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Narcisse (1858)
Calmann Lévy (p. 124-156).
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VI


Julia entra, en effet. Elle était mise avec une simplicité élégante ; mais sa taille était la seule beauté réelle qu’elle eût conservée ; à dix-neuf ans, elle était ravagée par la fatigue du vice ou des passions. Elle était presque laide, vue de près.

Je crois que cette découverte, si elle ne fit pas un secret plaisir à mademoiselle d’Estorade, lui causa au moins cette sorte de soulagement intérieur que les femmes seules pourraient définir si elles voulaient bien être franches, et qu’à la vue d’une rivale laide ou enlaidie, la plus austère éprouve encore, sans se l’avouer à elle-même.

La scène que nous avions préparée ne s’engagea pas absolument comme nous l’avions prévu. D’abord Julia nous regarda d’un air d’ironie triomphante. Elle salua Narcisse en l’appelant par son nom de baptême, et en lui disant qu’elle était fort surprise de le trouver là. Narcisse, qui ne manquait pas d’à-propos quand il n’était pas intimidé, lui répondit qu’il était bien plus étonné lui-même de l’y voir se présenter. C’était provoquer d’emblée la colère de la chanteuse, et ce n’était pas une mauvaise idée. Il valait beaucoup mieux que la discussion s’établit entre nous tous, que si nous eussions été forcés, Narcisse et moi, d’intervenir maladroitement.

Julia répliqua avec aigreur que les choses les plus surprenantes n’étaient pas si rares qu’on le croyait ; et elle ajouta :

— Mademoiselle d’Estorade me reçoit devant témoins. Puisque c’est son intention, je m’y conforme, et j’entre en matière sans préambule.

— Allez ! dit Narcisse ; ça ne nous fait rien ; nous sommes occupés, nous autres, et nous n’écoutons pas.

— Écoutez, au contraire ! reprit Julia avec une audace extraordinaire chez une si jeune femme. Aidez-moi à découvrir ce que mademoiselle d’Estorade a fait de mon mari.

— Votre mari ? qui donc, votre mari ? dit Narcisse en riant.

— Je n’en ai qu’un, répondit Julia. Il y a six mois que je vis exclusivement et maritalement avec Albany ; mais, si le mot de mari écorche de trop saintes oreilles, je dirai mon amant.

— C’est comme il vous plaira, lui dit mademoiselle d’Estorade avec une tranquillité singulière.

Je la regardai. Elle s’était assise un peu en arrière de la table, dans une attitude de résignation patiente et digne. Elle était plus pâle que de coutume ; mais son regard avait la sérénité des âmes habituées à tous les genres de sacrifices.

Julia la regarda aussi, pour la première fois, avec une certaine attention.

— C’est donc là, dit-elle, après un silence moitié ému, moitié insultant, mademoiselle d’Estorade ? Eh bien, je la croyais affreuse, et elle ne l’est pas. On m’a trompée… On m’a dit qu’elle était toute déjetée, et elle-même, à ce qu’on prétend, se fait passer pour bossue, depuis qu’elle ne se montre plus dans la ville. Pourquoi toutes ces histoires-là ? Elle n’est ni vilaine ni contrefaite, et ces petites femmes minces, ça fait des caprices, et, à ce qu’on dit, des fureurs. On m’a menti, on m’a menti ! Ce n’est pas là une vieille petite maman qu’on ne peut pas regarder sans rire. C’est une vieille demoiselle mal attifée et qui fait la béguine et la prude, mais qui peut bien encore avoir le diable au corps et monter la tête à un fou comme…

— Avez-vous bientôt fini ? dit Narcisse en frappant du poing sur la table.

— Laissez-la dire, reprit mademoiselle d’Estorade ; tout cela m’est indifférent. J’attends le résultat de cette divagation.

Je calmai Narcisse, qui avait envie de jeter Julia à la porte. Selon moi, mademoiselle d’Estorade prenait le seul parti convenable en de semblables rencontres, le parti du mépris impassible.

Elle éprouvait cependant, et nous éprouvions tous, une assez vive anxiété, relativement à ce que Julia pouvait avoir découvert de réel au milieu des inductions de sa jalousie. Il fallait le savoir. C’était donc une raison de plus pour prendre patience.

Elle épancha sa bile en un torrent de récriminations contre Albany. Elle le représenta comme le dernier des hommes, capable de tout. Il lui avait fait quitter ce qu’elle appelait un établissement sérieux, c’est-à-dire le protectorat d’un riche bourgeois de Montauban, pour l’abandonner, après six mois d’ingratitude et de brutalité, à la misère et au désespoir ; car elle l’aimait encore, malgré tout. Elle s’en vantait avec une sorte d’égarement, et trouvait, par moments, des paroles assez vives, sinon touchantes, pour peindre l’état de son cœur brisé et de sa cervelle en démence.

Quand elle eut tout dit, mademoiselle d’Estorade prit la parole avec son imperturbable douceur.

— Je vous plains, lui dit-elle, et, si vous veniez me demander des conseils, je vous ferais peut-être comprendre que vos chagrins ont leur cause dans votre passé. Mais vous êtes venue pour autre chose. Sont-ce des secours que vous désirez ? M. Albany vous a-t-il, en effet, laissée sans ressources ?

Je vis bien que la principale préoccupation de mademoiselle d’Estorade était de savoir si Albany lui avait extorqué de l’argent comme un misérable, ou si, réellement, sentant la honte de sa situation, il avait restitué à Julia ce qu’il prétendait lui devoir.

Celle-ci, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans l’esprit de sa rivale, hésita un moment à répondre ; mais le désir de l’offenser l’emporta sur celui de se venger d’Albany par un mensonge.

— Il m’a restitué une somme que j’avais dépensée pour lui, répondit-elle, et, quand je parle de misère, c’est pour l’avenir. C’est à cause du tort qu’il m’a fait en m’avilissant par ses mauvais traitements, au point que ma voix en a souffert, tout le monde l’a remarqué ; et, si je perdais ma voix, je pourrais bien lui reprocher d’être véritablement mon assassin. Mais, quand même je serais sans pain, ce n’est pas ici que j’en viendrais demander. Non, non, je suis trop fière pour ça ! Je sais très-bien que c’est d’ici qu’est parti le coup.

— Comment cela ? dit Narcisse.

— Je le dirai si mademoiselle d’Estorade l’exige.

— Mais certainement, reprit mademoiselle d’Estorade. J’attends que vous le disiez, et vous perdez le temps en paroles inutiles. Vous voyez, je suis en affaires, expliquez-vous.

— Expliquez-vous vous-même ! s’écria Julia prenant d’instinct une pose de théâtre assez réussie. Qu’avez-vous fait d’Albany ? Où est-il ? Dans quel coin de votre vieux château est-il caché ? Prétendez-vous me faire croire que vous n’en savez rien, et que vous n’avez pas avec lui des rapports mystérieux ? Tenez ! votre Albany est un maladroit et un étourdi ! En me renvoyant, hier au soir, l’argent qu’il me devait, au moment de s’enfuir ou de se cacher comme un coupable, il a fait la bévue d’envelopper les billets de banque dans un bout de papier que voici. Regardez, regardez, messieurs ! Il ne reste qu’une phrase à la fin d’une lettre, mais elle est claire : « Je bénirai vos bonnes résolutions. » Et la signature : Juliette d’Estorade ! en toutes lettres ! hein ? Il a cru se servir d’une page blanche ; mais il y a un Dieu pour éclairer les femmes jalouses et pour perdre les hypocrites !

— Pourquoi diable, s’écria Narcisse en s’adressant avec humeur à mademoiselle d’Estorade, signez-vous vos œuvres de charité ?

— Parce que je suis une hypocrite, répondit-elle en souriant. Je signe tout et toujours, m’enlevant ainsi l’occasion de pouvoir jamais nier une ligne de mon écriture.

— Ainsi, vous en convenez ? s’écria Julia exaspérée ; c’est bien vous qui lui avez fourni cet argent-là ; c’est bien vous qui lui avez conseillé de me quitter ; c’est bien vous qui me l’enlevez ?

— Oui, mademoiselle, répondit avec une fermeté glaciale mademoiselle d’Estorade.

Et elle me regarda comme pour me dire : « C’est à votre tour de me justifier comme vous l’entendrez. »

Je pensai que la vérité de fait était le meilleur moyen d’en sortir. Grâce au ciel, Julia ne savait rien du rendez-vous, de la correspondance et des sentiments secrets qu’à tort ou à raison nous pouvions attribuer à mademoiselle d’Estorade.

— Mademoiselle, dis-je en lui montrant Juliette, est une sœur de charité, et nous savons comment M. Albany lui a demandé à emprunter une somme dont il lui a dit être débiteur envers vous. Nous savons que mademoiselle d’Estorade, qui avait connu M. Alban Gerbier autrefois dans sa famille, en Touraine, a engagé cet artiste à réparer ses torts envers vous, s’il en avait, et à vous épouser, si vous étiez sage. Ce qu’il a répondu, nous vous l’épargnons. Nous étions témoins de l’entrevue, M. Pardoux et moi. Vous voyez donc bien que ces relations mystérieuses, qu’il vous plaît de souiller dans votre pensée, ont eu la sanction de deux personnes sérieusement dévouées à mademoiselle d’Estorade, qui ont approuvé sa générosité et apprécié son désir de rendre à la famille et à la société un esprit égaré, mais non perverti. Que voulez-vous faire pour contrarier ses pieux desseins ? Courir après M. Albany et le replacer dans les conditions humiliantes où il se trouvait vis-à-vis de vous ? À coup sûr, mademoiselle d’Estorade ne peut vous en empêcher ; mais, si, par hasard, elle sait quel chemin il a pris pour vous fuir, je l’engage fort à ne pas perdre le fruit de sa bonne action en vous mettant sur sa trace. Tenez-vous donc tranquille, au moins vis-à-vis d’une personne que probablement vous n’êtes pas capable de comprendre, mais que ses amis sauront bien faire respecter comme elle le mérite. Vos soupçons ne peuvent la noircir, vos injures ne peuvent l’atteindre. Vous avez vu et vous voyez qu’ils ont glissé sur elle comme sur un marbre. Retirez-vous, on n’a plus rien à vous dire.

Mon speech eut un succès auquel j’étais bien loin de m’attendre. Je ne parle pas de Narcisse, qui était tout près de m’embrasser séance tenante, ni de mademoiselle d’Estorade, dont les beaux yeux clairs me remerciaient, mais de Julia, qui resta comme frappée de la foudre, et qui, tout à coup, par une de ces réactions propres aux caractères emportés, se jeta aux genoux de mademoiselle d’Estorade en sanglotant et en se tordant les mains.

Si elle eût calculé sa sortie pour une scène de drame, elle n’en eût pas trouvé de meilleure que ce qu’elle fit, d’instinct, avec des poses brisées d’un mouvement très-pathétique. Après s’être agenouillée devant la châtelaine, sans pouvoir lui dire un mot, elle alla tomber, suffoquée, auprès de la porte, et nous dûmes la ramener auprès de la fenêtre ouverte, tandis que mademoiselle d’Estorade lui prodiguait ses soins. Narcisse, toujours méfiant, craignait que Julia ne fît cette scène pour attirer les domestiques et faire scandale dans la maison. Mais la pauvre fille était vraiment en proie à une crise de nerfs. Elle étouffa ses cris dans ses cheveux dénoués, et fit son possible pour comprendre ce que nous lui disions, mademoiselle d’Estorade et moi, pour la calmer, tandis que Narcisse fermait les portes et remuait les chaises pour que, de la cour, on n’entendît pas même ses soupirs et ses sanglots.

Au bout de quelques instants, elle s’apaisa, et, voyant que mademoiselle d’Estorade la soutenait dans ses bras avec la même sollicitude calme et attentive qu’elle eût témoignée à toute autre malade, Julia fut dominée par un grand attendrissement. Ses larmes coulèrent, et elle demanda pardon avec effusion.

— Ayez pitié de moi, disait-elle à mademoiselle d’Estorade en lui baisant les mains ; ne me haïssez pas ; je suis folle, je suis méchante, c’est vrai. Je vous ai insultée, vous si bonne et si charitable ; que voulez-vous ! j’ai cru que vous étiez une Tartufe, une Catherine de Médicis ! Je n’ai pas compris, que voulez-vous ! J’ai été si mal élevée, perdue si jeune ! Ah ! si vous saviez mon histoire ! mais je n’oserais pas vous la raconter… Plaignez-moi ! Ne me chassez pas sans m’avoir pardonné… ou plutôt, gardez-moi chez vous, instruisez-moi dans la religion. Je veux quitter le théâtre, je veux me convertir, me faire religieuse, et mourir de chagrin pour qu’Albany me pleure et que vous m’estimiez !

Elle débita mille extravagances de ce genre, se confessant à tort et à travers, comme un enfant, et demandant la réhabilitation et la sainteté au bout d’un quart d’heure d’exaltation, qu’elle prenait pour du repentir. Mademoiselle d’Estorade la traita avec une grande douceur, sans faire montre, avec elle, d’un prosélytisme trop naïf, et, comme Julia était venue à pied, elle pensa à la faire coucher dans le château, mais sans consentir à passer la nuit sous le même toit, car elle donna tout bas des ordres pour son propre départ.

Quand, au bout d’un quart d’heure, on vint lui faire signe que sa voiture était prête, Julia étant tout à fait calmée, Juliette nous fit signe à son tour, et nous dit dans l’escalier :

— Je m’en vais tout de suite, bien que j’eusse l’intention de rester jusqu’à demain. Je ne sais si vous comptez partir ce soir ; mais, dans tous les cas, je vous demande de ne vous mettre en route que dans une heure, afin que l’on ne nous voie pas rentrer en ville ensemble.

— Soyez tranquille, répondit Narcisse ; mais comptez-vous réellement laisser cette Julia ici ?

— Que voulez-vous que j’en fasse ? Craignez-vous qu’elle ne recommence ses fureurs et ses folies devant mon monde ? N’est-elle pas sincère dans son repentir ?

— Elle est sincère, répondis-je ; mais que le repentir soit durable, voilà qui est fort douteux. Elle est sans jugement et sans intelligence ; elle ne peut dire et faire ici que des sottises. Partez, nous l’emmènerons chez Narcisse, et, de là, à la ville.

L’affaire était arrangée ainsi, et nous allions prendre congé de mademoiselle d’Estorade, lorsque Julia s’élança dans l’escalier en disant qu’elle s’en allait, qu’elle voyait bien qu’elle était à charge et qu’elle en demandait pardon, mais qu’elle sentait bien ne devoir pas rester un instant de plus. Elle vit que mademoiselle d’Estorade s’en allait, car celle-ci avait mis son mantelet dans le vestibule, et elle refusa également de passer la nuit au château et de venir à la Folie-Pardoux. Elle voulait partir seule, à pied, comme elle était venue.

— Je ne le souffrirai pas, lui dit mademoiselle d’Estorade. Je vous emmènerais plutôt dans ma voiture.

— J’espère que non ! dit Narcisse. Cela ne se peut pas !

Cette parole, jetée sans ménagement, blessa profondément Julia.

— Vous pouviez bien m’épargner vos mépris, monsieur Narcisse, lui dit-elle avec amertume. Vous n’êtes pas un saint, vous ! Je n’ai pas la prétention de monter dans la voiture de mademoiselle d’Estorade. Je sais bien qu’à ses yeux, comme aux vôtres, je suis pire qu’un chien. Eh bien, si j’en suis là, que personne ne s’inquiète de moi. Peut-être que Dieu, qui ne méprise personne, aura pitié de moi, un jour ou l’autre.

— Vous avez raison, Julia, répondit mademoiselle d’Estorade, qui était arrivée au bas de l’escalier, et vous me rappelez à mon devoir, que j’oubliais. Je suis une sœur de charité, moi, on vous l’a dit, et c’est mon ambition. Il ne m’est donc pas permis de tenir personne à distance de moi. Montez dans ma voiture.

Et, sans tenir compte de la résistance de Julia, ni de l’opposition de Narcisse, elle fit asseoir auprès d’elle cette fille perdue, ordonna au cocher de partir, et nous dit, en s’éloignant, une parole qu’elle n’avait pas cru devoir nous dire le matin :

— Au revoir !

— Au revoir, où et quand ? me dit Narcisse en reprenant avec moi le sentier qui conduisait à la Folie-Pardoux. Et puis, emmener cette fille à côté d’elle ! Ah ! ces dévotes, ça ne sait vraiment pas se gouverner !

— C’est ici tant mieux ! lui répondis-je. Ce généreux cœur n’est gouverné que par l’idée du devoir et le sentiment de la pitié. Elle a donc pu, dans ses relations avec Albany, ne pas subir d’autre entraînement moral.

— Ah ! oui, certes, elle est charitable, reprit Narcisse ; mais, dans ces choses-là entre une femme et un homme, il y a toujours quelque chose qu’on ne dit ni aux autres ni à soi-même, et qui rend la pitié plus tendre et la charité plus agréable. Tenez, nous avons acheté le bout de jardin, c’est-à-dire muré la porte aux rendez-vous ; mais nous n’en perdons pas moins la partie ! Albany ne s’est pas si mal conduit que je l’aurais cru. Il a bien réellement payé et quitté sa mauvaise maîtresse. Mademoiselle d’Estorade a un grand poids de moins sur le cœur. Elle se dit qu’elle peut encore le sauver, ou le plaindre en secret. Qui sait si, dans son humilité chrétienne vis-à-vis de cette Julia, il n’entre pas un peu du désir d’entendre parler, soit en bien, soit en mal, de celui qu’elles aiment toutes deux, chacune à sa manière ?

En parlant ainsi, Narcisse Pardoux regardait la voiture de mademoiselle d’Estorade, qui montait lentement la côte au-dessus de nous. C’était une longue carriole noire, percée d’étroites ouvertures, une sorte de voiture cellulaire, traînée de deux forts chevaux de labour, et menée par un paysan blond et bénin, de ces charretiers doucereux qui ne jurent ni ne boivent, natures sans malice et sans nerf, qui sont mauvais ouvriers chez les maîtres exigeants, excellents sujets chez les personnes douces et patientes.

— Elle s’en retourne dans son tombeau, me dit Narcisse en détournant la tête. Quelle triste vie elle a choisie ! Après tout, ajouta-t-il en levant les épaules, c’est de son goût ! Ça ne me regarde pas !

Une lettre du directeur de ma compagnie m’ayant fait partir plusieurs jours après celui que je viens de raconter, je passai une partie de l’hiver à Paris, ou en voyage à travers la France, toujours dans le but de me renseigner sur les chances, les déboursés et concurrences de l’exploitation industrielle que nous devions établir à la Faille-sur-Gouvre. Comme tous mes renseignements apportaient une nouvelle confirmation à la valeur du projet et à la sérieuse importance de l’idée première, M. T… poursuivait ses démarches pour obtenir la concession de l’entreprise, et, dans les premiers jours du printemps, elle lui fut accordée. Il ne s’agissait donc plus de cacher mon but, mais, au contraire, de le publier et d’y marcher avec activité. Je partis pour la Faille avec toutes les instructions nécessaires, les maîtres ouvriers dont j’avais besoin pour instruire et conduire ceux que l’on prendrait dans le pays, les modèles et les calculs que j’avais établis sur le papier, enfin avec un crédit de confiance illimité sur la maison T… et Cie.

J’avais eu avec Narcisse une correspondance très-suivie, mais exclusivement consacrée à des questions d’éclaircissement relatives à l’affaire, sans que le nom de mademoiselle d’Estorade fût échangé entre nous, toutes les lettres de Narcisse devant faire partie du dossier des informations.

Mon premier soin, en arrivant à la Faille, fut de courir chez cet excellent ami, et la première chose qui frappa mes regards, quand j’entrai sur la petite place de la Comédie, fut un nouveau nom imprimé en grosses lettres sur la lanterne du café : Pitard, successeur de Pardoux.

J’entrai pour demander la nouvelle adresse de Narcisse. M. Pitard, qui me connaissait déjà de vue, s’empressa à ma rencontre.

— Narcisse demeure toujours ici, me dit-il, car c’est d’hier seulement que je suis entré en possession et en fonctions. J’espère, monsieur, que vous resterez acquis à notre clientèle. C’est moi le beau-frère à Narcisse, et voilà sa sœur cadette, mon épouse, que je vous présente. Nous tâcherons de faire aussi bien dans notre emploi que Narcisse, dont tout le monde était si content. Ça n’est pas facile, mais on y tâchera. Quant à lui, il demeurera avec nous jusqu’à ce que sa nouvelle maison soit bâtie. Il se fait faire un petit logement bien gentil dans son jardin, qu’il s’est réservé en toute propriété. Vous l’y trouverez, sans doute, en train de conduire ses ouvriers. Si vous voulez passer par le petit escalier de derrière, c’est le plus court. Ma femme, conduis donc monsieur !…

Je connaissais les êtres. Je remerciai et saluai madame Pitard, qui était une assez belle personne, de bonne tenue, et plus distinguée que son mari. J’eus aussi à dire bonjour à Jeannette, qui avait, à la hâte, allumé une chandelle pour me faire descendre par le petit escalier noir, en me demandant escuse de ce qu’il n’était pas encore baliyé.

De l’autre côté de la ruelle, au lieu du mur et de la petite porte que je connaissais, je trouvai la carcasse d’une maisonnette de deux étages, dont les ouvertures principales étaient tournées vers le jardin. Je passai vite sous les échafauds, d’où pleuvaient avec activité la chaux et le mortier, et je trouvai Narcisse dans le parterre, causant avec son maître maçon.

Il ne m’attendait pas si tôt, et se jeta dans mes bras avec joie. Le kiosque étant détruit pour donner de l’espace au jardin et de l’air à la construction nouvelle, il me conduisit sur la butte, destinée aussi à disparaître, et nous nous assîmes sur les débris de ce qui avait été mon cabinet de travail, au milieu des pauvres arbustes tout brisés, qui suspendaient encore quelques grappes de fleurs sur nos têtes.

Narcisse était aussi changé que son jardin, et même, si je l’eusse rencontré ailleurs inopinément, j’eusse hésité à le reconnaître. Mais, bien loin de présenter l’aspect d’une ruine, sa personne était sensiblement améliorée de toutes les façons. Il avait pourtant considérablement maigri ; mais il était aisé de voir que c’était par l’effet d’un meilleur régime et qu’il se portait beaucoup mieux que par le passé. Son teint blême et bouffi avait pris un ton plus solide ; son vaste abdomen avait disparu, et ses habits faisaient mieux valoir sa haute taille et sa belle figure.

C’est par mes soins que cette dernière métamorphose s’était opérée. Il m’avait chargé de lui envoyer des habits de Paris, et je lui avais fait expédier des choses simples à son usage, mais d’un choix de couleur moins mirobolant et d’une coupe moins fantastique que sa toilette indigène. Il était donc arrangé comme tout le monde, ce qui est la seule bonne manière de l’être ; et, comme son type de famille était un fort beau type, la vulgarité ridicule de l’accoutrement ne le défigurait plus. Je lui fis compliment de sa bonne mine.

— Ma foi, répondit-il, je suis content de me sentir moins lourd et d’avoir perdu l’habitude de la bière et de l’absinthe. C’est un mauvais régime, et un homme qui veut vivre ne peut pas continuer plus de dix ans le métier de cafetier dans nos petits endroits, où il faut toujours trinquer avec la pratique, sous peine d’être malhonnête. Je me suis senti à bout, et j’ai repris le fusil de chasse et les courses dans la campagne. J’étais depuis longtemps en marché avec mon beau-frère pour lui céder l’établissement. J’y ai gagné de quoi vivre, et, comme c’était là le but, je n’ai pas voulu attendre d’y mourir. Il faut que je sois fort comme un cheval pour y avoir tenu si longtemps. Dieu merci, je ne m’en sens plus ; je mange à présent comme tout le monde, et je dors quand je veux, ce qui me semble assez doux.

— Et pourtant vous n’allez pas vivre les bras croisés. Vous vous ennuieriez !

— Sans doute. En ce moment, ma construction m’occupe et m’amuse ; mais, quand j’y serai installé, je sens que je suis trop jeune encore pour vivre en propriétaire, c’est-à-dire en feignant. Je vous demanderai peut-être un petit emploi dans votre grande affaire.

— Dites notre grande affaire. Elle est vôtre dès le principe et restera vôtre dans une juste et bonne proportion. Cela est réglé à vingt pour cent dans les profits, votre vie durant. Dans dix ans d’ici, vous aurez, si, comme j’en suis persuadé, nous prospérons, de quarante à cinquante mille livres de rente.

— Moi ! s’écria Narcisse stupéfait, moi ! J’aurais cette fortune-là sans rien faire ? Je ne veux pas !

— Vous n’avez pas été consulté ; je savais votre désintéressement. M. T… n’est pas un spéculateur égoïste et ingrat. L’acte d’association entre lui et les capitalistes qui se sont présentés vous constitue la part de ce que je vous dis, et comme, en outre, vous êtes libre de choisir chez nous l’emploi qui vous conviendra, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez rien fait pour la prospérité d’une entreprise qui, à son point de départ, est votre idée, par conséquent, votre œuvre.

Narcisse dut se rendre ; il était si bouleversé, qu’il ne comprenait pas encore sa situation. Son maître maçon étant venu le trouver pour lui dire qu’on allait poser les charpentes, mais que c’était grand dommage de ne pas monter le bâtiment d’un étage de plus, il répondit :

— C’est vrai, c’est vrai ; mais, que voulez-vous ! nous avons tout calculé ensemble, et ce serait trop cher. On fait ce qu’on peut, que diable !

— Montez d’un étage, lui dis-je. Quelques modestes que puissent être nos bénéfices de la première année, je vous réponds que vous aurez de quoi payer.

Il commanda son second étage avec une satisfaction enfantine, et, tout à coup, il fut pris d’une inspiration touchante.

— Attendez-moi, dit-il, il faut que j’aille à la maison chercher cent francs que je veux aller jeter dans le tronc des pauvres de la chapelle des Sœurs bleues. Ça nous portera bonheur.

— J’en accepte l’augure, lui répondis-je, et j’en veux faire autant pour mon compte. Nous irons ensemble tout à l’heure ; mais contentez donc d’abord mon impatience. Parlez-moi de mademoiselle d’Estorade. Est-elle morte, religieuse ou mariée, que vous n’avez pas trouvé un petit bout de papier à glisser dans vos lettres pour me donner de ses nouvelles ?

— Ah ! dame, c’est qu’un petit bout de papier, ça aurait été trop court pour tant de choses que j’avais à vous dire là-dessus. C’est toute une histoire surprenante à vous raconter. M’écoutez-vous bien ?

— De toutes mes oreilles.

— Figurez-vous qu’après votre départ, tout de suite après (on aurait dit qu’elle attendait ça pour se décider ou s’enhardir), la belle Julia, au lieu de suivre la troupe de comédiens qui s’en allait, dit bonsoir à la compagnie et s’en vint trouver mademoiselle d’Estorade à son couvent, en lui déclarant qu’elle voulait se retirer du mal et entrer en religion. Mademoiselle d’Estorade se méfia un peu d’une si belle résolution et lui dit qu’avant d’entrer dans une maison régulière, consacrée à l’éducation chrétienne des enfants, il fallait avoir fait preuve de bonne conduite, et réparer ses vieux péchés par des années de pénitence. Elle lui conseilla d’aller se mettre en apprentissage de mortification chez les sœurs de l’hospice, ou de consulter quelque prêtre de mérite, pour que l’on pût reconnaître si sa vocation n’était pas un caprice. Julia se soumit ; mais les sœurs de l’hospice firent la grimace à l’idée de s’exposer aux rechutes d’une fille qui avait fait beaucoup de scandale dans l’endroit, et le curé de Morsaint, que mademoiselle d’Estorade considère comme un homme plus éclairé que les autres prêtres du pays, ayant questionné notre chanteuse, ne sut dire ni oui ni non sur son compte. Il voulait qu’elle se rendît auprès de l’évêque du diocèse, qui déciderait de son admission dans un couvent, afin qu’elle fût instruite dans la religion, dont elle ne sait ni a ni b, et que l’on pût éprouver ses bons sentiments avant de l’admettre au noviciat.

» Julia envoya promener les précautions, et l’hospice, et le curé de Morsaint, et l’idée d’aller trouver un évêque. Elle retourna auprès de Juliette et la mit au pied du mur, en lui disant que, si elle refusait de l’encourager et de l’instruire directement, elle renoncerait à se convertir et rentrerait dans le chemin de la perdition.

» Mademoiselle d’Estorade, voyant qu’elle seule avait du pouvoir sur cette pauvre tête, l’envoya demeurer au château d’Estorade, où elle commanda à ses domestiques de la bien traiter, de lui rendre compte de sa bonne ou mauvaise manière d’être, et où elle promit d’aller la voir une fois par semaine, jusqu’à ce qu’elle pût juger si elle était assez raisonnable pour demeurer dans son couvent.

» Voilà le commencement de l’histoire de mademoiselle Julia avec notre Juliette ; mais, pour vous dire comment j’en ai su les détails, il faut que je vous dise mon histoire, à moi, avec cette bonne sainte fille que j’aime bien, allez ! malgré qu’elle soit dévote et que je ne le sois guère !

— Oui, oui, Narcisse, je sais que vous êtes un voltairien, vous ! Mais qu’importe ? continuez donc !

— Ah ! dame, que je continue… c’est une histoire bien secrète et bien délicate. Mais je vous aime tant, vous !… et je suis sûr de vous ; je vas vous confier ça !

» Il y avait aux Sœurs bleues une petite fille de sept ans, jolie comme un bijou, et douce et aimable, que mademoiselle d’Estorade préférait à toutes les autres élèves. Elle ne le faisait guère paraître devant elles, crainte de les rendre jalouses ; mais cette petite, qui a nom Sylvie, couchait toujours auprès d’elle et ne sortait jamais en ville. C’était, disait-elle, une enfant de l’hospice qui avait été confiée à une paysanne d’Estorade pour la nourrir. Elle l’avait remarquée là, par hasard, comme un bel enfant, et ensuite comme une petite mignonne plus proprette et d’un plus joli babil que tous les autres de la paroisse. Elle l’avait donc prise en amitié, et, dès que cette fillette avait eu cinq ans, elle l’avait emmenée à son couvent pour en avoir soin et l’instruire elle-même. La petite l’adorait, et on peut dire que mademoiselle d’Estorade chérissait cette enfant comme si elle eût été son propre sang. Personne n’avait jamais pensé à s’en étonner dans le couvent. Il était tout naturel qu’au milieu de tant d’enfants plus ou moins terribles, mademoiselle d’Estorade se fût attachée à la plus abandonnée. Elle l’avait toujours à son côté, et, quand elle allait à Estorade, elle l’emmenait presque toujours pour lui faire embrasser sa nourrice, et pour la promener au soleil dans la montagne.

» Moi, je savais bien que Juliette avait une élève préférée, et qu’elle l’avait prise dans notre campagne ; mais, comme, depuis bien des années, nous ne nous parlions plus (vous savez, quand vous êtes venu ici, l’an passé, mademoiselle d’Estorade était pour moi comme une personne enterrée), si, par hasard, je la rencontrais une fois l’an à Estorade, je m’en allais d’un autre côté pour ne pas me trouver dans son chemin. Enfin, je boudais contre elle, pensant que la dévotion lui avait fait oublier ses vieux amis, et je n’avais jamais ni regardé ni vu de près la petite qui marchait à côté d’elle. Ça n’est pas étonnant, puisque j’avais oublié même la figure de mademoiselle d’Estorade.

» Quand vous avez été parti, au mois de septembre dernier, je pensais bien ne jamais reparler avec Juliette, malgré qu’elle nous avait dit en nous quittant : « Au revoir ! » Je ne me serais pas permis d’aller à son couvent sans une bonne raison que je n’avais plus, ou sans un gros prétexte que je ne savais pas trouver. Je me disais que le hasard seul pouvait nous remettre en présence, et, cette fois, c’était à augurer, puisque je vendais mon établissement, ce qui me permettait d’aller souvent à ma campagne. Je savais que Julia habitait le château, et que mademoiselle d’Estorade s’y rendait toutes les semaines.

» Un jour, le même hasard me fit parler avec mademoiselle Julia, qui se promenait au bord de la Gouvre, et, comme j’étais un peu curieux de savoir si mademoiselle d’Estorade avait déjà réussi à en faire une Madeleine repentante, je fis semblant d’y mordre, et je lui causai de manière à regagner sa confiance.

» Je trouvai une fille qui, quoi qu’elle fît, ne pouvait pas venir à bout d’avoir le sens commun. Elle disait oui et non, pour et contre, ciel et enfer, non pas seulement dans la même heure, mais dans la même réponse aux questions que je lui faisais.

» Je vis bien que mademoiselle d’Estorade perdait son temps et sa peine à la vouloir convertir. Pourtant, cette fille paraissait bien l’aimer, et je crois encore qu’elle l’aimait tout de bon. Elle lui savait gré de deux choses : l’une qui était d’avoir conseillé à Albany de l’épouser si elle s’amendait, l’autre qui était de l’avoir prise dans sa voiture le jour que vous savez, et de lui avoir parlé avec douceur et honnêteté tout le long du chemin. Les femmes perdues ont beau dire qu’elles se moquent de tout, je crois que la chose qui leur est toujours sensible, c’est le mépris que font d’elles les femmes honnêtes ; et, comme mademoiselle d’Estorade avait montré à celle-ci des égards, elle avait soif de s’en faire considérer, et même elle eût donné je ne sais quoi pour être son amie.

» Voilà pour moi tout le secret de la fantaisie de couvent qui était tombée dans la tête de cette Julia. Mais son amitié pour Juliette n’était pas meilleure que l’amour qu’elle avait et qu’elle a encore pour Albany. Ce n’était qu’exigences déraisonnables et jalousie furieuse. Elle parlait d’elle, tantôt comme d’un ange du ciel, et tantôt comme d’une hypocrite ; tantôt comme d’une égoïste indifférente, et tantôt comme d’une vaniteuse qui voulait faire des conversions pour en avoir l’honneur et les compliments. Quand mademoiselle d’Estorade venait passer deux ou trois heures avec elle, elle en était si fière et si contente, qu’elle l’eût servie à genoux ; mais, quand celle-ci, la trouvant encore trop singulière dans ses idées religieuses, ou trop amoureuse d’Albany, lui refusait de l’emmener avec elle, les dépits, les colères et les reproches recommençaient. Elle en gardait rancune toute la semaine et passait son temps à lui écrire des lettres de cinquante pages pour se plaindre que la grâce ne lui tombait pas du ciel toute rôtie, et cinquante balivernes sur elle-même, sur le monde, sur Albany ; tout ça si mal en ordre et si mal griffonné, sans un mot d’orthographe, que mademoiselle d’Estorade ne pouvait pas trouver le temps de le déchiffrer et ne voyait rien d’utile à s’y crever les yeux.

» Quand je vis cette Julia si fantasque, si peu fixée dans ses projets, si ennuyée d’être à la campagne et d’y être seule, qu’elle en perdrait la tête, je me promis, à la première occasion qui se trouverait, d’en avertir mademoiselle d’Estorade, qui ne savait peut-être pas le tout sur son compte ; et, comme, justement, ce jour-là, Julia me dit qu’elle l’attendait le lendemain, je passai la nuit à la Folie-Pardoux, afin de tâcher de la voir en particulier.

» De grand matin, j’allai à sa rencontre, sachant qu’elle venait d’habitude au petit jour. Elle n’aimait pas qu’on sût, dans la ville, où elle allait et où elle n’allait pas. En me voyant sur la route, à l’entrée du val d’Estorade, elle fit arrêter sa voiture, descendit avec la petite Sylvie, et me donna le bonjour bien amicalement, en disant à son domestique qu’elle ferait à pied le reste de son chemin.

» Ce que je lui appris de Julia ne parut pas l’étonner. Elle n’avait pas mis grand espoir en elle. Seulement, elle se croyait obligée d’attendre encore et d’essayer, sans se lasser, de la rendre meilleure. Elle ne comptait pas du tout d’en pouvoir faire jamais une religieuse.

» — Mais au moins, disait-elle, si je pouvais lui faire comprendre qu’on peut être une artiste honnête, j’aurais rempli mon devoir.

» Je trouvai mademoiselle d’Estorade si raisonnable dans tout ce qu’elle pensait, point du tout bigote, et pratiquant, de vrai, le bien pour l’amour du bien, que j’étais content de causer avec elle, et me réjouissais de la voir aussi aimable et aussi tolérante que par le passé.

» J’aurais bien voulu la questionner sur ce qu’elle pouvait savoir et penser, à présent, d’Albany ; mais je n’osai pas et ne lui demandai rien.

» Nous étions entrés dans le village, qui est, comme vous le savez, composé d’une douzaine de petites maisons, dans le creux du val d’Estorade, entre le château et la Folie-Pardoux. Mademoiselle d’Estorade conduisit la petite Sylvie chez sa nourrice, et nous y trouvâmes Julia qui les attendait. Cette fille se jeta au cou de Juliette, l’embrassa malgré elle avec tant de manières exagérées, que cela en était désagréable à voir, et que je compris bien l’ennui que cela devait donner à une si digne personne, d’avoir à contenir une pareille familiarité. Julia, se sentant un peu remise à sa place, n’y fit pas d’abord grande attention, car elle est de ces natures qui ne comprennent pas du premier mot. Elle jeta son trop-plein de tendresse folle sur la petite Sylvie, au point de vouloir l’emmener tout de suite au château, dans ses bras, sans lui donner le temps de rester un peu avec sa nourrice. Mademoiselle d’Estorade lui fit observer que cela ne se devait pas, et la petite, qui se trouvait trop grande pour être portée au cou, se tira de ses grands bras de comédienne avec un peu d’impatience, pour aller, avec sa sœur de lait, dans le fond de la maison.

» Nous étions, dans ce moment-là, à l’entrée du petit jardin de la nourrice, et Julia s’y alla jeter sur un banc, tout à côté d’une ruche d’abeilles qu’elle manqua de renverser dans sa colère. Là, elle se prit à pleurer et à bouder, et Juliette me dit :

» — La voilà déjà furieuse ! Vous voyez qu’il faut de la patience avec elle !

» Je lui répondis qu’elle devait faire semblant de n’y pas prendre garde, et j’allai m’asseoir à côté de Julia pour la sermonner sur sa bêtise, pendant que mademoiselle d’Estorade causait avec des paysans qui étaient venus la saluer et la consulter sur leurs peines et maladies.

» Cette Julia me reçut comme un hérisson reçoit un renard. Elle pleurait de rage et non de chagrin, car elle se mit à me dire pis que pendre de Juliette.

» — Elle me déteste, par-ci ; elle se venge de moi, par-là ! Elle veut m’humilier ; elle ne me pardonne pas d’avoir été aimée d’un homme qu’elle aime plus que vous ne pensez, et avec qui Dieu sait ce qu’elle a fait ! Vous êtes encore bon, vous, de croire qu’elle n’a jamais péché ! Allons donc ! Pourquoi est-elle si jalouse de cette petite ? Croit-elle que je lui donne la peste en la caressant ? Et qu’est-ce que c’est d’ailleurs que cette petite ? Un enfant trouvé ! Ah ! oui, un enfant de l’amour ! De l’amour de qui ? Il y a sept ans qu’on est revenu de Touraine. C’est l’âge de l’enfant. Il ne sort pas de l’hospice de la Faille. Ça, je le sais ! et je sais même d’où il vient. On l’a apporté de Saumur, et, dès le premier jour qu’il a été mis en nourrice, la demoiselle, comme disent ces paysans, est venue le voir, et s’en est occupée toujours depuis, comme de la prunelle de ses yeux… Il est notoire que l’on connaissait Albany, du temps qu’il s’appelait Alban Gerbier, en Touraine ! Et peut-être que, dans ce temps-là, on n’était pas trop laide ! Quelquefois les accidents font tourner la taille, quand on est délicate de santé, etc., etc.

» J’étais furieux d’entendre les horreurs que cette fille disait de sa bienfaitrice ; et pourtant, voyez comme on a l’esprit faible, ça me faisait un effet comme si on m’apprenait une chose dont je m’étais toujours douté, et qui ne pouvait pas être autrement. Dieu sait, pourtant, que je n’y avais jamais songé, et que j’étais indigné de l’entendre dire.

» Je ne cachai pas à cette Julia que je la trouvais abominable, et que j’allais tout redire à mademoiselle d’Estorade pour la faire chasser. Elle continua quand même, jusqu’à ce que, la voyant revenir vers nous, elle se levât, sans rien faire connaître de son idée, et s’enfuît par une autre sortie du jardin.

» — Il faut que je vous parle, dis-je à mademoiselle d’Estorade. Cette fille est une vipère, et vous ne pouvez pas la garder un jour de plus auprès de vous.

» Et je lui rapportai sans ménagement tout ce qu’elle avait dit.

» — Bah ! bah ! répondit Juliette avec sa tranquillité ordinaire, elle est folle, voilà tout, et, si elle continue, je crois bien que le couvent où nous serons forcée de l’envoyer sera une maison d’aliénés. Elle est à plaindre. Je vous en prie, Narcisse, ne la laissez pas courir seule on ne sait où. Je ne suis jamais sûre, quand elle a de ces colères-là, qu’elle ne va pas se jeter dans la Gouvre.

» Je me mis à suivre Julia, qui, en me voyant, parla justement de se tuer ; mais elle n’en avait, je crois, nulle envie, et se laissa ramener au château, où mademoiselle d’Estorade, qui nous avait devancés, lui dit pour toute gronde :

» — Eh bien, ma pauvre folle, vous trouvez donc que vous me prouvez votre attachement en me donnant toujours de l’inquiétude ?

» Julia recommença ses repentances et ses protestations, et puis vint l’attaque de nerfs obligée ; après quoi, elle alla dormir, car elle n’en pouvait plus.

» — Et voilà, me dit mademoiselle d’Estorade, comment se passe le temps que je lui sacrifie à vouloir la consoler. En vérité, je me demande quelquefois s’il ne vaudrait pas mieux pour elle retourner à son métier, dont les tracasseries d’esprit et les fatigues lui sont peut-être nécessaires, que d’attendre ici que sa folie se tourne en rage et en désespoir. Mais que faire ? Je ne peux pas la prendre au couvent, et, quand je parle de l’envoyer ailleurs que chez moi, elle veut se jeter par les fenêtres.

» J’admirai la patience et la bonté de Juliette ; mais, pendant qu’elle me parlait, je regardais, malgré moi, la petite Sylvie, qui jouait au fond du salon avec un petit chat, et je ne pouvais pas en arracher mes yeux. J’ai honte de vous avouer que, malgré moi, je lui cherchais une ressemblance, soit avec Juliette, soit avec un autre… Et, par moments, je trouvais une ressemblance avec quelqu’un que je connaissais ; mais ce n’était pas Albany, et, chose singulière, je ne pouvais pas dire qui.

» Tout à coup, je trouvai ce que je cherchais, et je ne pouvais pas m’en croire moi-même ; et pourtant, plus je regardais, plus j’étais sûr de voir clair ; je me sentis si bouleversé, que mademoiselle d’Estorade vit bien que je ne l’écoutais plus. Elle me dit tout doucement :

» — Vous regardez cette petite ? N’est-ce pas qu’elle est belle ? Vous savez, à présent, que je l’aime comme si elle était à moi. Un jour, je vous dirai qui elle est, car il est probable que vous vivrez longtemps et que je mourrai jeune… Eh bien, puisque nous en sommes là-dessus, je veux vous confier tout de suite une chose que je comptais vous dire un peu plus tard. J’ai fait hier mon testament. Je vous ai nommé mon exécuteur testamentaire et tuteur de cette petite fille, dans le cas où elle ne serait pas établie quand je partirai. Je ne vous ai pas consulté. Après ma mort, il vous sera remis des pièces qui vous feront accepter sans hésitation ni regret.

» Ce que disait là mademoiselle d’Estorade me bouleversa encore plus. Je n’osais pas l’interroger, je ne lui répondais rien ; j’avais envie de m’arracher les cheveux, de me mettre en colère et de pleurer. Elle vit que je devinais tout ; elle appela la petite, la mit sur mes genoux, et lui dit de m’embrasser.

» Ma foi, je n’y tins pas. Je me mis à pleurer comme un imbécile, et mademoiselle d’Estorade, pensant qu’elle me gênait, sortit tout doucement de la chambre.

» Je demandai à l’enfant si elle connaissait son père et sa mère. Elle me répondit que son père était le bon Dieu du ciel, et sa mère sainte Sylvie, sa patronne, qui est au ciel aussi.

» Ce nom de Sylvie qu’on lui avait donné me fit encore réfléchir. Je lui demandai si le portrait de sa patronne n’était pas quelque part dans la maison. Je l’y avais vu autrefois.

» — Oui, me répondit-elle. Il y est toujours, dans l’oratoire de la demoiselle. Voulez-vous venir le voir ?

» Je n’avais pas besoin de le voir. Je l’avais déjà vu. C’était une image pas bien belle, mais qui, par hasard, avait une ressemblance étonnante… Je me souvenais du temps où Juliette l’avait achetée à un colporteur, en disant à mes sœurs et à moi :

» — À cause de cette ressemblance-là, je vais la faire encadrer et je la garderai.

» Elle l’avait fait. Nous l’avions souvent revue, et même, pendant quelque temps, nous avions donné le surnom de sainte Sylvie à… à une personne de ma famille dont je vous ai parlé quelquefois, que j’aimais plus que les autres et que mademoiselle d’Estorade aimait aussi particulièrement… une personne que je vous nomme tout bas, vous êtes incapable de le redire !… C’était ma sœur, celle qui est morte il y a sept ans, la pauvre Louise !