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Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 163-164).

Livre septième - L’Absolution - Le serment


Serment partout

Telles sont les choses qui ont été vues en France à l’occasion du serment à M. Bonaparte. On a juré ici, là, partout, à Paris, en province, au levant, au couchant, au septentrion, au midi. Ç’a été en France, pendant tout un grand mois, un tableau de bras tendus et de mains levées ; chœur final : Jurons, etc. Les ministres ont juré entre les mains du président ; les préfets entre les mains du ministre ; la cohue entre les mains des préfets. Qu’est-ce que M. Bonaparte fait de tous ces serments-là ? en fait-il la collection ? où les met-il ? On a remarqué que le serment n’a guère été refusé que par des fonctionnaires non rétribués, les conseillers généraux, par exemple. En réalité, c’est au budget qu’on a prêté serment. On a entendu le 29 mars tel sénateur réclamer à haute voix contre l’oubli de son nom qui était en quelque sorte une pudeur du hasard. M. Sibour, l’archevêque de Paris, a juré ; M. Franck-Carré, procureur général près la cour des pairs dans l’affaire de Boulogne, a juré ; M. Dupin, président de l’Assemblée nationale le 2 décembre a juré… – O mon Dieu ! c’est à se tordre les mains de honte ! C’est pourtant une chose sainte, le serment !

L’homme qui fait un serment n’est plus un homme, c’est un autel ; Dieu y descend. L’homme, cette infirmité, cette ombre, cet atome, ce grain de sable, cette goutte d’eau, cette larme tombée des yeux du destin ; l’homme si petit, si débile, si incertain, si ignorant, si inquiet ; l’homme qui va dans le trouble et dans le doute, sachant d’hier peu de chose et de demain rien, voyant sa route juste assez pour poser le pied devant lui, le reste ténèbres ; tremblant s’il regarde en avant, triste s’il regarde en arrière ; l’homme enveloppé dans ces immensités et dans ces obscurités, le temps, l’espace, l’être, et perdu en elles ; ayant un gouffre en lui, son âme, et un gouffre hors de lui, le ciel ; l’homme qui à de certaines heures se courbe avec une sorte d’horreur sacrée sous toutes les forces de la nature, sous le bruit de la mer, sous le frémissement des arbres, sous l’ombre. des montagnes, sous le rayonnement des étoiles ; l’homme qui ne peut lever la tête le jour sans être aveuglé par la clarté, la nuit sans être écrasé par l’infini ; l’homme qui ne connaît rien, qui ne voit rien, qui n’entend rien ; qui peut être emporté demain, aujourd’hui, tout de suite, par le flot qui passe, par le vent qui souffle, par le caillou qui tombe, par l’heure qui sonne ; l’homme, à un jour donné, cet être frissonnant, chancelant, misérable, hochet du hasard, jouet de la minute qui s’écoule, se redresse tout à coup devant l’énigme qu’on nomme vie humaine, sent qu’il y a en lui quelque chose de plus grand que l’abîme, l’honneur ; de plus fort que la fatalité, la vertu ; de plus profond que l’inconnu, la foi ; et, seul, faible et nu, il dit à tout ce formidable mystère qui le tient et qui l’enveloppe : fais de moi ce que tu voudras, mais moi je ferai ceci et je ne ferai pas cela ; et fier, serein, tranquille créant avec un mot un point fixe dans cette sombre instabilité qui emplit l’horizon, comme le matelot jette une ancre dans l’océan, il jette dans l’avenir son serment.

O serment ! confiance admirable du juste en lui-même ! Sublime permission d’affirmer donnée par Dieu à l’homme ! C’est fini. Il n’y en a plus. Encore une splendeur de l’âme qui s’évanouit !