Marie Tudor (Victor Hugo)/Acte III

Marie Tudor
Oeuvres complètes, Texte établi par G. SimonLibrairie OllendorffIII (p. 64-96).


TROISIÈME JOURNÉE

LEQUEL DES DEUX ?


PREMIÈRE PARTIE.

Salle de l’intérieur de la Tour de Londres. Voûte ogive soutenue par de gros piliers. À droite et à gauche, les deux portes basses de deux cachots. À droite, une lucarne qui est censée donner sur la Tamise ; à gauche, une lucarne qui est censée donner sur les rues. De chaque côté, une porte masquée dans le mur. Au fond, une galerie avec une sorte de grand balcon fermé par des vitraux et donnant sur les cours extérieures de la Tour.


Scène PREMIÈRE.

GILBERT, JOSHUA.
GILBERT.

Eh bien ?

JOSHUA.

Hélas !

GILBERT.

Plus d’espoir ?

JOSHUA.

Plus d’espoir ! (Gilbert va à la fenêtre.) — Oh ! tu ne verras rien de la fenêtre !

GILBERT.

Tu t’es informé, n’est-ce pas ?

JOSHUA.

Je ne suis que trop sûr !

GILBERT.

C’est pour Fabiani ?

JOSHUA.

C’est pour Fabiani.

GILBERT.

Que cet homme est heureux ! Malédiction sur moi !

JOSHUA.

Pauvre Gilbert ! ton tour viendra. Aujourd’hui c’est lui, demain ce sera toi.

GILBERT.

Que veux-tu dire ? Nous ne nous entendons pas. De quoi me parles-tu ?

JOSHUA.

De l’échafaud qu’on dresse en ce moment

GILBERT.

Et moi, je te parle de Jane.

JOSHUA.

De Jane !

GILBERT.

Oui, de Jane ! de Jane seulement ! Que m’importe le reste ? Tu as donc tout oublié, toi ? tu ne te souviens donc plus que, depuis un mois, collé aux barreaux de mon cachot d’où l’on aperçoit la rue, je la vois rôder sans cesse, pâle et en deuil, au pied de cette tourelle qui renferme deux hommes, Fabiani et moi ? Tu ne te rappelles donc plus mes angoisses, mes doutes, mes incertitudes ? Pour lequel des deux vient-elle ? Je me fais cette question nuit et jour, pauvre misérable ! je te l’ai faite à toi-même, Joshua, et tu m’avais promis hier au soir de tâcher de la voir et de lui parler. Oh ! dis ! sais-tu quelque chose ? Est-ce pour moi qu’elle vient ou pour Fabiani ?

JOSHUA.

J’ai su que Fabiani devait décidément être décapité aujourd’hui, et toi demain, et j’avoue que depuis ce moment-là je suis comme fou, Gilbert. L’échafaud a fait sortir Jane de mon esprit. Ta mort…

GILBERT.

Ma mort ! Qu’entends-tu par ce mot ? Ma mort, c’est que Jane ne m’aime plus. Du jour où je n’ai plus été aimé, j’ai été mort. Oh ! vraiment mort, Joshua ! Ce qui survit de moi depuis ce temps ne vaut pas la peine qu’on prendra demain. Oh ! vois-tu, tu ne te fais pas d’idée de ce que c’est qu’un homme qui aime ! Si l’on m’avait dit il y a deux mois : Jane, votre Jane sans tache, votre Jane si pure, votre amour, votre orgueil, votre lys, votre trésor, Jane se donnera à un autre, en voudrez-vous après ? — j’aurais dit : Non, je n’en voudrai pas ! plutôt mille fois la mort | pour elle et pour moi ! Et j’aurais foulé sous mes pieds celui qui m’eût parlé ainsi. — Eh bien, si, j’en veux ! — Aujourd’hui, vois-tu bien, Jane n’est plus la Jane sans tache qui avait mon adoration, la Jane dont j’osais à peine effleurer le front de mes lèvres, Jane s’est donnée à un autre, à un misérable, je le sais, eh bien, c’est égal, je l’aime ! j’ai le cœur brisé, mais je l’aime ! Je baiserais le bas de sa robe, et je lui demanderais pardon si elle voulait de moi. Elle serait dans le ruisseau de la rue avec celles qui y sont que je la ramasserais là et que je la serrerais sur mon cœur, Joshua ! Joshua, je donnerais, non cent ans de vie, puisque je n’ai plus qu’un jour, mais l’éternité que j’aurai demain, pour la voir me sourire encore une fois, une seule fois avant ma mort, et me dire ce mot adoré qu’elle me disait autrefois : Je t’aime ! — Joshua, Joshua, c’est comme cela, le cœur d’un homme qui aime. Vous croyez que vous tuerez la femme qui vous trompe ? Non, vous ne la tuerez pas, vous vous coucherez à ses pieds après comme avant, seulement vous serez triste. Tu me trouves faible ? Qu’est-ce que j’aurais gagné, moi, à tuer Jane ? Oh ! j’ai le cœur plein d’idées insupportables ! Oh ! si elle m’aimait encore, que m’importe tout ce qu’elle a fait ? Mais elle aime Fabiani ! mais elle aime Fabiani ! c’est pour Fabiani qu’elle vient ! Il y a une chose certaine, c’est que je voudrais mourir ! Aie pitié de moi, Joshua !

JOSHUA.

Fabiani sera mis à mort aujourd’hui.

GILBERT.

Et moi demain.

JOSHUA.

Dieu est au bout de tout.

GILBERT.

Aujourd’hui je serai vengé de lui. Demain, il sera vengé de moi.

JOSHUA.

Mon frère, voici le second constable de la Tour, maître Éneas Dulverton. Il faut rentrer. Mon frère, je te reverrai ce soir.

GILBERT.

Oh ! mourir sans être aimé ! mourir sans être pleuré ! Jane !… Jane !… Jane !… (Il rentre dans le cachot.)

JOSHUA.

Pauvre Gilbert ! mon Dieu ! qui m’eût jamais dit que ce qui arrive arriverait ?

Il sort. — Entrent Simon Renard et maître Éneas.



Scène II.

SIMON RENARD, MAÎTRE ÉNEAS DULVERTON..
SIMON RENARD.

C’est fort singulier, comme vous dites, mais que voulez-vous ? la reine est folle, elle ne sait ce qu’elle veut. On ne peut compter sur rien, c’est une femme. Je vous demande un peu ce qu’elle vient faire ici ! Tenez, le cœur de la femme est une énigme dont le roi François Ier a écrit le mot sur les vitraux de Chambord :

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie.

Écoutez, maître Éneas, nous sommes anciens amis. Il faut que cela finisse aujourd’hui. Tout dépend de vous ici. Si l’on vous charge… (Il parle bas à l’oreille de maître Éneas.) Traînez la chose en longueur, faites-la manquer adroitement. Que j’aie deux heures seulement devant moi ce soir, ce que je veux est fait, demain plus de favori, je suis tout-puissant, et après-demain vous êtes baronnet et lieutenant de la Tour. Est-ce compris ?

MAÎTRE ÉNEAS.

C’est compris.

SIMON RENARD.

Bien. J’entends venir. Il ne faut pas qu’on nous voie ensemble. Sortez par là. Moi, je vais au-devant de la reine.

Ils se séparent.



Scène III.

UN GEÔLIER entre avec précaution, puis il introduit LADY JANE.
LE GEÔLIER.

Vous êtes où vous vouliez parvenir, mylady. Voici les portes des deux cachots. Maintenant, s’il vous plaît, ma récompense. (Jane détache son bracelet de diamants et le lui donne.)

JANE.

La voilà.

LE GEÔLIER.

Merci. Ne me compromettez pas. (Il sort.)

JANE, seule.

Mon Dieu ! comment faire ? C’est moi qui l’ai perdu, c’est à moi de le sauver. Je ne pourrai jamais. Une femme, cela ne peut rien. L’échafaud ! l’échafaud ! c’est horrible ! Allons, plus de larmes, des actions. — Mais je ne pourrai pas ! je ne pourrai pas ! Ayez pitié de moi, mon Dieu ! On vient, je crois. Qui parle là ? Je reconnais cette voix. C’est la voix de la reine. Ah ! tout est perdu !

Elle se cache derrière un pilier. — Entrent la reine et Simon Renard.

Scène IV.

LA REINE, SIMON RENARD, JANE, cachée.
LA REINE.

Ah ! le changement vous étonne ! Ah ! je ne me ressemble plus à moi-même ! Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait ? c’est comme cela. Maintenant, je ne veux plus qu’il meure !

SIMON RENARD.

Votre Majesté avait pourtant arrêté hier que l’exécution aurait lieu aujourd’hui.

LA REINE.

Comme j’avais arrêté avant-hier que l’exécution aurait lieu hier ; comme j’avais arrête dimanche que l’exécution aurait lieu lundi. Aujourd’hui j’arrête que l’exécution aura lieu demain.

SIMON RENARD.

En effet, depuis le deuxième dimanche de l’avent que l’arrêt de la chambre étoilée a été prononcé, et que les deux condamnés sont revenus à la Tour, précédés du bourreau, la hache tournée vers leur visage, il y a trois semaines de cela, votre majesté remet chaque jour la chose au lendemain.

LA REINE.

Eh bien ! est-ce que vous ne comprenez pas ce que cela signifie, monsieur ? est-ce qu’il faut tout vous dire, et qu’une femme mette son cœur à nu devant vous, parce qu’elle est reine, la malheureuse, et que vous représentez ici le prince d’Espagne, mon futur mari ? Mon Dieu, monsieur, vous ne savez pas cela, vous autres, chez une femme le cœur a sa pudeur comme le corps. Eh bien, oui, puisque vous voulez le savoir, puisque vous faites semblant de ne rien comprendre, oui, je remets tous les jours l’exécution de Fabiani au lendemain, parce que chaque matin, voyez-vous, la force me manque à l’idée que la cloche de la Tour de Londres va sonner la mort de cet homme, parce que je me sens défaillir à la pensée qu’on aiguise une hache pour cet homme, parce que je me sens mourir de songer qu’on va clouer une bière pour cet homme, parce que je suis femme, parce que je suis faible, parce que je suis folle, parce que j’aime cet homme, pardieu ! En avez-vous assez ? êtes-vous satisfait ? comprenez-vous ? Oh ! je trouverai moyen de me venger un jour sur vous de tout ce que vous me faites dire, allez !

SIMON RENARD.

Il serait temps cependant d’en finir avec Fabiani. Vous allez épouser mon royal maître le prince d’Espagne, madame.

LA REINE.

Si le prince d’Espagne n’est pas content, qu’il le dise, nous en épouserons un autre. Nous ne manquons pas de prétendants. Le fils du roi des Romains, le prince de Piémont, l’infant de Portugal, le cardinal Polos, le roi de Danemark et lord Courtenay sont aussi bons gentilshommes que lui.

SIMON RENARD.

Lord Courtenay ! lord Courtenay !

LA BEINE.

Un baron anglais, monsieur, vaut un prince espagnol. D’ailleurs lord Courtenay descend des empereurs d’Orient. Et puis, fâchez-vous si vous voulez !

SIMON RENARD.

Fabiani s’est fait haïr de tout ce qui a un cœur dans Londres.

LA REINE.

Excepté de moi.

SIMON RENARD.

Les bourgeois sont d’accord sur son compte avec les seigneurs. S’il n’est pas mis à mort aujourd’hui même comme l’a promis votre Majesté…

LA REINE.

Eh bien ?

SIMON RENARD.

Il y aura une émeute des manants.

LA REINE.

J’ai mes lansquenets.

SIMON RENARD.

Il y aura complot des seigneurs.

LA REINE.

J’ai le bourreau.

SIMON RENARD.

Votre Majesté a juré sur le livre d’heures de sa mère qu’elle ne lui ferait pas grâce.

LA REINE.

Voici un blanc-seing qu’il m’a fait remettre, et dans lequel je jure sur ma couronne impériale que je la lui ferai. La couronne de mon père vaut le livre d’heures de ma mère. Un serment détruit l’autre. D’ailleurs qui vous dit que je lui ferai grâce ?

SIMON RENARD.

Il vous a bien audacieusement trahie, madame !

LA REINE.

Qu’est-ce que cela me fait ? Tous les hommes en font autant. Je ne veux pas qu’il meure. Tenez, mylord… — monsieur le bailli, veux-je dire ; mon Dieu ! vous me troublez tellement l’esprit, que je ne sais vraiment plus à qui je parle ! tenez, je sais tout ce que vous allez me dire. Que c’est un homme vil, un lâche, un misérable ! Je le sais comme vous, et j’en rougis. Mais je l’aime. Que voulez-vous que j’y fasse ? J’aimerais peut-être moins un honnête homme. D’ailleurs, qui êtes-vous, tous tant que vous êtes ? Valez-vous mieux que lui ? Vous allez me dire que c’est un favori, et que la nation anglaise n’aime pas les favoris. Est-ce que je ne sais pas que vous ne voulez le renverser que pour mettre à sa place le comte de Kildare, ce fat, cet Irlandais ? Qu’il fait couper vingt têtes par jour ! Qu’est-ce que cela vous fait ? Et ne me parlez pas du prince d’Espagne. Vous vous en moquez bien ! Ne me parlez pas du mécontentement de M. de Noailles, l’ambassadeur de France. M. de Noailles est un sot, et je le lui dirai à lui-même. D’ailleurs, je suis une femme, moi, je veux et je ne veux plus, je ne suis pas tout d’une pièce. La vie de cet homme est nécessaire à ma vie. Ne prenez pas cet air de candeur virginale et de bonne foi, je vous en supplie. Je connais toutes vos intrigues. Entre nous, vous savez, comme moi, qu’il n’a pas commis le crime pour lequel il est condamné. C’est arrangé. Je ne veux pas que Fabiani meure. Suis-je la maîtresse ou non ? Tenez, monsieur le bailli, parlons d’autre chose, voulez-vous ?

SIMON RENARD.

Je me retire, madame. Toute votre noblesse vous a parlé par ma voix.

LA REINE.

Que m’importe la noblesse ?

SIMON RENARD, à part.

Essayons du peuple. (Il sort avec un profond salut.)

LA REINE, seule.

Il est sorti d’un air singulier. Cet homme est capable d’émouvoir quelque sédition. Il faut que j’aille en hâte à la maison de ville. — Holà, quelqu’un !

Maître Éneas et Joshua paraissent.



Scène V.

Les Mêmes, moins SIMON RENARD ; MAÎTRE ÉNEAS. JOSHUA.
LA REINE.

C’est vous, maître Éneas ? Il faut que cet homme et vous, vous vous chargiez de faire évader sur-le-champ le comte de Clanbrassil.

MAÎTRE ÉNEAS.

Madame…

LA REINE.

Tenez, je ne me fie pas à vous ! je me souviens que vous êtes de ses ennemis. Mon Dieu ! je ne suis donc entourée que des ennemis de l’homme que j’aime ! Je gage que ce porte-clefs, que je ne connais pas, le hait aussi.

JOSHUA.

C’est vrai, madame.

LA REINE.

Mon Dieu ! mon Dieu ! ce Simon Renard est plus roi que je ne suis reine. Quoi ! personne à qui me fier ici ! personne à qui donner pleins pouvoirs pour faire évader Fabiani !

JANE, sortant de derrière le pilier.

Si, madame, moi !

JOSHUA, à part.

Jane !

LA REINE.

Toi ! qui, toi ? C’est vous, Jane Talbot ? Comment êtes-vous ici ? Ah ! c’est égal, vous y êtes ! vous venez sauver Fabiani. Merci. Je devrais vous haïr, Jane, je devrais être jalouse de vous, j’ai mille raisons pour cela. Mais non, je vous aime de l’aimer. Devant l’échafaud, plus de jalousie, rien que l’amour. Vous êtes comme moi, vous lui pardonnez, je le vois bien. Les hommes ne comprennent pas cela, eux. Lady Jane, entendons-nous. Nous sommes bien malheureuses toutes deux, n’est-ce pas ? Il faut faire évader Fabiani. Je n’ai que vous, il faut bien que je vous prenne. Je suis sûre du moins que vous y mettrez votre cœur. Chargez-vous-en. Messieurs, vous obéirez tous deux à lady Jane en tout ce qu’elle vous prescrira, et vous me répondez sur vos têtes de l’exécution de ses ordres, Embrasse-moi, jeune fille !

JANE.

La Tamise baigne le pied de la Tour de ce côté. Il y a là une issue secrète que j’ai observée. Un bateau à cette issue, et l’évasion se ferait par la Tamise. C’est le plus sûr.

MAÎTRE ÉNEAS.

Impossible d’avoir un bateau là avant une bonne heure.

JANE.

C’est bien long.

MAÎTRE ÉNEAS.

C’est bientôt passé. D’ailleurs, dans une heure il fera nuit. Cela vaudra mieux, si sa majesté tient à ce que l’évasion soit secrète.

LA REINE.

Vous avez peut-être raison. Eh bien ! dans une heure, soit ! Je vous laisse, lady Jane ; il faut que j’aille à la maison de ville. Sauvez Fabiani !

JANE.

Soyez tranquille, madame.

La reine sort. Jane la suit des yeux
JOSHUA, sur le devant du théâtre.

Gilbert avait raison, toute à Fabiani !



Scène VI.

Les Mêmes, moins LA REINE.
JANE, à maître Éneas.

Vous avez entendu les volontés de la reine. Un bateau là au pied de la Tour, les clefs des couloirs secrets, un chapeau et un manteau.

MAÎTRE ÉNEAS.

Impossible d’avoir tout cela avant la nuit. Dans une heure, milady.

JANE.

C’est bien, allez. Laissez-moi avec cet homme.

Maître Éneas sort. Jane le suit des yeux.
JOSHUA, à part, sur le devant du théâtre.

Cet homme ! C’est tout simple. Qui a oublié Gilbert ne reconnaît plus Joshua. (Il se dirige vers la porte du cachot de Fabiani et se met en devoir de l’ouvrir.)

JANE.

Que faites-vous là ?

JOSHUA.

Je préviens vos désirs, mylady. J’ouvre cette porte.

JANE.

Qu’est-ce que c’est que cette porte ?

JOSHUA.

La porte du cachot de mylord Fabiani.

JANE.

Et celle-ci ?

JOSHUA.

C’est la porte du cachot d’un autre.

JANE.

Qui, cet autre ?

JOSHUA.

Un autre condamné à mort, quelqu’un que vous ne connaissez pas, un ouvrier nommé Gilbert.

JASE.

Ouvrez cette porte.

JOSHUA, après avoir ouvert la porte.

Gilbert !



Scène VII.

JANE, GILBERT, JOSHUA.
GILBERT, de l’intérieur du cachot.

Que me veut-on ?

Il paraît sur le seuil, aperçoit Jane, et s’appuie tout chancelant contre le mur.

— Jane ! lady Jane Talbot !

JANE, à genoux, sans lever les yeux sur lui.

Gilbert, je viens vous sauver.

GILBERT.

Me sauver !

JANE.

Écoutez. Ayez pitié, ne m’accablez pas. Je sais tout ce que vous allez me dire. C’est juste, mais ne me le dites pas. Il faut que je vous sauve. Tout est préparé. L’évasion est sûre. Laissez-vous sauver par moi comme par un autre. Je ne demande rien de plus. Vous ne me connaîtrez plus ensuite. Vous ne saurez plus qui je suis. Ne me pardonnez pas, mais laissez-moi vous sauver. Voulez-vous ?

GILBERT.

Merci ; mais c’est inutile. À quoi bon vouloir sauver ma vie, lady Jane, si vous ne m’aimez plus ?

JANE, avec joie.

Oh ! Gilbert, est-ce bien en effet cela que vous me demandez ? Gilbert, est-ce que vous daignez vous occuper encore de ce qui se passe dans le cœur de la pauvre fille ? Gilbert, est-ce que l’amour que je puis avoir pour quelqu’un vous intéresse encore et vous paraît valoir la peine que vous vous en informiez ? Oh ! je croyais que cela vous était bien égal, et que vous me méprisiez trop pour vous inquiéter de ce que je faisais de mon cœur. Gilbert, si vous saviez quel effet me font les paroles que vous venez de me dire ! C’est un rayon de soleil bien inattendu dans ma nuit, allez ! Oh ! écoutez-moi donc alors ! Si j’osais encore m’approcher de vous, si j’osais toucher vos vêtements, si j’osais prendre votre main dans les miennes, si j’osais encore lever les yeux vers vous et vers le ciel, comme autrefois, savez-vous ce que je vous dirais, à genoux, prosternée, pleurant sur vos pieds, avec des sanglots dans la bouche et la joie des anges dans le cœur ? Je vous dirais : Gilbert, je t’aime !

GILBERT, la saisissant dans ses bras avec emportement.

Tu m’aimes !

JANE.

Oui, je t’aime !

GILBERT.

Tu m’aimes ! — Elle m’aime, mon Dieu ! c’est bien vrai, c’est bien elle qui me le dit, c’est bien sa bouche qui a parlé, Dieu du ciel !

JANE.

Mon Gilbert !

GILBERT.

Tu as tout préparé pour mon évasion, dis-tu ? Vite ! vite ! la vie ! je veux la vie, Jane m’aime ! cette voûte s’appuie sur ma tête et l’écrase. J’ai besoin d’air. J’étouffe ici. Fuyons vite ! Viens-nous-en, Jane ! Je veux vivre, moi ! je suis aimé !

JANE.

Pas encore. Il faut un bateau. Il faut attendre la nuit. Mais sois tranquille, tu es sauvé. Avant une heure, nous serons dehors. La reine est à la maison de ville, et ne reviendra pas de sitôt. Je suis maîtresse ici. Je t’expliquerai tout cela.

GILBERT.

Une heure d’attente, c’est bien long ! Oh ! il me tarde de ressaisir la vie et le bonheur. Jane, Jane, tu es là ! Je vivrai ! tu m’aimes ! Je reviens de l’enfer ! Retiens-moi, je ferais quelque folie, vois-tu. Je rirais, je chanterais. Tu m’aimes donc ?

JANE.

Oui ! je t’aime ! Oui, je t’aime ! Et, — vois-tu, Gilbert, crois-moi bien, ceci est la vérité comme au lit de la mort, — je n’ai jamais aimé que toi ! Même dans ma faute, même au fond de mon crime, je t’aimais ! À peine ai-je été tombée aux bras du démon qui m’a perdue, que j’ai pleuré mon ange !

GILBERT.

Oublié ! pardonné ! Ne parle plus de cela, Jane. Oh ! que m’importe le passé ? Qui est-ce qui résisterait à ta voix ? qui est-ce qui ferait autrement que moi ? Oh ! oui, je te pardonne bien tout, mon enfant bien-aimée ! Le fond de l’amour, c’est l’indulgence, c’est le pardon. Jane, la jalousie et le désespoir ont brûlé les larmes dans mes yeux. Mais je te pardonne, mais je te remercie, mais tu es pour moi la seule chose vraiment rayonnante de ce monde, mais à chaque mot que tu prononces je sens une douleur mourir et une joie naître dans mon âme ! Jane, relevez votre tête, tenez-vous droite là, et regardez-moi. — Je vous dis que vous êtes mon enfant.

JANE.

Toujours généreux ! toujours ! mon Gilbert bien-aimé !

GILBERT.

Oh ! je voudrais être déjà dehors, en fuite, bien loin, libre avec toi ! Oh ! cette nuit qui ne vient pas ! — Le bateau n’est pas là ! — Jane ! nous quitterons Londres tout de suite, cette nuit. Nous quitterons l’Angleterre. Nous irons à Venise. Ceux de mon métier gagnent beaucoup d’argent là. Tu seras à moi… — Oh ! mon Dieu ! je suis insensé, j’oubliais quel nom tu portes ! Il est trop beau, Jane !

JANE.

Que veux-tu dire ?

GILBERT.

Fille de lord Talbot !

JANE.

J’en sais un plus beau.

GILBERT.

Lequel ?

JANE.

Femme de l’ouvrier Gilbert.

GILBERT.

Jane !…

JANE.

Oh ! non, oh ! ne crois pas que je te demande cela. Oh ! je sais bien que j’en suis indigne. Je ne lèverai pas mes yeux si haut. Je n’abuserai pas à ce point du pardon. Le pauvre ciseleur Gilbert ne se mésalliera pas avec la comtesse de Waterford. Non, je te suivrai, je t’aimerai, je ne te quitterai jamais. Je me coucherai le jour à tes pieds, la nuit à ta porte. Je te regarderai travailler, je t’aiderai, je te donnerai ce qu’il te faudra. Je serai pour toi quelque chose de moins qu’une sœur, quelque chose de plus qu’un chien. Et, si tu te maries, Gilbert, car il plaira à Dieu que tu finisses par trouver une femme pure et sans tache, et digne de toi, eh bien, si tu te maries, et si ta femme est bonne, et si elle veut bien, je serai la servante de ta femme. Si elle ne veut pas de moi, je m’en irai, j’irai mourir où je pourrai. Je ne te quitterai que dans ce cas-là. Si tu ne te maries pas, je resterai près de toi, je serai bien douce et bien résignée, tu verras ; et, si l’on pense mal de me voir avec toi, on pensera ce qu’on voudra. Je n’ai plus à rougir, moi, vois-tu ! je suis une pauvre fille !

GILBERT, tombant à ses pieds.

Tu es un ange ! tu es ma femme !

JANE.

Ta femme ! tu ne pardonnes donc que comme Dieu, en purifiant ! Ah ! sois béni, Gilbert, de me mettre cette couronne sur le front.

Gilbert se relève et la serre dans ses bras. Pendant qu’ils se tiennent étroitement embrassés, Joshua vient prendre la main de Jane.
JOSHUA.

C’est Joshua, lady Jane.

GILBERT.

Bon Joshua !

JOSHUA.

Tout à l’heure vous ne m’avez pas reconnu.

JANE.

Ah ! c’est que c’est par lui que je devais commencer.

Joshua lui baise les mains.
GILBERT, la serrant dans ses bras.

Mais quel bonheur ! mais est-ce que c’est bien réel tout ce bonheur-là ?

Depuis quelques instants, on entend au dehors un bruit éloigné, des cris confus, un tumulte. Le jour baisse.
JOSHUA.

Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? (Il va à la fenêtre qui donne sur la rue.)

JANE.

Oh ! mon Dieu ! pourvu qu’il n’aille rien arriver !

JOSHUA.

Une grande foule là-bas. Des pioches, des piques, des torches. Les pensionnaires de la reine à cheval et en bataille. Tout cela vient par ici. Quels cris ! Ah diable ! on dirait une émeute de populaire.

JANE.

Pourvu que ce ne soit pas contre Gilbert !

CRIS ÉLOIGNÉS.

Fabiani ! Mort à Fabiani !

JANE.

Entendez-vous ?

JOSHUA.

Oui.

JANE.

Que disent-ils ?

JOSHUA.

Je ne distingue pas.

JANE.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Entrent précipitamment par la porte masquée maître Éneas et un batelier.



Scène VIII.

Les Mêmes, MAÎTRE ÉNEAS, UN BATELIER.
MAÎTRE ÉNEAS.

Mylord Fabiani ! mylord ! pas un instant à perdre ! On a su que la reine voulait sauver votre vie. Il y a sédition du populaire de Londres contre vous. Dans un quart d’heure, vous seriez déchiré. Mylord, sauvez-vous ! Voici un manteau et un chapeau. Voici les clefs. Voici un batelier. N’oubliez pas que c’est à moi que vous devez tout cela. Mylord, hâtez-vous ! (Bas au batelier.) Tu ne te presseras pas.

JANE. (Elle couvre en hâte Gilbert du manteau et du chapeau.)

(Bas à Joshua.) Ciel ! pourvu que cet homme ne reconnaisse pas…

MAÎTRE ÉNEAS, regardant Gilbert en face.

Mais quoi ! ce n’est pas lord Clanbrassil ! Vous n’exécutez pas les ordres de la reine, milady ! Vous en faites évader un autre !

JANE.

Tout est perdu ! — J’aurais dû prévoir cela ! Ah ! Dieu ! monsieur, c’est vrai, ayez pitié…

MAÎTRE ÉNEAS, bas à Jane.

Silence ! Faites ! Je n’ai rien ! dit ! je n’ai rien vu.

Il se retire au fond du théâtre d’un air d’indifférence.
JANE.

Que dit-il ? — Ah ! la Providence est donc pour nous. Ah ! tout le monde veut donc sauver Gilbert !

JOSHUA.

Non, lady Jane. Tout le monde veut perdre Fabiani.

Pendant toute cette scène les cris redoublent au dehors.
JANE.

Hâtons-nous, Gilbert ! Viens vite !

JOSHUA.

Laissez-le partir seul.

JANE.

Le quitter ?

JOSHUA.

Pour un instant. Pas de femme dans le bateau si vous voulez qu’il arrive à bon port. Il y a encore trop de jour. Vous êtes vêtue de blanc. Le péril passé, vous vous retrouverez. Venez avec moi par ici. Lui par là.

JANE.

Joshua a raison. Où te retrouverai-je, mon Gilbert ?

GILBERT.

Sous la première arche du pont de Londres.

JANE.

Bien. Pars vite. Le bruit redouble. Je te voudrais loin !

JOSHUA.

Voici les clefs. Il y a douze portes à ouvrir et à fermer d’ici au bord de l’eau. Vous en avez pour un bon quart d’heure.

JANE.

Un quart d’heure ! douze portes ! c’est affreux !

GILBERT, l’embrassant.

Adieu, Jane. Encore quelques instants de séparation, et nous nous rejoindrons pour la vie.

JANE.

Pour l’éternité ! (Au batelier.) — Monsieur, je vous le recommande.

MAÎTRE ÉNEAS, bas au batelier.

De crainte d’accident, ne te presse pas.

Gilbert sort avec le batelier.
JOSHUA.

Il est sauvé ! À nous maintenant ! Il faut fermer ce cachot. (Il referme le cachot de Gilbert.). — C’est fait. Venez vite, par ici ! (Il sort avec Jane par l’autre porte masquée.)

MAÎTRE ÉNEAS, seul.

Le Fabiani est resté au piège ! Voilà une petite femme fort adroite que maître Simon Renard eût payée bien cher. Mais comment la reine prendra-t-elle la chose ? Pourvu que cela ne retombe pas sur moi !

Entrent à grands pas par la galerie Simon Renard et la reine. Le tumulte extérieur n’a cessé d’augmenter. La nuit est presque tout à fait tombée. Cris de mort, flambeaux, torches, bruit des vagues de la foule. Cliquetis d’armes, coups de feu, piétinements de chevaux. Plusieurs gentilshommes, la dague au poing, accompagnent la reine. Parmi eux, le héraut d’Angleterre, Clarence, portant la bannière royale, et le héraut de l’ordre de la jarretière, Jarretière, portant la bannière de l’ordre.



Scène IX.

LA REINE, SIMON RENARD, MAÎTRE ÉNEAS, LORD CLINTON, LES DEUX HÉRAUTS, Seigneurs, Pages, etc.
LA REINE, bas, à maître Éneas.

Fabiani est-il évadé ?

MAÎTBE ÉNEAS.

Pas encore.

LA REINE.

Pas encore !

Elle regarde fixement d’un air terrible.
MAÎTRE ÉNEAS, à part.

Diable !

CRIS DU PEUPLE, au dehors.

Mort à Fabiani !

SIMON RENARD.

Il faut que votre majesté prenne un parti sur-le-champ, madame. Le peuple veut la mort de cet homme. Londres est en feu. La Tour est investie. L’émeute est formidable. Les nobles de ban ont été taillés en pièces au pont de Londres. Les pensionnaires de votre majesté tiennent encore, mais votre majesté n’en a pas moins été traquée de rue en rue, depuis la maison de ville jusqu’à la Tour. Les partisans de madame Élisabeth sont mêlés au peuple. On sent qu’ils sont là, à la malignité de l’émeute. Tout cela est sombre. Qu’ordonne votre majesté ?

CRIS DU PEUPLE.

Fabiani ! Mort à Fabiani ! (Ils grossissent et se rapprochent de plus en plus.)

LA REINE.

Mort à Fabiani ! Mylords, entendez-vous ce peuple qui hurle ? Il faut lui jeter un homme. La populace veut à manger.

SIMON RENARD.

Qu’ordonne votre majesté ?

LA REINE.

Pardieu, mylords, vous tremblez tous autour de moi, il me semble ! Sur mon âme, faut-il que ce soit une femme qui vous enseigne votre métier de gentilshommes ? À cheval, mylords, à cheval ! Est-ce que la canaille vous intimide ? Est-ce que les épées ont peur des bâtons ?

SIMON RENARD.

Ne laissez pas les choses aller plus loin. Cédez, madame, pendant qu’il en est temps encore. Vous pouvez encore dire la canaille, dans une heure vous seriez obligée de dire le peuple.

Les cris redoublent, le bruit se rapproche.
LA REINE.

Dans une heure !

SIMON RENARD, allant à la galerie et revenant.

Dans un quart d’heure, madame. Voici que la première enceinte de la Tour est forcée. Encore un pas, le peuple est ici.

LE PEUPLE.

À la Tour ! à la Tour ! Fabiani ! mort à Fabiani !

LA REINE.

Qu’on a bien raison de dire que c’est une horrible chose que le peuple ! Fabiano !

SIMON RENARD.

Voulez-vous le voir déchirer sous vos yeux dans un instant ?

LA REINE.

Mais savez-vous qu’il est infâme qu’il n’y en ait pas un de vous qui bouge, messieurs ? Mais, au nom ciel, défendez-moi donc !

LORD CLINTON.

Vous, oui, madame. Fabiani, non.

LA REINE.

Ah ! ciel ! Eh bien, oui ! je le dis tout haut, tant pis ! Fabiano est innocent ! Fabiano n’a pas commis le crime pour lequel il est condamné. C’est moi, et celui-ci, et le ciseleur Gilbert, qui avons tout fait, tout inventé, tout supposé. Pure comédie ! Osez me démentir, monsieur le bailli ! Maintenant, messieurs, le défendrez-vous ? Il est innocent, vous dis-je ! Sur ma tête, sur ma couronne, sur mon Dieu, sur l’âme de ma mère, il est innocent du crime ! Cela est aussi vrai qu’il est vrai que vous êtes là, lord Clinton. Défendez-le. Exterminez ceux-ci, comme vous avez exterminé Tom Wyat, mon brave Clinton, mon vieil ami, mon bon Robert ! Je vous jure qu’il est faux que Fabiano ait voulu assassiner la reine.

LORD CLINTON.

Il y a une autre reine qu’il a voulu assassiner, c’est l’Angleterre.

Les cris continuent dehors.
LA REINE.

Le balcon ! ouvrez le balcon ! Je veux prouver moi-même au peuple qu’il n’est pas coupable.

SIMON RENARD.

Prouvez au peuple qu’il n’est pas italien.

LA REINE.

Quand je pense que c’est un Simon Renard, une créature du cardinal de Granvelle, qui ose me parler ainsi ! Eh bien, ouvrez cette porte ! ouvrez ce cachot ! Fabiano est là ; je veux le voir, je veux lui parler.

SIMON RENARD, bas.

Que faites-vous ? Dans son propre intérêt, il est inutile de faire savoir à tout le monde où il est.

LE PEUPLE.

Fabiani à mort ! Vive Élisabeth !

SIMON RENARD.

Les voilà qui crient vive Élisabeth ! maintenant.

LA REINE.

Mon Dieu ! mon Dieu !

SIMON RENARD.

Choisissez, madame (il désigne d’une main la porte du cachot) : — ou cette tête au peuple (il désigne de l’autre main la couronne que porte la reine), — ou cette couronne à madame Élisabeth.

LE PEUPLE.

Mort ! mort Fabiani ! Élisabeth !

Une pierre vient casser une vitre à côté de la reine.
SIMON RENARD.

Votre majesté se perd sans le sauver. La deuxième cour est forcée. Que veut la reine ?

LA REINE.

Vous êtes tous des lâches, et Clinton tout le premier. Ah ! Clinton, je me souviendrai de cela, mon ami !

SIMON RENARD.

Que veut la reine ?

LA REINE.

Oh ! être abandonnée de tous ! Avoir tout dit sans rien obtenir ! Qu’est-ce que c’est donc que ces gentilshommes-là ? Ce peuple est infâme ! Je voudrais le broyer sous mes pieds. Il y a donc des cas où une reine ce n’est qu’une femme ! Vous me le payerez tous bien cher, messieurs !

SIMON RENARD.

Que veut la reine ?

LA REINE, accablée.

Ce que vous voudrez ! Faites ce que vous voudrez ! Vous êtes un assassin ! (À part.) — Oh ! Fabiano !

SIMON RENARD.

Clarence ! Jarretière ! à moi ! — Maître Éneas, ouvrez le grand balcon de la galerie.

Le balcon du fond s’ouvre. Simon Renard y va, Clarence à sa droite, Jarretière à sa gauche. Immense rumeur au dehors.
LE PEUPLE.

Fabiani ! Fabiani !

SIMON RENARD, au balcon, tourné vers le peuple.

Au nom de la reine !

LES HÉRAUTS.

Au nom de la reine !

Profond silence au dehors.
SIMON RENARD.

Manants, la reine vous fait savoir ceci. Aujourd’hui, cette nuit même, une heure après le couvre-feu, Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, couvert d’un voile noir de la tête aux pieds, bâillonné d’un bâillon de fer, une torche de cire jaune du poids de trois livres à la main, sera mené aux flambeaux de la Tour de Londres, par Charing-Cross, au Vieux-Marché de la Cité, pour y être publiquement marri et décapité, en réparation de ses crimes de haute trahison au premier chef et d’attentat régicide sur la personne impériale de sa majesté.

Un immense battement de mains éclate au dehors.
LE PEUPLE.

Vive la reine ! mort à Fabiani !

SIMON RENARD, continuant.

Et, pour que personne dans cette ville de Londres n’en ignore, voici ce que la reine ordonne : — Pendant tout ce trajet que fera le condamné de la Tour de Londres au Vieux-Marché, la grosse cloche de la Tour tintera. Au moment de l’exécution, trois coups de canon seront tirés : le premier, quand il montera sur l’échafaud, le second, quand il se couchera sur le drap noir, le troisième, quand sa tête tombera. (Applaudissements.)

LE PEUPLE.

Illuminez ! illuminez !

SIMON RENARD.

Cette nuit, la Tour et la cité de Londres seront illuminées de flammes et flambeaux en signe de joie. J’ai dit. (Applaudissements.) Dieu garde la vieille charte d’Angleterre !

LES DEUX HÉRAUTS.

Dieu garde la vieille charte d’Angleterre !

LE PEUPLE.

Fabiani à mort ! Vive Marie ! vive la reine !

Le balcon se referme, Simon Renard vient à la reine.
SIMON RENARD.

Ce que je viens de faire ne me sera jamais pardonné par la princesse Élisabeth.

LA REINE.

Ni par la reine Marie. — Laissez-moi, monsieur ! (Elle congédie du geste tous les assistants.)

SIMON RENARD, bas, à maître Éneas.

Maître Éneas, veillez à l’exécution.

MAÎTRE ÉNEAS.

Reposez-vous sur moi.

Simon Renard sort. Au moment où maître Éneas va sortir, la reine court à lui, le saisit par le bras, et le ramène violemment sur le devant du théâtre.



Scène X.

LA REINE, MAÎTRE ÉNEAS.
CRIS DU DEHORS.

Mort à Fabiani ! Fabiani ! Fabiani !

LA REINE.

Laquelle des deux têtes crois-tu qui vaille le mieux en ce moment, celle de Fabiani ou la tienne ?

MAÎTRE ÉNEAS.

Madame !…

LA REINE.

Tu es un traître !

MAÎTRE ÉNEAS.

Madame !… (À part.) Diable !

LA REINE.

Pas d’explications. Je le jure par ma mère, Fabiano mort, tu mourras.

MAÎTRE ÉNEAS.

Mais, madame…

LA REINE.

Sauve Fabiano, tu te sauveras. Pas autrement.

CRIS.

Fabiani à mort ! Fabiani !

MAÎTRE ÉNEAS.

Sauver lord Clanbrassil ! Mais le peuple est là. C’est impossible. Quel moyen ?…

LA REINE.

Cherche.

MAÎTRE ÉNEAS.

Comment faire, mon Dieu ?

LA REINE.

Fais comme pour toi.

MAÎTRE ÉNEAS.

Mais le peuple va rester en armes jusqu’après l’exécution. Pour l’apaiser, il faut qu’il y ait quelqu’un de décapité.

LA REINE.

Qui tu voudras.

MAÎTRE ÉNEAS.

Qui je voudrai ! Attendez, madame !… L’exécution se fera la nuit, aux flambeaux, le condamné couvert d’un voile noir, bâillonné, le peuple tenu fort loin de l’échafaud par les piquiers, comme toujours. Il suffit qu’il voie une tête tomber. La chose est possible. Pourvu que le batelier soit encore là ! Je lui ai dit de ne pas se presser. (Il va à la fenêtre d’où l’on voit la Tamise.) — Il y est encore ! mais il était temps. (Il se penche à la lucarne, une torche à la main, en agitant son mouchoir, puis il se tourne vers la reine.) — C’est bien. Je vous réponds de mylord Fabiani, madame.

LA REINE.

Sur ta tête ?

MAÎTRE ÉNEAS.

Sur ma tête !


DEUXIÈME PARTIE.

Une espèce de salle à laquelle viennent aboutir deux escaliers, un qui monte, l’autre qui descend. L’entrée de chacun de ces deux escaliers occupe une partie du fond du théâtre. Celui qui monte se perd dans les frises ; celui qui descend se perd dans les dessous. On ne voit ni d’où partent ces escaliers, ni où ils vont.
La salle est tendue de deuil d’une façon particulière : le mur de droite, le mur de gauche et le plafond, d’un drap noir coupé d’une grande croix blanche ; le fond, qui fait face au spectateur, d’un drap blanc avec une grande croix noire. Cette tenture noire et cette tenture blanche se prolongent, chacune de leur côté, à perte de vue, sous les deux escaliers. À droite et à gauche, un autel tendu de noir et de blanc, décoré comme pour des funérailles. Grands cierges. Pas de prêtres. Quelques rares lampes funèbres, pendues çà et là aux voûtes, éclairent faiblement la salle et les escaliers. Ce qui éclaire réellement la salle, c’est le grand drap blanc du fond, à travers lequel passe une lumière rougeâtre comme s’il y avait derrière une immense fournaise flamboyante. La salle est pavée de dalles tumulaires. Au lever du rideau, on voit se dessiner en noir sur ce drap transparent l’ombre immobile de la reine.


Scène PREMIÈRE.

JANE, JOSHUA.
Ils entrent avec précaution en soulevant une des tentures noires par quelque petite porte pratiquée là.
JANE.

Où sommes-nous, Joshua ?

JOSHUA.

Sur le grand palier de l’escalier par où descendent les condamnés qui vont au supplice. Cela a été tendu ainsi sous Henri VIII.

JANE.

Aucun moyen de sortir de la Tour ?

JOSHUA.

Le peuple garde toutes les issues. Il veut être sûr, cette fois, d’avoir son condamné. Personne ne pourra sortir avant l’exécution.

JANE.

La proclamation qu’on a faite du haut de ce balcon me résonne encore dans l’oreille. L’avez-vous entendue, quand nous étions en bas ? Tout ceci est horrible, Joshua !

JOSHUA.

Ah ! j’en ai vu bien d’autres, moi !

JANE.

Pourvu que Gilbert ait réussi à s’évader ! Le croyez-vous sauvé, Joshua ?

JOSHUA.

Sauvé ! j’en suis sûr.

JANE.

Vous en êtes sûr, bon Joshua ?

JOSHUA.

La Tour n’était pas investie du côté de l’eau. Et puis, quand il a dû partir, l’émeute n’était pas ce qu’elle a été depuis. C’était une belle émeute, savez-vous !

JANE.

Vous êtes sûr qu’il est sauvé ?

JOSHUA.

Et qu’il vous attend, à cette heure, sous la première arche du pont de Londres, où vous le rejoindrez avant minuit.

JANE.

Mon Dieu ! il va être inquiet de son côté.

Apercevant l’ombre de la reine.

— Ciel ! qu’est-ce que c’est que cela, Joshua ?

JOSHUA, bas, en lui prenant la main.

Silence ! — c’est la lionne qui guette.

Pendant que Jane considère cette silhouette noire avec terreur, on entend une voix éloignée, qui paraît venir d’en haut, prononcer lentement et distinctement ces paroles :
LA VOIX.

— Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile noir, c’est très haut et très puissant seigneur Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire, lequel va être décapité au Marché de Londres pour crime de régicide et de haute trahison. — Dieu fasse miséricorde à son âme !

UNE AUTRE VOIX.

Priez pour lui !

JANE, tremblante.

Joshua ! entendez-vous ?

JOSHUA.

Oui. Moi, j’entends de ces choses-là tous les jours.

Un cortège funèbre paraît au haut de l’escalier, sur les degrés duquel il se développe lentement à mesure qu’il descend. En tête, un homme vêtu de noir, portant une bannière blanche à croix noire. Puis maître Éneas Dulverton, en grand manteau noir, son bâton blanc de constable à la main. Puis un groupe de pertuisaniers vêtus de rouge. Puis le bourreau, sa hache sur l’épaule, le fer tourné vers celui qui le suit. Puis un homme entièrement couvert d’un grand voile noir qui traîne sur ses pieds. On ne voit de cet homme que son bras nu, qui passe par une ouverture faite au linceul, et qui porte une torche de cire jaune allumée. À côté de cet homme, un prêtre en costume du jour des Morts. Puis un groupe de pertuisaniers en rouge. Puis un homme vêtu de blanc, portant une bannière noire à croix blanche. À droite et à gauche, deux files de hallebardiers portant des torches.
JANE.

Joshua, voyez-vous ?


JOSHUA.

Oui. Je vois de ces choses-là tous les jours, moi.

Au moment de déboucher sur le théâtre, le cortège s’arrête.
MAÎTRE ÉNEAS.

Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile noir, c’est très haut et très puissant seigneur Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire, lequel va être décapité au Marché de Londres, pour crime de régicide et de haute trahison. — Dieu fasse miséricorde à son âme !

LES DEUX PORTE-BANNIÈRE.

Priez pour lui !

Le cortège traverse lentement le fond du théâtre.
JANE.

C’est une chose terrible que nous voyons Ici, Joshua. Cela me glace le sang.

JOSHUA.

Ce misérable Fabiani !

JANE.

Paix, Joshua ! bien misérable, mais bien malheureux !

Le cortège arrive à l’autre escalier. Simon Renard, qui, depuis quelques instants, a paru à l’entrée de cet escalier et a tout observé, se range pour le laisser passer. Le cortège s’enfonce sous la voûte de l’escalier, où il disparaît peu à peu. Jane le suit des yeux avec terreur.
SIMON RENARD, après que le cortège a disparu.

Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce bien là Fabiani ? Je le croyais moins grand. Est-ce que maître Éneas… ? Il me semble que la reine l’a gardé auprès d’elle un instant. Voyons donc !

Il s’enfonce sous l’escalier, à la suite du cortège.
VOIX, qui s’éloigne de plus en plus.

Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile noir, c’est très haut et trés puissant seigneur Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire, lequel va être décapité au Marché de Londres pour crime de régicide et de haute trahison. — Dieu fasse miséricorde à son âme !

AUTRES VOIX, presque indistinctes.

Priez pour lui !

JOSHUA.

La grosse cloche va annoncer tout à l’heure sa sortie de la Tour. Il vous sera peut-être possible maintenant de vous échapper. Il faut que je tâche d’en trouver les moyens. Attendez-moi là, je vais revenir.

JANE.

Vous me laissez, Joshua ? Je vais avoir peur, seule ici, mon Dieu !

JOSHUA.

Vous ne pourriez parcourir toute la Tour avec moi sans péril. Il faut que je vous fasse sortir de la Tour. Pensez que Gilbert vous attend.

JANE.

Gilbert ! tout pour Gilbert ! Allez ! (Joshua sort.) — Oh ! quel spectacle effrayant ! quand je songe que cela eût été ainsi pour Gilbert ! (Elle s’agenouille sur les degrés de l’un des autels.) — Oh ! merci ! vous êtes bien le Dieu sauveur ! Vous avez sauvé Gilbert ! (Le drap du fond s’entr’ouvre. La reine paraît ; elle s’avance à pas lents vers le devant du théâtre, sans voir Jane, qui se détourne.) — Dieu ! la reine !



Scène II.

JANE, LA REINE.
Jane se colle avec effroi contre l’autel et attache sur la reine un regard de stupeur et d’épouvante.
LA REINE.
Elle se tient quelques instants en silence sur le devant du théâtre, l’œil fixe, pâle, comme absorbée dans une sombre rêverie ; enfin elle pousse un profond soupir.

Oh ! le peuple ! (Elle promène autour d’elle avec inquiétude son regard, qui rencontre Jane.) — Quelqu’un là ! — C’est toi, jeune fille ! c’est vous, lady Jane ! Je vous fais peur. Allons, ne craignez rien. Le guichetier Éneas nous a trahies, vous savez ? Ne craignez donc rien. Enfant, je te l’ai déjà dit, tu n’as rien à craindre de moi, toi. Ce qui faisait ta perte il y a un mois fait ton salut aujourd’hui. Tu aimes Fabiano. Il n’y a que toi et moi sous le ciel qui ayons le cœur fait ainsi, que toi et moi qui l’aimions. Nous sommes sœurs.

JANE.

Madame…

LA REINE.

Oui, toi et moi, deux femmes, voilà tout ce qu’il a pour lui, cet homme. Contre lui tout le reste ! toute une cité, tout un peuple, tout un monde ! Lutte inégale de l’amour contre la haine ! L’amour pour Fabiano, il est triste, épouvanté, éperdu ; il a ton front pâle, il a mes yeux en larmes, il se cache près d’un autel funèbre, il prie par ta bouche, il maudit par la mienne. La haine contre Fabiani, elle est fière, radieuse, triomphante, elle est armée et victorieuse, elle a la cour, elle a le peuple, elle a des masses d’hommes plein les rues, elle mâche à la fois des cris de mort et des cris de joie, elle est superbe, et hautaine, et toute-puissante, elle illumine toute une ville autour d’un échafaud ! L’amour, le voici, deux femmes vêtues de deuil dans un tombeau ! La haine, la voilà !

Elle tire violemment le drap blanc du fond, qui, en s’écartant, laisse voir un balcon, et, au delà de ce balcon, à perte de vue, dans une nuit noire, toute la ville de Londres splendidement illuminée. Ce qu’on voit de la Tour de Londres est illuminé également. Jane fixe des yeux étonnés sur tout ce spectacle éblouissant, dont la réverbération éclaire le théâtre.

— Oh ! ville infâme ! ville révoltée ! ville maudite ! ville monstrueuse qui trempe sa robe de fête dans le sang et qui tient la torche au bourreau ! Tu en as peur, Jane, n’est-ce pas ? Est-ce qu’il ne te semble pas comme à moi qu’elle nous nargue lâchement toutes deux, et qu’elle nous regarde avec ses cent mille prunelles flamboyantes, faibles femmes abandonnées que nous sommes, perdues et seules dans ce sépulcre ? Jane, l’entends-tu rire et hurler, l’horrible ville ? Oh ! l’Angleterre ! l’Angleterre à qui détruira Londres ! Oh ! que je voudrais pouvoir changer ces flambeaux en brandons, ces lumières en flammes, et cette ville illuminée en une ville qui brûle !

Une immense rumeur éclate au dehors. Applaudissements, cris confus : — Le voilà ! le voilà ! Fabiani à mort ! — On entend tinter la grosse cloche de la Tour de Londres. À ce bruit, la reine se met à rire d’un rire terrible.
JANE.

Grand Dieu ! voilà le malheureux qui sort… — Vous riez, madame !

LA REINE.

Oui, je ris ! (Elle rit.) — Oui, et tu vas rire aussi ! — Mais d’abord il faut que je ferme cette tenture. Il me semble toujours que nous ne sommes pas seules, et que cette affreuse ville nous voit et nous entend. (Elle ferme le rideau blanc et revient à Jane.) Maintenant qu’il est sorti, maintenant qu’il n’y a plus de danger, je puis te dire cela. Mais ris donc, rions toutes deux de cet exécrable peuple qui boit du sang. Oh ! c’est charmant ! Jane, tu trembles pour Fabiano ? sois tranquille, et ris avec moi, te dis-je ! Jane, l’homme qu’ils ont, l’homme qui va mourir, l’homme qu’ils prennent pour Fabiano, ce n’est pas Fabiano ! (Elle rit.)

JANE.

Ce n’est pas Fabiano ?

LA REINE.

Non !

JANE.

Qui est-ce donc ?

LA REINE.

C’est l’autre.

JANE.

Qui, l’autre ?

LA REINE.

Tu sais bien, tu le connais, cet ouvrier, cet homme… — D’ailleurs, qu’importe ?

JANE, tremblant de tout son corps.

Gilbert ?

LA REINE.

Oui, Gilbert. C’est ce nom-là,

JANE.

Madame ! oh ! non, madame ! oh ! dites que cela n’est pas, madame ? Gilbert ! ce serait trop horrible ! Il s’est évadé !

LA REINE.

Il s’évadait quand on l’a saisi, en effet. On l’a mis à la place de Fabiano sous le voile noir. C’est une exécution de nuit. Le peuple n’y verra rien. Sois tranquille.

JANE, avec un cri effrayant.

Ah ! madame ! celui que aime, c’est Gilbert !

LA REINE.

Quoi ! que dis-tu ? Perds-tu la raison ? Est-ce que tu me trompais aussi, toi ? Ah ! c’est ce Gilbert que tu aimes ! Eh bien ! que m’importe ?

JANE, brisée, aux pieds de la reine, sanglotant, se traînant sur les genoux, les mains jointes.
La grosse cloche tinte pendant toute cette scène.

Madame, par pitié ! madame, au nom du ciel ! madame, par votre couronne, par votre mère, par les anges ! Gilbert ! Gilbert ! cela me rend folle ! Madame, sauvez Gilbert ! Cet homme, c’est ma vie, cet homme, c’est mon mari, cet homme… je viens de vous dire qu’il a tout fait pour moi, qu’il m’a élevée, qu’il m’a adoptée, qu’il a remplacé près de mon berceau mon père qui est mort pour votre mère. Madame, vous voyez bien que je ne suis qu’une pauvre misérable et qu’il ne faut pas être sévère pour moi. Ce que vous venez de me dire m’a donné un coup si terrible, que je ne sais vraiment pas comment j’ai la force de vous parler. Je dis ce que je peux, voyez-vous. Mais il faut que vous fassiez suspendre l’exécution. Tout de suite. Suspendre l’exécution. Remettre la chose à demain. Le temps de se reconnaître, voilà tout. Ce peuple peut bien attendre à demain. Nous verrons ce que nous ferons. Non, ne secouez pas la tête. Pas de danger pour votre Fabiano. C’est moi que vous mettrez à la place. Sous le voile noir. La nuit. Qui le saura ? Mais sauvez Gilbert ! Qu’est-ce que cela vous fait, lui ou moi ? Enfin ! puisque je veux bien mourir, moi ! — Oh ! mon Dieu ! cette cloche, cette affreuse cloche ! Chacun des coups de cette cloche est un pas vers l’échafaud. Chacun des coups de cette cloche frappe sur mon cœur. — Faites cela, madame, ayez pitié ! Pas de danger pour votre Fabiano. Laissez-moi baiser vos mains. Je vous aime, madame. Je ne vous l’ai pas encore dit, mais je vous aime bien. Vous êtes une grande reine. Voyez comme je baise vos belles mains. Oh ! un ordre pour suspendre l’exécution ! Il est encore temps. Je vous assure que c’est très possible. Ils vont lentement. Il y a loin de la Tour au Vieux-Marché. L’homme du balcon a dit qu’on passerait par Charing-Cross. Il y a un chemin plus court. Un homme à cheval arriverait encore à temps. Au nom du ciel, madame, ayez pitié ! Enfin, mettez-vous à ma place, supposez que je sois la reine et vous la pauvre fille, vous pleureriez comme moi, et je ferais grâce. Faites grâce, madame ! Oh ! voilà ce que je craignais, que les larmes ne m’empêchassent de parler. Oh ! tout de suite. Suspendre l’exécution. Cela n’a pas d’inconvénient, madame. Pas de danger pour Fabiano, je vous jure. Est-ce que vraiment vous ne trouvez pas qu’il faut faire ce que je dis, madame ?

LA REINE, attendrie et la relevant.

Je le voudrais, malheureuse. Ah ! tu pleures, oui, comme je pleurais, ce que tu éprouves je viens de l’éprouver, mes angoisses me font compatir aux tiennes. Tiens, tu vois que je pleure aussi. C’est bien malheureux, pauvre enfant ! Sans doute, il semble bien qu’on aurait pu en prendre un autre, Tyrconnel, par exemple, mais il est trop connu, il fallait un homme obscur. On n’avait que celui-là sous la main. Je t’explique cela pour que tu comprennes, vois-tu. Oh ! mon Dieu ! il y a de ces fatalités-là. On se trouve pris. On n’y peut rien.

JANE.

Oui, je vous écoute bien, madame. C’est comme moi, j’aurais encore plusieurs choses à vous dire. Mais je voudrais que l’ordre de suspendre l’exécution fût signé et l’homme parti. Ce sera une chose faite, voyez-vous. Nous parlerons mieux après. Oh ! cette cloche ! toujours cette cloche !

LA REINE.

Ce que tu veux est impossible, lady Jane.

JANE.

Si, c’est possible. Un homme à cheval. Il y a un chemin très court. Par le quai. J’irais, moi. C’est possible. C’est facile. Vous voyez que je parle avec douceur.

LA REINE.

Mais le peuple ne voudrait pas. Mais il reviendrait tout massacrer dans la Tour. Et Fabiano y est encore. Mais comprends donc. Tu trembles, pauvre enfant ! moi, je suis comme toi, je tremble aussi. Mets-toi à ma place à ton tour. Enfin, je pourrais bien ne pas prendre la peine de t’expliquer tout cela. Tu vois que je fais ce que je peux. Ne songe plus à ce Gilbert, Jane ! C’est fini. Résigne-toi !

JANE.

Fini ! Non, ce n’est pas fini ! non ! tant que cette horrible cloche sonnera, ce ne sera pas fini ! Me résigner à la mort de Gilbert ! Est-ce que vous croyez que je laisserai mourir Gilbert ainsi ? Non, madame. Ah ! je perds mes peines ! Ah ! vous ne m’écoutez pas ! Eh bien, si la reine ne m’entend pas, le peuple m’entendra ! Ah ! ils sont bons, ceux-là, voyez-vous ! Le peuple est encore dans cette cour. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez. Je vais lui crier qu’on le trompe, et que c’est Gilbert, un ouvrier comme eux, et que ce n’est pas Fabiani.

LA REINE.

Arrête, misérable enfant ! (Elle lui saisit le bras et la regarde fixement d’un air formidable.) Ah ! tu le prends ainsi ! Ah ! je suis bonne et douce, et je pleure avec toi, et voilà que tu deviens folle et furieuse ! Ah ! mon amour est aussi grand que le tien, et ma main est plus forte que la tienne. Tu ne bougeras pas. Ah ! ton amant ! Que m’importe ton amant ? Est-ce que toutes les filles d’Angleterre vont venir me demander compte de leurs amants, maintenant ? Pardieu ! je sauve le mien comme je peux et aux dépens de qui se trouve là. Veillez sur les vôtres !

JANE.

Laissez-moi ! — Oh ! je vous maudis, méchante femme !

LA REINE.

Silence !

JANE.

Non, je ne me tairai pas ! Et voulez-vous que je vous dise une pensée que j’ai à présent ? je ne crois pas que celui qui va mourir soit Gilbert.

LA REINE.

Que dis-tu ?

JANE.

Je ne sais pas. Mais je l’ai vu passer sous ce voile noir. Il me semble que si ç’avait été Gilbert quelque chose aurait remué en moi, quelque chose se serait révolté, quelque chose se serait soulevé dans mon cœur et m’aurait crié : Gilbert ! c’est Gilbert ! Je n’ai rien senti, ce n’est pas Gilbert !

LA REINE.

Que dis-tu là ? Ah ! mon Dieu ! Tu es insensée, ce que tu dis là est fou, et cependant cela m’épouvante ! Ah ! tu viens de remuer une des plus secrètes inquiétudes de mon cœur. Pourquoi cette émeute m’a-t-elle empêché de surveiller tout moi-même ? Pourquoi m’en suis-je remise à d’autres qu’à moi du salut de Fabiano ? Éneas Dulverton est un traître. Simon Renard était peut-être là. Pourvu que je n’aie pas été trahie une deuxième fois par les ennemis de Fabiano ! Pourvu que ce ne soit pas Fabiano en effet !… — Quelqu’un ! vite quelqu’un ! quelqu’un ! (Deux geôliers paraissent. — Au premier.) — Vous, courez. Voici mon anneau royal. Dites qu’on suspende l’exécution. Au Vieux-Marché ! au Vieux-Marché ! Il y a un chemin plus court, disais-tu, Jane ?

JANE.

Par le quai.

LA REINE, au geôlier.

Par le quai. Un cheval ! Cours vite. (Le geôlier sort.) — (Au deuxième geôlier.) — Vous, allez sur-le-champ à la tourelle d’Édouard le Confesseur. Il y a là les deux cachots des condamnés à mort. Dans l’un de ces cachots il y a un homme. Amenez-le-moi sur-le-champ. (Le geôlier sort.) Ah ! je tremble ! mes pieds se dérobent sous moi, je n’aurais pas la force d’y aller moi-même. Ah ! tu me rends folle comme toi ! Ah ! misérable fille ! tu me rends malheureuse comme toi ! Je te maudis comme tu me maudis ! Mon Dieu ! l’homme aura-t-il le temps d’arriver ? Quelle horrible anxiété ! Je ne vois plus rien. Tout est trouble dans mon esprit. Cette cloche, pour qui sonne-t-elle ? Est-ce pour Gilbert ? est-ce pour Fabiano ?

JANE.

La cloche s’arrête.

LA REINE.

C’est que le cortège est sur la place de l’exécution. L’homme n’aura pas eu le temps d’arriver.

On entend un coup de canon éloigné.
JANE.

Ciel !

LA REINE.

Il monte sur l’échafaud.

Deuxième coup de canon.

— Il s’agenouille.

JANE.

C’est horrible !

Troisième coup de canon.
TOUTES DEUX.

Ah !

LA REINE.

Il n’y en a plus qu’un de vivant. Dans un instant nous saurons lequel. Mon Dieu, celui qui va entrer, faites que ce soit Fabiano !

JANE.

Mon Dieu ! faites que ce soit Gilbert !

Le rideau du fond s’ouvre. Simon Renard paraît, tenant Gilbert par la main.

Gilbert ! — (Ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre.)

LA REINE.

Et Fabiano ?

SIMON RENARD.

Mort.

LA REINE.

Mort ?… Mort ! Qui a osé ?…

SIMON RENARD.

Moi. J’ai sauvé la reine et l’Angleterre.