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Moisson de souvenirs/1

< Moisson de souvenirs

(Pseudo de Cécile Beauregard)
Le Devoir (p. 5-14).

ENFANCE

I


Les affaires de mon père nous retenaient à Lowell dans les États-Unis, mais voulant à tout prix conserver en nous l’âme canadienne, nos parents nous envoyaient dans les collèges et couvents du pays, dès que nous avions atteint un âge raisonnable. Cette année avait marqué mon tour d’émigrer ; mais je m’ennuyais au couvent ; je n’aimais pas le couvent. Aussi, quelle joie en apprenant que les vacances des petites seraient avancées d’une semaine, à cause de la maladie de deux de leurs maîtresses.

Averti, grand-père était venu me chercher en sleigh et mon bonheur avait été considérable en apercevant Jean. Grand’mère m’avait expliqué que l’enfant se trouvait chez elle, afin de permettre à sa mère souffrante, de se rétablir. Le fait ne pouvait me surprendre : tante Hermine n’était-elle pas toujours à demi malade ?

On était à la veille de Noël. Tante Louise, la fille de nos grands-parents, avait fermé son école de bonne heure, et maintenant, elle s’occupait de mon cousin. À cause de sa santé précaire, on n’avait encore pu se décider de l’envoyer en classe et son père, sa mère ou tante Louise pourvoyaient à tour de rôle à son instruction. Il me semble le voir encore, élancé, mince, avec ses bottines chocolat, sa culotte grise, bouffante et le tricot de laine bleue qui moulait étroitement son corps gracile pour se terminer par un gros bourrelet autour du cou. Tante lui faisait dire du catéchisme et il récitait à pleine voix, en se promenant à grandes enjambées autour de la pièce, la tête basse et les bras ballants, comme s’il se fût moqué du monde entier.

Mais je n’ignorais pas pour qui étaient toutes ces prouesses : en effet, s’il approchait de la chaise où dormait le chat, d’un geste prompt, infiniment adroit, il posait l’extrémité de son pied sous le nez du matou ébahi ; s’il passait devant le porte-chapeaux, d’un bond, il attrapait le bonnet de loutre, à grandes oreilles pendantes de grand-père, s’en coiffait drôlement, tout en continuant de réciter à tort et à travers ; si la malheureuse chaise abandonnée par le chat se retrouvait sur son passage, il sautait par-dessus, s’embarrassait les pieds dans les barreaux, tombait, se relevait, faisait un tapage effroyable. Tante le reprenait, il n’écoutait pas. Elle se tenait à quatre pour ne pas tout laisser là et parfois, à bout de patience et de moyens, elle appelait à l’aide.

— C’est bon ! disait, du fond de la cuisine, grand-père occupé à corder proprement le bois de chauffage autour du poêle. C’est bon !

Et il venait pencher sa bonne figure dans l’encadrement de la porte.

— S’il continue, tu me le diras, Louise, et on ne l’emmènera pas à la Messe de Minuit.

— Bien ! faisait à son tour grand’mère, droite et digne, en serrant un peu les lèvres. Nous n’aurons pas besoin de lui pour faire les beignes.

Elle ne le regardait même pas, montée sur un tabouret et occupée à poser des rideaux nets aux fenêtres. Et moi qui suivais grand’mère, en portant sur mes bras étendus, les beaux grands rideaux blancs, frais, aux plis encore raides d’empois, moi, j’aurais ri aux larmes. Je ne comprenais pas comment les autres pouvaient garder leur sérieux ; je me mordais les lèvres, je levais mon fardeau à la hauteur du visage, ou je baissais la tête, en essayant de l’enfouir entre mes épaules, afin de cacher ma détresse ; je me tordais comme un ver et toujours, le rire impitoyable revenait, il me montait subitement à la gorge et j’avais une peur terrible d’éclater. Jean le voyait bien et cela suffisait à détruire l’effet des sages menaces.

Grand pour son âge, en dépit d’une certaine force nerveuse, Jean était demeuré frêle et délicat. Seul, son visage blanc comme du lait, ne trahissait pas son extrême maigreur. Il avait de beaux cheveux, ni blonds ni châtains, les traits réguliers et menus : petite bouche rose, petit nez rond, fins sourcils au-dessus des jolis yeux gris ; jolis de couleur, car malheureusement, lorsque l’un regardait droit, l’autre se trouvait levé vers le front. Il avait une voix d’ange, incomparable : si hardie, si pure et si vivante, qu’elle jetait dans l’étonnement et l’admiration. Il fallait l’entendre chanter : « Minuit chrétiens ! » Mais on ne lui permettait plus de le faire, depuis que le docteur avait dit, courroucé : « Ménagez donc ses poumons ! »

Malgré ses airs fantoches, c’était au fond, un petit cœur tendre et craintif et je crois qu’en cela surtout résidait son grand charme. Il possédait à un haut degré, le sens de l’honneur. Mes grands-parents en raffolaient. Tante Louise, parfois exaspérée par ses espiègleries, ne savait pas résister à son repentir. Enfin, je dois dire encore, car c’est la vérité, qu’il était orgueilleux à un degré rare.

Lorsque, au couvent, me prenait l’ennui de chez nous, ou que je subissais quelque gronderie, quelque déception, gros chagrins qui pèsent lourd sur le petit cœur des enfants, je pensais aux miens, c’est vrai, mais aussi, à Jean. Je me disais : « S’il arrivait donc une lettre de Lowell ! » Mais j’ajoutais : « Au moins, Jean viendra-t-il au parloir, dimanche ? » Et maintenant que nous étions réunis, j’hésitais à entamer mes confidences, par crainte, j’en suis sûre, de le voir se faire grave. Jean sérieux devenait méconnaissable. Peut-être cela provenait-il du défaut de ses yeux, ou de la mièvrerie de sa bouche ? Mais alors, toute son enfantine figure revêtait une expression de mélancolie infinie ; il devenait trop bon, trop doux. Ainsi était-il, lorsqu’il chantait et cela me brisait le cœur et je ne pouvais le supporter. En vérité, j’aurais préféré, je crois, qu’il fît toujours le bouffon.

Cet après-midi, je pus donc me satisfaire, car nous entreprîmes une dissipation monstre. Nous jouâmes à tous les jeux connus et à connaître. Et c’étaient des rires sans fin, des appels bruyants, des courses à travers la maison fraîchement embellie par un grand nettoyage ; les meubles étaient dérangés, les petits tapis ronds que grand’mère confectionnait elle-même avec des languettes de drap, se roulaient sous nos pas et semblaient nous poursuivre. Quelquefois, à bout de souffle, je me laissais choir sur le premier siège venu ; mais ce n’était pas seulement l’animation du plaisir qui faisait monter cette chaleur à mes joues, un peu la honte aussi, et tandis que je m’efforçais de reprendre haleine, je songeais : « Si maman me voyait ! »

Quand fut venue l’heure des beignes, Jean alla trouver grand’mère dans la cuisine et prenant un coin de son tablier qu’il tordait et détordait entre ses doigts nerveux, l’air bien humble, avec son petit œil levé et de sa voix extraordinaire :

— Grand’mère, murmura-t-il, tu veux pas que je fasse les beignes ?

Grand’mère l’enleva de terre, sans un mot, puis elle le baisa, d’abord sur ses beaux cheveux doux, en le serrant si fort sur sa poitrine, que je craignais de le voir disparaître. Quel transport dans ses yeux ! Quelle ivresse sur toute sa figure ! Elle ne se croyait pas observée, Jean non plus qui m’avait défendu de le suivre, sans quoi, elle ne se fût jamais permis cette caresse passionnée.

Nous avions promis de nous coucher aussitôt après la cérémonie des beignes ; il fallut bien tenir parole. Je l’ai dit : Jean était homme d’honneur et moi, je suivais toujours Jean. Tante me cédait son lit et Jean couchait de l’autre côté d’un énorme paravent de cretonne verte, fixé au plancher. Le sommeil ne se pressant pas de venir, nous songeâmes à la Fête qui commencerait cette nuit même, qui était toute proche de nous, et naïvement, nous nous entretînmes des splendeurs de la messe de minuit. Toutefois, nos voix ne réussissant pas toujours à traverser le paravent, il arriva que je compris et répétai tout de travers, un mot de Jean. Il rit, si irrésistiblement, que la contagion me gagna aussitôt. Heureux de son succès, Jean recommença à faire le comique comme dans l’après-midi. Il s’excitait peu à peu, et dans une crise de gaieté, le rire lui coupant la parole, il imagina de lancer son oreiller par-dessus le paravent. Ayant manqué mon coup, en voulant riposter, je sautai à terre et je ramassais mon bien, quand quelqu’un que je n’avais pas entendu venir, me saisit par le bras. Plusieurs fois, déjà, grand-père avait frappé au plafond en disant : « Écoutez donc, là, vous autres ! » mais sans obtenir autre chose, qu’un calme passager.

Je rougis dans la noirceur, tandis que grand’mère me reconduisait au lit, sans un mot. Après avoir rendu son oreiller à Jean, dans un petit discours très sévère, elle nous assura que le premier qui romprait le silence, descendrait en chemise de nuit, en bas, où il y avait des étrangers. Le remords m’écrasait et étouffant mes sanglots, je pleurai si bien, que je finis par m’endormir.

Lorsque je m’éveillai, il faisait toujours sombre, mais une clarté livide emplissait la fenêtre : reflet de la neige ? lueur des astres ? Les étoiles me parurent d’un éclat et d’une grosseur extraordinaires. Du côté de l’escalier, aussi, les lampes d’en bas, dessinaient un carré rouge, lumineux. Bientôt, je distinguai grand’mère près de moi ; je m’étais à moitié rendormie et elle me secouait, répétant, amusée : « Réveille-toi ! Mais, réveille-toi donc, petite fille ! » Je me rendormis, je crois et puis, je sentis qu’on essayait de me faire tenir debout ; mais mes jambes étaient de laine et je n’avais pas plus de consistance que ma robe elle-même. « Hop ! Hop ! » disait grand’mère, mais je m’affaissais toujours ainsi qu’une fleur alanguie. Alors, riant tout bas, indulgente, touchée, elle me prit sur elle et m’habilla comme si j’eusse été un tout jeune bébé. Et elle disait : « C’est Noël. Nous allons tous partir pour la messe et la maison sera fermée à clé. Tu ne voudrais pas rester seule dans la maison ? »

La Messe de minuit ? La Fête enfin arrivée ? Oh ! j’aurais renoncé à tout de grand cœur pour me sentir de nouveau étendue entre mes draps tièdes et la tête sur l’oreiller moelleux, retourner au doux et chaud sommeil. Grand’mère murmurait toujours : « Nous ne reviendrons pas ici avant demain, car nous allons réveillonner à Maricourt, chez oncle Ambroise. Il ne faudrait pas que la petite fille restât seule ici. Qu’est-ce qu’on dirait ? »

Ma toilette terminée, enfin sortie de ma torpeur et la main dans celle de grand’mère, je me dirigeai vers l’escalier. Jean nous y attendait, la figure pâle et toute chiffonnée. Lui non plus n’avait pas envie de parler et en bas, on éclata de rire en nous voyant. Il y avait, en effet, plusieurs personnes en visite et grand’mère expliqua notre parenté. Tante revêtait la pelisse de fourrure que lui présentait son ami galant et un vieux à barbe grise, offrit de me prendre dans son « berlot ». Il eut grand soin de moi et se penchait à tout moment pour me demander : « As-tu froid, la petite ? »

À l’église, je me trouvai soudain au côté de Jean. Nous arrivions tard, l’église était remplie de monde et la messe commençait. Des lumières, encore des lumières, de l’encens, des chants graves, un prêtre en habits d’or, pontife mystérieux, à qui répondaient les voix et la musique. À l’autel de droite, des sapins et le Petit-Jésus que nous ne voyions pas. Nos minuscules personnes ne nuisaient pas trop, je l’espère. On nous abandonna le petit banc pour nous asseoir et à l’Élévation, nous inclinâmes la tête sans nous agenouiller. Lorsque c’était trop beau, soit à l’orgue, soit devant mes yeux éblouis, je touchais Jean et l’implorais des yeux. Alors, il me regardait un peu, penchait deux ou trois fois, sa petite figure crispée, comme pour dire : « Oui, oui, c’est bien beau », puis, attentif, il retournait à son immobilité rêveuse.

L’office terminé, on nous amena à la Crèche où l’Enfant-Jésus, couché sur un peu de paille fraîche, tendait ses petits bras potelés. Nous le regardâmes longuement et pas un instant, il ne cessa de sourire.

Dehors, les voitures s’éloignèrent, les unes après les autres, les vitraux s’obscurcirent et l’église se profila, haute masse sombre, sur le firmament palpitant. Frissonnants dans le sleigh, nous attendions toujours. Enfin, grand-père s’approcha à pas vifs, monta dans la voiture, s’empara des guides ; mais avant de s’asseoir, en un geste singulier qui ne nous échappa nullement, à Jean ni à moi, il palpa avec grand soin, l’une, puis l’autre des poches de son pardessus.

Grand’mère avait Jean sur ses genoux et tante prenait soin de moi. Le village, vite dépassé, nous prîmes un rang et à distances irrégulières, au bord du chemin blanc, se levaient joyeuses, les maisons illuminées où l’on réveillonnait. Le froid était si vif, qu’en avalant de grosses gorgées d’air, j’avais l’impression de me désaltérer. Le cheval trottait toujours et secouait les grelots cristallins qui se plaignaient. Bientôt, nous dûmes traverser un petit bois sombre, retraite de mystère et grand’mère murmura sur un ton de satisfaction extrême : « Maintenant, le plus long est fait. »

Dès les premières maisons de Maricourt, le bourg où demeurait Jean, grand-père fit ralentir le pas à sa monture et bientôt, tandis que grand’mère, attendrie, souriait, les larmes aux yeux, grand-père tira sur les guides en disant : « Arrier ! Arrier ! »

Tante avait disparu et je regardais intensément, je ne sais pourquoi, le groupe que formaient grand’mère, oncle Ambroise, nerveux, le visage tourmenté et enfin Jean qui ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre, si ce n’est par sa taille élancée. Ils ne parlaient pas et cependant, comme ils paraissaient se comprendre ! Comme ils étaient bien de la même race ! Le trait le plus vif, je crois, de leur identité morale consistait en cette sensibilité effrénée, sereine et presque sainte chez grand’mère, angoissée chez mon oncle Ambroise, mélancolique chez Jean.

— On vous attend, fit, du haut de l’escalier, tante Louise.

Aussitôt, mon oncle prit Jean par la main.

— Écoute, Jean…

— Oui papa.

— Il faut que tu sois sage, tu entends ?

— Oui papa.

— Pas de bruit !… commença-t-il encore, mais au lieu de continuer, il mordit sa moustache et battit vivement des paupières.

Grand’mère gravissait l’escalier à sa suite et je suivais, silencieuse. Sur le seuil de la chambre, Jean recula de plusieurs pas et se trouva près de moi : nous nous regardâmes, ébahis. Tante Hermine, pâle et fatiguée s’abandonnait sur les nombreux coussins dont sa chaise était garnie, tandis qu’un bel enfant rose dormait dans ses bras. C’était bien Lui ! Nous Le reconnaissions ! Alors, tandis que je tombais à genoux, Jean, transporté, tendit les mains et avec un accent de ferveur et de désir que je n’oublierai jamais :

— Tu L’as maman ? s’écria-t-il. Veux-tu me Le prêter ? C’est grand-père qui te L’a apporté, hein ? Il L’avait mis dans sa poche ? Ah ! je savais bien !