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Naufrage d’un bateau à vapeur

NAUFRAGE


D’UN


BATEAU A VAPEUR.




Tous les vents étaient déchaînés, la mer furieuse, le ciel sillonné d’éclairs. Ainsi commence d’ordinaire le récit d’un naufrage.

Le récit du mien commence autrement.

Le vent, assez frais au large, se faisait peu sentir dans le voisinage de la côte que nous longions à une faible distance. La mer était calme ; un magnifique clair de lune succédait à un soir serein. Les passagers se trouvaient la plupart sur le pont, les uns causant avec cette langueur que donne le mouvement du bateau, même à ceux qui ne souffrent pas du mal de mer, les autres occupés à considérer le jeu de la machine, à regarder la terre fuir, l’écume courir, ou à suivre de l’œil la noire traînée de fumée qui flottait derrière nous, comme un panache rabattu par le vent.

Car chacun cherche un moyen de tromper l’ennui de ces traversées des bateaux à vapeur, qui paraissent longues malgré la rapidité du passage, parce que la route n’offre aucun incident imprévu, et, par sa monotonie et sa certitude, fait regretter les hasards du vent, les caprices de la voile, et jusqu’à la secousse du cheval ou de la voiture.

Mais cette fois nous eûmes de l’imprévu, et la secousse arriva.

— Regardez, disais-je à un de mes compagnons de voyage, regardez bien, c’est le mont Argentaro. N’êtes-vous pas frappé de l’aspect de ce promontoire gigantesque, qui déploie au-dessus de cette mer paisible ses escarpemens rougeâtres ? C’est un des points les plus curieux de cette côte si curieuse, toute semée de villes étrusques ; plus loin Populonia, Vétulonia ; près d’ici les ruines peu connues de Cosa. N’oubliez pas le mont Argentaro, je vous le recommande, me disait M. Letronne avant mon départ… Combien je regrette que nous ne puissions aborder... Ne pensez-vous pas ?... — Je pense que nous sommes trop près de terre, me répondit mon interlocuteur, qui, plus marin que moi, voyait mieux la faute qu’on faisait en ne s’éloignant pas davantage de la côte... A quoi songe le capitaine ? — Le capitaine venait de quitter le pont un moment auparavant ; il y avait laissé son second pour le remplacer.— Nous allons trop près de terre, répéta-t-on encore une fois. — Le frère du capitaine s’élance vers le gouvernail, et en ce moment lui et la plupart de ceux qui étaient sur le pont tombent sur les mains, ceux qui, comme moi, étaient assis sont lancés à deux ou trois pas ; en même temps on entend un craquement violent : le bâtiment, qui faisait trois lieues à l’heure, avait donné contre un écueil ; un trou énorme s’était formé, l’eau entrait rapidement et le bateau enfonçait.

En ce moment il y eut un grand trouble sur le pont. Les gens de l’équipage étaient les plus effrayés, parce qu’ils comprenaient mieux le danger. Ils couraient çà et là en désordre ; on n’entendait que malédictions et jurons accentués à la provençale. On me permettra d’oublier ici plus d’une énergique exclamation du capitaine. C’est là le langage de circonstance dans tous les accidens, dans tous les désastres. Ceux qui racontent un naufrage, une déroute, sont condamnés à une inexactitude obligée, ils ne peuvent faire parler leurs personnages ; pour être vrais, il faudrait pouvoir les faire jurer.

La confusion durait toujours ; on s’interrogeait les uns les autres ; on disait très haut : Il n’y a point de danger, sans en être bien persuadé dans le fond du cœur. Du reste, tous les passagers faisaient assez bonne contenance. Il y avait à bord plusieurs femmes, et l’on n’entendit pas un cri. Bientôt retentit cette exclamation chevaleresque : Embarquez les dames ! embarquez les dames ! Mais l’opération eût été difficile. Déjà une des deux embarcations avait été mise hors d’état de servir par la précipitation avec laquelle on avait voulu s’en emparer. Celle qui restait ne pouvait contenir que quelques personnes, et presque tout le monde aurait cherché à s’y jeter, s’il n’y eût pas eu d’autre moyen de salut, ce qui n’eût pas manqué de la faire chavirer. Dès le premier moment, un petit mousse s’y était blotti par précaution. Heureusement, pendant ce temps, nous approchions de terre ; ceux qui, comme moi, se préparaient à nager, voyaient diminuer rapidement l’étendue qu’ils auraient à parcourir. Ce qui était effrayant, c’était l’aspect de la côte, taillée entièrement à pic, de sorte que vis-à-vis le lieu du choc, il eût été absolument impossible d’aborder. Mais par bonheur, à peu de distance, se trouvait une petite anse, seul point où le rivage fut accessible, et c’est vers cette petite anse que nous nous dirigions. A mesure qu’on en approchait, on se rassurait sensiblement ; et quand le capitaine s’écria : Vous ne périrez pas, personne ne douta qu’il n’eût raison. Bientôt nous échouâmes, mais volontairement cette fois, à trente pas de terre. Tout danger était passé, il n’y avait plus aucun motif de se presser d’entrer dans la petite barque, qui, en deux ou trois voyages, déposa chacun de nous sain et sauf sur les rochers.

Maintenant, comment la chose était-elle arrivée ? Comment nous étions-nous perdus, et comment étions-nous sauvés ? Mille versions, mille accusations, mille récriminations circulèrent. — Une des explications les plus vraisemblables, c’est que l’homme qui tenait la barre, n’avait pas bien entendu le commandement du second. L’un est Corse et l’autre Provençal. Et puis, babord ressemble beaucoup à tribord, et a l’inconvénient de rimer trop richement avec lui. Ainsi, ce serait là ce qui aurait failli nous noyer : notre malheur serait un méfait de plus de la rime, à qui on peut en reprocher tant d’autres.

Quant à notre salut, nous le devons à la machine à vapeur ; et voyez mon injustice, dans le moment où je sentis la terrible secousse, ma première pensée fut d’accuser la vapeur. J’imaginais que quelque malheur était arrivé à la chaudière. Je me disais : Allons-nous sauter ? Je cherchais à me figurer comment un tel événement pouvait se passer ; bientôt je me rassurai par cette pensée : Si nous avions dû sauter, la chose serait déjà faite. Ainsi je soupçonnais, je calomniais la vapeur, et la vapeur nous a sauvés. Voici comment :

Sitôt le choc reçu, on arrêta la machine ; d’ailleurs l’eau, qui atteignit bientôt la poitrine du machiniste, n’eût pas permis qu’elle fonctionnât long-temps. Mais l’impulsion que le bâtiment avait reçue était si forte, qu’elle survécut quelque temps à l’action du moteur qui l’avait produite. C’est au moyen de cette force restée à sa disposition que le capitaine put nous diriger vers la terre. On voit donc que la vapeur est entièrement innocente de cet accident, qu’elle a même empêché qu’il n’eût des conséquences funestes ; en effet, comme le vent soufflait de terre, nous n’avions, sans la vapeur, aucun moyen d’approcher du rivage, et en quelques minutes nous sombrions près de notre écueil.

Une fois débarqués, chacun, tranquille sur sa personne, s’occupa de sauver son bagage ; on avait tiré à temps quelques malles sur le pont ; les autres flottaient presque à son niveau sur la surface de l’eau qui avait rempli les chambres. Je reconnus au milieu d’elles une caisse renfermant les tableaux, les dessins, les études qu’un jeune peintre plein de mérite, M. Roux, rapportait d’Italie après un séjour de trois ans : il était le plus malheureux de nous tous ; et l’accent de sa voix me déchira le cœur, quand il me dit : Je pers là le fruit de trois années de sueurs, — de bien des sueurs ! — Heureusement il a pu sauver une partie de son trésor.

Du reste, chacun avait fait ses pertes. Une marchande de modes qui revenait de Naples à Paris, et qui se trouvait dans la chambre au moment où l’eau s’y précipita, y était rentrée pour prendre son schal et détacher son chien, et y avait laissé son argent ; une autre personne regrettait des papiers importans que deux amans attendaient depuis trois années pour se marier. D’autres, et j’étais du nombre, craignaient d’avoir perdu des notes, des souvenirs de voyages, et tous ne furent pas aussi heureux que moi, tous ne les retrouvèrent pas un peu mouillés, mais intacts, au fond d’un sac repêché le lendemain, à grand’peine, après avoir passé une nuit sous l’eau.

Nous voilà donc à dix heures du soir sur les rochers, chacun assis mélancoliquement auprès de ce qu’il a sauvé, et gémissant sur ce qu’il a perdu, les uns regrettant leurs esquisses ou leur journal de voyage, les autres pleurant leurs billets de banque ; tous, deux heures auparavant, dînant gaiement dans une auberge flottante, en pleine civilisation ; et tout à coup, sur une plage solitaire, parmi des rochers affreux, dans la condition des naufragés qui échouent au bout du monde sur les côtes sauvages d’une île inhabitée.

Mais notre sort était encore plus semblable que nous ne pensions au sort de ceux qui sont jetés dans une île de l’Océan atlantique, peuplée par des antropophages, et n’osent pénétrer dans l’intérieur du pays, d’où les naturels les repoussent à main armée. En effet, les seuls êtres humains que nous vîmes arriver à notre aide furent des soldats qui nous avaient aperçus d’une tour voisine, située sur un haut promontoire et qui accouraient avec de bons fusils bien chargés, pour nous empêcher de quitter l’aimable séjour où nous nous trouvions.

Nous étions en quarantaine !

Dans les temps homériques, quand des étrangers étaient jetés sur la plage, par la tempête, on les regardait comme des victimes punies justement par le courroux des dieux, et on les immolait à Diane.

Au moyen-âge, d’après le même principe, on les dépouillait par droit d’épave, pour seconder autant que possible la vengeance du ciel qui se manifestait dans le naufrage de ces misérables ; c’était de la superstition et de la barbarie. — Maintenant il y a une autre superstition et une autre barbarie : c’est la quarantaine.

Je veux croire que cette superstition des lazarets, que j’ai entendu attaquer radicalement par les premiers médecins et les premiers négocians de certaine ville maritime où elle règne, je veux croire que cette superstition soit fondée sur quelque vérité, comme il s’en trouve au fond des croyances les plus chimériques ; mais il est certain qu’ici le préjugé est à côté du fait, l’erreur à côté de la vérité. Il est certain qu’un grand nombre de précautions gênantes sont inutiles, puisque des voyageurs partis en même temps du même point leur échappent ou y sont soumis, d’après le chemin qu’ils ont pris pour arriver. Il est certain que ces précautions, imposées avec une sévérité pédantesque, sont éludées assez souvent pour que tout le monde eût la peste, si elles étaient aussi indispensables qu’on le prétend, de sorte qu’on peut dire que, si elles étaient nécessaires, elles seraient superflues.

Mais je ne veux pas me foire une affaire avec tous les lazarets du monde, et je ne m’en prendrai aujourd’hui qu’à ceux d’Italie.

La seule chose qu’on sache sur le choléra, c’est qu’il n’y a aucun moyen d’arrêter sa marche, qu’il franchit non-seulement les cordons sanitaires les plus rigoureux (on l’a vu en Prusse), mais aussi des intervalles considérables. Ainsi, d’un bond, il s’est élancé de Londres à Paris.

Quelque avéré que soit ce fait, quelque impossible qu’il soit d’arrêter au passage ce fléau, depuis que le choléra a mis le pied en Europe, l’Italie est le pays où il est le plus difficile d’aborder. Ses belles côtes sont inhospitalières comme celles de la Tauride : il semble qu’elles s’efforcent de repousser par leurs rigueurs sanitaires les voyageurs que leurs charmes attirent.

Il y a quatre ans, le choléra était à Berlin, et à Naples l’on mourait de peur. Je me rappelle qu’arrivant sur ce même Henri IV qui n’y retournera plus, nous attendîmes, depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures après midi, qu’on eût décidé si l’on nous recevrait ou non ; notre crime était d’avoir à bord un Suisse de Neuchâtel ; comme sujet du roi de Prusse, il avait un passeport prussien. Il fallut beaucoup d’efforts et une demi-journée pour persuader au conseil de santé que Neuchâtel n’était pas à la porte de Berlin.

Rien de plus burlesque que les précautions dont on s’avisait alors pour se garantir de la contagion des lettres ; car chacune d’elles pouvait apporter le choléra sous enveloppe. Il n’est aspersion ou fumigation qu’on n’essayât, bien qu’il n’y ait aucune raison de croire que la terrible maladie ait la moindre peur du vinaigre ou de la fumée. Un jour la préparation purifiante fut si habilement composée, qu’il ne resta de la correspondance du jour qu’une pâte parfaitement homogène et très propre à faire du carton ; une autre fois, on décida qu’il ne suffisait plus de percer les enveloppes, qu’il fallait les ouvrir, en tirer les lettres et les replacer après les fumigations magiques ; mais on se trompa d’enveloppe : jugez des suites de de l’erreur. Une foule de lettres parvinrent à une autre destination que la leur ; un négociant recevait la réponse adressée à son confrère ; les lettres de change arrivaient au lieu des lettres d’amour, et les lettres d’amour au lieu des lettres de change.

Voilà ce que l’on racontait à Naples en 1830.

Voici ce que j’ai vu en Sicile :

On ne pouvait débarquer sur chaque point de la côte que muni d’une permission spéciale, et quand le vent ne donnait point la sienne, on vous conduisait ailleurs, on vous forçait à rester en mer, au risque de voir briser votre barque par les rescifs à deux pas de la terre qu’on vous refusait.

C’est ce qui nous advint près d’Agrigente, et quand arrivèrent, après plusieurs heures d’attente, le médecin et l’inspecteur, qui s’appelait la Santé, nom étrange pour le compagnon du docteur, nous dûmes subir le plus ridicule des interrogatoires, et entendre sortir les plus monstrueuses âneries de la bouche de cet homme qui allait prononcer sur notre sort : l’entendre par exemple établir d’un air capable l’identité de la grippe et du croup.

Maintenant les choses sont en Italie à peu près dans le même état.

Ainsi, si l’on part de Marseille par le bateau à vapeur, on fait cinq jours de quarantaine à Gènes ou à Livourne ; si l’on part par terre, on ne subit aucune quarantaine[1].

On voit que la logique n’a rien à démêler avec de pareilles mesures ; il faudrait donc, pour les faire cesser, employer un autre moyen que le raisonnement. Il faudrait faire pour toute l’Italie ce qu’on a fait pour Naples, qui s’était avisée de mettre en quarantaine les bateaux à vapeur français ; on y a répondu par une quarantaine sur toutes les provenances napolitaines, juste représaille qui n’a pas tardé à produire son effet. On me pardonnera cette digression contre la quarantaine, car on va voir combien j’ai eu lieu de la maudire dans ce dernier événement, dont elle forme la partie la plus tragique. En effet, le danger avait été assez court, les pertes assez peu considérables ; mais ce qui était réellement cruel, c’était de se trouver, au commencement de la nuit, pour un temps indéfini, prisonniers sur des écueils.

Quoique notre patente fût en règle, quoique tous nos passeports eussent été sauvés, quoique nous fussions partis le matin de Cività Vecchia, et n’eussions pu aborder nulle autre part, nous fûmes déclarés contumaces pestiférés, gens à ne pas toucher du bout du doigt, et forcés de bivouaquer dans un des plus horribles lieux du monde. Il y avait parmi nous six femmes, des vieillards ; il aurait pu y avoir des enfans, des malades ; nous aurions pu être mouillés du naufrage ; il aurait pu faire un temps affreux : il en eût été de même, on nous eût de même refusé de nous recevoir dans la tour d’où le poste était descendu, et qui nous eût semblé un palais, et cela dans le pays le plus civilisé de l’Italie, dans le grand-duché de Toscane !

On fabriqua comme on put une tente avec une voile, on alluma du feu et l’on s’étendit sur les rochers et les cailloux.

Cette nuit fut assez gaie, on n’était pas fâché de se sentir à terre, on causait de toute autre chose que du naufrage ; le bonheur m’avait envoyé là un homme d’esprit, sachant un peu le basque, et revenant d’Afrique ; bientôt nous oubliâmes le lieu où nous étions pour parler des Pyrénées et du Caire, et je passai une bonne partie de la nuit à l’interroger sur les prétendus rapports de l’idiome des Bérébères et de la langue basque.

Quelques-uns de nous allaient se chauffer au feu des soldats qui nous gardaient ; ce feu était meilleur que le nôtre, car ils avaient une forêt à leur disposition. C’étaient de fort bonnes gens qui nous invitaient à nous approcher, mais en nous recommandant d’éviter avec eux tout contact. Ils avaient bien raison : notre capitaine s’étant appuyé par mégarde sur le bras du sergent, le sergent se trouva en quarantaine comme nous.

On ne peut rien imaginer de plus piteux que la figure du malheureux sergent. Jusqu’à ce moment, il était la puissance du lieu, il commandait les quatre hommes sous la garde desquels nous étions tous placés, et cette situation lui donnait un certain air d’importance que toute sa bonhomie naturelle ne pouvait cacher. Précipité tout à coup de sa haute position et confondu dans notre foule suspecte, il regardait tristement ses beaux galons qui ne lui attiraient plus aucune considération dans la nouvelle société où il se trouvait étranger et assez mal vu, où personne ne se sentait dans une disposition bien favorable pour le pauvre tyran tombé, pour le pauvre geôlier pris au guichet de sa propre prison.

Il n’était pas au bout de ses peines, car nous n’étions pas au terme des nôtres.

Le lendemain on nous permit d’aller au lazaret dans un petit port éloigné de deux lieues. Par terre c’eût été une promenade, mais la Santé exigeait que nous nous y rendissions par mer, quoique le vent fût contraire : on nous envoya une barque trop petite pour nous contenir tous. Les femmes et les personnes les plus âgées partirent les premières, et manquèrent périr dans la traversée ; quand la barque revint nous prendre, il était trop tard : il fallut se résigner au bivouac encore pour cette nuit.

La seconde nuit fut plus triste que la première : on était fatigué, le froid était vif, nos compagnes de la veille remplacées par les gens de l’équipage, qui s’emparaient, au détriment des voyageurs, du peu de matelas qu’on avait tirés du bateau ; plus de déférences comme à bord pour les passagers. Ici chacun semblait rentré dans l’état de nature, ne songeant qu’à soi, et cherchant seulement à subir aussi peu de privations que possible. Le feu s’éteignait par momens, et quand on le rallumait, la tente se remplissait de fumée. Malgré ces petites tribulations, il y avait un certain charme à veiller debout auprès de ce feu, que j’entretenais de concert avec un pauvre diable de Belge, pendant qu’il me racontait comment il avait obtenu le privilège de fabriquer des métronomes à Naples. J’aimais à voir autour de moi toutes ces figures endormies sur lesquelles vacillait la lueur du feu ; à côté des barbes noires et des noirs visages de notre équipage méridional, les cheveux blonds, les visages frais et rebondis des machinistes anglais qui avaient trouvé moyen de s’établir plus confortablement que personne. Près de l’un d’eux était sa jeune femme, seul hôte féminin de notre dortoir, et sommeillant sur la pierre comme une pauvre colombe de mer tapie dans un creux de rocher. Cependant les soldats s’appelaient dans la montagne ; la mer brisait à la porte de la tente, et grondait comme une foule impatiente d’entrer, et un rayon de la lune se glissait dans les noirs enfoncemens de notre caverne.

Le jour suivant nous nous embarquâmes pour aller enfin au lazaret promis, à cette maison ou plutôt cette chambre de santé, comme on l’appelait, où une trentaine de personnes auraient été un peu à l’étroit, mais du moins abritées contre le froid, la pluie et le vent. Ce bonheur, si mince qu’il fût, devait encore nous être refusé. Le vent, toujours contraire, était plus violent que la veille, et notre frêle barque ne put passer une certaine pointe à moitié chemin de Porto-Ercole. Il fallut revenir tristement. En route, le sergent déchu qui partageait notre sort, et courait avec nous nos nouvelles chances de submersion, nous apprit que probablement on attendrait, pour nous donner notre liberté, une décision de Livourne, ce qui nous offrait en perspective encore une semaine de l’agréable vie que nous menions depuis deux jours. Cette fâcheuse nouvelle ne nous fut que trop confirmée par ce que nous vîmes en revenant au lieu d’où nous étions partis ; le premier objet qui frappa nos regards, fut le capitaine dans un pourparler très animé avec le député d’Orbitello. La véhémence de ses gestes, l’emportement de ses discours, la violence de ses imprécations et de ses invectives, nous paraissaient peu propres à persuader ou à séduire. Enfin, nous le vîmes de notre barque se rouler par terre, au moment où le député se retirait, emportant son espérance et la nôtre. Le pauvre capitaine se voyait refuser, par cette inflexibilité du principe de quarantaine, toute possibilité de rien tenter pour sauver son Intiment. Notre retour était pour lui une dernière disgrâce, car il avait compté que la barque, après nous avoir conduits à Porto-Ercole, lui rapporterait des provisions, et elle lui ramenait, au lieu de vivres, des bouches affamées. D’autre part, le temps paraissait devoir changer. La pluie menaçait. Or, notre situation, peu commode par un beau temps, devenait intolérable par un mauvais. On n’avait trouvé d’endroit un peu uni pour y placer la tente que le lit desséché d’un torrent ; partout ailleurs, les rochers entassés dans un affreux désordre, ne permettaient pas un pareil établissement ; s’il pleuvait, notre demeure était inondée par le torrent que quelques heures de pluie eussent formé ; tous les rochers, amoncelés les uns sur les autres, roulaient pèle mêle. — Si le vent changeait, si la mer, qui commençait à gronder, devenait plus houleuse, elle allait envahir le lieu de notre refuge, et nous nous trouvions entre les flots et les cataractes de la montagne, exposés aux avalanches de rochers qui crouleraient de toutes parts sur nous. Si l’on joint à cela l’inquiétude qui nous prenait en songeant que, de ce lieu perdu, nous ne pouvions faire parvenir de nos nouvelles à nos parens et à nos amis, et qu’une version de notre accident exagérée et falsifiée au loin pouvait leur faire craindre des malheurs plus grands ; si l’on y joint enfin l’irritation que nous donnait bien naturellement la pensée que toutes les misères qu’on nous infligeait n’avaient aucun motif raisonnable, et n’étaient causées que par un préjugé tout-à-fait vide de sens, on se fera une idée de notre colère et de l’espèce de désespoir où nous étions réduits. Ce moment fut l’apogée de notre infortune.

Mais comme, dans les tragédies bien conduites, c’est lorsque le héros est le plus accablé par un destin contraire, qu’une péripétie soudaine le porte au comble de la félicité, sans qu’on ait pu deviner d’avance comment cette péripétie aurait lieu, de même, heureusement pour nous, nous en étions au cinquième acte de notre tragédie, et un dénouement heureux approchait.

Le lecteur, qui n’est peut-être pas fâché qu’il en soit ainsi, ne saurait soupçonner quelle misérable difficulté nous séparait des humains et nous reléguait sur notre écueil. Le capitaine avait pris à son bord quelques ballots de bourre de soie, en italien, stupa di seta, et ils étaient portés sur son registre avec cette indication erronée : stracci di seta, ce qui veut dire chiffons de soie. Or, les chiffons de soie et les chiffons en général sont suspects à toutes les santés du monde, car ils donnent la peste infailliblement, s’ils ne sont purgés par une salutaire quarantaine. Si c’est de la bourre de soie, nous disait-on, montrez-la ? Hélas ! les ballots étaient noyés, on ne pouvait produire les pièces de conviction. C’était pour ce beau motif qu’on voulait écrire à Livourne, et qu’on nous faisait espérer une huitaine de jours de lazaret en plein air. Enfin l’excès de notre infortune toucha le ciel et le député ; c’était un brave homme à qui évidemment le cœur saignait de se voir complice d’une si cruelle absurdité. Il revint bientôt sur ses pas ; nous nous assemblâmes autour de lui avec anxiété, comme des captifs autour d’un juge qui peut, d’un mot, ouvrir ou fermer les portes de leur prison. Il questionna lentement et solennellement le capitaine ; je tremblais toujours que la pétulance méridionale de celui-ci ne lui fit faire quelque incartade : heureusement il se contint. L’honnête député se contenta de faire jurer à tout l’équipage que les ballots contenaient stupa et non pas stracci di seta. Chacun jura sans se faire prier ; tous les cœurs battaient d’attente et d’espoir. Enfin on vit le député tremper sa plume dans l’écritoire que tenait le capitaine. — Ils avaient communiqué. — Ce fut un moment superbe ; — chacun de s’élancer, de gravir le rocher. Il n’y avait au bord de la mer ni chemin ni sentier ; — mais on était libre, — on volait. Personne ne se détourna pour adresser un adieu au pauvre bâtiment qui, seul, restait sur l’écueil d’où on n’a pu l’enlever. Pour moi, j’avais obéis au conseil de mon illustre collègue ; je foulais le monte Argentaro... Je devais cet avantage à ma mésaventure ; je lui dus encore de voir la Maremme, que je traversai pour me rendre à Livourne. La Maremme seule manquait à un pèlerinage entrepris cet été dans l’intention de visiter tous les points de la Toscane que Dante a célébrés [2] ; le naufrage du Henri IV devait se charger de compléter ma Toscane dantesque. Je lui en sais d’autant plus de gré que la Maremme est un pays fort curieux et assez difficile à visiter. La Maremme est un grand désert où l’on fait trente lieues sans rencontrer un village, qui doit être assez semblable à certaines solitudes non défrichées de l’Amérique, et où l’on n’entend d’autre bruit que la cloche des troupeaux, les hennissemens de chevaux à demi sauvages, le grognement du buffle, ou les coups de hache du bûcheron [3]. D’immenses travaux entrepris par le grand-duc actuel ont déjà beaucoup amélioré et finiront par assainir complètement ce pays qui, jusqu’ici, était inhabitable l’été. Une route superbe le traverse, et quand elle sera terminée du côté de l’État romain, où il ne reste que quelques lieues à faire pour établir la communication, ce sera la route d’hiver la plus rapide, la plus tempérée et probablement la plus fréquentée par les voyageurs qui se rendront à Rome. Mais dans l’état actuel des choses on ne peut franchir facilement l’espace où elle n’est point exécutée, qui sépare la partie romaine de la partie toscane. — Il n’y a réellement qu’un moyen commode de voir la Maremme : c’est de s’embarquer à Cività-Vecchia, et de venir faire naufrage au monte Argentaro.


J.-J. AMPERE.

  1. Il en était ainsi avant que quelques cas de choléra se fussent manifestés à Marseille.
  2. C’est dans la Maremme que se termina le destin d’une jeune femme que Dante appelle la Pia, mystère d’amour et de douleur, de passion et de crime, qu’il n’a pas dévoilé, mais qui s’est révélé au gracieux génie d’une femme aussi distinguée par son caractère que par son talent. Voyez les nouvelles poésies de Mme Amable Tastu.
  3. On ne peut parler de la Maremme sans citer les lettres éloquentes de M. Didier à M. Sainte-Beuve, insérées dans la Revue Encyclopédique.