Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie II/13

Gosselin (Tome IIp. 321-331).
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Deuxième partie


CHAPITRE XIII.

LE DÉFI.


À l’aspect de Gontran, mon premier mouvement fut de courir à lui et de m’écrier :

— Sauvez-moi !… sauvez-moi !…

Mes traits bouleversés frappèrent Gontran ; il s’écria en regardant M. Lugarto :

— Mathilde, qu’avez-vous ? Au nom du ciel ! qu’avez-vous ?

M. Lugarto se prit à rire aux éclats, et dit à M. de Lancry :

— Ah çà ! mon cher, savez-vous que votre femme est incroyable ! Elle est capable de prendre au sérieux une mauvaise plaisanterie.

— Vous êtes un infâme ! — m’écriai-je, — je n’ai aucun ménagement à garder… En dévoilant votre conduite à mon mari, je n’expose pas ses jours ; vous n’oseriez pas vous battre avec lui, et lui ne daignerait pas se battre avec vous.

— Vous entendez, mon cher, comme elle me traite, — dit M. Lugarto à M. de Lancry ; — avouez que j’ai un bon caractère.

Trêve de plaisanteries, Monsieur ! — s’écria Gontran ; — je vois à l’agitation, à la pâleur de madame de Lancry, qu’elle est péniblement émue. Quelle que soit mon amitié pour vous, je ne souffrirai jamais que vous oubliiez un moment le respect que vous devez à ma femme, Monsieur.

— Vous le prenez comme cela, mon cher, c’est différent, — dit M. Lugarto ; — n’en parlons plus, oublions cette folie, et songeons à autre chose… Que faites-vous ce soir ?

— Vous l’entendez ! — m’écriai-je, — cet homme vous dit d’oublier ce qu’il appelle une folie ! Il va vous demander votre main et vous trahir encore. Non… non… mon noble, mon généreux Gontran, quoique votre âme confiante et bonne doive souffrir de cette découverte, je vais tout vous dire ; il faut que cet homme que vous croyez votre ami soit démasqué ; il faut que là, devant lui, vous appreniez les bruits infâmes qu’il répand sur vous, sur moi ; il faut que vous sachiez, qu’ici, tout-à-l’heure, il m’a déclaré son indigne amour, non pas comme une vaine galanterie… il ment… non… non… d’abord il a parlé de son amour en suppliant… avec des larmes dans les yeux, avec de douces et hypocrites paroles.

— Monsieur ! — s’écria Gontran en devenant pourpre de colère et en jetant un regard furieux à M. Lugarto.

— Écoutez-la donc jusqu’à la fin, mon cher ; je vous répète qu’elle s’indigne à tort, qu’elle prend sérieusement une mauvaise plaisanterie.

— Et puis, — continuai-je, — lorsqu’il a vu le mépris, le dégoût qu’il m’inspirait, alors sont venues les menaces de vengeance, les révélations horribles. Le monde, — disait-il, — croyait que vous m’étiez infidèle, Gontran ; le monde, — disait-il encore, — croyait que je me vengeais de votre abandon en aimant cet homme. Avez-vous dit cela, Monsieur, avez-vous dit cela ?

M. Lugarto sourit et haussa les épaules.

— Monsieur Lugarto, prenez garde ! — dit Gontran d’une voix sourde… — La patience humaine a des bornes… et depuis longtemps… oh ! bien longtemps, je suis patient, voyez-vous.

M. Lugarto baissa les yeux, et ne répondit rien.

Fière de sa confusion, espérant m’en délivrer à jamais après cette scène cruelle, je continuai :

— Mais cela n’est pas tout ; il s’est joint à notre plus mortelle ennemie, à mademoiselle de Maran, pour proclamer partout que vous, que vous, mon noble Gontran… vous subissiez sa présence tout en la maudissant… que les soins qu’il me rendait étaient tolérés par vous. Et savez-vous pourquoi ? parce que notre fortune était compromise par vos dettes, et que vous aviez eu recours à l’argent de cet homme.

Un moment je fus effrayée de l’expression de rage qui anima les traits de Gontran.

Il se leva, il saisit M. Lugarto par le bras, et lui dit d’une voix foudroyante :

— Entendez-vous ce que dit ma femme, Monsieur ? l’entendez-vous ?

— Enfin, mon Dieu ! nous serons délivrés de ce démon ! — m’écriai-je en joignant les mains.

M. Lugarto était resté assis.

Lorsque Gontran s’approcha de lui, il ne fit pas un mouvement ; il se dégagea froidement de l’étreinte de Gontran, le regarda fixement, et lui dit avec un calme sardonique dont je fus atterrée :

— Ah çà ! mon cher, décidément vous êtes fou.

— Je vous dis, Monsieur, que ces bruits que vous répandez sont infâmes… et que je ne souffrirai pas…

— Vous ne souffrirez pas ? — articula lentement M. Lugarto en riant d’un rire sardonique. — Ah ! ah !… ah ! je le trouve charmant, ma parole d’honneur ; il ne souffrira pas ! Ah çà ! est-ce que par hasard vous vous donnez les airs de me menacer, Monsieur le vicomte de Lancry ?

— Oui… oui… quoi qu’il puisse arriver, une fois au moins je…

— Quoi qu’il puisse arriver, vicomte ? — s’écria M. Lugarto d’une voix stridente, en interrompant mon mari. — Quoi qu’il puisse arriver… Répétez donc cela.

Gontran était dans une angoisse inexprimable : son beau visage, douloureusement contracté, exprimait la haine, la rage, le désespoir ; mais on aurait dit qu’une mystérieuse influence empêchait l’explosion de ces violents ressentiments.

Ils éclatèrent. M. de Lancry s’écria en frappant du pied :

— Eh bien ! oui, oui ! quoi qu’il puisse arriver, puisque vous me poussez à bout, je vous insulterai, entendez-vous, je vous insulterai à la face de tous ; nous nous battrons, et je vous tuerai ou vous me tuerez ; l’un de nous maintenant est de trop sur la terre : cette existence m’est insupportable… Si ce n’était la crainte de vous causer une joie infernale, je me serais déjà délivré de cette vie qui m’est odieuse.

Il y avait tant de désespoir dans ces paroles de Gontran, elles me menaçaient d’un nouveau et si formidable malheur, que je me sentis défaillir.

— Vous ne m’insulterez pas et je ne me battrai pas avec vous, — reprit froidement M. Lugarto. — Comme l’a dit madame, je ne l’oserais pas d’abord, et puis vous ne le daigneriez pas… Mais revenons à votre quoi qu’il arrive. Est-ce un défi… hein… vicomte ? Voulez-vous qu’à l’instant devant madame je dise…

— Arrêtez ! oh ! arrêtez ! pas un mot de plus ! — s’écria Gontran avec effort ; — par pitié… pas un mot !…

Il retomba dans un fauteuil, mit sa main sur ses yeux en s’écriant d’une voix étouffée :

— Ô mon Dieu !… mon Dieu !…

Je restai frappée de stupeur.

— Allons donc… on a bien de la peine à vous convaincre, mon cher et intime ami, qu’après tout je ne suis pas si diable que j’en ai l’air, — reprit M. Lugarto. — Qu’est-ce que je demande ? à vivre en paix avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle équilatéral des Italiens, en tout bien tout honneur s’entend… car vous êtes un vilain jaloux, un Othello. Voyons… de quoi vous plaignez-vous ? Admettez que je fasse la cour à votre femme ; que vous importe ? Elle est vertueuse, elle vous adore et elle m’exècre ; voilà trois raisons pour une de vous tranquilliser… une manière de Cerbère à trois têtes qui défend suffisamment votre bonheur conjugal. Mais, — me dites-vous, — « le monde jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme. » — Eh ! mon Dieu… laissez le monde jaser ; n’êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre femme ? — Allons, vicomte, soyez philosophe et n’attachez pas de prix à de vaines paroles. — « Mais ce bruit tout mensonger qu’il est, est contrariant, » — me direz-vous encore. — C’est possible… mais vous le savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du monde vous effraient, songez donc, mon cher, à ceux qu’il ferait, le monde… si je jasais, moi, sur certaines choses… si je disais comment… à Londres…

— Monsieur… oh ! monsieur !… — s’écria Gontran d’un air suppliant.

M. Lugarto me regarda en souriant d’un air ironique.

— Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant !… Vous qui êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d’être raisonnable. Tenez, je vais finir en parlant comme un traître de mélodrame : Vicomte de Lancry, vous êtes en ma puissance ; vous ne pouvez m’échapper qu’en m’assassinant ou qu’en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons. Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme, vivons tous les trois dans une douce intimité, comme par le passé ; laissons dire le monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on ne m’insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de cette chère Mathilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner avec vous aujourd’hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous serons peu de monde… la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher… vous entendez… JE LE VEUX… Madame de Lancry fera quelques façons ; mais je vous laisse le soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d’excellentes raisons à lui donner, j’en suis sûr…

Je regardais Gontran avec stupeur ; il ne disait pas un mot, il avait les yeux fixes, la tête baissée sur sa poitrine.

M. Lugarto se leva et ajouta : — Dites donc un peu, mes bons amis, comme c’est bizarre ! Qui est-ce qui dirait qu’à cette heure, dans un des plus jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la fortune d’un romancier ?… C’est pourtant vrai… La vie du monde est après tout beaucoup moins prosaïque qu’on ne le croit. Ah çà ! à tantôt ; nous dînerons à sept heures. Vous essaierez un nouveau cuisinier ; il sort de chez le prince de Talleyrand ; on en dit des merveilles. Ah ! j’y pense, vous renverrez votre voiture après dîner, nous irons tous à Tivoli ; il y a une fête charmante ; on dit que madame la duchesse de Berry doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et votre adorable princesse, vilain infidèle… Ainsi, c’est convenu, je vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des glaces chez Tortoni… Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois… Ah çà ! mon cher, m’avez-vous entendu ?… Hein !…

— Oui, Monsieur… — dit Gontran à voix basse.

— Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie… Mais répondez-moi donc… Je vous ai dit que je le voulais… cela doit vous suffire, je pense.

— Madame de Lancry et moi… nous irons dîner chez vous, Monsieur… — répondit Gontran avec un effort désespéré.

M. Lugarto sortit en me jetant un regard de triomphe infernal.