Nerciat - Contes saugenus/2

LE TEMOIN RIDICULE.




Tout le monde sait qu’à Paris, avant la révolution, les Maitres (c’est à dire ceux qui se mêlent d’enseigner quelque chose, et la musique sur tout) ne se bornaient plus à donner les leçons sous prétexte des quels ils s’étaient introduits chés le monde. Quelque cher que fut le prix du cachet, il eût été difficile qu’avec cette seule ressource, ils fournissent à leur enorme dépense, la plupart de ces Messieurs faisant bonne chère, ayant une riche garderobe, des bijoux, des voitures, et ne se privant d’aucun spectacle, d’aucune récréation publique, sans parler de ce que pouvait coûter une beauté qu’il était aussi du bon air d’avoir à ses gages. La lyre ostensible d’Apollon rapportait moins à ces industrieux personages que le caducée de mercure et le bourdon de Priape, entre lesquels certains optaient, et que plusieurs déployaient alternativement. Une leçon d’une heure est quelque chose de si maussade ! comment entretenir pendant soixante minutes, une jolie femme, de sept misérables notes ! comment la tenir autant de tems à la torture pour qu’elle s’habitue à bien doigter sur la harpe ou le forté piano ! „ un art de plaisir doit s’apprendre avec plaisir, la gêne, la fatigue, l’ennui glacent le genie et le rebutent. “ On enseigne donc parfaitement bien partout où, avant d’ouvrir l’instrument et les cahiers de musique, on a provoqué les confidences, pris la hauteur des intérêts du jour, appris ce que l’écolière a fait la veille et ce qu’elle compte faire le lendemain, reçu le billet qu’il s’agit de faire tenir bien mistérieusement de sa part à Mr. un tel, ou rendre compte d’un précédent message. Bien plus adroit encore est le virtuose intéressant, qui, presque médecin, juge d’après le compte de l’état où l’écolière se trouve, que tel ou tel agréable palliatif lui est nécessaire, et qui parvient à lui prouver que tout ce qui est régime ne sauroient être réprehensible, Ainsi donc les nouvelles publiques (galantes bien entendu) celles du boudoir, le menu des amours, les projets de coquetterie ou de libertinage, les folies sans conséquence qui peuvent être le résultat de semblables conférances, tout cela prenait au bon tems, à peu-près trois quarts d’heure ; après quoi l’on disait deux mots de l’art apropos du quel l’homme à talent était venu ; des services plus au moins essentiels étaient récompensés proportionellement : l’argent et les cadeaux venaient de toutes parts, les commissions, négociations de crédit, le brocantage, tout cela rapportait accessoirement et de la sorte, que dés qu’un homme avait rêvé qu’il pouvait enseigner et persuadé à quelques personnes d’un certain ordre qu’il avait du talent, il se trouvait avoir inopinément une petite fortune. Cette profeſſion, très avantageuse pour les maîtres masculins menait encore plus loin les virtuoses femelles ; outre que celles-ci venaient à bout de pénétrer chés les jaloux les plus revèches, chés les peres et meres les plus défians ; dans d’autres maisons absolument libres, l’intrigue, (plus adroite chés les femmes) le caquetage plus amusant et les jeux du caprice plus piquants en même tems qu’ils comportent entre femmes discrètes ni danger ni scandale, tout cela faisait que les coureuses de cachet étaient par fois idolâtrées. De cette espèce était une certaine demoiselle Desaccords jolie brunette âgée de vingt ans à l’époque de la scène que nous allons décrire ; Pinceuse de harpe, plus agréable que savante, qui chantait avec gout qui ne manquait d’esprit, bien élevée par ses parens honnêtes bourgeois provinciaux, un beau jour elle leur avait fait faux bond pour suivre au pays des avantures un roué, dont elle s’était vûe bientôt abandonnée à la suite de quelques semaines de desespoir, pendant les quelles Mlle. Desaccords s’était confinée dans un convent, elle était sortie delà consolée, et convertie en tribade par et avec une jeune dame qui venait de gagner un procès en separation contre son mari. Ce premier pas dans un certain monde, avait lancée Mlle. Desaccords parmi le tourbillon des femmes amateurs de musique, qui d’ailleurs préfèrent leur sexe au masculin, ce qui n’empeche pas toute fois ces dames d’user de ce dernier ; mais comme par caprice.) Mlle. Desaccords avait par excellence certain doigter plus employé par ses disciples que celui de la harpe, qui était son passeport ordinaire. Elle était un matin chés Mde. de la Grapinière[1] à attendre que celle ci sortit du bain pour prendre sa leçon… A l’improviste survint Meur. de Charbade jeune comte de Lyon, il y eut entre ce demi Prélat et Mlle. Desaccords la conversation suivante :

Mlle. Desaccords. — Par quel hazard, Mr. l’Abbé…

Le Comte. (interrompant d’un ton sévère.) l’Abbé !

Mlle. Desaccords. Pardon : (avec un faux respect.) Mr. le Comte ? par quel hazard, vous qui ne vous levés jamais qu’à midi tout au plutôt, vous voit-on ici, toilette faite, à onze heures précises ?

Le Comte. (radouci) Je suis obligé, ma chère Mlle. Desaccords, d’aller à Versailles pour faire un peu de cour, et l’ambassadeur de… qui doit me conduire, m’a prié de me rapprocher de lui, pour que ses chevaux n’eûssent pas à courir me prendre à l’autre extrémité de Paris, je demeure ; ici je ne suis qu’à dix pas de sa porte, et mon chasseur doit m’apeller aussitôt que l’excellence sera prête.

Mlle. Desaccords. (ironiquement.) Je suis vraiment fort aise que cette commodité me procure l’avantage de vous voir… mais

Le Comte. Point de complimens, Mademoiselle je sais très bien que je n’ai point l’honneur d’être bien noté sur votre liste. Quant à moi, qui suis franc, j’ai l’honneur de vous dire que, venant ici pour rendre mes devoirs un instant à Mde. de la Grapinière, il m’eut été à peu-près égal d’avoir, ou de n’avoir pas la satisfaction d’y rencontrer Mlle. Desaccords.

Mlle. Desaccords. Qu’il ne soit point question de moi je tous prie… je voulais…

Le Comte. (gracieusement.) Pourquoi, belle méchante : quand l’occasion se présente si naturellement d’avoir ensemble une explication, et de nous reconcilier sans doute, pourquoi ne voudriez vous point en profiter.

Mlle. Desaccords. On ne se reconcilie qu’après s’être brouillés ; et l’on ne se brouille qu’après avoir été en relations. Or comme Dieu merci je n’en eus jamais avec vous…

Le Comte. D’agréables soit : mais par votre faute, mon cœur. Vous allâtes en vraie provinciale, me prendre en grippe parcequ’on vous a redit que, consulté chés la petite Duchesse sur votre talent pour la harpe, je dis que vous en pinciés d’une grande force. Que diable ! c’était Tireneuf qui m’avait conté cela : je n’avais eu moi, jamais l’honneur d’être enseigné par vous : d’ailleurs en puis-je moi si de mauvais plaisans ont fait dégénérer en épigramme un rapport tout simple qui ne devait exprimer que votre éloge !

Mlle. Desaccords. Encore une fois, Monsieur, brisons sur tout cela, les sots propos de quelques désœuvrés à mauvaise langue parmi lesquels il est assés étrange d’avoir à compter un homme de votre état, m’ont forcée à quitter tout ce que j’avais d’écoliers, pardonnés moi de n’aimer pas à rencontrer, chés mes écolières, de vrais ennemis donc la barbare goguenarderie peut n’aboutir à rien moins qu’à m’ôter le pain de la main.

Le Comte. Il y a tant de moyens d’en gagner, ma chere belle, quand on a vos charmes et votre esprit : (il sourit.)

Mlle. Desaccords. J’espère Monsieur, que vous allés cesser un entretien dont je ne puis qu’être fort offensée. Je vous céderais assurément la place, si je n’étais pas ici par devoir. Mde. de la Grapinière sera fort étonnée, je vous en avertis, d’y trouver quelqu’un à l’heure où je dois l’occuper, et vous allés être cause que ses gens seront bien grondés.

Le Comte. Ces drôles là ! oui, sans doute d’avoir voulu refuser l’entrée de l’appartement… Je pourrais dire à un homme comme moi ; s’il n’était pas plus doux comme plus modeste de dire, à un ami.

Mlle. Desaccords. Distinguons, ami chés Mr. de la Grapinière qui est à genoux devant tout ce qui frise la qualité… soit :

Le Comte. (à part) Friser est admirable !

Mlle. Desaccords. Mais vous n’êtes ici qu’une connoissance. Et c’est de cet ordre de gens que Madame de la Grapinière fait très peu de cas, dans son intérieur, surtout aux heures où l’on peut y être incommode.

Le Comte. Voilà comme vous êtes, Mademoiselle, savez vous bien que votre insociabilité commence à faire un certain bruit dans le monde ! qu’on vous accuse d’endurcir à l’instar de votre cœur, celui de vos écolières ; de chasser d’auprès d’elles les gens, qui avant vous y étoient le plus agréablement reçus.

Mlle. Desaccords. Si j’avais le talent de chasser de partout les importuns, les ennuyeux, et sur tout les méchants je deviendrais bientôt fameuse et ce talent me serait payé beaucoup plus cher, que celui que j’ai pour la musique.

Le Comte. Vous n’étiés pas un Dogue comme cela, lorsque vous avés commencé : votre introductrice dans le monde en convient elle même…

Mlle. Desaccords. De qui prétendés vous parler ?

Le Comte. De Mde. Fatin, qui s’est donnée tant de peine pour vous faire percer…

Mlle. Desaccords. J’avoue d’avoir eu à Mde. Fatin quelques obligations ; mais pourquoi me la cités vous maintenant ? c’est avec le dessein de m’humilier. Je sais que vous vous êtes d’ailleurs moqué tout comme un autre, de cette vaniteuse conseillère, qui trainait partout pour se donner un ton de princesse, sa demoiselle de compagnie, dont au logis elle aurait volontiers exigé tout le service qui aurait procuré l’épargne d’une femme de chambre.

Le Comte. Vous avés encore d’autres ennemies.

Mlle. Desaccords. Est-ce Mde. de Barbotte, parceque certain jour je la surpris dans les bras de son laquais ? Est ce Mlle. de ... (je ne la nommerai pas) à qui j’ai refusé de l’accompagner chés la Bricard, où elle voyait trois fois par semaine l’un ou l’autre des principaux sauteurs de Nicolet ?

Le Comte. Comme le naturel perce à travers cette bizarre justification ! Je me rangerai bientôt aussi moi-même du côté de vos détracteurs, et ce sera bien malgré moi, car j’avais les plus grandes dispositions à vous aimer à la folie.

Mlle. Desaccords. Mille graces. Je vous en tiens quitte.

Le Comte. D’honneur ! J’ai pensé vingt fois à vous prier de venir me donner leçon.

Mlle. Desaccords. (prenant une livre.) Finissons, s’il vous plait.

Le Comte. (lui prenant une main) Non charmante, vous ne lirés point. Je veux vous prêcher un peu… pour votre bien : uniquement pour votre bien, entendés vous…

Mlle. Desaccords. (à part) Quel supplice !

Le Comte. Vous n’étiés pas comme cela vous dis-je, lorsque vous avés commencé de vous faufiler. C’est une fort belle chose vraiment que de jouer de la harpe et de chanter comme vous faites…

Mlle. Desaccords. Après ?

Le Comte. Aussi ces talens vous valurent-ils d’être accueillie en bons lieux avec intêret et distinction.

Mlle. Desaccords. Passons maintenant aux mais : c’est où vous voulés en venir.

Le Comte. Mais à vos manières polies, insinuantes, un peu calines ; pardonnés moi le mot, bientôt vous avés fait succeder cette aisance qui par fois oublie un peu trop ce qu’on doit à certains gens ; ce ton tranchant qu’on vous voit, cette exigence.

Mlle. Desaccords. Exigence ! Je n’ai pas l’honneur de connaître ce mot là ? Je douce qu’il se trouve au dictionnaire de l’Academie.

Le Comte. Si cela pouvait être, il faudrait l’y ajouter, car de nos jours il devient fort nécessaire pour désigner les prétentions qui veulent reussir à force ouverte.

Mlle. Desaccords. Fort bien. Continués de m’instruire, Monsieur, avec toute la grace et la charité que vous savez y mettre…

Le Comte. Attendés la conclusion mon cher cœur, et vous jugerés si je vous suis défavorable. — Je dirais donc que par dégrés vous êtes devenue…… me passerés vous un gros mot ?…

Mlle. Desaccords. Voyons ?

Le Comte. Insoutenable.

Mlle. Desaccords. (le quittant avec un rire de couroux amer) Votre conclusion est polie : (sur le point de sortir du sallon) ainsi donc Mr. le Comte c’est pour m’injurier de sang froid, que vous voulés bien prendre la peine de vous établir ici, pour tout le tems qu’il vous faut attendre qu’on vous avertisse ?

Le Comte. Je n’injurie point : mais je suis franc et sans me facher, quand l’occasion se présente de dire aux gens leurs vérités, je ne me gêne point. C’est sur ce pied que doit aller la société du grand monde : on serait bien sot de s’y contraindre.

Mlle. Desaccords. (venant se raseoir) Oh ! d’après ce que vous me faites l’honneur de me dire, il doit m’être aussi permis de vous parler à cœur ouvert ; savez vous bien M. de Charbade, que depuis que vous devés à la recommandation de votre cardinal italien (je ne sais plus son nom) et à deux ou trois de nos dévergondés de cour, d’être furtivement entré dans un chapitre pour lequel (disent les méchants) vous n’étiés pas tout-à-fait du calibre réquis…

Le Comte. (irrité.) Mademoiselle ?

Mlle. Desaccords. Là là ne vous emportés point. Vous n’êtes plus ce fougueux militaire qui déjà sur le pré pour arracher l’ame à certain adversaire, eut (par bonheur pour cet homme) la modération de rengainer et de mettre tout d’une course les Alpes entre vous et lui.

Le Comte. (avec embarras) Quel pot pourri me faites-vous là, s’il vous plaît ?

Mlle. Desaccords. J’ai eu la complaisance de vous écouter : faites de même… depuis dis-je, qu’un ruban (couleur de feu liséré de bleu relève l’éclat de votre figure éfféminée on vous trouve devenu terriblement… fat ; je prends sans demander, la permission de trancher le mot.

Le Comte : (voulant s’échapper) Cette fille est en démence ! — Mademoiselle (elle le retient par la main) Laissés moi.

Mlle. Desaccords. On remarque que, de ci-devant adulateur des hommes en place (et plus encore que cela) que de cidevant dernier serviteur des caprices de toutes nos catins titrées, vous êtes devenu si familier en public avec vos hommes, si prétentieux avec vos femmes, que les uns et les autres vous rient au nez maintenant… En un mot, Mr. le Comte on se moque hautement de vous, partout, et tout franc dans cette maison même encore un peu plus qu’ailleurs.

Le Comte. Celui-ci est de la dernière force. — sachés Mademoiselle que Mde. de la Grapinière me traite avec une distinction… qui dement tout à fait vos impertinens propos.

Mlle. Desaccords. Cette distinction cessera dés que vous ne lui rendrés plus l’important service, d’attirer sur vos graces l’attention de Mr. de la Grapinière…

Le Comte. (interdit) Que voulés vous dire ?

Mlle. Desaccords. Continués de fixer l’époux, l’épouse vous en saura tout le gré imaginable…

Le Comte. Je vous dis moi que, pour son propre compte, Mde. de la Grapinière souffre de ma part de tendres soins…

Mlle. Desaccords. Je vous ai dit la raison qu’elle a de ne point vous faire sentir à quel point ces prétendus soins l’importunent…

Le Comte. (molissant) Il est bon là. Mais à mon tour Mlle. Desaccords ! vous a-t-on chargée de me lapider ici comme vous faites ?…

Mlle. Desaccords. Il eût fallu pour cela prévoir que vous vous y introduiriés à une heure qui n’est nullement celle où il vous est permis de vous y montrer.

Le Comte. La Grapinière n’était point visible…

Mlle. Desaccords. Ou plutôt, vous avés craint d’exposer à la pétulance de ses transports d’amitié, les frimats de votre coëffure et la régularité du plis de votre manteau mis avec tant d’élegance…

Le Comte. (avec un peu de gêne) Ah ça ! ma chere Desaccords. Je ne me suis jamais donné la peine de murer la bouche aux sots qui se mêlent à tort et à travers des réputations du prochain. A-t-on un peu de figure, d’esprit, du succès dans la société, tout aussitôt cent envieux s’évertuent à vous diffamer. Je sais à quelles aventures, votre méchante diatribe a voulu faire allusion. Ecoutés moi : — j’ai toujours détesté l’état militaire : au moment où l’on m’y procurait sans me consulter un avancement, certain humoriste s’avise de s’en trouver lésé, me provoque et prétend que je ne jouirai point de mon avantage avant de m’être coupé la gorge avec lui ! Dans cette circonstance, je me montre assés pour faire sentir qu’un fier à bras ne me fait point peur ; mais en bonne conscience, à moins d’être fou, pouvais-je pousser à bout les choses, pour l’objet d’une première lieutenance dont je ne me souciai nullement ; il était sans doute plus généreux d’accabler de mon désintéressement l’ennemi qui menaçait ma vie : je lui cede le miserable emploi…

Mlle. Desaccords. Voyés un peu la noirceur et voilà ce que les méchans veulent faire passer pour une lâcheté !

Le Comte. J’aime au contraire les beaux arts. Je vais à Rome. Là, j’ai le bonheur de faire d’excellentes connaissances…

Mlle. Desaccords. Tout-à-l’heure je vous en faisais compliment.

Le Comte. La chaleur avec laquelle un cardinal me recommande à mon retour, à certain personnage de ce pays-ci, qui par malheur se trouve jouir d’une réputation baroque…

Mlle. Desaccords. Epargnés-vous tout ce détail, mon cher comte… En passant des mains d’une homme à réputation baroque pour me servir de vos expressions à d’autres gens aussi baroques ; tels enfin que l’est, bien publiquement, Mr. de la Grapinière, votre propre réputation est devenue très baroque à son tour.

Le Comte. Qu’en veux-tu conclure, joli Démon ?

Mlle. Desaccords. Vous êtes familier !

Le Comte. Vois-tu, ma chère Desaccords, c’est par tendresse. Car, bien que tu ne soyes pas une perfection, tu m’as toujours beaucoup plû. Vraiment, j’ai toujours eu pour toi le germe d’un caprice, et, dans ce moment ci, je le sens se développer furieusement. (Il menace d’une audacieuse indécence.)

Mlle. Desaccords. Mr. le Comte songés que nous sommes ici au premier, au dessus d’un entresol… et qu’une chûte de cette hauteur…

Le Comte. (impatienté.) Ah ! Je ne viendrai point à bout de faire baisser le ton à cette mutine !… (il la saisit au corps.)

Mlle. Desaccords. Mr. le Comte, si je sonne, tout ceci finira fort mal.

Le Comte. Finira, mon cœur, par faire à l’instant, sur ce canapé, la paix… la paix la plus cordiale…

Mlle. Desaccords. (au fond flattée de ces transports) Gare la jolie coëffure ; gare le manteau…

Le Comte. (lui mettant la main sous les jupes) Ce toupet-ci me répondra du mien.

Mlle. Desaccords. (furieuse du petit avantage que son antagoniste vient de remporter, jette un cri vif.)

Le Comte. Le diable entrerait ici, voyés-vous, que pour vous apprendre à m’avoir dit tant d’impertinences…

Mlle. Desaccords. (se defendant) Eh bien ! je me dédis… vous n’êtes point un poltron… vous n’avés rien accordé… à votre protecteur romain… vous n’êtes point à Paris… la maitresse, d’une douzaine de… (sentant une atteinte un peu dangereuse) Mr. le Comte, retirés vous……… o… ôtés-vous, dis-je !… (Il n’est plus tems : le tempérament a trahi Mlle. Desaccords. Elle est pleinement au pouvoir du Comte ; et comme, ses vices à part, il est une fort jolie créature, elle en est quitte pour feindre un évanouissement, afin de pouvoir jouir innocement de la bonne fortune impromptue que son étoile lui procure

Le Comte. (l’affaire faite) Cela ne vaut-il pas mieux que de se tirer les yeux hors de la tête ?…

Pendant qu’il dit cela Mde. de la Grapinière, nue comme le visage, entre et peut encore voir grouppés les étranges disputeurs.

Mde. de la Grapinière. (sans beaucoup de colère.) Je vois là vraiment de jolies choses ! Il me semble, Mademoiselle, que vous pouviés fort bien donner ailleurs vos rendés-vous.

Mlle. Desaccords. (les larmes aux yeux.) Il me semble, Madame, que vous devriés avoir des domestiques plus vigilans, et qui ne laissassent point entrer dans votre appartement des gens de mauvaise compagnie, pour qu’une fille honnête y reçoive la plus ignominieuse insulte… (on apporte le déjeuné de Madame.)

Le Comte. (se rajustant) Pour le coup elle a raison, Madame ; je viens de la violer[2]

Mde. de la Grapinière. Eh ! Monsieur, est ce qu’on viole ! allés conter ces sottises à une pensionnaire de couvent.

Le Comte. Violer, Madame, c’est la pure vérité… Tenés pour vous convaincre… (Il se jette au corps de Mde. de la Grapinière.)

Mde. de la Grapinière. Au secours, ma chère Desaccords !

Mlle. Desaccords. Est-on venu à mon secours, quand j’ai crié ! Ma foi, Madame, tirés vous en comme vous pourrés.

Le Comte. (s’évertuant à s’emparer du bon endroit) Qu’a-t-elle à craindre ! Est ce qu’on viole ?…

Mde. de la Grapiniere. (se défendant, mais mal) Affreux comte ! Au sortir du bain…

Le Comte. (agissant) C’est le moment le plus propre…

Mde. de la Grapiniere. Abbé !… Desaccords !… Je… Je me sens mal… je vais m’évanouir…

Le Comte. (maître du bijou) Tant mieux, j’en aurai plus de facilité, et vous moins de scrupule.

Il réduit enfin Mde. de la Grapinière à tomber sur le canapé dans une posture qui ne permet plus aucune résistance efficace. Mais, lorsqu’il n’y a plus qu’à triompher, un revers fatal met le Comte hors d’état de dénouer sa glorieuse aventure. L’agent décisif baisse le nés, et tout est dit.

Mde. de la Grapiniere. (peu naturellement.) Dieu merci ! — (elle prend sa tasse.)

Mlle. Desaccords. (chante[3].)


„ Le ciel est protecteur
„ De l’innocence et de l’honneur.


Mde. de la Grapiniere. Vous prononcés là votre condamnation. Mademoiselle. Vous n’étiés donc pas innocente tout-à-l’heure ?

Mlle. Desaccords. En tout cas, Madame, ce n’est pas i’indécence de mon négligé qui m’a valu ma mésaventure,

Mde. de la Grapiniere ?. Que voulés vous dire ?

Mlle. Desaccords. A quoi bon s’expliquer ? Une femme sait bien à quoi elle s’expose, quand elle se montre quelque part nue comme le visage…

Mde. de la Grapiniere. Savais-je, moi, que cet impertinent était là !

Mlle. Desaccords. Belle excuse ! Pouvés-vous nier d’avoir entendu l’entretien, ou du moins, le cri qu’il m’a été impossible de retenir ?…

Mde. de la Grapiniere. Eh bien ! Oui, Mademoiselle, je vous ai entendu crier ; mais, j’ai supposé que c’était Mr. de la Grapinière, qui peut-être faisait avec vous des siennes, et je croiais arriver assés à tems encore pour vous délivrer… (Mde. de la Grapinière déjeune.)

Mlle. Desaccords. Eh ! Madame, vous savés bien, Mr. de la Grapinière n’est point pour femmes, Demandés à Monsieur que voilà…

Le Comte. Mais, si ce que vous voulés faire entendre était vrai, certain air Dragon qui vous distingue de votre sexe, pourrait bien faire soupçonner à un curieux que vous seriés peut-être un Garçon.

Mlle. Desaccords. En tout cas, sait bien qui veut, que vous n’êtes pas une fille.

Mde. de la Grapiniere. (avec dignité.) Point de mauvais propos chés moi… Mr. le Comte, j’espère que vous allés prendre la peine de vous retirer ?

Le Comte. Dans un moment, Madame, on viendra m’avertir. J’attends de la part de l’ambassadeur…

Mde. de la Grapiniere. Quoi, Monsieur ! prenés-vous mon appartement pour un café ?…

Mlle. Desaccords. Pourquoi pas ! Il vient d’y prendre une glace.

Mde. de la Grapiniere. Desaccords, vous abusés enfin des bontés qu’on a pour vous…

Le Comte. (vivement) Je me tuais tout-à-l’heure de lui dire…

Mlle. Desaccords. (se disposant à sortir.) Je n’en abuserai plus dans cette maison, Madame. Je me rétire : aussi bien avés-vous une revanche à donner…

Mde. de la Grapiniere. L’infame ! je ne sais qui me retient de lui donner vingt soufflets…

Mlle. Desaccords. Vous n’en ferés rien, ingrate. Vous ne m’aimés pas assés pour me donner cette preuve……

Mde. de la Grapiniere. (lui donnant un soufflet terrible) Tiens donc, scélérate.

Le Comte. Holà, mes Dames…

Mlle. Desaccords. (se jettant au cou de Mde. de la Grapinière) Ah ! voilà ce qu’il me fallait pour me rappeller que je te suis encore chère.

Le Comte. En voici bien d’une autre !

Le Comte est oublié. Les têtes des combattantes se trouvent montées. Après en ardent baiser, Mlle. Desaccords ramène la financière sur le canapé, tout à l’heure honoré d’un triomphe, puis humilié d’une défaite de Mr. de Charbade. Là, Mlle. Desaccords déploye son adresse à tromper le vœu de la Nature[4]. Mde. de la Grapinière, déjà un peu usée n’est pas des plus diligentes à éprouver l’effet de ce joli badinage. Il lui vient à l’esprit, mais elle garde in petto, qu’elle aurait eu peut-être plus de plaisir, si le Comte eut pu consommer son impertinence. Dans le fait Mde. de la Grapinière n’est rien moins que décidément tribade, s’il lui est commode de l’être le matin avec sa maîtresse de harpe, elle trouve aussi fort agréable de recevoir à d’autres momens, le solide hommage des cavaliers qui sont admis chès elle. Ainsi le soufflet est, dans la réalité, moins flatteur que ne se l’est imaginé la vaine Desaccords, ou plutôt qu’elle n’a fait semblant de le croire. Mais il n’y avait que cette porte pour sortir convenablement de l’embarras où l’on venait de faire la faute de se jetter. Mde. de la Grapinière paye douze livres chaque leçon, et, coup sur coup, elle fait des présens considérables. Comment renoncer à cela ! Mais, tous ces calculs respectifs de la fausseté feminine passent par dessus le benet de Comte, qui n’est point un aigle. Il n’a qu’un souci, c’est de savoir si sa résurrection étant un peu prompte, (comme il cherche à la provoquer,) il ne pourra pas tout-à-l’heure obtenir un refait… Mais avant qu’il n’en soit là, un bruyant coup de sifflet se fait entendre. C’est le chasseur, qui siffle ainsi, selon la convention. Autrefois on ne sifflait que pour les chiens. Bientôt la mode est venue de siffler pour certaines domestiques, ceux-ci enfin ont reçu, ou prennent la permission de siffler pour leur maitres. Qu’importe, pourvu qu’on s’entende !… Mais la décence ?… A quoi bon ! En même tems que le Comte est sorti, Mde. de la Grapinière a sonné pour son valet de chambre, esçogriffe peu scrupuleux, qui est fort au fait de voir sa maîtresse prendre leçon, comme elle le fait dans ce moment. Elle lui dit mystérieusement à l’oreille, quelque chose donc il ne faut pas que Desaccords elle même entende un seul mot. Il est question de faire prier l’abbé de garder un profond secret sur l’avanture de la passade manquée ; de lui faire comprendre que la publicité de pareil affront serait une tâche pour deux réputations, et qu’enfin si le comte est susceptible de contrition pour sa faute insigne, on sera capable de lui fournir l’occasion de la réparer. Mr. de la Fleur, souriant avec espièglerie, va faire la commission, dont-il a encore le tems de s’acquitter avant le départ de la voiture.

Cependant, le micmac de cette orageuse matinée cause beaucoup de dérangement dans l’agenda de la harponiste. Elle avait quatre écolières encore à faire avant diner. Pour avoir le tems d’expédier du moins deux, on laisse pour cette fois en arrière l’instrument et la musique. Une paix est jurée, et Mlle. Desaccords, avant de sortir, reçoit une bonbonière de quelque prix à tître de réparation de l’attentat commis sur son agréable visage.





  1. Mlle. de Valrose fille de qualité des plus indigentes, avait bien voulu, en épousant Meur. de la Grapinière fermier général, venger le peuple des vols de ce Vampire ; elle le ruinait.
  2. Malgré sa colère Mlle. Desaccords n’a pas laissé de recevoir à la porte du salon le déjeuné, et de le placer devant Mde. de la Grapinière.
  3. Deux vers d’une arriette de la bonne fille, opéra comique, parodié des Italiens.
  4. C’est l’instant du sujet de la Planche II.