Mes prisons/11

Mes prisonsVanier (Messein)Œuvres complètes, tome IV (p. 424-428).
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XI


Ce ne devait pas être lui, précisément, ce crucifix de ma première cellule à Mons, à qui j’eus affaire, mais un similaire crucifix pareil d’ailleurs à tous ceux qui sanctifiaient tous les locaux du vaste pénitencier. Mais revenons à l’ameublement. J’en avais omis, une pièce, et non la moins importante. Je veux parler de l’adjudant ou gardien-chef de l’aile où j’étais alors (les gardiens subalternes avaient le titre de sergent, je l’ai dit déjà). Cet adjudant, dis-je, ne m’avait pas pris en affection, et s’il me visitait souvent, ce n’était pas pour me voir, mais bel et bien pour m’inspecter. Et s’ensuivaient des observations sans nombre, voire des menaces de cachot, à propos d’un grain de poussière, d’un pli mal fait à la couverte repliée dans mon lit-table, lorsque le lit redevenait table, même de quelque chose, à son sens, d’irrégulier sur ma personne, mon tour de cou pas à l’ordonnance, tel bouton de ma veste branlant, etc. Ce qu’il m’a fait souffrir cet animal-là avec ses féroces minuties ! D’ailleurs bon diable et qui devait s’humaniser un peu plus tard, à mon égard du moins.

La nourriture ? Eh, parbleu toujours de la soupe… à l’orge, et les dimanches la purée de pois. Pain de munition, eau à discrétion.

Le dimanche, messe, vêpres et salut chantés par des détenus. Harmonium tenu par une dame de la ville, sermons bien faits par l’aumônier, homme charmant dont j’ai gardé le meilleur et le plus reconnaissant souvenir.

La chapelle, très extraordinaire : au contraire de ce qui a lieu dans la plupart des prisons cellulaires, l’autel et ses accessoires se trouvent au milieu naturellement des boxes destinés aux « fidèles » mais très élevés sur une plate-forme aux quatre coins de quoi se tiennent les gardiens chargés de la bonne tenue et du respect dû au Lieu saint…

C’est même à quoi font allusion mes vers de Parallèlement.

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Vois s’allumer les saluts

Du fond d’un trou.

Les préaux forment une roue dont une rotonde centrale est le moyeu d’où rayonnent en V une dizaine de murs enserrant autant de petits jardinets, assez funèbres, qu’il y a de V en maçonnerie. Un gardien se tient dans la rotonde et donne du feu aux prisonniers, qui ont une heure pour fumer une pipe et se promener en loups dans chacun son préau. Après quoi retour aux cellules, en file indienne, cagoules en tête — et en voilà pour jusqu’au lendemain, à la même heure.

Mais au bout de huit ou dix jours de ce régime peu agréable, si confortable et suffisant, au fond ! je suis appelé chez le Directeur, encore un homme charmant, déjà blanchissant, très bienveillant et à qui je devins sympathique du premier coup.

Veine ! il s’agissait de ma mise en pistole. Je fus mené dans un autre corps de bâtiment. Ma nouvelle cellule, un peu plus grande que l’autre, mais meublée de même, sauf le lit, bon, large, et permettant cette fraîcheur de s’étirer enfin, me plut dès l’abord.

Elle n’était pourtant qu’au juste confortable. Et surtout cet éclairage, d’ailleurs suffisant, filtrant à travers des barreaux horizontaux mais venu de trop haut et barrant, — c’est le cas de le dire au risque de deux répétitions — l’horizon. Mais quel bonheur d’enfin coucher dans un lit proprement dit ! Mais quelle félicité que ce semblant plus que modeste, de l’ancienne modeste, mais commode chambre, naguère hélas ! conjugale, avec son lit « de milieu »

Il faut savoir se contenter de peu, surtout en prison, et comme toute idée de femme m’était interdite de par la force, force me fut donc de me résigne. Ce que je fis.

Je demandai des livres. On me permit d’avoir toute une bibliothèque. Dictionnaires, classiques, un Shakespeare en anglais, que je lus en entier (j’avais tant de temps, pensez !). De précieuses notes d’après Johnson et tous commentateurs anglais, allemands et autres, m’aidèrent à bien comprendre l’immense poète, qui néanmoins ne me fit jamais oublier Racine non plus que Fénelon ni que La Fontaine, sans compter Corneille et Victor Hugo, Lamartine et Musset. Et pas de journaux !

Ces diversions néanmoins n’étaient pas mes seules.

J’inventai un jeu.

Ça consistait à mâcher du papier en deux boulettes, à supposer deux adversaires, A et B, à lancer ces projectiles alternativement vers un but qui était le judas de la cellule et à marquer loyalement les coups.

Double plaisir. D’abord de perdre ou de gagner. Ce que A détestait B, B le lui rendait si bien ! Puis de redouter le passage de l’adjudant ou d’un sergent. Ou, alors ! du Directeur lui-même.

Il est vrai que c’est celui-ci que je redoutais le moins.