newton examine une hypothèse de Platon sur la formation des astres, est assurément d’un philosophe sain d’esprit. Enfin vers la même époque il écrivit à Leibnitz une lettre sur les courbes, et Fatio Duillier, qui vint le voir, ne trouva rien en lui d’inusité.

Toutes ces preuves, sir David Brewster les regarde comme convaincantes) et il ne semble pas croire à autre chose qu’à une indisposition légère. Nous ne saurions penser ainsi, et la bienveillance pour un grand esprit ne doit pas être poussée au point d’anéantir la liberté. Ce n’est pas d’ailleurs faire grand tort à Newton. S’il a été quelque temps un peu au-dessous d’un homme ordinaire, la compensation est ample par tant d’années d’une supériorité admirable. Il nous paraît certain, quoi qu’on en dise, qu’entre 1692 et 1694 la santé de Newton a très vivement préoccupé ses amis et les savans, plus que s’il se fût agi d’une fièvre ou d’un mal de gorge. Chacun prenait des précautions pour lui écrire et s’informait d’avance si une lettre pouvait lui être remise. Si les biographes n’ont pas vu cela, c’est qu’ils n’ont pas voulu le voir. Enfin il est plus certain encore qu’il a adressé à Locke sur les idées innées une ou deux lettres qu’il n’eût pas écrites en 1665, Il lui a présenté des objections que Dugald Stewart a traitées de puériles, et pour lesquelles on pourrait être plus sévère. Locke semble s’en apercevoir et ne lui répond pas sérieusement ; Newton lui-même enfin, dans une lettre écrite quelques mois après, s’excuse de ce qu’il a pu dire, et avoue qu’il n’en a qu’un souvenir confus. Il reconnaît qu’il a passé quelques mois sans avoir toute la vigueur de son esprit (a consistency of mind). Cette phrase paraît décider la question, et il n’est pas nécessaire d’entrer dans plus de détails. L’esprit de Newton s’est affaibli quelque temps, et il faut convenir que Huyghens n’a pas dit autre chose. C’est par induction que M. Biot est allé plus loin, Newton a vécu jusqu’en 1727, il a occupé des fonctions publiques, il a réimprimé, annoté, perfectionné ses œuvres, il s’est occupé d’une science, la théologie, qui n’était pas nouvelle pour lui, car elle l’avait distrait autrefois de l’astronomie et des mathématiques ; il s’est montré dans ses écrits de ce genre tout au moins ingénieux et instruit : ce ne sont pas là assurément les dernières années d’un esprit altéré. En même temps il faudrait fermer les yeux à la vérité pour nier chez lui un affaiblissement momentané, S’il n’a fait dans sa vieillesse aucune découverte, son jeune âge avait été fécond, et c’est montrer une grande exigence que de lui reprocher de n’avoir pas entrevu un nouveau système du monde ou une nouvelle décomposition de la lumière.


VI

Les années qui ont suivi sa maladie furent surtout employées par Newton à une controverse qui a peu servi sa gloire [3]. L’astronome royal Flamsteed lui avait souvent communiqué des renseignemens Utiles sur l’astronomie pratique, car Newton était peu observateur, et il a mesuré le cours et la forme des astres sans les avoir presque jamais vus. Ses yeux étaient mauvais, peu exacts, et se fatiguaient facilement. Aussi empruntait-il volontiers les observations des autres. Justement convaincu de l’importance de ses travaux, il était parfois exigeant dans ses demandes, et s’irritait quand Flamsteed ne lui répondait pas aussitôt, Celui-ci de son côté, parfois patient et serviable, ne mettait pas toujours un empressement égal et une aménité constante dans ses communications. Il était l’ennemi déclaré de Halley, ami intime de Newton ; de là des querelles interminables, des injustices et des aigreurs. Scientifiquement même, Newton et Flamsteed n’étaient pas toujours d’accord, et ils se brouillèrent pour la première fois à propos de la comète de 1680, que l’un voyait double et que l’autre voyait simple. Plus tard, Newton voulut que Flamsteed publiât un catalogue d’étoiles. Celui-ci refusa, et assurément il en avait bien le droit. Deux ans se passèrent sans qu’ils eussent d’autres rapports. En 1694, Newton écrivit à l’astronome royal pour obtenir diverses données d’observation relatives aux réfractions atmosphériques et aux mouvemens de la lune. On trouve à ce sujet, dans la correspondance publiée par M. Baily, des lettres intéressantes au point de vue astronomique, qui prouvent que Newton s’était avancé plus loin qu’on n’avait lieu de le croire, mais qui en même temps donnent sur son caractère des notions plus nouvelles encore. Il se montre hautain, impertinent, injurieux parfois, et toujours prêt à soupçonner les intentions de ceux qui ne lui obéissent pas sur-le-champ. Flamsteed était de quatre ans plus jeune que Newton ; sa place était médiocrement rétribuée (100 livres sterling par an), ses occupations nombreuses, sa santé très mauvaise, sa piété fort grande, il est vrai, mais sa résignation médiocre et son caractère détestable. Il se brouilla pour la vie avec W. Molyneux, qui, dans son Traité de dioptrique, avait préféré, pour la solution d’un problème, un procédé de lui Molyneux à un procédé de Flamsteed. À l’occasion des communications sur la lune, les querelles recommencèrent, surtout à propos de Halley, à qui Newton attribuait quelques travaux de Flamsteed, tandis que celui-ci, peu désireux de travailler à la réputation de son ennemi, le traitait souvent d’hérétique et de libertin. Pourtant, vis-à-vis de Newton lui-même, l’astronome royal se mon trait obligeant, et s’il mettait souvent des retards dans ses communications, le mauvais état de sa santé pouvait l’excuser. Il demandait seulement le secret pour ses observations et l’envoi des résultats qu’elles auraient fournis. Par malheur, Newton n’était pas plus soigneux de la réputation des autres que de la sienne, et Flamsteed obtenait rarement satisfaction sur ces deux points. Bien plus, celui-ci un jour communiqua au docteur Wallis, avec des observations qu’il avait faites lui-même sur la lune, quelques calculs et résultats de Newton : cette communication fut conçue en termes bienveillans pour ce dernier, qui s’irrita aussitôt et s’opposa vivement à ce que Flamsteed fit connaître au public les services qu’il lui avait rendus, « ne voulant pas, dit-il, que l’on crût qu’il perdait à des futilités mathématiques le temps qu’il devait à la charge dont la couronne l’avait investi. » Il était alors en effet fonctionnaire public, mais c’étaient apparemment ces futilités qui avaient motivé sa nomination.’ A la suite de querelles nombreuses, la désunion devint complète et les mauvais procédés fréquens. Newton obligea même plus tard Flamsteed à publier des notes et des résultats que celui-ci aurait voulu compléter, et le contraignit à des arrangemens et à des traités peu avantageux. Il finit par employer son autorité dans la Société royale et son crédit auprès du prince contre le malheureux astronome, qui lui avait rendu de fréquens services, et contribua à lui faire passer misérablement les dernières années de sa vie.

Plaçons aussitôt ici, et sans tenir compte de la chronologie, une autre querelle plus sérieuse et plus célèbre. Le nom des adversaires excite l’attention, mais la nature du débat interdit les détails. Newton avait découvert dès 1665 (des manuscrits authentiques l’attestent) le calcul des fluxions, c’est-à-dire un moyen nouveau de calculer l’aire des courbes. On conçoit que rien ne soit plus facile que de mesurer une surface terminée par des lignes droites, car on peut appliquer sur elle successivement pour ainsi dire une mesure de surface, un mètre carré par exemple, ou des fractions de cette mesure. On conçoit aussi que, d’après certaines règles démontrées parla géométrie, on puisse déduire cette surface de la longueur des lignes qui la terminent ou des angles formés par ces lignes, car ce sont la des quantités faciles à connaître, et dont la variété n’est pas infinie. Il n’y en a qu’un certain nombre, et la longueur d’une ligne peut toujours être mesurée exactement. Cependant pour les courbes la difficulté est grande, car Il y a non-seulement des courbes très diverses par leurs quantités, mais deux courbes de même nature n’ont pas de mesure commune, ne sont pas superposables comme deux angles identiques. Un angle droit est toujours égal à un autre angle droit, tandis qu’une hyperbole diffère d’une autre hyperbole, une parabole d’une parabole, un cercle d’un autre cercle. Il est sans aucun doute facile de voir qu’un angle est la moitié d’un autre angle ; mais comment savoir qu’une ellipse est de moitié moins grande qu’une autre ellipse ? Pourtant les surfaces de ce genre, les solides terminés par ces surfaces sont utiles à connaître, et les calculs astronomiques n’ont pour objets que de telles surfaces et de tels solides ; aucun mouvement céleste n’est direct, aucun astre ne forme un cube ou un parallélipipède. Pour mesurer une surface courbe, un cercle par exemple, on peut considérer ce cercle comme entourant, circonscrivant un carré qu’il touche à tous les angles. La surface de ce carré est facilement mesurable, elle est plus petite que celle du cercle. Augmentez le nombre des côtés de cette figure en faisant toujours toucher à la circonférence les sommets des angles, la surface augmentera et se rapprochera de celle du cercle ; augmentez encore ce nombre, la différence deviendra plus petite, et si cet accroissement est infini, cette différence deviendra de son côté infiniment petite, car jamais le polygone ne pourra être plus grand que le cercle. La surface de ce polygone pourra donc être considérée comme égale à celle du cercle, puisqu’elle n’en différera que d’une quantité que l’on pourra rendre aussi petite que l’on voudra en augmentant indéfiniment le nombre de côtés, On peut ainsi mesurer l’aire de toutes les courbes en les supposant formées d’une infinité de lignes droites. Ceci montre comment il est possible de mesurer ces sortes de surfaces, et on arrive ainsi à, comprendre le procédé de Newton. Le grand observateur considère une courbe comme engendrée par le mouvement uniforme d’un point. Tandis que ce mouvement s’opère, tous les divers élémens qui constituent la courbe varient diversement et inégalement, mais du moins d’une manière liée qui résulte de la nature de la courbe, car toute courbe a, comme on dit en mathématiques, son équation, c’est-à-dire une expression particulière des, relations diverses de chacun de ses élémens. Connaissant le mouvement du point qui engendre la courbe et cette équation, on peut connaître à chaque instant les changemens ou les fluxions de ces élémens, la quantité dont la surface s’accroît, et par conséquent aussi la valeur finie (fluente) de l’élément considéré.

Il est souvent difficile de donner une définition d’une science à ceux qui ne l’ont pas étudiée ; en mathématiques, nous l’avons dit, c’est impossible. Aussi l’explication qui précède paraît sans doute peu claire, quoiqu’elle ait été simplifiée jusqu’à devenir presque inexacte, Nous ne tenterons pas d’aller plus loin, et d’expliquer comment ce genre de calcul a provoqué des découvertes infinies dans l’analyse mathématique et la philosophie naturelle, et comment il n’est peut-être pas de question scientifique un peu élevée qui n’en dépende, En 1665, Newton, se trouvant trop jeune pour occuper le public, ne publia point cette découverte, et se contenta de communiquer sa méthode à quelques amis qui ne gardèrent pas un secret qu’il n’exigeait point. Quelques années après, Leibnitz, qui s’était alors peu occupé d’analyse et de géométrie, vint à Londres, et commença sur les mathématiques une correspondance avec Oldenburg, qui, à propos de la mesure de l’aire des courbes, lui parla de la découverte de Newton. Il se mit bientôt en communication avec ce dernier, qui lui donna des détails, non sur ses procédés, il faut bien le remarquer, mais sur les résultats et les problèmes que la méthode permettait de résoudre. Leibnitz lui fit des objections, et un commerce épistolaire s’engagea, commerce dans lequel Newton parle de ses découvertes et de ses théorèmes mathématiques sans les démontrer ni les expliquer. Dire à Leibnitz qu’un problème était possible, c’était le mettre sur la voie de la découverte, et dans une lettre de juin 1677, le correspondant de Newton expose le calcul différentiel tout entier, dont l’analogie et presque l’identité avec le calcul des fluxions est certaine, car ces deux calculs ne diffèrent que par une notation dont le mécanisme, d’un emploi général, opère comme de lui-même. Newton, dans la première édition des Principes, reconnaît cette découverte, et tout en affirmant qu’il a trouvé auparavant une méthode analogue, il n’accuse Leibnitz ni de mauvaise foi ni de plagiat.

Vingt ans plus tard, Newton publia un petit traité intitulé de Quadratura curvarum, où il exposa pour la première fois les principes de la méthode des fluxions, et aussitôt dans les Acta eruditorum de Leipzig parut un article attribué à Leibnitz lui-même. La méthode des fluxions y était comparée au calcul différentiel connu et employé dans l’Europe entière, et Newton était accusé d’avoir déduit une méthode imparfaite de la méthode plus parfaite de Leibnitz. Le docteur Keill, professeur d’astronomie à Oxford, s’empressa de publier, dans les Transactions philosophiques, une lettre à Oldenburg, où les droits de Newton étaient vivement soutenus. Il n’accusait pas tout à fait Leibnitz de plagiat, mais peu s’en fallait. Leibnitz se plaignit à la Société royale, et Newton, qui en était alors président, expliqua la nature et les causes du débat. Il fut décidé que le docteur Keill écrirait une lettre déclarant qu’il reconnaissait que Leibnitz ignorait la méthode des fluxions, mais que Newton, qui l’avait inventée, lui avait adressé deux lettres par Oldenburg, et lui avait transmis des renseignemens assez intelligibles pour qu’un esprit aussi exercé en tirât ou en pût tirer les principes de ce calcul (unde Leibnitius principia illius calculi hausit mit haurire potuit ).

Quoique cette lettre ait passé pour une concession, Leibnitz écrivit à un des membres de la Société royale, sir Hans Sloarte, pour se plaindre de nouveau. Il affirma avoir découvert le calcul différentiel quelques années avant sa correspondance avec Newton ; il injuria Keill jusqu’à l’appeler un coquin (an upstart), et conjura la Société royale de lui rendre justice et d’imposer silence aux calomniateurs. C’était mal s’adresser, car le patriotisme et l’amitié devaient prévenir les juges contre lui. La Société royale nomma une commission composée d’amis et de collègues de Newton. Les gens impartiaux y étaient rares. On décida pourtant l’impression de toutes les pièces, de tout ce que l’on put trouver de lettres originales sur la matière contestée [4]. Halley fit un rapport favorable à Newton, et ses conclusions furent adoptées. On a le droit d’être sévère pour un pareil procédé, et le type parfait d’honneur, de probité, de perfection morale et de délicatesse que les historiens anglais s’efforcent de trouver chez Newton en est singulièrement altéré. Ce qui est très honorable pour ces mêmes historiens, c’est qu’ils ont publié toutes les pièces les plus contraires à leurs conclusions et les plus défavorables à leur compatriote. Ainsi le livre de sir David Brewster, ce panégyrique si passionné et parfois si éloquent, contient des documens nouveaux qui éclaircissent toute cette histoire, et montrent la part active prise par Newton à la décision de la Société et à la nomination du comité, qu’il prétend formé de personnes illustres de diverses nations, bien qu’il ne fût composé que des amis de Newton. Les deux seuls étrangers étaient le ministre de Prusse et un protestant français réfugié, qui devaient être d’avance bien disposés pour Newton, qu’ils connaissaient ; ils ne furent d’ailleurs adjoints à la commission que fort tard, trois jours seulement avant le rapport de Halley. Enfin il est à peu près prouvé que Newton composa lui-même une dissertation anonyme intitulée Recensio oommercii epistolici, dans laquelle Leibnitz est fort injustement traité.

Leibnitz, de son côté, ne fut pas irréprochable. Dès la publication du livre des Principes, il le traita avec mépris, parut l’avoir à peine lu, et s’en appropria toutes les découvertes. Il obtint de Jean Bernouilli une lettre imprimée dans les Acta eruditorium de Leipzig, et qui retourne contre Newton l’accusation de plagiat, en montrant que les publications de Newton sur les mathématiques étaient postérieures à celles de Leibnitz. Ici la mauvaise foi est évidente, car des lettres et des manuscrits prouvent que la méthode des fluxions était découverte vingt ans avant d’être publiée. Ce qui compromette plus le caractère de Leibnitz, c’est qu’il dévoila bientôt l’auteur de la lettre pour lui donner plus d’autorité, quoique Bernouilli, embarrassé de l’avoir écrite, eût demandé le secret. Les lettres se succédèrent rapidement, et la meilleure de toutes est celle où Newton parle de la philosophie de son adversaire et réfute le système de l’harmonie préétablie ; la moins pardonnable est une lettre de Leibnitz à la princesse de Galles, où, longtemps après la querelle, il accuse Newton à la fois dans ses découvertes et dans ses croyances. Il ne se contente pas d’affirmer que la prétendue découverte de l’attraction fait rentrer dans la physique la croyance aux causes occultes, aux miracles, qui en avait été péniblement expulsée, quoique Newton eût expliqué cent fois qu’il ne prétendait pas connaître les causes premières [5], et que la force d’attraction ne soit ni plus ni moins mystérieuse que les forces d’inertie ou d’impénétrabilité. Il va plus loin ; il l’accuse d’impiété, de matérialisme, et lui attribue le de clin des croyances religieuses en Angleterre, où, dit-il, la religion naturelle même perd chaque jour des adhérens. Heureusement Newton était bien vu de la princesse de Galles, qui lui permit de se justifier, ce qu’il entreprit de concert avec Clarke. C’était assurément sortir de la question.

En un mot, cette controverse, quoique tous les mathématiciens du temps, Bernouilli, Montmort, Conti, Wolf, Fatio, etc., y aient pris part, n’est très honorable pour personne. La violence, l’injustice et la mauvaise foi s’y montrent des deux parts. Newton même finit par faire un changement important au livre des Principes. Dans les deux premières éditions, il reconnaissait l’indépendance des droits de Leibnitz à l’invention du calcul différentiel ; dans la troisième, il ne parla plus que de lui-même. Au fond pourtant, qui avait raison ? Tous deux sans doute. Leurs découvertes se ressemblent, mais rien ne prouve que toutes deux ne soient pas originales. Les problèmes que résolvent leurs calculs préoccupaient depuis longtemps les mathématiciens. Dans le siècle précèdent, Cavalleri, Fermat, Pascal, Descartes, avaient perfectionné cette partie des mathématiques et préparé, on pourrait presque dire rendu nécessaire, l’invention du calcul différentiel. Newton et Leibnitz, par des procédés divers, sont arrivés au même résultat, sans qu’il soit nécessaire de croire qu’aucun des deux ait copié l’autre. Les faits de ce genre ne sont pas rares dans l’histoire de la science, et l’on sait qu’à la fin du siècle dernier trois chimistes de nations différentes, Scheele, Priestley et Lavoisier, découvrirent simultanément les bases de la chimie moderne. Newton est certainement le premier inventeur du calcul ; mais Leibnitz l’a publié le premier, et l’opinion la plus générale est qu’il ne connaissait pas la méthode des fluxions. Tous deux méritent donc une gloire égale, et Fontenelle est injuste pour Leibnitz en le comparant à Prométhée, qui déroba le feu aux dieux pour en faire part aux hommes.


VII

En 1695, Charles Montague, plus tard lord Halifax, était chance lier de l’échiquier. Depuis la restauration, aucune grande réforme n’avait été faite dans les établissemens publics. L’administration de ; la monnaie surtout était pleine d’abus et de fraudes, cortège ordinaire des gouvernemens absolus. Les espèces elles-mêmes avaient été altérées et rognées, l’empreinte en était effacée, et la valeur peu d’accord avec le cours réel des métaux précieux. Malgré l’opposition d’une partie du commerce et la résistance des routiniers, une grande mesure fut décidée, et après avoir épuré l’administration, changé les employés suspects, Montague voulut nommer des contrôleurs et des directeurs spéciaux chargés de surveiller une refonte complète de toutes les monnaies d’or et d’argent. Le chancelier de l’échiquier était un homme de lettres et un homme aimable, et il devint l’un des plus habiles ministres de la Grande-Bretagne. Il est un des premiers exemples d’une fortune politique commencée par des succès littéraires. Entré à l’université de Cambridge en 1679, il s’était lié avec Newton, son aîné de quelques années. Tous deux avaient même fondé une société philosophique, qui dura peu. Montague s’était fait connaître par des poèmes qui lui avaient valu d’abord la protection de lord Dorset, puis celle du roi Guillaume, et qui furent l’origine de sa fortune. Quoique durant la session il vît rarement ses anciens amis de Cambridge, il ne cessait pas de leur écrire, et lorsqu’il fut nommé chancelier de l’échiquier, il chercha parmi eux un homme habile et sûr. Il se souvint sans doute que Newton était pauvre et que ses amis avaient souvent tenté en vain d’assurer son existence. On avait même pensé pour lui à une place à la monnaie, où ses connaissances chimiques pouvaient être utiles. Montague était fort lié avec Halley et Locke, qui ne furent pas étrangers à l’entreprise. Il est donc tout simple que le chancelier de l’échiquier ait songé à nommer Newton gardien de la monnaie avec 600 livres (15,000 fr. ) de traitement, et que plus tard, l’opération étant heureusement ter minée, on l’ait nommé grand-maître, aux appointemens de 1,500 liv. (37,500 fr.).

Assurément cela paraît fort simple, et aucune place n’a jamais été mieux donnée. Voici pourtant ce qu’en dit Voltaire, dont l’opinion, soutenue par quelques-uns, est vivement attaquée par d’autres : « J’avais cru dans ma jeunesse que Newton avait fait sa fortune par son extrême mérite. Je m’étais imaginé que la cour et la ville de Londres l’avaient nommé par acclamation grand-maître des monnaies du royaume. Point du tout. Isaac Newton avait une nièce assez aimable nommée Mme Conduitt ; elle plut beaucoup au grand-trésorier Halifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de rien sans une jolie nièce. » Au nom de l’intégrité du ministre, comme au nom de la délicatesse de Newton, une pareille imputation est repoussée par tous les Anglais. Malheureusement la plupart des Français sont en cela de l’avis de Voltaire, fort aises apparemment de pouvoir dire que les places se gagnaient d’un côté du détroit comme de l’autre, dans un pays libre comme sous un monarque absolu. J’envie ceux qui savent ne pas douter et qui ont sur de pareilles questions des opinions aussi arrêtées que sur le système du monde ou la composition de la lumière. En ce genre, l’affirmation, même raisonnée, me paraît singulièrement ridicule. Comment ne pas se tromper à cent cinquante ans de distance sur la nature des relations de miss Barton et de Charles Montague, lorsque des contemporains commettent tant d’erreurs touchant ces questions difficiles ?

Miss ou plutôt mistress Catherine Barton (on donnait alors ce titre même aux jeunes personnes) était fille de Robert Barton et de Hannah Smith, demi-sœur de Newton, car on sait que mistress Newton s’était mariée deux fois. Elle était née en 1679, et vint habiter avec son oncle à l’âge de vingt-deux ans. C’était, dit-on, une belle et charmante femme, qui a inspiré de l’admiration à tous les hommes célèbres du siècle depuis Locke jusqu’à Swift, et dans om recueil de vers sur les beautés du temps, miss Barton est le sujet de deux madrigaux assez médiocres, mais très admiratifs. Ses charmes agissaient plus sans doute sur le cœur du poète que sur son esprit. Voici de plus une lettre écrite par le mathématicien Montmort, ancien chanoine, capable d’amour pourtant, car il quitta le fructueux canonicat de Notre-Dame de Paris pour épouser Mlle de Romicourt. Cet extrait montrera comment les indifférens même et les étrangers par laient de miss Barton :


« Ce serait dommage que ce bon vin fût bu par des commis de vos douanes, étant destiné pour des bouches philosophiques et la belle bouche de Mlle Barton. Je suis infiniment sensible à l’honneur qu’elle (Mlle Barton) me fait de se souvenir de moy. J’ai conservé l’idée du monde la plus magnifique de son esprit et de sa beauté. Je l’aimais avant d’avoir l’honneur de la voir comme nièce de M. Newton, prévenu aussi de ce que j’avais entendu dire de ses charmes, même en France. Je l’ai adorée depuis sur le témoignage de mes yeux, qui m’ont fait voir en elle, outre beaucoup de beauté, l’air le plus spirituel et le plus fin. Je crois qu’il n’y a plus de danger que vous lui fassiez ma déclaration. Si j’avais le bonheur d’être auprès d’elle, je serais aussitôt et aussi embarrassé que je le fus la première fois. Le respect et la crainte de lui déplaire m’obligeraient de me taire et de lui cacher mes sentimens, mais, à cent lieues loin et séparé par la mer, je crois qu’un amant peut parler sans être téméraire, et une dame d’esprit souffrir des déclarations sans qu’elle puisse se reproché (sic) d’avoir trop d’indulgence… »


Une personne qui inspire un pareil enthousiasme à un mathématicien n’est pas ordinaire. Il est certain que Halifax la vit souvent chez Newton et qu’il avait du goût pour elle. Était-ce de l’amour ? On sait que Halifax pouvait en ressentir, et en mourant il laissa à miss Barton une fortune considérable, « gage de l’amour sincère, de l’affection, de l’estime qu’il avait depuis longtemps pour elle, et faible récompense du plaisir que lui avait donné sa conversation [6]. » On a beaucoup discuté sur tous ces motifs, et chacun, suivant son degré de bienveillance, a été plus ou moins hardi dans ses conjectures. Le professeur Brewster prétend que le mot amour {love) a changé depuis lors de signification. Je n’en crois rien et m’en tiens au sens actuel. On s’est aussi demandé ce que Halifax entendait par l’excellente conversation de miss Barton, et l’on a plaisanté sur ces entretiens, qu’il évaluait dans son testament à 1 50,000 fr. Quelques-uns des philosophes qui ont écrit sur Newton ont affirmé que sa nièce avait longtemps logé chez lord Halifax et passait pour n’être pas insensible. Cette assertion est récente et mal justifiée : les contemporains sont muets sur ce point et s’accordent a louer la beauté et la vertu de miss Barton ; c’est peut-être le mot vertu qui a changé de sens ? Tous ceux qui ont connu Newton et sa nièce les ont estimés et aimés ; mais si les femmes n’étaient jugées que par ceux qui les connaissent, il n’y aurait pas tant de mauvaises réputations. Malgré toutes les recherches, ce point restera sans doute mystérieux, et notre curiosité ne sera jamais satisfaite. Miss Barton a épousé en 1717 M. John Conduitt, qui, s’il a trouvé dans les papiers de Newton des lettres compromettantes, s’est sans doute peu soucié de les transmettre à la postérité. Il faut croire d’ailleurs que si les soupçons de Voltaire sont fondés, Newton ignorait la cause de sa nomination, et l’on ne peut songer à reprocher à Halifax un pareil choix. Pourquoi recourir à des raisons mystérieuses pour expliquer un fait aussi simple ? D’un autre côté, l’ignorance de Newton, que l’on fait valoir pour justifier sa nièce, n’est pas une preuve. Newton a bien pu ne pas discerner l’amour ; il n’a jamais passé pour très bien le connaître [7].

La place de gardien de la monnaie, puis celle de grand-maître, n’étaient pas des sinécures. La refonte était difficile et fut compliquée de questions de chimie et d’économie politique, deux sciences alors peu avancées. Des embarras d’un autre genre vinrent s’ajouter à ces difficultés. En 1697, M. Chaloner, chargé d’une mission du parlement, découvrit dans l’administration de la monnaie des infidélités nombreuses. Une commission fut nommée qui vérifia de grands désordres, et surtout une émission considérable de fausse monnaie. Newton même fut compromis, et Flamsteed ne manqua pas de l’accuser. L’aventure resta longtemps mystérieuse ; elle finit par l’exécution de Chaloner lui-même, qui avait été nommé vérificateur, et Newton garda sa place. Des recherches récentes, autorisées et présidées par lord Brougham, des découvertes faites au British Muséum par le savant bibliothécaire M. Panizzi ont entièrement justifié New l’on et Halley, qui avait été compromis dans une affaire analogue. Il est prouvé que toutes les accusations venaient du principal coupable. On sait aussi, par des pièces authentiques, que Newton refusa un jour 6,000 livres (150,000 francs) d’un homme qui tentait de le corrompre. S’il l’avait eu le moindre soupçon sur son honnêteté, quelles que fussent sa science et sa réputation, il n’aurait pu rester, dans un pays libre, pendant vingt-six ans fonctionnaire public et président de la Société royale de Londres.

C’est en 1703 qu’il succéda en cette qualité à lord Somers, et il fut constamment réélu jusqu’à la fin de sa vie. Ses découvertes commençaient d’être connues, sa gloire était déjà incontestée. Sa situation officielle le mit en rapport avec la cour, et surtout avec la reine Anne et le prince George de Danemark, son mari. On lui conféra même la noblesse et le titre de chevalier dans une visite royale à l’université de Cambridge. C’est aussi vers cette époque que se place une aventure peu romanesque, à laquelle l’indifférence célèbre de Newton donne seule de l’intérêt. Fontenelle a dit de lui délicatement : « Il ne s’est jamais marié, et peut-être n’a-t-il pas eu le loisir d’y penser jamais. » On a pourtant trouvé dans ses papiers une lettre qui a été publiée l’an dernier pour la première fois, et l’auteur du livre qui deviendra le fondement de toutes les biographies de Newton, sir David ; Brewster, lui donne le nom de lettre d’amour. Elle est adressée à lady Norris, veuve de sir William Norris, ancien étudiant à Cambridge, puis diplomate, ambassadeur auprès du Grand-Mogol et mort dans la traversée :


« Madame, le grand chagrin que vous a causé la perte de sir William montre que s’il fût revenu près de vous sain et sauf, vous auriez été bien aise de vivre encore avec un mari, et conséquemment la répugnance que vous éprouvez aujourd’hui à vous remarier ne peut provenir de rien autre chose que du souvenir de celui que vous avez perdu. Penser toujours à un mort, c’est mener une vie mélancolique parmi les tombeaux, et combien le chagrin est ennemi de votre santé, cela est très manifeste par la maladie qu’il vous a causée quand vous avez reçu les premières annonces de votre veuvage. Est-ce que vous pouvez vous résoudre à passer le reste de votre vie dans le chagrin et la tristesse ? Pouvez-vous vous résoudre à porter perpétuellement un habit de veuve, un habit qui est peu agréable dans la société, un habit qui rappellera toujours à votre esprit votre mari défunt, et par conséquent prolongera votre chagrin et votre indisposition jusqu’à ce que vous l’ayez quitté ? Le remède propre contre tous ces inconvéniens, c’est un nouveau mari. Et de savoir si vous devez admettre ce spécifique contre de tels maux, c’est une question dont l’examen ne demande pas beaucoup de temps. Savoir si vous devez constamment porter le mélancolique vêtement de veuve ou briller de nouveau parmi les femmes, si vous voudrez passer le reste de vos jours gaiement ou en tristesse, en santé ou en maladie, ce sont des questions faciles à décider. En outre, vous serez plus en état de vivre conformément à votre rang avec l’assistance d’un mari que sur votre seul revenu. C’est pour quoi, supposé que la personne proposée vous plaise, je ne doute pas que d’ici à peu de temps vous ne me fassiez connaître votre disposition à vous remarier ou que du moins vous accorderez à cette personne la permission d’en causer avec vous.

« Je suis, madame, votre très humble et très obéissant serviteur. »


Il ne paraît pas que la dame ait été convaincue. Peut-être aurait-elle désiré qu’on invoquât un peu moins la raison et les règles de la logique, et cette manière d’aimer devait convenir médiocrement à l’âme tendre peinte dans les premières lignes de la lettre. Elle aurait pu dire sans doute comme le mathématicien qui venait d’entendre Phèdre : « Qu’est-ce que cela prouve ? » Heureusement que New l’on peut être défendu contre le ridicule amour sans passion qu’on lui prête à soixante ans. Cette lettre a été trouvée parmi ses papiers, mais elle n’est pas de sa main, et peut avoir été écrite par un ami ou par un plaisant. Le mari de miss Barton, M. Conduitt, l’avait, il est vrai, copiée, et pensait peut-être à l’imprimer dans la vie de Newton qu’il préparait ; mais M. Conduitt lui-même peut n’avoir pas su la vérité sur cette aventure.

Oublions ces puérilités, et revenons à des sujets qui montrent Newton passionné. C’était alors le temps de ses dernières discussions avec Flamsteed et de la publication par ordre des observations de l’astronome royal. La Société royale de Londres était fort divisée. Une discussion très vive s’était établie entre deux de ses membres, le docteur Sloane et le docteur Woodward. Le premier, d’origine écossaise et né en Irlande, est connu par un ouvrage sur l’histoire naturelle de la Jamaïque et par de nombreux articles publiés dans’ es Transactions philosophiques. Il concourut à la création du British Muséum en laissant à l’état une collection d’histoire naturelle et une bibliothèque de 50,000 volumes et de 3,566 manuscrits. Le second était professeur de physique la Gresham-Collège ; il fit aussi un ouvrage sur l’histoire naturelle, et forma des collections de fossiles qu’il légua à l’université de Cambridge. Un pamphlet [8] avait été publié contre la Société royale ; Sloane l’était assez maltraité, et Woodward passait pour en être l’auteur. Il s’en défendait, mais ne donnait pas de preuves, de sorte qu’il était assez mal vu. Un jour, à la séance de la société, Sloane parla d’un des mémoires de l’Académie des Sciences où l’on affirmait que les bézoards étaient des cal culs de la vésicule du fiel, et avança qu’ils pouvaient être la cause de la colique hépatique. Woodward attaqua avec une grande vivacité cette opinion, assez raisonnable pour le temps, et les membres de la Société royale furent témoins de la plus étonnante querelle qui ait jamais partagé une compagnie savante. Les mots les plus vifs furent échangés, et peu s’en fallut qu’on n’en vînt aux coups. Plusieurs séances de la société se passèrent à juger le débat et à donner raison tantôt au secrétaire Sloane, tantôt à Woodward. Newton fut pris pour arbitre, et quoique dans une occasion précédente il eût traité Sloane de rascal, villain, tricking fellow, il se rangea de son côté, et Woodward fut destitué.

Toutes ces querelles et les travaux de sa place détournaient Newton des mathématiques. Pourtant il consentit à publier une seconde édition des Principes. Bentley en fut d’abord chargé, puis un jeune mathématicien, nommé Cotes, dont la correspondance [9] avec Newton à ce sujet est précieuse. Les préparatifs furent assez longs, et l’édition ne parut qu’en 1713, avec une préface de Cotes. Elle fut plus répandue que la première, et le continent s’occupa sérieuse ment de la Société royale et de ses travaux. On voyageait aussi davantage en Angleterre, et la société choisit quelques membres étrangers, tels que le duc d’Aumont, le prince Menchikof, etc. En même temps l’Académie des Sciences fut reconstituée, et une lettre de Fontenelle, du 4 février 1714, annonça à Newton sa nomination comme associé étranger. Le gouvernement français lui offrit une pension qu’il refusa. Newton enfin était membre du parlement depuis 1701, et au dehors comme au dedans sa situation était digne de lui.


VIII

La princesse de Galles recevait une fois par semaine les hommes distingués du royaume. Un jour Newton, lui parlant de l’éducation de la famille royale, de l’histoire ancienne et de la chronologie, raconta qu’il avait composé un système complet de chronologie. La princesse obtint de lui ce petit traité manuscrit, qu’elle confia discrètement à l’abbé Conti, lequel, revenu en France, ne manqua pas d’en parler. Fréret le traduisit en français avec des observations et une réfutation, et le laissa, prendre par le libraire Cavelier, qui l’imprima [10]. L’ouvrage eut du succès, et les notes de Fréret avaient trop de valeur pour que Newton se crût dispensé d’y répondre dans les Transactions philosophiques, où, après s’être plaint de l’indiscrétion de l’abbé Conti, il justifie son système. Ayant été attaqué de nouveau dans cinq dissertations successives par le père Souciet, et bien qu’Halley eût pris sa défense, il se mit sérieusement au travail, et prépara une édition complète qui ne fut publiée qu’après sa mort.

Les astronomes ont rarement obtenu la confiance des théologiens. Quoique le premier d’entre eux, Anaxagore, passe pour avoir introduit l’idée de Dieu dans le monde, l’orthodoxie de ses successeurs a été souvent soupçonnée, li en doit naturellement être ainsi, car le but des astronomes, et en général de tous les savans généralisateurs, est de découvrir des lois fixes qui gouvernent le monde, sans remonter au législateur. La preuve mathématique que la terre n’est qu’un point dans l’univers a toujours été embarrassante, et, malgré la certitude des découvertes astronomiques, la contradiction nécessaire qu’elles présentent avec d’anciens préjugés ne les a jamais fait accepter qu’avec inquiétude ; de la le mauvais renom des astronomes. Les éloges de Voltaire, ont dû médiocrement servir Newton sous ce rapport et mal préparer le crédit de sa théologie. Il a été pourtant théologien, et a beaucoup écrit sur l’esprit des livres saints et les dogmes de la religion. Ses ouvrages, il est vrai, n’ont été publiés qu’après sa mort, car, même en Angleterre, la prudence n’était pas alors inutile, mais ils sont nombreux, et il s’est trouvé des écrivains pour avancer que la théorie de la gravitation et la décomposition de la lumière ne sont rien auprès de la gloire qu’il se serait acquise s’il n’avait publié que son commentaire sur l’Apocalypse. John Craig même a affirmé que Newton pensait ainsi. Ce n’est assurément pas notre avis, et nous nous tairions sur ce sujet, si l’on n’avait publié récemment quelques opuscules inédits de Newton, et si les opinions sur ses croyances n’étaient pas aussi diverses. Nous en parlerons sans l’insister.

Newton croyait le monde de cinq cents ans plus jeune que les chronologistes ne le disent. Il se fondait sur deux raisons, le cours ordinaire de la nature ou la durée des générations, puis les observations astronomiques. Dans l’antiquité, on ne faisait pas grand cas de l’histoire telle que nous l’entendons aujourd’hui, et l’on recherchait plus l’intérêt que l’exactitude. Aussi les dates sont-elles rares dans les livres anciens, et, au lieu de compter par années ou même par olympiades, comme on le fit plus tard en Grèce, on comptait par générations ou par règnes, que les historiens modernes ont considérés comme des intervalles de trente-cinq ou de quarante ans à peu près. De plus, certaines époques sont remplies d’événemens compliqués, d’autres sont vides, et les contradictions sont telles que, sur le temps où vécut Lycurgue, les hypothèses d’Aristote et d’Eratosthènes diffèrent d’un siècle entier. De même que certains personnages réels sont omis, d’autres, qui ont séduit l’imagination, sont multipliés. Ainsi l’Ariane d’Osiris se retrouve longtemps après dans les bras de Thésée. Newton tenta de mettre un peu d’ordre dans ce chaos, et calcula plus exactement la durée des règnes, qu’il était inexact d’identifier à la durée des générations, contrairement aux résultats de l’histoire moderne, car la durée d’une génération est de trente-trois ans, la durée moyenne d’un règne est de dix-huit ou vingt ans. Il ne fit remonter le commencement de l’histoire profane (il se tait sur l’histoire sacrée) qu’à l’an 1145 avant Jésus-Christ. À partir de cette époque, Newton donna les dates de tous les événemens historiques importans, et crut ne s’être jamais trompé de plus de vingt ans, rarement de cinq ou dix ans. Les détails sont infinis, ils annoncent une parfaite connaissance de l’histoire jusque dans ses parties les plus arides, une étude approfondie des lois, des progrès, des décadences de la civilisation. Les citations sont multipliées et ingénieuse ment appliquées. Tout cela pourtant n’assurerait pas au système l’exactitude à laquelle il prétend, sans les considérations astronomiques. On sait que la terre, outre sa rotation annuelle, a encore une révolution, plutôt soupçonnée que connue jusqu’à Newton. Ses pôles ont un mouvement très lent de rétrogradation d’orient en occident, qui fait que chaque jour leur position ne répond pas exactement au même point du ciel. En d’autres termes, les points du ciel où l’on aperçoit le centre du soleil, ou les points équinoxiaux, varient. Ce mouvement est d’environ cinquante secondes dans une année, d’où il suit que l’intervalle du temps écoulé entre un équinoxe et le retour de ce même équinoxe dans la révolution de la terre, intervalle que l’on appelle l’année tropique, est de quelques minutes plus court que l’année périodique, c’est-à-dire le temps qui sépare le moment où la terre part d’un point pour faire sa révolution annuelle et celui où elle revient à ce même point. C’est le phénomène de la précession des équinoxes. Cette précession, étant de cinquante secondes par année, c’est-à-dire presque insensible, augmente avec le temps, et elle est d’un degré, ou de la 360e partie du ciel, en soixante-douze ans. Par les observations des anciens astronomes, on peut savoir à quel point du ciel paraissait être le soleil à une époque donnée, et s’il parait aujourd’hui être éloigné de ce point d’un certain nombre de degrés, il se sera passé depuis cette époque le même nombre de fois soixante-douze ans. Ainsi, au temps des Argonautes, l’équinoxe du printemps se trouvait fixé au quinzième degré de la constellation du Bélier ; au temps de Méton, il était au huitième. Entre les Argonautes et Méton, il devait donc s’être passé sept fois soixante-douze ans, ou cinq cent quatre ans, et comme la date de Méton est connue, on en peut conclure celle de l’expédition des Argonautes. Newton, d’après ce calcul, place cette expédition au Xe siècle avant Jésus-Christ, et non au XIVe, comme on le fait d’ordinaire.

On conçoit qu’appuyé sur ces considérations, Newton ait pu construire un système chronologique complet. Malheureusement tant de recherches, d’esprit et de science ont été dépensés en pure perte. Il est admis aujourd’hui que les connaissances astronomiques des anciens n’étaient pas toujours précises. Les observations d’Hipparque lui-même ne doivent pas être acceptées sans contrôle, et quant à la sphère de Chiron, qui a servi de base au calcul de Newton, elle est remplie d’erreurs si grossières et d’impossibilités si manifestes, qu’on ne saurait s’en servir pour soutenir l’hypothèse qui prétendrait le moins à la certitude mathématique.

On a longtemps cru que les écrits théologiques de Newton avaient été composés dans sa vieillesse et ne remontaient pas au-delà des années 1712 ou 1719. On les a même cités comme une preuve de la décadence de son esprit et du système qui lui ôte une partie de ses facultés depuis 1693, De nouvelles recherches ont montré que ses travaux en tout genre ont été simultanés, et que s’il s’est plus occupé de théologie à la fin de sa vie, ces études n’étaient pas nouvelles pour lui. On a trouvé dans ses papiers des essais de ce genre portant une date fort ancienne. Une correspondance suivie avec Locke, antérieure à 1691, le montre fort occupé des Écritures. Il n’imprima rien alors sur ce sujet, parce qu’il redoutait le bruit, la publicité et les discussions qu’elle amène. Les hérésies d’ailleurs étaient dangereuses même en Angleterre, où la liberté était plus politique que philosophique. On sait que de l’acte de tolérance de 1688 étaient exceptés ceux dont les ouvrages niaient la Trinité, et en 1698 on vota une loi sévère contre les philosophes qui, dans leurs écrits, leurs leçons ou leurs paroles, n’affirmaient pas la divinité de Jésus-Christ. Newton était du reste trop chrétien pour n’être pas arrêté par la crainte de jeter de nouveaux troubles dans le monde religieux. Peut-être aussi, quoi qu’on en dise, savait-il distinguer son Commentaire sur l’Apocalypse des principes mathématiques de la Philosophie naturelle, car on est vraiment trop prompt à supposer que les hommes de génie ne savent pas juger leurs propres œuvres. Il est vraisemblable qu’il n’écrivit sur de tels sujets que pour se délasser de travaux plus fatigans. C’était en ce temps l’usage, et aux études les plus diverses se mêlait souvent la théologie. Boyle a publié un essai sur l’Écriture sainte, le géomètre Wallis et le physicien Barrow des traités sur le Nouveau-Testament, Leibnitz un commentaire sur Balaam, et Hooke une dissertation sur la tour de Babel.

Le premier ouvrage de Newton en ce genre est un mémoire sur deux altérations du texte des Écritures [11], qui fut publié en Hollande vers 1754. Il s’agit de deux passages des épîtres de saint Jean et de saint Paul [12] qui ont été regardés comme des expressions symboliques du dogme de la Trinité. Newton croit l’un ajouté au texte primitif par les chrétiens d’Occident, et l’autre interpolé ou mal compris. Il a pour lui des autorités comme Érasme, Luther, Grotius, Michaelis, Bentley, Richard Simon et Griesbach ; mais on conçoit que nous ne discutions pas cette question encore controversée aujourd’hui. Son ouvrage théologique le plus important est un commentaire sur la prophétie de Daniel et sur l’Apocalypse [13]. Il expose une théorie complète touchant la manière d’entendre les prophéties, non pour deviner ce qu’elles annoncent, ce qui ferait, dit-il, de chaque lecteur un prophète, mais pour vérifier si ce qu’elles ont annoncé s’est accompli. Il commence par Daniel, qu’il trouve le plus clair de tous les voyans, et pose en principe que le langage figuré des prophètes est tiré de l’analogie qui existe entre le monde matériel et un royaume du monde politique. Le ciel et ce qu’il renferme sont les rois et les dynasties, la terre est la nation, les dernières parties de la terre sont le plus bas peuple. Tous les phénomènes célestes correspondent aux divers actes des animaux, des végétaux et de l’homme lui-même. Appuyé ainsi sur une sorte de dictionnaire, Newton explique clairement, d’une façon précise, ce que le prophète a prévu par ses phrases les plus mystérieuses. Il sait voir par exemple, dans un chapitre de Daniel, l’apparition de l’église de Rome. L’Apocalypse même n’échappe pas à sa méthodique explication. Il énumère les dix cornes de la bête, et les assimile à dix nations qui ont remplacé l’empire romain (XIII, 5, 7). Cette bête qui avait des yeux d’homme et une bouche qui proférait de grandes choses, qui paraissait plus forte que les autres, qui faisait la guerre aux saints et qui avait l’avantage sur eux, c’est pour Newton l’église romaine. Le pouvoir qui lui est accordé pendant un temps, deux temps et la moitié d’un temps, signifie que cette église ne durera que jusqu’à l’an 2,060 et disparaîtra dans deux cents ans. Dans un commentaire sur le même ouvrage, dû à l’inventeur des logarithmes, Napier, c’est Gog qui représente le pape. Les protestans n’ont été que trop portés à supposer que les livres saints, fondemens du christianisme, avaient anathématisé d’avance le christianisme sous la forme principale qu’il a conservée pendant quinze siècles, et qui domine encore dans plus de la moitié de l’Europe et de l’Amérique.

Sans insister sur les autres ouvrages théologiques de Newton que sir David Brewster a exhumés [14], ajoutons seulement que toutes les sectes du protestantisme, les trinitairiens comme les sociniens, les ariens, les humanitairiens, les antitrinitairiens, ont revendiqué son nom. Au XVIIIe siècle, on le croyait philosophe à la manière de tous les savans du temps. Ses biographes n’ont jamais parlé de lui froidement, et comme il fallait toujours qu’il fût parfait, dans chaque biographie il pensait comme l’auteur. Ce fut pendant longtemps le cas de M. Brewster, qui convient aujourd’hui qu’en professant le culte de l’église établie, Newton pouvait avoir sur la Trinité les opinions de Clarke, son disciple et son ami.


IX

Les dernières années de la vie de Newton, comme sa jeunesse, furent moins agitées que son âge mûr. Leibnitz était mort en 1716, et avec lui avait disparu le plus redoutable adversaire de la gravitation et de la philosophie anglaise. Quoique l’éloge de Leibnitz par Fontenelle eût peu satisfait la Société royale et n’eût pas entièrement confirmé son jugement sur le calcul différentiel, pourtant Newton l’était traité avec respect, et son ombrageuse susceptibilité dut à peine s’offenser. Bernouilli même, qui, dans la querelle des fluxions, avait joué un rôle un peu ridicule, tenta de se réconcilier avec l’auteur des Principes et lui demanda son portrait. Newton consentit à la réconciliation, mais refusa le portrait en écrivant à l’abbé Varignon : « De Moivre me dit que Bernouilli veut avoir mon portrait, mais il n’a pas encore reconnu publiquement que je possédais la méthode des fluxions dès 1672, comme on l’avoue dans l’Éloge de Leibnitz publié dans l’Histoire de votre académie. Il n’a pas encore reconnu que j’ai donné dans la première proposition du livre des Quadratures, que Wallis a publié en 1693, et démontré synthétiquement en 1686 dans mes Principes (Lem., 2, liv. II), la vraie règle pour différentier les quantités, et que je connaissais en 1672 la règle pour déterminer la courbure des courbes. Il n’a pas encore reconnu qu’en 1669, lorsque j’ai écrit l’Analyse par séries, j’avais une méthode pour carrer les lignes courbes, quand cela est possible, méthode qui est expliquée dans ma lettre à Oldenburg, datée du 24 octobre 1676 et dans la cinquième proposition du livre des Quadratures… Quand toutes ces choses seront admises, les discussions seront finies, et je ne lui refuserai plus mon portrait. » On voit que Newton pratiquait mieux le pardon que l’oubli des injures.

Les bureaux et le laboratoire de la monnaie étaient alors à la Tour de Londres, et le grand-maître n’était point logé. Newton demeura jusqu’en 1709 dans Jermyn-Street, près de l’église Saint-James ; puis, il passa quelque temps à Chelsea, près du collège ; enfin en 1710 il revint à Londres s’établir dans une petite maison qui existe encore dans Martin-Street, près de Leicester-Fields. C’est la première maison à main gauche, lorsque l’on sort de Leicester-Square. Elle est maintenant occupée par un imprimeur. C’est la que Newton a publié la troisième édition des Principes, avec l’aide du docteur Pemberton, professeur de physique à Gresham-College, édition qui contient une nouvelle préface et des change mens importans. C’est la aussi qu’il fut attaqué pour la première fois en 1722 de la maladie dont il mourut cinq ans après. Le docteur Mead, qui le soignait, ne reconnut pas d’abord la vraie nature de son affection, et en crut la première atteinte plus grave qu’elle n’était. Newton se remit, il vint loger à Kensington et se trouva un peu mieux ; mais il se fatiguait facilement, et fut bientôt obligé de se démettre de ses fonctions à la monnaie. Il conserva toutefois le titré et le traitement, et fut remplacé par Conduitt, qui avait épousé sa belle nièce Catherine Barton. Ses douleurs étaient assez vives, et la goutte, qui accompagne souvent la pierre, l’attaqua bientôt aux deux pieds. Son état lui laissait de temps en temps quelques jours de répit, et sa conversation était agréable. Son irritabilité n’était plus excitée, car il n’avait plus d’ennemis, et il pouvait alors être modeste en toute sécurité. C’est ce qu’il était, et, dit-on, d’une manière charmante, car il n’avait plus ni l’espèce de sauvagerie, ni la constante préoccupation de sa jeunesse, ni l’amour-propre sans cesse irrité de son âge mûr. Aussi les savans de tous pays et de tout âge allaient-ils le visiter et recevaient-ils un bienveillant accueil dont il reste de nombreux témoignages. Aucune science ne lui était étrangère : il les avait toutes perfectionnées. C’était la mode alors parmi les mathématiciens de proposer des problèmes à résoudre avec un prix pour le vainqueur. Quoiqu’il ne se livrât plus à des travaux suivis, Newton, même dans un âge avancé, ne dédaignait pas d’entrer en lice. Ainsi il résolut en deux heures le problème compliqué de la brachystocrone, c’est-à-dire de la courbe que doit suivre un corps pesant lorsqu’il descend le plus vite possible d’un point à un autre point donné. Il semblerait que cette ligne doit être droite, mais Newton démontra que c’était une courbe déjà étudiée par Pascal. Il résolut aussi un problème proposé par Leibnitz, qui avait demandé la recherche d’une ligne courbe telle qu’elle coupât à angle droit une infinité d’autres courbes d’une nature donnée, mais expressibles par une même équation. Toujours, quelque anonyme que fût sa démonstration, on le reconnaissait, comme disait Bernouilli, tanquam ex ungue leonem.

Les avis sur les agrémens de la conversation de Newton et de son visage sont très partagés. Ses portraits et ses bustes paraissent annoncer une belle figure, et son neveu Conduitt fait de ses yeux, de ses cheveux blancs, de sa démarche, une séduisante description. D’autres au contraire ne voyaient rien en lui de remarquable, et, pour eux, sa conversation avait peu d’attraits. Dans un dîner pourtant, raconté par Deslandes [15], il se montre animé et hardi et porte un toast que Voltaire n’aurait pas désavoué. « Voici une anecdote, que je raconte, non pour l’honneur qui s’attache à la bienveillance et à la familiarité du plus grand homme de notre siècle, mais parce qu’elle intéresse l’histoire de la philosophie. Durant mon séjour en Angleterre avec le duc d’Aumont, qui unissait une générosité rare à de grands talens, je fus invité à dîner par l’illustre M. Newton, et, comme il est d’usage en Angleterre de boire à la fin du repas à la santé des rois et des princes, qui d’ordinaire connaissent peu les philosophes, ayant avec eux si peu de rapports, M. Newton me proposa très judicieusement de boire à la santé des honnêtes gens de tous les pays : « Nous sommes tous amis, ajouta-t-il, car nous poursuivons tous le seul véritable objet de l’ambition humaine, la connaissance de la vérité. Nous sommes tous de la même religion, car, menant une vie simple, nous nous conformons à ce qui est juste, et nous cherchons sincèrement, suivant nos faibles lumières, à offrir à l’Être suprême le culte qui doit le mieux lui plaire. » Les témoins de ce discours étaient M. Halley, M. de Moivre et M. Craig » tous mathématiciens du premier ordre. » Des récits analogues, marqués d’une admiration plus ou moins grande pour l’esprit de Newton et pour son hospitalité, sont nombreux. Ainsi un ministre de l’église unitairienne de Pologne, Samuel Crell, a dépeint avec enthousiasme l’esprit de Newton et la variété de ses connaissances. D’autres ont été plus sévères : l’évêque Atterbury ne trouvait rien en lui, ni dans son esprit ni dans sa parole, qui annonçât un homme supérieur. L’abbé Alary s’est plaint des dîners et de la cave du philosophe Anglais. Il était précepteur de Louis XV. La remarque d’ailleurs peut être vraie. Newton avait un traitement considérable et a laissé une fortune de 30,000 livres (750,000 fr.), mais il n’a jamais été magnifique. On dit qu’il était à la fois avare et bienfaisant.

Le 2 mars 1727, Newton vint à Londres pour présider la Société royale, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Après la séance, et de retour à Kensington, il fut attaqué ; de douleurs insupportables. Il gardait pourtant toute sa présence d’esprit et s’entretenait souvent avec Conduitt sur divers sujets de science et de religion ; mais son voyage à Londres l’avait fatigué, et le mouvement de la voiture avait déplacé la pierre. Le docteur Mead annonça bientôt qu’il n’y avait plus d’espoir. Après quelques alternatives de souffrances et de repos, Newton mourut, le lundi 20 mars, à deux heures du matin. Il fut enterré à Westminster.

Nous avons cherché à faire mieux connaître la vie et les travaux de Newton. Qu’on nous permette une dernière réflexion. Les grands esprits de tous les temps ont été tantôt purement abstraits et occupés d’idées générales et théoriques, tantôt pratiques et voués à la découverte des lois naturelles. Leibnitz, par exemple, a écrit et pensé sur la philosophie et les mathématiques ; c’était un métaphysicien et un géo mètre de premier ordre, mais on ne saurait dire que ce fût un grand physicien. Lavoisier et Linné avaient le génie des découvertes et la sagacité nécessaire pour étudier les phénomènes naturels, en déterminer les lois et en découvrir les causes dans les effets. Newton à une faculté d’abstraction incomparable joignait le don précieux d’appliquer immédiatement à la réalité les conceptions pures de son esprit ; il découvrait en même temps le calcul des fluxions, le système du monde et la composition de la lumière. Voilà peut-être, selon nous, la principale raison de sa supériorité, voilà ce qui le distingue entre tous. Aucun mathématicien, disait Leibnitz lui-même, ne peut lui être comparé, aucun observateur n’a mieux observé ; personne n’a réuni au même degré les deux grandes facultés de l’esprit humain.


PAUL DE REMUSAT.

  1. Voir la livraison du 1er décembre.
  2. Voyez la livraison du 1er décembre.
  3. An Account of the rev. John Flamsteed, the first astronomer royal, is wich is added his british catalogue of Stars, cortected and enlarged, by Francis Baily. London, 1835.
  4. Commercium epistolicum D. Johannis Collins et aliorum de analysi promota, London 1713. — L’édition originale est devenue à peu près introuvable, et M. Biot a eu l’excellente idée de la réimprimer avec les variantes d’une édition de 1722. Cette réimpression doit paraître chez M. Mallet-Bachelier.
  5. Les causes premières nous sont toujours inconnues ; mais il n’est pas vrai que les sciences ne s’occupent que des lois, et jamais des causes. Depuis Newton, on sait que la pesanteur est la cause des mouvemens célestes, comme depuis Franklin on sait, que l’électricité est la cause du tonnerre et des éclairs.
  6. « Of the sincere love, affection and esteem I Lave long had for her person, and as a small recompense for the pleasure and happines I have had in her conversation. »
  7. Peut-être miss Catherine Barton avait-elle épousé secrètement lord Halifax, quoique rien ne démontre la nécessité du secret. Les curieux peuvent trouver des détails infinis sur cette grave question dans le chapitre XXI des Memoirs of sir Isaac, dans la Revue d’Edimbourg (avril 1856) et surtout dans un article approfondi du professeur Aug. De Morgan, publié en 1853 dans le numéro 210 des Notes and Queries.
  8. The Transactioneer, with some of his Philosophical Francies.
  9. Correspondance of sir Isaac Newton and professor Cotes, edited by J. Edleston, M. A., fellow of Trinity-College, Cambridge ; in-8°, London and Cambridge 1850.
  10. Abrégé de Chronologie de M. le chevalier Newton, fait par lui-même et traduit sur le manuscrit anglais, Paris 1725.
  11. Historical Account of two notables Corruptions of the Scriptures,in a letter to a friend.
  12. Saint Jean, v. 7, et I Tim. III. 16.
  13. Observations upon the Propheties of Daniel and the Apocalipse of s. John, London 1733, in-4°, p. 323.
  14. Les principaux de ces ouvrages sont : Paradoxal questions concerning Athanasius and his followers. — A Short sheme of the true religion. — On our religion to God, to Christ and the Church. — Irenicum, or Ecclesiastical Polity tending to Peace, etc. On peut voir une analyse et des extraits de tous ces traités dans les Memoirs of sir Isaac, chap. XXIV. Quelques-uns même sont imprimés en entier à la fin du volume [Appendix, n° XXIX et XXX).
  15. Histoire critique de la Philosophie, vol. II, p. 264-265.