Mattea (Hetzel, illustré 1854)/Chapitre 05

Mattea (Hetzel, illustré 1854)
MatteaJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 7 (p. 50-53).
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V.

La belle Mattea s’étonnait avec raison de se voir amenée en cette compagnie par son propre père, et dans le premier moment elle avait craint de sa part quelque sortie maladroite ou quelque ridicule proposition de mariage ; mais en l’entendant parler de ses affaires à Timothée avec beaucoup de chaleur et d’intérêt, elle crut comprendre qu’elle servait de leurre ou d’enjeu, et que son père mettait en quelque sorte sa main à prix. Elle en était humiliée et blessée, et l’involontaire mépris qu’elle ressentait pour cette conduite augmentait en elle l’envie de se soustraire à l’autorité d’une famille qui l’opprimait ou la dégradait.

Elle eût été moins sévère pour M. Spada si elle se fût rendu bien compte de l’indifférence d’Abul et de l’impossibilité d’un mariage légal entre elle et lui. Mais depuis qu’elle avait résolu à l’improviste de concevoir une grande passion pour lui, elle était en train de divaguer, et déjà elle se persuadait que l’amour d’Abul avait prévenu le sien, qu’il l’avait déclaré à ses parents, et que, pour cette raison, sa mère avait voulu la forcer d’épouser au plus vite son cousin Checo. Le redoublement de politesse et de prévenances de M. Spada envers ces deux étrangers, que le matin même elle lui avait entendu maudire et traiter de chiens et d’idolâtres semblait, au reste, une confirmation assez évidente de cette opinion. Mais si cette opinion flattait sa fantaisie, sa fierté naturelle et sa délicatesse se révoltaient contre l’espèce de marché dont elle se croyait l’objet ; et, craignant d’être complice d’une embûche dressée au musulman, elle s’enveloppait dans sa mante, et restait morne, silencieuse et froide, comme une statue, le plus loin de lui qu’il lui était possible.

Cependant Timothée, résolu à s’amuser le plus longtemps possible de cette comédie, inventée et mise en jeu par son génie facétieux, car Abul n’avait pas plus songé à réclamer ses deux mille sequins pour acheter de la soie blanche qu’il n’avait songé à trouver Mattea jolie ; Timothée, dis-je, semblable à un petit gnome ironique, prolongeait les émotions de M. Zacomo en le jetant dans une perpétuelle alternative de crainte et d’espoir. Celui-ci le pressait de communiquer à Abul la proposition d’acheter la soie smyrniote de moitié avec lui, offrant de payer le tout comptant, et de ne rembourser à Abul les deux mille sequins qu’avec le bénéfice de l’affaire. Mais il n’osait pressentir le rôle que jouait Mattea dans cette négociation ; car rien dans la contenance d’Abul ne trahissait une passion dont elle fût l’objet. Timothée retardait toujours cette proposition formelle d’association, en disant qu’Abul était sombre et intraitable si on le dérangeait quand il était en train de fumer un certain tabac. Voulant voir jusqu’où irait la cupidité misérable du Vénitien, il le fit consentir à descendre sur la rive droite de la Zueca, et à s’asseoir avec sa fille et le musulman sous la tente d’un café. Là, il commença un dialogue fort divertissant pour tout spectateur qui eût compris les deux langues qu’il parla tour à tour ; car tandis qu’il s’adressait à Zacomo pour établir avec lui les conditions du traité, il se tournait vers son maître et lui disait :

« M. Spada me parle de la bonté que vous avez eue jusqu’ici de ne jamais user de vos billets à ordre, et d’avoir bien voulu attendre sa commodité ; il dit qu’on ne peut avoir affaire à un plus digne négociant que vous.

— Dis-lui, répondait Abul, que je lui souhaile toutes sortes de prospérités, qu’il ne trouve jamais sur sa route une maison sans hospitalité, et que le mauvais œil ne s’arrête point sur lui dans son sommeil.

— Que dit-il ? demandait Spada avec empressement.

— Il dit que cela présente d’énormes difficultés, répondait Timothée. Nos mûriers ont tant souffert des insectes l’année dernière, que nous avons un tiers de perte sur nos taffetas pour nous être associés à des négociants de Corfou qui ont eu part égale à nos bénéfices sans avoir part égale aux frais. »

Cette bizarre conversation se prolongeait ; Abul n’accordait aucune attention à Mattea, et Spada commençait à désespérer de l’effet des charmes de sa fille. Timothée, pour compliquer l’imbroglio dont il était le poëte et l’acteur, proposa de s’éloigner un instant avec Spada pour lui faire en secret une observation importante. Spada, se flattant à la fin d’être arrivé au fait, le suivit sur la rive hors de la portée de la voix, mais sans perdre Mattea de vue. Celle-ci resta donc avec son Turc dans une sorte de tête-à-tête.

Cette dernière démarche parut à Mattea une triste confirmation de tout ce qu’elle soupçonnait. Elle crut que son père flattait son penchant d’une manière perfide, et l’engageait à entrer dans ses vues de séduction pour arriver plus sûrement à duper le musulman. Extrême dans ses jugements comme le sont les jeunes têtes, elle ne pensa pas seulement que son père voulait retarder ses paiements, mais encore qu’il voulait manquer de parole et donner les œillades et la réputation de sa fille en échange des marchandises turques qu’il avait reçues. Cette manière d’agir des Vénitiens envers les Turcs était si peu rare, et ser Zacomo lui-même avait en sa présence usé de tant de mesquins subterfuges pour tirer d’eux quelques sequins de plus, que Mattea pouvait bien craindre, avec quelque apparence de raison, d’être engagée dans une intrigue semblable.

Ne consultant donc que sa fierté, et cédant à un irrésistible mouvement d’indignation généreuse, elle se flatta de faire comprendre la vérité au marchand turc. S’armant de toute la résolution de son caractère dans un moment où elle était seule avec lui, elle entr’ouvrit son voile, se pencha sur la table qui les séparait, et lui dit, en articulant nettement chaque syllabe et en simplifiant sa phrase autant que possible pour être entendue de lui : « Mon père vous trompe, je ne veux pas vous épouser. »

Abul, surpris, un peu ébloui peut-être par l’éclat de ses yeux et de ses joues, ne sachant que penser, crut d’abord à une déclaration d’amour, et répondit en turc : « Moi aussi je vous aime, si vous le désirez. »

Mattea, ne sachant ce qu’il répondait, répéta sa première phrase plus lentement, en ajoutant : « Me comprenez-vous ? »

Abul, remarquant alors sur son visage une expression plus calme et une fierté plus assurée, changea d’avis et répondit à tout hasard : « Comme il vous plaira, madamigella. »

Enfin, Mattea ayant répété une troisième fois son avertissement en essayant de changer et d’ajouter quelques mots, il crut comprendre, à la sévérité de son visage, qu’elle était en colère contre lui. Alors, cherchant en lui-même en quoi il avait pu l’offenser, il se souvint qu’il ne lui avait fait aucun présent ; et s’imaginant qu’à Venise, comme dans plusieurs des contrées qu’il avait parcourues, c’était un devoir de politesse indispensable envers la fille de son associé, il réfléchit un instant au don qu’il pouvait lui faire sur-le-champ pour réparer son oubli. Il ne trouvra rien de mieux qu’une boîte de cristal pleine de gomme de lenstique qu’il portait habituellement sur lui, et dont il mâchait une pastille de temps en temps, suivant l’usage de son pays. Il tira ce don de sa poche et le mit dans la main de Mattea. Mais comme elle le repoussait, il craignit d’avoir manqué de grâce, et se souvenant d’avoir vu les Vénitiens baiser la main aux femmes qu’ils abordaient, il baisa celle de Mattea ; et, voulant ajouter quelque parole agréable, il mit sa propre main sur sa poitrine en disant en italien d’un air grave et solennel : « Votre ami. »

Cette parole simple, ce geste franc et affectueux, la figure noble et belle d’Abul firent tant d’impression sur Mattea, qu’elle ne se fit aucun scrupule de garder un présent si honnêtement offert. Elle crut s’être fait comprendre, et interpréta l’action de son nouvel ami comme un témoignage d’estime et de confiance. « Il ignore nos usages, se dit-elle, et je l’offenserais sans doute en refusant son présent. Mais ce mot d’ami qu’il a prononcé exprime tout ce qui se passe entre lui et moi : loyauté sainte, affection fraternelle ; nos cœurs se sont entendus. »

Elle mit la boîte dans son sein en disant : « Oui, amis, amis pour la vie. » Et tout émue, joyeuse, attendrie, rassurée, elle referma son voile et reprit sa sérénité. Abul, satisfait d’avoir rempli son devoir, se rendit le témoignage d’avoir fait un présent de valeur convenable, la boîte étant de cristal du Caucase, et la gomme de lenstique étant une denrée fort chère et fort rare que produit la seule île de Scio, et dont le Grand Seigneur avait alors le monopole. Dans cette confiance, il reprit sa cuiller de vermeil et acheva tranquillement son sorbet à la rose.

Pendant ce temps, Timothée, jaloux de tourmenter M. Spada, lui communiquait d’un air important les observations les plus futiles, et chaque fois qu’il le voyait tourner la tête avec inquiétude pour regarder sa fille, il lui disait : « Qui peut vous tourmenter ainsi, mon cher seigneur ? la signora Mattea n’est pas seule au café. N’est-elle pas sous la protection de mon maître, qui est l’homme le plus galant de l’Asie Mineure ! Soyez sûr que le temps ne semble pas trop long au noble Abul-Amet. »

Ces réflexions malignes enfonçaient mille serpents dans l’âme bourrelée de Zacomo ; mais en même temps elles réveillaient la seule chance sur laquelle pût être fondé l’espoir d’acheter la soie blanche, et Zacomo se disait : « Allons, puisque la faute est faite, tâchons d’en profiter. Pourvu que ma femme ne le sache pas, tout sera facile à arranger et à réparer. »

Il en revenait alors à la supputation de ses intérêts. « Mon cher Timothée, disait-il, sois sûr que ton maître a offert beaucoup trop de cette marchandise. Je connais bien celui qui en a offert deux mille sequins (c’était lui-même), et je te jure que c’était un prix honnête.

— Eh quoi ! répondait le jeune Grec, n’auriez-vous pas pris en considération la situation malheureuse d’un confrère, si c’était vous, je suppose, qui eussiez fait cette offre ?

— Ce n’est pas moi, Timothée ; je connais trop les bons procédés que je dois à l’estimable Amet pour aller jamais sur ses brisées dans un genre d’affaire qui le concerne exclusivement.

— Oh ! je le sais, reprit Timothée d’un air grave, vous ne vous écartez jamais en secret de la branche d’industrie que vous exercez en public ; vous n’êtes pas de ces débitants qui enlèvent aux fabricants qui les fournissent un pain légitime ; non certes ! »

En parlant ainsi, il le regarda fixement sans que son visage trahit la moindre ironie ; et ser Zacomo, qui, à l’égard de ses affaires, possédait une assez bonne dose de ruse, affronta ce regard sans que son visage trahit la moindre perfidie.

« Allons donc décider Amet, reprit Timothée, car, entre gens de bonne foi comme nous le sommes, on doit s’entendre à demi-mot. M. Spada vient de m’offrir pour vous, dit-il en turc à son maître, le remboursement de votre créance de cette année ; le jour où vous aurez besoin d’argent, il le tiendra à votre disposition.

— C’est bien, répondit Abul, dis à cet honnête homme que je n’en ai pas besoin pour le moment, et que mon argent est plus en sûreté dans ses mains que sur mes navires. La foi d’un homme vertueux est un roc en terre ferme, les flots de la mer sont comme la parole d’un larron.

— Mon maître m’accorde la permission de conclure cette affaire avec vous de la manière la plus loyale et la plus avantageuse aux deux parties, dit Timothée à M. Spada ; nous en parlerons donc dans le plus grand détail demain, et si vous voulez que nous allions ensemble examiner la marchandise dans le port, j’irai vous prendre de bonne heure.

— Dieu soit loué ! s’écria M. Spada, et que dans sa justice il daigne convertir à la vraie foi l’âme de ce noble musulman ! »

Après cette exclamation ils se séparèrent, et M. Spada reconduisit sa fille jusque dans sa chambre, où il l’embrassa avec tendresse, lui demandant pardon dans son cœur de s’être servi de sa passion comme d’un enjeu ; puis il se mit en devoir d’examiner ses comptes de la journée. Mais il ne fut pas longtemps tranquille, car madame Loredana vint le trouver avec un coffre à la main. C’étaient quelques hardes qu’elle venait de préparer pour sa fille, et elle exigeait que son mari la conduisît chez la princesse le lendemain dès le point du jour. M. Spada n’était plus aussi pressé d’éloigner Mattea ; il tâcha d’éluder ces sommations ; mais voyant qu’elle était décidée à la conduire elle-même dans un couvent s’il hésitait à l’emmener, il fut forcé de lui avouer que la réussite de son affaire dépendait seulement de quelques jours de plus de la présence de Mattea dans la boutique. Cette nouvelle irrita beaucoup la Loredana ; mais ce fut bien pis lorsque ayant fait subir un interrogatoire implacable à son époux, elle lui fit confesser qu’au lieu d’aller chez la princesse dans la soirée, il avait parlé au musulman dans un café en présence de Mattea. Elle devina les circonstances aggravantes que celait encore M. Spada, et les lui ayant arrachées par la ruse, elle entra dans une juste colère contre lui et l’accabla d’injures violentes mais trop méritées.

Au milieu de cette querelle, Mattea, à demi déshabillée, entra, et se mettant à genoux entre eux deux : « Ma mère, dit-elle, je vois que je suis un sujet de trouble et de scandale dans cette maison ; accordez-moi la permission d’en sortir pour jamais. Je viens d’entendre le sujet de votre dispute. Mon père suppose qu’Abul Amet a le désir de m’épouser, et vous, ma mère, vous supposez qu’il a celui de me séduire et de m’enfermer dans son harem avec ses concubines. Sachez que vous vous trompez tous deux. Abul est un honnête homme à qui sa religion défend sans doute de m’épouser, car il n’y songe pas, mais qui, ne m’ayant point achetée, ne songera jamais à me traiter comme une concubine. Je lui ai demandé sa protection et une existence modeste en travaillant dans ses ateliers ; il me l’accorde ; donnez-moi votre bénédiction, et permettez-moi d’aller vivre à l’île de Scio. J’ai lu un livre chez ma marraine dans lequel j’ai vu que c’était un beau pays, paisible, industrieux, et celui de toute la Grèce où les Turcs exercent une domination plus douce. J’y serai pauvre, mais libre, et vous serez plus tranquilles quand vous n’aurez plus, vous, ma mère, un objet de haine ; vous, mon père, un sujet d’alarmes. J’ai vu aujourd’hui combien le soin de vos richesses a d’empire sur votre âme ; mon exil vous tiendra quitte de la dot sans laquelle Checo ne m’eût point épousée, et cette dot dépassera de beaucoup les deux mille sequins auxquels vous eussiez sacrifié le repos et l’honneur de votre fille, si Abul n’eût été un honnête homme, digne de respect encore plus que d’amour. »

En achevant ce discours, que ses parents écoutèrent jusqu’au bout, paralysés qu’ils étaient par la surprise, la romanesque enfant, levant ses beaux yeux au ciel, invoqua l’image d’Abul pour se donner de la force ; mais en un instant elle fut renversée sur une chaise et rudement frappée par sa mère, qui était réellement folle dans la colère. M. Spada, épouvanté, voulut se jeter entre elles deux, mais la Loredana le repoussa si rudement qu’il alla tomber sur la table. « Ne vous mêlez pas d’elle, criait la mégère, ou je la tue. »

En même temps elle poussa sa fille dans sa chambre ; et comme celle-ci lui demandait avec un sang-froid forcé, inspiré par la haine, de lui laisser de la lumière, elle lui jeta le flambeau à la tête. Mattea reçut une blessure au front, et voyant son sang couler : « Voilà, dit-elle à sa mère, de quoi m’envoyer en Grèce sans regret et sans remords. »

Loredana, exaspérée, eut envie de la tuer ; mais saisie d’épouvante au milieu de sa frénésie, cette femme, plus malheureuse que sa victime, s’enfuit en fermant la porte à double tour, arracha violemment la clef qu’elle alla jeter à son mari ; puis elle courut s’enfermer dans sa chambre, où elle tomba sur le carreau en proie à d’affreuses convulsions.

Mattea essuya le sang qui coulait sur son visage et regarda une minute cette porte par laquelle sa mère venait de sortir ; puis elle fit un grand signe de croix en disant : « Pour jamais ! »

En un instant les draps de son lit furent attachés à sa fenêtre, qui, étant située immédiatement au-dessus de la boutique, n’était éloignée du sol que de dix à douze pieds. Quelques passants attardés virent glisser une ombre qui disparut sous les couloirs sombres des Procuraties ; puis bientôt après une gondole de place, dont le fanal était caché, passa sous le pont de San-Mose, et s’enfuit rapidement avec la marée descendante le long du grand canal.

Je prie le lecteur de ne point trop s’irriter contre Mattea ; elle était un peu folle, elle venait d’être battue et menacée de la mort ; elle était couverte de sang, et de plus elle avait quatorze ans. Ce n’était pas sa faute si la nature lui avait donné trop tôt la beauté et les malheurs d’une femme, quand sa raison et sa prudence étaient encore dignes d’un enfant.

Pâle, tremblante et retenant sa respiration comme si elle eût craint de s’apercevoir elle-même au fond de la gondole, elle se laissa emporter pendant environ un quart d’heure. Lorsqu’elle aperçut les dentelures triangulaires de la mosquée se dessiner en noir sur le ciel éclairé par la lune, elle commanda au gondolier de s’arrêter à l’entrée du petit canal des Turcs.

La mosquée de Venise est un bâtiment sans beauté, mais non sans caractère, flanqué et comme surchargé de petites constructions, qui, par leur entassement et leur irrégularité au milieu de la plus belle ville du monde, présentent le spectacle de la barbarie ottomane, inerte au milieu de l’art européen. Ce pâté de temples et de fabriques grossières est appelé à Venise il Fondaco dei Turchi. Les maisonnettes étaient toutes habitées par des Turcs ; le comptoir de leur compagnie de commerce y était établi, et lorsque Phingari, la lune, brillait dans le ciel, ils passaient les longues heures de la nuit prosternés dans la mosquée silencieuse.

À l’angle formé par le grand et le petit canal qui baignent ces constructions, une d’elles, qui n’est pour ainsi dire que la coque d’une chambre isolée, s’avance sur les eaux à la hauteur de quelques toises. Un petit prolongement y forme une jolie terrasse ; je dis jolie à cause d’une tente de toile bleue et de quelques beaux lauriers-roses qui la décorent. Dans une pareille situation, au sein de Venise, et par le clair de lune, il n’en faut pas davantage pour former une retraite délicieuse. C’est là qu’Abul-Amet demeurait. Mattea le savait pour l’avoir vu souvent fumer au déclin du jour, accroupi sur un tapis au milieu de ses lauriers-roses ; d’ailleurs chaque fois que son père passait avec elle en gondole devant le Fondaco, il lui avait montré cette baraque, dont la position était assez remarquable, en lui disant : « Voici la maison de notre ami Abul, le plus honnête de tous les négociants. »

On abordait à cette prétendue maison par une marche au-dessus de laquelle une niche pratiquée dans la muraille protégeait une lampe, et derrière cette lampe, il y avait et il y a encore une madone de pierre qui est bien littéralement flanquée dans le ventre de la mosquée turque, puisque toutes les constructions adjacentes sont superposées sur la base massive du temple. Ces deux cultes vivaient là en bonne intelligence, et le lien de fraternité entre les mécréants et les giaours, ce n’était pas la tolérance, encore moins la charité ; c’était l’amour du gain, le dieu d’or de toutes les nations.

Mattea suivit le degré humide qui entourait la maison jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un escalier étroit et sombre qu’elle monta au hasard. Une porte, fermée seulement au loquet, s’ouvrit à elle, et ensuite une pièce carrée, blanche et unie, sans aucun ornement, sans autre meuble qu’un lit très-bas et d’un bois grossier, couvert d’un tapis de pourpre rayé d’or, une pile de carreaux de cachemire, une lampe de terre égyptienne, un coffre de bois de cèdre incrusté de nacre de perle, des sabres, des pistolets, des poignards et des pipes du plus grand prix, une veste chamarrée de riches broderies, qui valait bien quatre ou cinq cents thalers, et à laquelle une corde tendue en travers de la chambre servait d’armoire. Une écuelle d’airain de Corinthe pleine de pièces d’or était posée à côté d’un yatagan ; c’était la bourse et la serrure d’Amet. Sa carabine, couverte de rubis et d’émeraudes, était sur son lit, et une devise en gros caractères arabes était écrite sur la muraille au-dessus de son chevet.

Mattea souleva la portière de tapisserie qui servait de fenêtre, et vit sur la terrasse Abul déchaussé et prosterné devant la lune.

Cette profonde immobilité de sa prière, que la présence d’une femme seule avec lui, la nuit, dans sa chambre, ne troublait pas plus que le vol d’un moucheron, frappa la jeune fille de respect. — Ce sont là, pensa-t-elle, les hommes que les mères qui battent leurs filles vouent à la damnation. Comment donc seront damnés les cruels et les injustes ?

Elle s’agenouilla sur le seuil de la chambre et attendit, en se recommandant à Dieu, qu’il eût fini sa prière. Quand il eut fini en effet, il vint à elle, la regarda, essaya d’échanger avec elle quelques paroles inintelligibles de part et d’autre ; puis, comprenant tout bonnement que c’était une fille amoureuse de lui, il résolut ne ne pas faire le cruel, et souriant sans rien dire, il appela son esclave, qui donnait en plein air sur une terrasse supérieure, et lui ordonna d’apporter des sirops, des confitures sèches et des glaces. Puis il se mit à charger sa plus longue pipe de cerisier, afin de l’offrir à la belle compagne de sa nuit fortunée.

Heureusement pour Mattea, qui ne se doutait guère des pensées de son hôte, mais qui commençait à trouver fort embarrassant qu’il ne comprît pas un mot de sa langue, une autre gondole avait descendu le grand canal en même temps que la sienne. Cette gondole avait aussi éteint son fanal, preuve qu’elle allait en aventures. Mais c’était une gondole élégante, bien noire, bien fluette, bien propre, avec une grande soie bien brillante, et montée par les deux meilleurs rameurs de la place. Le signore que l’on menait en conquête était couché tout seul au fond de sa boîte de satin noir, et, tandis que ses jambes nonchalantes reposaient allongées sur les coussins, ses doigts agiles voltigeaient avec une négligente rapidité sur une guitare. La guitare est un instrument qui n’a son existence véritable qu’à Venise, la ville silencieuse et sonore. Quand une gondole rase ce fleuve d’encre phosphorescente, où chaque coup de rame enfonce un éclair, tandis qu’une grêle de petites notes légères, nettes et folâtres bondit et rebondit sur les cordes que parcourt une main invisible, on voudrait arrêter et saisir cette mélodie faible, mais distincte, qui agace l’oreille des passants et qui fuit le long des grandes ombres des palais, comme pour appeler les belles aux fenêtres, et passer en leur disant : — Ce n’est pas pour vous la sérénade, et vous ne saurez ni d’où elle vient ni où elle va.

Or, la gondole était celle que louait Abul durant les mois de son séjour à Venise, et le joueur de guitare était Timothée. Il allait souper chez une actrice, et sur son passage il s’amusait à lutiner par sa musique les jaloux ou les amantes qui veillaient sur les balcons. De temps en temps il s’arrêtait sous une fenêtre, et attendait que la dame eût prononcé bien bas en se penchant sous sa tendina le nom de son galant pour lui répondre : Ce n’est pas moi, et reprendre sa course et son chant moqueur. C’est à cause de ces courtes mais fréquentes stations, qu’il avait tantôt dépassé, tantôt laissé courir devant lui la gondole qui renfermait Mattea. La fugitive s’était effrayée chaque fois à son approche, et, dans sa crainte d’être poursuivie, elle avait presque cru reconnaître une voix dans le son de sa guitare.

Il y avait environ cinq minutes que Mattea était entrée dans la chambre d’Abul, lorsque Timothée, passant devant le Fondaco, remarqua cette gondole sans fanal qu’il avait déjà rencontrée dans sa course, amarrée maintenant sous la niche de la madone des Turcs. Abul n’était guère dans l’usage de recevoir des visites à cette heure, et d’ailleurs l’idée de Mattea devait se présenter d’emblée à un homme aussi perspicace que Timothée. Il fit amarrer sa gondole à côté de celle-là, monta précipitamment, et trouva Mattea qui recevait une pipe de la main d’Abul, et qui allait recevoir un baiser auquel elle ne s’attendait guère, mais que le Turc se reprochait de lui avoir déjà trop fait désirer. L’arrivée de Timothée changea la face des choses ; Abul en fut un peu contrarié : « Retire-toi, mon ami, dit-il à Timothée, tu vois que je suis en bonne fortune.

— Mon maître, j’obéis, répliqua Timothée ; cette femme est-elle donc votre esclave ?

— Non pas mon esclave, mais ma maîtresse, comme on dit à la mode d’Italie ; du moins elle va l’être, puisqu’elle vient me trouver. Elle m’avait parlé tantôt, mais je n’avais pas compris. Elle n’est pas mal.

— Vous la trouvez belle ? dit Timothée.

— Pas beaucoup, répondit Abul, elle est trop jeune et trop mince ; j’aimerais mieux sa mère, c’est une belle femme bien grasse. Mais il faut bien se contenter de ce qu’on trouve en pays étranger, et d’ailleurs ce serait manquer à l’hospitalité que de refuser à cette fille ce qu’elle désire.

— Et si mon maître se trompait, reprit Timothée ; si cette fille était venue ici dans d’autres intentions ?

— En vérité, le crois-tu ?

— Ne vous a-t-elle rien dit ?

— Je ne comprends rien à ce qu’elle dit.

— Ses manières vous ont-elles prouvé son amour ?

— Non, mais elle était à genoux pendant que j’achevais ma prière.

— Est-elle restée à genoux quand vous vous êtes levé ?

— Non, elle s’est levée aussi.

— Eh bien ! dit Timothée en lui-même en regardant la belle Mattea qui écoutait, toute pâle et tout interdite, cet entretien auquel elle n’entendait rien, pauvre insensée ! il est encore temps de te sauver de toi-même. — Mademoiselle, lui dit-il d’un ton un peu froid, que désirez-vous que je demande de votre part à mon maître ?

— Hélas ! je n’en sais rien, répondit Mattea fondant en larmes ; je demande asile et protection à qui voudra me l’accorder ; ne lui avez-vous pas traduit ma lettre de ce matin ? Vous voyez que je suis blessée et ensanglantée ; je suis opprimée et maltraitée au point que je n’ose pas rester une heure de plus dans la maison de mes parents ; je vais me réfugier de ce pas chez ma marraine, la princesse Gica ; mais elle ne voudra me soustraire que bien peu de temps aux maux qui m’accablent et que je veux fuir à jamais, car elle est faible et dévote. Si Abul veut me faire avertir le jour de son départ, s’il consent à me faire passer en Grèce sur son brigantin, je fuirai, et j’irai travailler toute ma vie dans ses ateliers pour lui prouver ma reconnaissance…

— Dois-je dire aussi votre amour ? dit Timothée d’un ton respectueux, mais insinuant.

— Je ne pense pas qu’il soit question de cela, ni dans ma lettre, ni dans ce que je viens de vous dire, répondit Mattea en passant d’une pâleur livide à une vive rougeur de colère ; je trouve votre question étrange et cruelle dans la position où je suis ; j’avais cru jusqu’ici à de l’amitié de votre part. Je vois bien que la démarche que je fais m’ôte votre estime ; mais en quoi prouve t-elle, je vous prie, que j’aie de l’amour pour Abul-Amet ?

— C’est bon, pensa Timothée, c’est une fille sans cervelle, et non pas sans cœur. » Il lui fit d’humbles excuses, l’assura qu’elle avait droit au secours et au respect de son maître, ainsi qu’aux siens, et s’adressant à Abul :

« Seigneur mon maître, qui avez été toujours si doux et si généreux envers moi, lui dit-il, voulez-vous accorder à cette fille la grâce qu’elle demande, et à votre serviteur fidèle celle qu’il va vous demander ?

— Parle, répondit Abul ; je n’ai rien à refuser à un serviteur et à un ami tel que toi.

— Eh bien ! dit Timothée, cette fille, qui est ma fiancée et qui s’est engagée à moi par des promesses sacrées, vous demande la grâce de partir avec nous sur votre brigantin, et d’aller s’établir dans votre atelier à Scio ; et moi je vous demande la permission de l’emmener et d’en faire ma femme. C’est une fille qui s’entend au commerce et qui m’aidera dans la gestion de nos affaires.

— Il n’est pas besoin qu’elle soit utile à mes affaires, répondit gravement Abul ; il suffit qu’elle soit fiancée à mon serviteur fidèle pour que je devienne son hôte sincère et loyal. Tu peux emmener ta femme, Timothée ; je ne soulèverai jamais le coin de son voile ; et quand je la trouverais dans mon hamac, je ne la toucherais pas.

— Je le sais, ô mon maître, répondit le jeune Grec, et tu sais aussi que, le jour où tu me demanderas ma tête, je me mettrai à genoux pour te l’offrir ; car je te dois plus qu’à mon père, et ma vie t’appartient plus qu’à celui qui me l’a donnée. — Mademoiselle, dit-il à Mattea, vous avez bien fait de compter sur l’honneur de mon maître ; tous vos désirs seront remplis, et, si vous voulez me permettre de vous conduire chez votre marraine, je connaîtrai désormais en quel lieu je dois aller vous avertir et vous chercher au moment du départ de notre voile. »

Mattea eût peut-être bien désiré une réponse un peu moins strictement obligeante de la part d’Abul, mais elle n’en fut pas moins touchée de sa loyauté. Elle en exprima sa reconnaissance à Timothée, tout en regrettant tout bas qu’une parole tant soit peu affectueuse n’eût pas accompagné ses promesses de respect. Timothée la fit monter dans sa gondole, et la conduisit au palais de la princesse Veneranda. Elle était si confuse de cette démarche hardie, aveugle inspiration d’un premier mouvement d’effervescence, qu’elle n’osa dire un mot à son compagnon durant la route.

« Si l’on vous emmène à la campagne, lui dit Timothée en la quittant à quelque distance du palais, faites-moi savoir où vous allez, et comptez que j’irai vous y trouver.

— On m’enfermera peut-être, dit Mattea tristement.

— On sera bien malin si on m’empêche de me moquer des gardiens, reprit Timothée. Je ne suis pas connu de cette princesse Gica ; si je me présente à vous devant elle, n’ayez pas l’air de m’avoir jamais vu. Adieu, bon courage, gardez-vous de dire à votre marraine que vous n’êtes pas venue directement de votre demeure à la sienne. Nous nous reverrons bientôt. »