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Napoléon le PetitOllendorftome 7 (p. 53-55).

Livre deuxième - Le Gouvernement


Les Deux Profils de M. Bonaparte

Le curieux, c’est qu’ils veulent qu’on les respecte ; un général est vénérable, un ministre est sacré. La comtesse d’Andl –, jeune femme de Bruxelles, était à Paris en mars 1852 ; elle se trouvait un jour dans un salon du faubourg Saint-Honoré. M. de P. entre ; madame d’Andl – veut sortir et passe devant lui, et il se trouve qu’en songeant à autre chose probablement, elle hausse les épaules. M. de P. s’en aperçoit ; le lendemain madame d’Andl – est avertie que désormais, sous peine d’être expulsée de France comme un représentant du peuple, elle ait à s’abstenir de toute marque d’approbation ou d’improbation quand elle voit des ministres.

Sous ce gouvernement-caporal et sous constitution-consigne, tout marche militairement. Le peuple français va à l’ordre pour savoir comment il doit se lever, se coucher, s’habiller, en quelle toilette il peut aller à l’audience du tribunal ou à la soirée de M. le préfet ; défense de faire des vers médiocres ; défense de porter barbe ; le jabot et la cravate blanche sont lois de l’État. Règle, discipline, obéissance passive, les yeux baissés, silence dans les rangs, tel est le joug sous lequel se courbe en ce moment la nation de l’initiative et de la liberté, la grande France révolutionnaire. Le réformateur ne s’arrêtera que lorsque la France sera assez caserne pour que les généraux disent : A la bonne heure ! et assez séminaire pour que les évêques disent : C’est assez !

Aimez-vous le soldat ? on en a mis partout. Le conseil municipal de Toulouse donne sa démission ; le préfet Chapuis-Montlaville remplace le maire par un colonel, le premier adjoint par un colonel, et le deuxième adjoint par un colonel. Les gens de guerre prennent le haut du pavé. « Les soldats, dit Mably, croyant être à la place des citoyens qui avaient fait autrefois les consuls, les dictateurs, les censeurs et les tribuns, associèrent au gouvernement des empereurs une espèce de démocratie militaire. » Avez-vous un shako sur le crâne ? faites ce qu’il vous plaira. Un jeune homme rentrant du bal passe rue Richelieu devant la porte de la Bibliothèque ; le factionnaire le couche en joue, et le tue ; le lendemain les journaux disent : « Le jeune homme est mort », et c’est tout. Timour-Beig accorda à ses compagnons d’armes et à leurs descendants jusqu’à la septième génération le droit d’ impunité pour quelque crime que ce fût, à moins que le délinquant n’eût commis le crime neuf fois. Le factionnaire de la rue Richelieu a encore huit citoyens à tuer avant d’être traduit devant un conseil de guerre. Il fait bon d’être soldat, mais il ne fait pas bon d’être citoyen. En même temps, cette malheureuse armée, on la déshonore. Le 3 décembre, on décore les commissaires qui ont arrêté ses représentants et ses généraux ; il est vrai qu’elle-même a reçu deux louis par homme. O honte de tous les côtés ! l’argent aux soldats et la croix aux mouchards !

Jésuitisme et caporalisme, c’est là ce régime tout entier. Tout l’expédient politique de M. Bonaparte se compose de deux hypocrisies, hypocrisie soldatesque tournée vers l’armée, hypocrisie catholique tournée vers le clergé. Quand ce n’est pas Fracasse, c’est Basile. Quelquefois c’est les deux ensemble. De cette façon il parvient à ravir d’aise en même temps Montalembert, qui ne croit pas à la France, et Saint-Arnaud, qui ne croit pas en Dieu.

Le dictateur sent-il l’encens ? sent-il le tabac ? cherchez. Il sent le tabac et l’encens. O France ! quel gouvernement ! Les éperons passent sous la soutane. Le coup d’État va à la messe, rosse les pékins, lit son bréviaire, embrasse Catin, dit son chapelet, vide les pots et fait ses pâques. Le coup d’État affirme, ce qui est douteux, que nous sommes revenus à l’époque des jacqueries ; ce qui est certain, c’est qu’il nous ramène au temps des croisades. César se croise pour le pape. Diex et volt. L’Elysée a la foi du templier, et la soif aussi.

Jouir et bien vivre, répétons-le, et manger le budget ; ne rien croire, tout exploiter ; compromettre à la fois deux choses saintes, l’honneur militaire et la foi religieuse ; tacher l’autel avec le sang et le drapeau avec le goupillon ; rendre le soldat ridicule et le prêtre un peu féroce ; mêler à cette grande escroquerie politique qu’il appelle son pouvoir l’Église et la nation, les consciences catholiques et les consciences patriotes, voilà le procédé de Bonaparte-le-Petit.

Tous ses actes, depuis les plus énormes jusqu’aux plus puérils, depuis ce qui est hideux jusqu’à ce qui est risible, sont empreints de ce double jeu. Par exemple les solennités nationales l’ennuient. 24 février, 4 mai ; il y a là des souvenirs gênants ou dangereux qui reviennent opiniâtrement à jour fixe. Un anniversaire est un importun. Supprimons les anniversaires. Soit. Ne gardons qu’une fête, la nôtre. A merveille. Mais avec une fête, une seule, comment satisfaire deux partis ? le parti soldat, et le parti prêtre ? Le parti soldat est voltairien. Où Canrobert sourira, Riancey fera la grimace. Comment faire ? vous allez voir. Les grands escamoteurs ne sont pas embarrassés pour si peu. Le Moniteur déclare un beau matin qu’il n’y aura plus désormais qu’une fête nationale, le 15 août. Sur ce, commentaire semi-officiel ; les deux masques du dictateur se mettent à parler.

– Le 15 août, dit la bouche-Ratapoil, jour de la Saint Napoléon ! – Le 15 août, dit la bouche-Tartuffe fête de la Sainte Vierge ! D’un côté le Deux-Décembre enfle ses joues, grossit sa voix, tire son grand sabre et s’écrie : sacrebleu, grognards ! fêtons Napoléon-le-Grand ! de l’autre il baisse les yeux, fait le signe de la croix et marmotte : mes très chers frères, adorons le sacré cœur de Marie.

Le gouvernement actuel, main baignée de sang qui trempe le doigt dans l’eau bénite.