Manuel du catéchiste, et du maître d'école

Adrien Leclere, Brajeux, Charpentier (p. 1-222).

MANUEL

DU

CATÉCHISTE,

ET

DU MAÎTRE D’ÉCOLE.

MANUEL

DU

CATÉCHISTE,

ET

DU MAÎTRE D’ÉCOLE ;

Ouvrage utile aux Pères de famille, et à tous ceux qui sont chargés de l’Education de la Jeunesse.


À Paris,

Chez :

Adrien Leclere, impr.-lib. de S. E. Monseigneur le Cardinal de Belloy, Archevêque de Paris, quai des Augustins, n°. 35 ;

Brajeux, libr., rue Saint-Séverin, n°. 30 ;

Charpentier, libr., rue S. Séverin, n°. 4.

M. DCCC. VII.

AVANT-PROPOS

On ne peut aimer l’Eglise sans s’intéresser vivement à l’enseignement de la religion qu’elle a reçue de son divin fondateur. De qui sur-tout doit-on l’attendre, si ce n’est des Catéchistes et des Maîtres d’École ; puisque leur fonction propre est de donner aux enfans les premiers principes de l’instruction chrétienne, qui n’est jamais solide, quand on a manqué de bons élémens ? Ce seroit donc rendre service à l’Eglise, que de contribuer en quelque manière à éclairer les Catéchistes et les Maîtres d’École sur les qualités qu’ils doivent avoir, et sur les obligations qu’ils ont à remplir. C’est cette considération qui a déterminé à réunir quelques écrits de fort peu d’étendue, qui sont devenus extrêmement rares ; et à en former un corps d’instruction pour l’usage des Catéchistes, et pour celui des Maîtres et des Maîtresses d’École, des pères et mères de famille, et en général, de toutes les personnes qui sont chargées de l’éducation chrétienne de la jeunesse.

On conçoit aisément que les fonctions de Catéchiste et celles de Maître d’École ont une grande affinité. Un Catéchiste, il est vrai, n’est pas obligé, comme l’est un Maître d’École, de joindre à l’instruction chrétienne des enfans, quelques enseignemens d’un autre genre ; mais la police d’un Catéchisme et celle d’une École ; la conduite qu’un Catéchiste ou un Maître d’École doivent tenir envers les enfans et les pères et mères ; la manière d’instruire dans l’un ou dans l’autre emploi, ont des points communs, et se touchent par beaucoup d’endroits, Un Catéchiste, à la vérité, n’a que le Catéchisme à faire ; mais il n’y a point de Maître d’École qui ne soit obligé strictement d’être aussi Catéchiste ; avec cette seule différence, que les Maîtres d’Ecole n’enseignent ordinairement que les premiers éléments de la religion ; au lieu que les Catéchistes, qui viennent après eux, dévelopent ces élémens plus ou moins, selon l’âge et l’intelligence des enfans, et donnent à l’instruction de la jeunesse le complément qu’elle doit avoir.

L’un de ces écrits, celui qui a rapport à l’emploi de Catéchiste, fut composé, il y a 25 ans, par un Ecclésiastique d’une éminente piété, qui a su, pendant quarante ans, allier avec les fonctions de son ministère, celles de Catéchiste, dont il sentoit toute l’importance.

Les autres écrits, au nombre de cinq, furent rassemblés, il y a environ cent ans, par les soins d’un diacre recommandable, qui a consacré sa vie entière à instruire la jeunesse, ou à composer pour elle divers ouvrages, dont plusieurs sont devenus pour ainsi dire classiques ; tels que les Pensées Chrétiennes ; les Règles Chrétiennes pour faire saintement ses actions, etc. Le recueil qu’il forma de ces écrits fut imprimé, en 1710, chez Muguet ; mais il ne se trouve plus.

Comme chacun des auteurs avoit eu à peu près le même but, les répétitions sont multipliées dans ce recueil : on a donc cru devoir former un tout de ces cinq écrits ; en les dégageant de ce qu’ils avoient de superflu ; et en tâchant surtout de ne rien confondre, comme il étoit arrivé quelquefois de le faire dans plusieurs de ces écrits.

On doit aux Auteurs une justice qu’on s’empresse de leur rendre ; c’est que, si leur style ne se ressemblent pas, au moins ils avoient tous été animés et régis par un même esprit, l’esprit de grâce et de vérité : aussi, en donnant à leurs productions une surface uniforme, on a religieusement conservé le fond des choses ; et on ne s’est permis certains retranchemens, ou quelques dévelopemens, que quand ils ont paru absolument nécessaires.

Si l’on n’avoit craint de grossir ce recueil, on y auroit joint la préface que M. l’abbé Fleury a mise à la tête de son Catéchisme Historique : on se contente de recommander la lecture de ce discours préliminaire, qui est un chef-d’œuvre.




MANUEL
du
CATÉCHISTE.
DES QUALITÉS ET DES DEVOIRS
DU CATÉCHISTE.

§. I. De l’idée qu’on doit avoir de la fonction de Catéchiste.

... que l’on connoisse l’antiquité,
... dans les premiers siecles de l’Eglise, l’enseignement, par forme de catéchisme, étoit la maniere la plus ordinaire d’instruire de la religion. Dans ces temps heureux, la fonction de catéchiste étoit autant estimée qu’on la dédaigne aujourd’hui. Les plus grands évêques, les hommes les plus éclairés la remplissoient eux-mêmes avec un zele qui répondoit à l’idée qu’ils en avoient. Ils croyoient même ne faire en cela que ce que les apôtres et J. C. même avoient fait les premiers. Alors les instructions étoient intelligibles pour tous les auditeurs ; jamais les expressions recherchées, ni les termes abstraits et métaphysiques n’y trouvoient de place ; une majestueuse simplicité et une éloquence vive, mais naturelle, en faisoient tout l’ornement : on ne s’étudioit pas à satisfaire l’esprit par des mots arrangés avec art, on alloit droit au but, on visoit à toucher le cœur, en instruisant solidement des vérités du salut, en prescrivant des regles sûres pour la conduite et pour les mœurs : aussi les fideles, touchés de voir leurs pasteurs se dévouer avec la plus grande application à leur avancement spirituel, et poursuivre infatigablement leurs travaux jusqu’à ce qu’ils eussent formé J. C. dans les cœurs, accouroient en foule à ces instructions, qui étoient autant de sources abondantes de la parole de vie.

La sagesse du siecle où nous vivons est donc bien vaine, de cultiver avec une sorte d’enthousiasme l’art oratoire pour aller en suite briller dans la chaire de vérité ; et de craindre de se trop abaisser, en se prêtant à faire des catéchismes ! Les vrais orateurs chrétiens ne partagent pas ce sentiment ; ils reconnoissent que l’œuvre des catéchistes produit beaucoup plus de fruit que la leur, et qu’elle est toujours en de trop foibles mains, dès qu’elle sort de celles de J. C, de ses apôtres, et des hommes les plus vertueux et les plus éclairés de l’Église. L’intérêt que l’illustre évêque de Meaux, M. Bossuet, prenoit à l’instruction des enfans, et le soin qu’il avoir souvent de leur faire lui-même le catéchisme, prouvent assez ce qu’il pensoit de la fonction des catéchistes.

Que ceux qui se livrent à cette œuvre, en conçoivent donc toute la dignité, et que les difficultés qui peuvent se rencontrer dans un emploi si honorable, ne les en éloignent pas. Si cette œuvre a ses épines, elle a aussi ses attraits ; mais pour sentir ce qu’elle a de satisfaisant, il faut avoir le goût des choses de Dieu. Y a-t-il rien en effet de plus doux que d’avoir à tracer dans l’imagination tendre des enfans les premiers traits de la religion, d’être chargé de remplir leur esprit, exempt encore de préjugés, des idées si pures de la doctrine de J. C., et d’avoir à leur inspirer l’amour d’un Dieu qui ne les a faits que pour régner sur leur cœur, et pour les rendre heureux dans l’éternité par la possession de lui-même ! Si donc, au milieu du travail, les difficultés viennent à se montrer, qu’on ne se décourage pas qu’on s’anime au contraire par la vue des la récompense : car de quelle gloire J. C. ne couronnera-t-il pas le zèle de celui qui aura gravé son nom, ses paroles et son amour dans le cœur de ces petits qui croient en lui, puisqu’il a promis le ciel à quiconque leur donneroit un seul verre d’eau froide en son nom ? N’est-il pas écrit aussi que ceux qui apprennent aux autres les voies de la justice seront à jamais des astres lumineux ? Daniel, 12. 3.

§. II. Du choix et de la distribution
des Catéchistes.

Un catéchiste qui connoît l’importance de ses fonctions, et qui a du zele n’aura point de peine à s’assujétir aux regles dont l’expérience a sanctionné la sagesse. Mais où les trouver et comment les réunir ces regles salutaires, si ce n’est en se rappelant ce qui s’est pratiqué long-temps dans de grandes paroisses de Paris, où les clercs étoient régis, sous l’autorité des curés ; par un supérieur bien choisi et rempli de talens.

Sous la conduite de ce supérieur se tenoient deux sortes de conférences, la conférence des études, qui concernoit les jeunes clercs, et celle des catéchistes. On traitoit dans cette derniere conférence du choix d’un préfet et d’un sous-préfet qui devoient former les catéchistes, et présider à leurs exercices. On y convenoit aussi de la maniere dont chacun devoit procéder dans les divers catéchismes que l’on multiplioit selon le nombre, l’âge et les progrès des enfans.

Le catéchisme des enfans de chaque sexe étoit divisé en 4 classes. La première de ces classes étoit pour les commençans ; on l’appeloit le catéchisme de la confirmation. Les deux classes suivantes, dont l’une étoit pour les enfans qui ne savoient pas lire, et l’autre pour ceux qui savoient lire, s’appeloient le catéchisme de la premiere communion. La méthode d’enseigner dans ces trois classes étoit nécessairement différente. La quatrieme classe étoit pour ceux qui avoient fait leur premiere communion. Il y avoit ordinairement dans chacun de ces cathéchismes trois ecclésiastiques : l’un faisoit le catéchisme ; les deux autres aidoient le catéchiste dans plusieurs de ses fonctions, et veilloient sur les enfans.

On usoit des précautions les plus sages pour le choix de ces catéchistes. Avant de les employer on les exerçoit dans des conférences particulieres des clercs. C’étoit là qu’ils faisoient un essai du catéchisme qu’ils avoient dû préparer avec soin. Les clercs répondoient comme auroient fait les enfans : on éprouvoit ainsi comment les nouveaux catéchistes se proposoient d’interroger, de relever les fautes, de raconter une histoire, de faire leurs réflexions, etc. Cet essai de catéchisme fini, chacun, sur l’invitation du président, faisoit ses observations ; celui-ci les résumoit, et tous se retiroient l’esprit rempli des leçons de toute espece qu’ils venoient de recevoir sur leurs fonctions en elles-mêmes, et sur la maniere de les exercer. On ne sauroit exprimer combien ces conférences contribuoient à former les sujets, parce que le préfet qui les présidoit étoit ordinairement un homme plein de lumieres et d’expérience.

Hors de cette conférence les fonctions du préfet et du sous-préfet consistoient à veiller sur tous les catéchismes, à y faire le bien par tous les moyens possibles, à placer chacun des catéchistes dans la classe dont il étoit capable ; et un bon préfet réussissoit souvent à former assez de su jets pour qu’on eût à choisir, quand il y avoit des places à remplir, et que personne ne pût se faire valoir. Rien cependant ne se consommoit sans l’approbation du curé, dont l’autorité étoit toujours présente et toujours respectée.

Voici quelques-unes des regles que l’on prescrivoit à ces catéchistes.

§. III. Un Catéchiste doit composer
sur le Catéchisme du diocèse un
Catéchisme qui lui soit propre.

La premiere chose qu’on exigeoit d’un catéchiste étoit qu’il composât lui-même un catéchisme complet sur celui du diocese, qui ne devoit lui servir que de texte. C’étoit au catéchiste à en proportionner le dévelopement à l’intelligence des enfans dont il étoit chargé. Il falloit néanmoins que ce catéchisme fût dressé sur un plan qui avoit été déliberé, et adopté dans les conférences, après avoir été préalablement communiqué aux théologiens les plus capables. Par exemple, en expliquant le symbole, on insistoit principalement sur la chûte de l’homme, sur les suites du péché originel, sur la nécessité d’un sauveur, sur les mysteres de J. C., sur ses qualités par rapport à nous, sur la communion des saints. En traitant des sacremens, on s’appliquoit particulierement à instruire sur les effets et les vœux du baptême, sur les dispositions qui conduisent à la justification, sur celles qu’exige la participation à la sainte Eucharistie, sur la nécessité d’un amour dominant, au moins commencé, pour être réconcilié avec Dieu dans le sacrement de pénitence. A l’occasion des commandemens de Dieu, on établissoit surtout l’obligation de lui rapporter toutes ses actions par amour, de sanctifier les jours qui lui sont consacrés par l’assistance aux offices divins, et aux instructions, par la lecture du Nouveau Testament, etc.

Le catéchiste devoit posséder si bien sa matiere, qu’il ne fût jamais obligé de recourir à son manuscrit : il évitoit par là de paroître embarrassé ; son catéchisme ne languissoit pas ; les enfans n’étoient ni exposés à la dissipation ou à l’ennui, comme il arrive souvent quand un maître a besoin de quelque temps pour rassembler ses idées, ni portés à ne plus avoir en lui la même confiance, peut-être même à en rire et à s’en moquer.

§. IV. De la meilleure manière de
faire le Catéchisme
.

Pour s’acquitter avec succès de cet exercice, il y a tant de choses à observer, ou à éviter, tant d’autres à concilier qui paroissent opposées les unes aux autres, qu’on peut regarder le talent de bien faire le catéchisme comme un don tout particulier. En effet il faut avoir une mémoire heureuse, mais plus encore de jugement ; car quelle seroit la mémoire que la présence de cent enfans ne mettroit pas en désordre par mille circonstances qui retentissent à leur âge, si le jugement et la capacité du catéchiste ne surpassoient pas sa mémoire ? Comment encore plaire à des enfans qui n’ont d’instinct et d’ouverture que pour les choses sensibles, si le catéchiste est un homme sans imagination ? Mais aussi que deviendra l’instruction, si le catéchiste prodigue ce qu’il a d’imagination, au lieu d’en user avec une sage économie ? Un catéchiste doit bien savoir sa langue ; il est même à désirer qu’il ait une élocution facile ; si cependant ses expressions sont trop relevées, ou même trop bien choisies, la plupart des enfans ne l’entendront pas ; il faut donc qu’il ait une langue à lui, et une autre pour les enfans ; et que, sans tomber dans les expressions populaires et triviales, il adapte son langage à l’intelligence du plus grand nombre. Si un catéchiste enfle sa voix, ou s’il gesticule comme feroit un prédicateur, il se rendra ridicule ; si cependant il ne parle pas d’une voix mâle, et très distincte, il n’est plus entendu de tous les enfans à la fois ; s’il est absolument sans action, son extérieur n’aura rien qui attire, et qui satisfasse. Un catéchiste qui useroit de grandes figures et de tours oratoires, au milieu d’une troupe d’enfans, seroit plus ridicule encore : mais il y a une éloquence vive et simple à la fois, puisée dans le sentiment, ou inspirée par les vertus surnaturelles, qui n’a pas besoin de beaucoup de paroles, et dont l’expression est tantôt dans les yeux, tantôt dans la forme que prennent tout à coup les traits du visage, quelquefois même dans l’élévation, ou l’abaissement de la voix : ce gente d’éloquence peut se trouver dans tous les hommes ; ce n’est point l’éducation qui le donne, c’est un présent, ou si l’on veut, une inspiration de la nature. Faudra-t-il le comprimer ou y renoncer ? cela est impossible : heureux au contraire le catéchiste qui le posséde, et qui en fait un si digne usage ! Un catéchiste enfin a besoin de toute la liberté de son esprit pour bien faire : comment la conserver avec la contention qu’exige la nécessité de tout voir à la fois, de retenir ce que chacun a dit mal pour le lui faire dire mieux quelques instans après, et d’écouter attentivement la réponse que l’on fait à la demande du moment, si l’on n’a pas une tête bien organisée et une grande présence d’esprit ? C’en est assez ce semble pour faire sentir aux moins clairvoyans qu’il faut avoir beaucoup de talent pour bien faire un catéchisme.

Voici quelques règles de détail sur le même sujet.

I.

On a constamment observé que, pour être mieux compris par les enfans, il faut leur parler à la premiere ou à la seconde personne, et non à la troisieme : ainsi par exemple, on ne leur dira pas : Dieu commande aux enfans d’honorer leurs pere et mere ; mais Dieu nous commande, ou Dieu vous commande, etc.

II.

Il faut avertir les enfans, en les désignant par leurs noms propres, que c’est à eux qu’on s’adresse : toute autre maniere a des inconvéniens.

III.

Il est bon de se tenir un peu loin des enfans, pour les obliger à parler haut et distinctement. Le catéchiste doit en faire autant de son côté, et regarder tous les enfans, pour voir s’ils écoutent et s’ils ont l’air de comprendre.

IV.

En général les termes abstraits doivent être supprimés ; mais si l’on est forcé d’en employer quelques-uns, il faut les expliquer, car un catéchiste doit se proportionner à l’âge des enfans qu’il est chargé d’instruire ; il doit aussi éviter les phrases trop longues, et s’appliquer principalement à se rendre clair et précis.

V.

Il doit interroger presque continuellement, en sorte que les enfans aient beaucoup à parler, et que le catéchiste au contraire n’ait à parler que fort peu : si cependant la matière a besoin de dévelopement, il doit le donner, mais être court, énergique, pathétique quand il le faut, et revenir le plutôt possible à la méthode de l’interrogation, qui est la plus propre à faire comprendre ce qu’il y a d’obscur dans les termes ou dans les choses ; car les enfans conçoivent beaucoup moins qu’on ne se peut imaginer, et pour se faire entendre, il faut pour ainsi dire bégayer avec eux.

VI.

Tous les enfans doivent être interrogés au moins une fois dans chaque catéchisme, sans quoi ils croient perdre leur temps.

VII.

Le catéchiste ne doit pas interroger sans fin quelques enfans de choix, et négliger les autres : il peut cependant se permettre de revenir aux plus intelligens quand il a besoin de leur secours ; il suffit que les autres enfans voient qu’on n’en use ainsi que pour leur plus grand avantage, et qu’ils comprennent que si leurs camarades ne peuvent que gagner à être ainsi exercés, quand les réponses sont difficiles, eux-mêmes, avec plus d’application, se rendroient capables de répondre aussi bien.

VIII.

Pour tenir les enfans attentifs, il faut qu’à tout moment ils s’attendent à être interrogés : on doit, par conséquent, éviter de commencer toujours par interroger les mêmes enfans.

IX.

S’aperçoit-on que l’attention se ralentit, ou que la dissipation gagne dans quelques rangs où l’on a déjà interrogé, il faut sur-le-champ intervertir son ordre, et revenir à ceux qui ont déjà répondu, mais se contenter presque toujours de les avoir un peu embarassés et interdits, et sans trop s’arrêter à leur légereté, reprendre bientôt l’ordre de ses interrogations.

X.

Si un enfant ne répond mal que parce qu’il a peu de facilité, on ne doit jamais lui en faire honte, mais en interroger d’autres qui soient plus intelligens, puis revenir au premier, qui conviendra sans peine qu’il avoit mal répondu : ainsi une mauvaise réponse aura plus servi que peut-être n’eût fait une bonne.

XI.

Le catéchiste ne se contentera jamais d’une réponse par oui ou par non, et il exigera que la demande soit toujours jointe à la réponse, ou au moins que la réponse, autant qu’il sera possible, renferme la demande : avec cette attention, l’enfant s’entendra lui-même, et sa réponse aura un sens complet.

XII.

Rien n’excite plus l’émulation des enfans que de leur donner l’honneur de faire eux-mêmes les réponses. Il faut les nommer avant de les interroger, afin qu’ils aient quelque temps pour réfléchir, puis tâcher de si bien disposer les demandes, que les enfans puissent toujours entrevoir les réponses et apercevoir le passage de l’Ecriture-Sainte, la parabole ou l’histoire qu’on va leur faire rapporter à l’appui de leurs réponses.

XIII.

Les demandes doivent surtout être présentées avec tant de justesse, qu’on ne puisse y répondre que d’une maniere, et il faut soigneusement éviter d’en faire qui soient susceptibles de deux sens ; car c’est souvent par la faute du catéchiste que l’enfant répond mal. Dès qu’on s’aperçoit qu’on a mal interrogé, il faut ramener doucement l’enfant à la réponse qu’on désire avoir de lui, par une demande plus claire et plus précise.

XIV.

On n’obtient point des enfans de longues réponses, à moins qu’ils ne les aient apprises ; mais si l’on a soin de couper les demandes, et de multiplier les questions autant qu’il est nécessaire pour faire donner en détail, ce qu’on n’auroit jamais, si l’on exigeoit tout à la fois, c’est un grand profit pour les enfans. On ne sauroit croire avec quelle promptitude on réussit, par cette maniere, à leur rendre intelligible ce qu’ils n’auroient jamais compris sans cela.

XV.

Qu’on interroge un enfant avec bonté, qu’on ait l’air d’être bien aise d’apprendre de lui ce qu’on veut lui enseigner, il se persuade facilement qu’il a trouvé sa réponse dans son propre fonds, quoi qu’on la lui ait suggérée par la maniere dont on l’a interrogé : rien n’est plus propre à l’encourager.

Si un enfant, au lieu de répondre précisément dans les termes que le catéchiste attend de lui, le fait dans des termes équivalents, loin que ce soit un mal, c’est une preuve que l’enfant a bien conçu.

Quand un enfant a peu d’intelligence, on doit éviter de le mettre à l’épreuve, avant d’avoir obtenu de plusieurs autres la réponse qu’on veut avoir de lui ; sans quoi on le contriste et on l'humilie, et pendant qu’on s’efforce de tirer de lui ce qu’il est incapable de donner, la dissipation ou l’ennui s’emparent de tous les autres enfans, et on a de la peine à les ramener à l’ordre, et à regagner leur attention.

XVI.

Un catéchisme ne va jamais bien que quand le catéchiste est plein de son objet ; alors il interroge de suite et avec facilité, et la précision des demandes sert à la netteté des réponses. Comme toute sa matière est bien ordonnée dans sa tête, il ne confond rien ; il a bientôt évalué les réponses qu’on lui a faites, et jugé ce qui mérite d’être répété ; il renouvelle donc sa demande plus ou moins de fois, selon l’importance des choses. Souvent il a pris beaucoup de peine pour se préparer à ce qu’il fait, mais il en est bien payé par la confiance et l’assurance qu’il se sent. Son air libre et aisé, le ton juste qu’il donne à tout ce qu’il dit, l’action naturelle qu’il y met, sont autant de points qui plaisent aux enfans : aussi rien ne languit autour de lui ; au contraire, tout est animé, l’intérêt se peint sur toutes les physionomies, et le catéchiste a la douce satisfaction de voir l’attention se soutenir sans aucun relâche jusqu’à la fin.

Mais un catéchiste foible et sans moyens, ou qui a négligé de se préparer suffisamment, est nécessairement intimidé de son incapacité ou de sa nullité volontaire : en faut-il davantage pour que la moindre contrariété le trouble et le déconcerte ? Il a besoin de toute son application pour aller jusqu’au bout de ce qu’il dit assez mal : comment lui en resteroit-il pour mille choses de détail que ses fonctions exigent ? Les enfans, qui ne sont que trop clairvoyans sur les défauts de leurs maîtres, s’aperçoivent bientôt de l’embarras de leur catéchiste ; l’attention se ralentit, elle s’épuise, et ils finissent par laisser parler et ne plus écouter.

XVII.

On aura lieu d’espérer que le silence, le bon ordre, l’application et l’intérêt se soutiendront, si le catéchiste a fait tout ce qui est nécessaire pour s’en assurer ; si les enfans de leur côté sont exacts à aller faire leur prière devant le tabernacle dès qu’ils sont entrés dans l’église, si on leur a bien appris qu’ils doivent écouter les instructions de leur catéchiste avec le respect dû à la parole de J. C., puisque c’est en son nom qu’il instruit, si on ne souffre pas qu’ils aient rien dans leurs mains qui puisse les distraire, et si on exige qu’ils restent constamment à leurs places, les bras croisés, toujours prêts à se lever dès qu’on les interrogera, qu’ils répondent posément et distinctement, et qu’ils ne se suggerent pas les uns aux autres ce qu’ils doivent dire.

XVIII.

Enfin, le catéchiste doit veiller encore sur les enfans, quand l’exercice est terminé, et les suivre de l’œil jusqu’à une certaine distance de l’église.


Il est à propos que les enfans joignent à la récitation du catéchisme du diocese, qui est de devoir étroit et indispensable, d’autres récitations propres à étendre leur instruction.

Ainsi, dans ces grandes paroisses dont on a parlé, on récitoit dans les catéchismes de la confirmation, le petit catéchisme historique de M. l’abbé Fleury, et dans les autres catéchismes, les évangiles et les épîtres des dimanches et des fêtes, et le Nouveau Testament. Quand les enfans faisoient plus de trois fautes, on les renvoyoit à leur place, et ces négligences étoient mises en ligne de compte, et récapitulées à la fin de l’année, avant de distribuer les prix.

L’usage, dans ces mêmes paroisses, étoit de faire expliquer, deux fois par an, le petit catéchisme dans les classes de la confirmation, et une fois dans celles des enfans qui ne savoient pas lire : on expliquoit aussi le grand catéchisme une fois en deux ans, dans le catéchisme, avant la première communion, et une fois en trois ans, dans les catéchismes, après la première communion.

Les enfans qui présentoient l’analyse de l’explication du catéchisme, étoient toujours loués de leur bonne volonté, quelqu’informe que fût leur travail. On la leur rendoit corrigée avec soin, et la constance à user de ce moyen d’instruction durant toute l’année, étoit récompensée quand on distribuoit les prix.


§. V. Du gouvernement des enfans,
et de la police du Catéchisme.


Article premier.

En général, les enfans réfléchissent peu ; néanmoins, participant tous plus ou moins à ce fonds de malignité dont nul homme n’est exempt, ils ont, pour juger et apprécier ceux qui les gouvernent, un discernement qu’on auroit peine à croire, si tous les jours on n’en avoit de nouvelles preuves. Un catéchiste ne sauroit donc trop s’observer en leur présence, pour ne rien laisser échapper qui ressente la passion : aussi celui qui conserveroit une égalité parfaite, qui veilleroit sur lui-même autant que sur les enfans, qui seroit vif et actif sans turbulence et sans brouillonnerie, gai sans jamais porter à rire, ou grave sans être empesé, qui seroit bon sans être dur, ferme sans roideur, et doux sans molesse, qui ne régleroit rien sans en expliquer les motifs, qui ne jugeroit de rien sans connoissance de cause, qui ne puniroit et ne récompenseroit qu’à propos, qui tiendroit tout ce qu’il a promis, et ne menaceroit jamais en vain, qui reprendroit avec tant de justice et de modération, qu’on s’apercevroit bien qu’il ne le fait qu’à regret, qui loueroit quand il le faut, mais avec tant de ménagement que nul n’en tireroit vanité, comme aussi nul n’en seroit jaloux, ni n’en prendroit ombrage comme d’une injuste préférence ; qui seroit au milieu de son petit troupeau comme un pere au milieu de ses enfans, qui enseigneroit avec tant d’onction, que la vérité sur ses levres paroîtroit toujours aimable, et avec tant d’abandon de toutes ses facultés, de toutes ses forces, même de sa santé, que les enfans ne pourroient douter, que pour leur instruction et pour leur salut, il ne plaindroit pas le sacrifice de sa propre vie, un tel catéchiste s’attacheroit certainement ses enfans, ils viendroient avec ardeur se désaltérer dans les sources de vie qu’il leur découvriroit, il feroit d’eux tout ce qu’il voudroit, et ses fonctions seroient pour lui d’un très-grand mérite auprès de Dieu, et pour les enfans d’une utilité infinie.

Si au contraire un catéchiste est sans caractere et sans énergie, tout languit autour de lui : s’il est négligent, tout est en désordre ; s’il n’est pas le maître de ses enfans, ils deviennent le sien ; s’il prend un ton impérieux, ou s’il s’emporte comme un homme qui ne se possede plus, les enfans s’en divertissent et s’en mocquent. Il s’agite, il seme çà et là, mais la semence ne leve pas, ou au moins rien ne vient à maturité : aussi un tel catéchiste est-il sans consolation, parce qu’il ne voit aucun fruit.

art. ii.

Il est essentiel que le catéchiste arrive le premier, au moins autant qu’il est en son pouvoir, afin d’avoir le temps de tout préparer sans trouble et sans précipitation, et de maintenir les enfans dans le silence : si au contraire il arrive tard, des parens, qui l’attendoient depuis long-temps, viendront l’assaillir ; il n’aura point écrit le nom des nouveaux venus, ni marqué leurs places. Selon toute apparence, il ne se sera pas préparé : souvent peu instruit de la religion, comment s’y prendra-t-il ? Pourra-t-il avoir l’esprit calme et tranquille ? l’humeur s’emparera de lui, et tout ira fort mal. Il n’y a point de catéchisme qui n’ait sa police particulière : le catéchiste doit être le premier à s’y assujétir, commencer et finir à une heure fixe, tout prévoir, mettre ordre à tout, et faire exactement chaque chose en son temps.

art. iii.

Un catéchisme doit toujours commencer par une courte récapitulation du précédent, et finir par le résumé de ce qu’on a dit de nouveau. Il est aussi à propos d’avertir en peu de mots de ce qu’il y aura d’extraordinaire dans la semaine, comme des fêtes, des jeûnes, des jours d’abstinence, des processions, etc. , et de faire connoître aux enfans l’esprit de l’Eglise dans les choses qu’elle nous prescrit.

art. iv.

Le catéchiste ne doit punir qu’avec beaucoup de réserve, et s’attacher principalement à gagner la confiance, et l’amour des enfans. Quand les pénitences sont devenues absolument nécessaires, elles doivent être commandées sans émotion et sans aigreur. Il faut, dans ces occasions, présenter aux enfans des vérités qui soient propres à les ramener, leur faire sentir par exemple qu’ils déplaisent à Dieu, qu’ils l’offensent, qu’en ne profitant pas bien des instructions, ils perdent volontairement un grand moyen de salut, etc. Les pénitences doivent être accompagnées d’un appareil propre à humilier ceux qui les subissent ; mais il faut éviter d’y rien mêler qui puisse porter les autres enfans à rire. Avant d’ordonner ces pénitences, il seroit à propos d’avertir d’abord en particulier, puis en public, de menacer d’instruire les parens, mais on ne doit jamais fraper les enfans. On peut, par exemple, les faire mettre à genoux, et leur faire demander pardon du scandale qu’ils ont donné, les faire descendre à un catéchisme inférieur, leur faire subir leur pénitence dans un autre catéchisme d’enfans du même sexe, avertir leurs parents, etc. A l’égard des incorrigibles, ou de ceux dont l’exemple pourroit être contagieux, ils doivent être chassés publiquement.

art. v.

Quand un catéchisme a plusieurs surveillans, jamais l’un d’eux ne doit abréger la pénitence donnée par un autre, ni même la changer, encore moins en dispenser. S’ils sont pleins de déférence les uns à l’égard des autres, se contentant de demander grace avec beaucoup de politesse, ils accoutumeront les enfans à respecter également tous ceux qui les gouvernent.

art. vi.

Un catéchiste doit toujours parler aux enfans en termes honnêtes, et éviter les expressions basses et populaires, dissimuler les fautes légeres, reprendre avec sévérité celles qui viennent du cœur, employer toujours le langage de la raison, ne jamais aigrir ni pousser à bout, se ménager au contraire dans les cœurs une entrée favorable, pour revenir à la charge quand il en sera temps, c’est-à-dire quand il aura la confiance qu’il sera mieux écouté.

Si un enfant est d’un caractere dur et opiniâtre, il faut tâcher de le dompter en lui imposant trois ou quatre fois les mêmes satisfactions. Quand il verra qu’on lui tient tête, il finira par plier.

En pardonnant aux enfans bien des choses, il faut néanmoins mettre leurs fautes en ligne de compte, et quand ils auront mérité quelque réprimande sérieuse, leur faire sentir que ce n’est ni par inattention, ni par négligence qu’on leur a passé d’autres fautes, mais par ménagement et par charité.

art. vii.

La vigilance pour un catéchiste est de tous les momens. Il ne sauroit trop observer : si cependant il ne le fait pas avec tant de dextérité que les enfans ne s’en aperçoivent que fort peu, il n’y aura pas de moyens qu’ils n’inventent pour échapper à l’œil du catéchiste, et pour le tromper.


Avant de terminer ce paragraphe, il est à propos de dire un mot de quelques usages de ces paroisses où l’on prenoit de si grands soins pour l’instruction des enfans.

Les enfans étoient rassemblés durant deux heures environ. La premiere demi-heure étoit employée au chant des cantiques spirituels. Par là, on faisoit perdre aux enfans le goût malheureusement trop commun des chansons profanes. La seconde demi-heure étoit employée à la récitation publique de ce qui avoit été appris pendant la semaine. L’heure suivante étoit consacrée à l’exercice du catéchisme.

Les clercs assistans veilloient sur les enfans depuis le moment de leur arrivée jusqu’à celui de leur sortie ; ils aidoient au chant des cantiques et à la récitation. Le catéchiste profitoit de la première heure pour donner audience aux parens des enfans ; mais dès que le catéchisme étoit commencé, il n’étoit plus permis de l’interrompre que dans le cas d’une grande nécessité. On commençoit et on finissoit toujours par la priere.

Le catéchiste retiroit un grand fruit des visites du supérieur, du préfet et du sous-préfet. Il ne se tenoit presque jamais de catéchisme qu’on n’eût la visite de l’un d’eux ; ils entroient sans se faire remarquer, écoutoient quelque temps en silence, observoient tout, se faisoient rendre compte de tout, témoignoient toujours beaucoup de déférence pour les catéchistes, ne négligeoient rien pour leur concilier le respect et la confiance des enfans, et attendoient quelque entretien particulier, ou le jour de la conférence, pour relever les défauts de toute espèce qu’ils avoient pu remarquer ; mais à la conférence ils ne désignoient personne ; on avoit grand soin d’encourager les catéchistes qui s’acquittoient bien de leurs fonctions, et de ranimer le zele de ceux en qui on remarquoit de la négligence ou du dégoût.

§. VI. Des qualités du Catéchiste.

Quelqu’ordre qu’on ait tâché de mettre dans les paragraphes précédens, il étoit impossible de ne pas y disséminer une partie des qualités qui sont nécessaires pour constituer un bon catéchiste. Il reste donc uniquement à dire ici :

1°. Qu’un catéchiste ne doit avoir en vue que la gloire de Dieu et le salut des enfans ; que tout en lui doit annoncer qu’il n’a autre chose à cœur que de faire connoître l’évangile de J. C., d’en rendre les vérités aimables, et d’exciter à en pratiquer les enseignemens avec fidélité.

2°. Qu’il doit avoir une charité égale pour tous les enfans qui lui sont confiés ; se souvenant que l’innocence se rencontre plus souvent chez les pauvres que chez les riches, et que J. C. a dit qu’il étoit venu annoncer l’évangile aux pauvres.

3°. Qu’il doit observer en toutes choses une grande modestie, et se maintenir dans une retenue et une gravité qui ne se démentent jamais ; qu’il faut que ses entretiens, surtout avec les filles, soient toujours très-sérieux, et qu’il se donne bien de garde d’avoir avec elles aucune espèce de familiarité, ni même de leur témoigner aucune confiance particulière.

4°. Qu’enfin un catéchiste doit être un homme de priere, présenter sans cesse à Dieu les besoins de ses enfans et les siens propres, n’être occupé que de leur sanctification et de son salut personnel, leur parler de Dieu avec respect, du ciel avec joie, de l’enfer avec tremblement, de l’amour de Dieu et des mysteres de J. C. avec attendrissement, du péché avec horreur, de la pénitence avec le goût que l’expérience en donne, et de toutes les vertus de maniere à les faire aimer et pratiquer ; inspirer surtout aux enfans l’amour des habitudes saintes qui conviennent le plus à leur âge, telles que l’obéissance, le goût pour la prière et pour les exercices de piété, la modestie, le respect dans les églises, le mépris du monde ; leur apprendre à recevoir les réprimandes et les humiliations de manière à n’en pas perdre le fruit ; leur faire comprendre qu’ils ne doivent jamais avoir de honte de faire le bien, ni se décourager de leurs fautes ou de leurs chûtes ; les aider à s’en relever promptement par une grande confiance dans les mérites de J. C., les exciter souvent à se supporter les uns les autres en esprit de douceur et de charité, etc.

On peut commencer et terminer le catéchisme par les deux prieres suivantes ou par d’autres semblables.

Prière avant le Catéchisme.

Seigneur Jésus, faites-nous la grâce d’écouter avec attention et docilité les instructions que vous allez nous donner, afin qu’après les avoir entendues, nous en profitions, et que nous ayions le bonheur de croître avec vous en âge, en sagesse, et en grâce devant Dieu votre pere et devant les hommes. Ainsi soit-il.

Prière après le Catéchisme.

Seigneur Jésus, qui avez daigné, lorsque vous étiez sur la terre, témoigner tant de bonté et de tendresse pour les enfans, et qui vouliez bien même les embrasser et les bénir, jettez un regard favorable sur nous, afin que nous vous connoissions, que nous vous adorions, et que nous accomplissions votre volonté avec un cœur plein d’ardeur. Nous sommes enfans par l’âge, Seigneur, rendez-nous enfans par le cœur, en nous faisant la grace d’être simples pour le mal et dociles à pratiquer le bien.

Ainsi-soit-il.

MANUEL
DU
MAÎTRE D’ÉCOLE.
DES QUALITÉS ET DES DEVOIRS
DU MAITRE D’ÉCOLE.
§. I. De l’idée que l’on doit avoir de
l’emploi de Maître d’Ecole.

Toute la conduite de la vie dépend ordinairement des impressions que l’on a reçues dans l’enfance. Il faut former l’enfant, dit l’Ecriture, au livre des Prov., ch. 22, v.6, dès le commencement de sa vie. Le jeune homme, suit sa première voie : dans sa vieillesse même il ne la quittera pas. » Les inclinations, les passions, les mœurs, les intérêts se diversifient à l’infini. Si les enfans ne sont pas pliés et assujétis de bonne heure, s’ils ne sont pas conduits par raison, réglés par la loi de Dieu, formés par une bonne éducation, que deviendront-ils au milieu du monde, où ils ne respireront que l’air empoisonné du vice, où le torrent de la coutume et des mauvais exemples les entraînera à toute espece de désordre, où l’habitude sur-tout, quand ils l’auront une fois contractée, les enchaînera au mal ? que pourront-ils rendre à la société de tout ce qu’ils lui doivent ? que feront-ils pour leur prochain et pour eux-mêmes ? ne seront-ils pas presque nécessairement inutiles à la société et à leurs familles, si toutefois par leurs déréglemens ils ne servent pas à fomenter et à propager la corruption, qui n’est malheureusement que trop générale ? de quelle satisfaction solide pourront-t-ils jouir sur la terre ? à quel malheur ne seront-ils pas réservés, après cette vie, qui est toujours si courte, quelque longue qu’elle paroisse ?

Que de biens au contraire une éducation raisonnable et chrétienne ne promet-elle pas à l’homme en ce monde et dans l’autre ! Ce n’est pas que les impressions heureuses qu’on aura reçues dans l’enfance, ne cèdent que trop souvent la place à d’autres toutes contraires ; mais il est rare que la trace de la bonne éducation se perde entierement : au moins est-il certain que ce qui reste dans le cœur de ces semences précieuses qu’on a eu soin d’y jetter dans l’enfance, disposent, au milieu même des écarts, à des remords salutaires.

On ne sauroit donc trop estimer et trop encourager toutes les personnes qui se consacrent à l’éducation des enfans : aussi a-t-on vu tantôt des prêtres, tantôt des hommes célebres par l’étendue de leurs lumieres, se vouer par inclination de piété aux fonctions des écoles.

On lit dans la vie de St.-Protogenes, qui mourut évêque de Carres en Mésopotamie, vers la fin du quatrieme siecle, qu’ayant été relégué, n’étant encore que prêtre, sur les confins de la Haute-Egypte et de la Basse-Thébaïde, dans la ville d’Antinoüs, dont la plupart des habitans étoient païens, il y établit une école où il montroit aux enfans à écrire en note, c’est-à-dire par chiffres et par abréviation : ils les instruisent en même temps dans la piété, leur faisant réciter les psaumes et les passages du Nouveau-Testament qui leur convenoient le plus.

On apprendra aussi avec édification que M. Hersan, qui avoit occupé avec une grande distinction, une chaire d’éloquence dans l’Université de Paris, dont par modestie, il n’avoit jamais voulu consentir à être élu recteur, et qui a été le maître, et même comme le père d’un homme dont la mémoire sera toujours chere aux peres de famille, toujours respectée de la jeunesse, de l’estimable et vertueux Rollin, se retira sur la fin de sa vie à Compiegne ; que là il se consacra uniquement à l’éducation des pauvres enfans, et que souvent il leur donnoit lui-même des leçons dans une école qu’il avoit fait bâtir, et dont il avoit assuré et perpétué le bienfait, en y fondant un maître.

Mais personne n’ignore que le célèbre Gerson, qui avoit été chancelier et chanoine de l’église de Paris, qui avoit assisté au concile de Pise, puis à celui de Constance, en qualité d’ambassadeur du roi de France et de député de l’université de Paris et de la province de Sens, et qui a été justement considéré comme le plus savant théologien de son temps, faisoit ses délices de l’emploi de maître d’école, dans les dernières années de sa vie. On sait et on admire avec raison la candeur avec laquelle ce grand homme se recommanda, par son testament, au souvenir des enfans dont il avoit pris soin, leur dictant lui-même la priere dont il désiroit qu’ils se servissent, conçue dans les termes suivans : « Mon Dieu, mon Créateur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson. » Mais ce qui est moins connu, c’est que par cette conduite, trop humble et trop chrétienne pour avoir beaucoup d’imitateurs, il s’exposa aux reproches et aux railleries de plusieurs personnes, qui ne pouvoient concevoir qu’un théologien si distingué par son érudition, et qui avoit eu de si grands emplois dans l’Eglise, s’abaissât jusqu’à faire l’école à des enfans.

Voici comment ce grand homme, dans la quatrième considération de son traité sur la maniere d’amener les enfans à J. C., répond à ses censeurs.

« Je leur avoue, dit-il, que les disciples même du Seigneur, encore peu avancés dans l’intelligence des choses du ciel, étoient dans une pensée aussi peu raisonnable, quand ils vouloient empêcher que l’on ne présentât les petits enfans à J. C., une telle humilité leur paroissant au-dessous d’un si grand docteur et d’un aussi grand maître ; mais rien n’est plus propre à les convaincre qu’ils se trompent, que l’exemple de J. C., qui fit assez sentir à ses apôtres qu’il condamnoit leur dureté, quand il leur défendit avec sévérité de la pousser plus loin. « Laissez venir à moi les petits enfans, leur dit-il, et ne les empêchez pas ; le royaume du ciel est pour ceux qui leur ressemblent. » Ils doivent encore faire une attention sérieuse aux paroles de l’apôtre, qui veut qu’il n’y ait que ceux qui sont spirituels et remplis de l’esprit de douceur, qui se mêlent d’instruire et de redresser les autres.

N’est-il pas bien étonnant, continue Gerson, que ces hommes spirituels soient si rares ? Montrez-moi un homme qui juge de tout par les lumieres de l’esprit de Dieu, qui ait appris, par ce qu’il a souffert luimême, à prendre part aux miseres des autres, qui cherche les intérêts de J. C., et non les siens propres, un homme si rempli de charité, d’humilité, de piété, que ces vertus ne laissent plus de place dans son cœur, ni pour la vanité, ni pour la cupidité, un homme qui soit déjà dans le ciel par ses pensées et par ses désirs, qui, comme un ange de Dieu, ne soit plus touché ni du bien ni du mal qu’on peut dire de lui, qui ne s’occupe que par nécessité des choses de la terre, sans jamais perdre de vue celles d’en haut, qui, au milieu du commerce qu’il est forcé d’avoir en core avec les hommes, soit impénétrable aux impressions malignes de la corruption du siecle (car que serviroit à un homme de gagner le monde, s’il perdoit son ame, et s’il ne profîtoit pas de cet avis du sage : Ayez pitié de votre ame, en vous rendant agréable à Dieu). Enfin, montrez-moi un homme sur qui la beauté des corps ne fasse plus d’impression pour le porter au mal, mais que sa raison éleve au-dessus de tout ce qui est sensible, en sorte qu’il n’est plus touché que de l’excellence et de la beauté des ames, et je n’hésiterai pas de dire que c’est à un tel homme qu’il convient, selon l’apôtre, d’instruire les autres.

Si, au contraire, ces qualités vous manquent, si un soupçon désavantageux vous trouble, si les menaces vous effraient, si la gloire vous enfle, si des discours calomnieux vous abattent et vous mettent à la gêne, vous n’êtes pas un homme spirituel, vous êtes un homme charnel ; vous n’êtes pas encore en état d’instruire les autres dans un esprit de douceur ; on auroit donc bien plus de sujet de m’accuser de témérité, que de me blâmer d’un excès d’humilité, moi, qui en me mêlant d’instruire les enfans, m’ingere de ce qui ne convient qu’à un homme spirituel.

Si nous considérions bien que dans toutes les actions de J. C. il ne pouvoit se rien rencontrer d’inutile, et que dans ses sentimens, il n’y avoit rien que de grand et d’important, nous reconnoîrions aisément que J. C. n’avoit pas dessein de s’occuper de quelque chose de bas et de méprisable, quand il appeloit les enfans à lui, blâmant ses apôtres de les empêcher d’approcher, et qu’il les embrassoit, leur imposoit les mains et les bénissoit.

Qui rougira donc, ô bon Jésus, de faire ce que vous avez fait vous-même, et de devenir petit avec les petits ? Qui osera, depuis l’exemple que vous avez donné, s’enfler de sa grandeur ou de son savoir, et mépriser l’ignorance ou la foiblesse des enfans, puisque vous, Seigneur, qui êtes béni dans tous les siecles, et qui possédez tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu, ne dédaignez pas de leur accorder avec tant de douceur et d’humilité vos chastes embrassemens ?

On me fait un autre reproche : je dois, dit-on, mon tems et mon application à des affaires plus sérieuses. Je doute fort qu’il y air rien de plus important, et à quoi je puisse employer avec plus de fruit le peu de talens que Dien m’a donnés, que d’instruire les enfans, ceux surtout qu’on destine aux études, que de retirer, par son puissant secours, des ames qui lui sont si cheres, des portes de l’enfer et de la puissance du démon, que de planter et d’arroser ces arbres tendres, qui ne sont pas le moindre ornement du jardin de l’Eglise, afin qu’il plaise à Dieu de leur donner l’accroissement ; enfin, je pourrois, dit-on, faire le même bien par le ministere de la prédication : oui, je pourrois peut-être travailler avec plus d’éclat, mais je doute que ce fût avec plus de fruit et de succès.

Venez-donc, mes chers enfans, venez avec toute assurance ; il n’y a point pour vous de pieges à craindre sur le chemin, ni de serpent caché sous l’herbe : il se fera entre vous et moi un commerce de biens spirituels ; car pour vos biens temporels, ce n’est point ce que je cherche. Je vous ferai part de mes lumieres, et en échange vous me donnerez vos prieres, ou plutôt nous prierons les uns pour les autres, afin d’avoir tous part au salut, et ainsi, nous remplirons de joie nos anges tutélaires.

Ô homme incomparable, que de choses dans le peu de paroles qui viennent de sortir de votre bouche ! On ne sera plus surpris qu’assez long-temps on vous ait cru l’auteur du plus beau des livres après l’Evangile, de l’Imitation de J. C. Que la simplicité de votre apologie est sublime ! qu’elle est touchante ! Les savans admirent avec raison l’étendue de votre érudition, et le mérite de votre doctrine ; les amis de l’Eglise exaltent le courage admirable avec lequel vous avez, en tant d’occasions, défendu la vérité, et souffert persecution pour la justice. Un cardinal, (le cardinal de Zabarelles), au concile de Constance, vous proclama le plus excellent docteur qu’il y eût dans toute l’Église, au tems où vous viviez ; pour moi je me sens pénétré de vénération pour vous, quand je vous contemple entouré ; comme J. C, de petits enfans qu’on vous amene, non pas pour que vous les bénissiez, mais afin qu’ils apprennent de vous à connoîre les vrais biens, et à mériter les bénédictions du pere céleste. En faisant un portrait si beau, si achevé d’un maître véritablement spirituel, vous avez fait le vôtre, mais votre humilité ne vous permettoit pas de vous y reconnoître. Il ne servit au contraire qu’à vous confondre et à vous abaisser davantage à vos propres yeux. Vous craignîtes, après l’avoir envisagé, d’avoir été téméraire, en vous chargeant d’instruire les petits enfans ; cependant vous n’y renonçâtes pas, vous vous résignâtes à l’humiliation et au mépris de vos censeurs. Vous n’étiez touché que de l’excellence et de la beauté des ames régénérées par le baptême, et lavées dans le sang de J. C., vous continuâtes donc jusqu’à votre mort ces fonctions si précieuses devant Dieu, et qui l’auroient été aussi devant tous les hommes qui vous ont connu, si tous avoient eu le bonheur de réfléchir et de s’intéresser, comme vous, au bien de l’Eglise, et vous apprîtes, par votre exemple, à tous les chrétiens, qu’un emploi qui exige des qualités si éminentes, est digne de la plus grande estime.

Pourquoi donc l’emploi des écoles est-il si dédaigné ? Il le seroit bien moins s’il étoit mieux rempli ; car il est souvent méprisé, par la faute de ceux qui l’exercent. En effet, des sujets très-médiocres, et qui ne savent pas même leur religion, embrassent cette profession comme une dernière ressource, quand rien ne se présente à eux de meilleur et de plus lucratif. D’autres emplois seroient plus proportionnés à leur tempérament et à leur mince talent ; mais ils s’attachent à celui-là par des vues basses et mercenaires, et ils n’ont d’autre but que de s’en faire un établissement, ou d’y trouver quelque appui pour monter plus haut.

Comment faire quelque fruit dans l’emploi des écoles, quand on y entre avec de telles dispositions, et qu’on en connoît si peu les engagemens et les devoirs ? On s’imagine communément que tout consiste à enseigner superficiellement les élémens des lettres humaines, et quelques regles d’arithmétique, d’écriture et de civilité, et à faire, quelquefois en passant, un peu de catéchisme ; et l’on ne considere pas que les écoles des Chrétiens devroient être autant de noviciats, où les enfans pussent apprendre la doctrine de J. C., la science du salut, et la pratique de toutes les vertus.

Mais les maîtres d’école qui sentent la dignité de leurs fonctions, et qui s’en acquittent en vrais chrétiens, se regardent avec raison comme des instituteurs que le roi des rois donne à ses enfans, afin qu’ils les élèvent d’une maniere convenable à leur naissance, et qu’envisageant qu’ils sont faits pour être autant de rois dans l’éternité, ils leur apprennent à vivre en enfans de Dieu, ensorte que son image, que le péché avoit défigurée en eux, y soit retracée en caracteres si profonds, qu’ils deviennent dignes d’être un jour les héritiers de Dieu et les co-héritiers de J. C.

Ne sont-ils pas encore les organes du docteur unique et invisible, du maître souverain des esprits et des cœurs, de J. C. ? N’est-ce pas dans la chaire de J. C. qu’ils sont assis ? Ils ne doivent donc faire que ce que feroit J. C., ne dire et n’enseigner que ce qu’il diroit et enseignerait s’il se rendoit visible.

Ayant à former J. C. dans le cœur des enfans qui leur sont confiés, afin qu’il y devienne le principe de leur salut, ils ne sauroient leur représenter trop souvent la sagesse de Jésus enfant, qui a bien voulu passer par leur âge pour le sanctifier, comme, le modele de celle qui doit reluire dans toute leur conduite, leur faisant bien comprendre que tous leurs devoirs se réduisent à mépriser ce qu’il a méprisé, à haïr ce qu’il a haï, à aimer ce qu’il a aimé ; enfin, qu’ils doivent se faire une regle inviolable de vivre comme ce divin enfant a vécu.

Il n’avoit encore que douze ans quand son pere et sa mere, après l’avoir inutilement cherché, durant un jour, parmi leurs parens et ceux de leur connoissance, le trouverent dans le temple de Jérusalem, assis au milieu des docteurs, les écoutant, et les interrogeant aussi avec une sagesse qui surprenoit tout le monde. (S. Luc, ch. 2). Une école vraiment chrétienne n’est-elle pas comme un temple que J. C. honore de sa présence ? Car ce docteur des docteurs ne daigne-t-il pas s’y abaisser à la condition de simple disciple, en la personne des enfans, puisqu’il est vrai qu’il habite dans leurs cœurs, qu’ils sont ses membres vivans, que tous les devoirs qu’un maître leur rend, c’est à J. C. qu’il les rend ; qu’ainsi, en les instruisant, il instruit J. C. même ?

Qu’il sente donc la dignité de son emploi, et combien des fonctions où l’on est en tant de manieres, tantôt le représentant, tantôt l’imitateur de J. C., sont nobles et relevées. Un maître n’amene-t-il pas les enfans à J. C. ? N’est-ce pas déjà de toutes les fonctions la plus éminente aux yeux de la foi ? Ne les reçoit-il pas aussi comme J. C. l’a fait lui-même avec tant de bonté ? N’est-il pas à leur égard comme le député, l’envoyé de J. C. ? N’est-ce pas dire, comme a fait J. C., laissez venir à moi ces enfans, ne les empêchez pas, que de presser des parens qui refusent de leur procurer le grand bien fait de l’éducation, ou qui mettent mille obstacles à leur avancement ou à leur amélioration, de revenir sur leurs pas et de changer de conduite ? N’est-ce pas bénir en quelque sorte les enfans, que de leur procurer la bénédiction, la grace et la protection de J. C. ? Car c’est à quoi tout ce qui se fait dans une école doit aboutir, et on ne doit élever les enfans pour la société qu’afin qu’ils s’y sauvent.

Les bénédictions de J. C. étoient accompagnées de prieres qu’il adressoit à son pere, n’est-ce pas l’imiter que de prier continuellement pour la santé spirituelle des enfans dont on est chargé ? Depuis que J. C. a proposé les petits enfans comme des modeles de ce qu’il faut être pour avoir part à son royaume, quelle prérogative de recevoir incessamment dans leur personne tant de leçons de simplicité, d’humilité, de détachement, d’innocence ! Un maître, selon le cœur de Dieu, ne se croit-il pas établi par lui pour être l’ange gardien visible des enfans qui lui sont confiés, pour avoir l’œil toujours fixé sur eux, pour les conduire et les diriger, pour éloigner d’eux toutes sortes de dangers, ou les retirer du péril, si, malgré sa vigilance, ils s’y trouvent engagés ; enfin, pour faire, à leur égard, tout ce que leur ange fait invisiblement ? Ne peut-il donc pas, comme a fait J.C., tantôt se comparer à la plus inquiete des meres, et dire à Dieu, en lui parlant de ses enfans avec larmes, ce que J. C. a dit des enfans de Jérusalem : combien de fois ai-je voulu les rassembler comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et ils ne l’ont pas voulu ; tantôt lui rendre graces, en se considérant comme la caution du salut de ses enfans, et lui dire avec autant de joie que de confiance, et en s’unissant à la grande caution du genre humain : pere saint, j’ai conservé ceux que vous m’avez donnés ; mon pere, je desire que là où je suis (par la fermeté de mon espérance) ceux que vous m’avez donnés y soient aussi ?

§. II. Que faut-il faire pour former
de bons Maîtres d’Ecole ?

Pour devenir bon maître, il faut avoir été bon disciple, et pour être bon disciple, il faut avoir un naturel heureux, et avoir été formé par un homme de grande expérience, d’un savoir suffisant, et d’une piété éminente.

L’unique moyen de faire de bons éleves en ce genre, c’est de choisir avec discernement, dans les écoles des villes ou des campagnes, des enfans qui joignent à un esprit solide de l’inclination pour le bien, et de les confier à un maître qui ait lui-même, dans un grand degré, les qualités qu’il aura à cultiver et à perfectionner en eux. Un maître de cette trempe ne manquera pas de s’appliquer à faire de ses éleves de vrais disciples de J. C. ; il les instruira à fond de la religion, il leur en dévelopera la morale, il insistera beaucoup sur les qualités de J. C. à notre égard, il formera leurs sentimens, leurs actions, leurs discours sur les regles de l’évangile ; il sera surtout pour eux un exemple vivant de toutes les vertus chrétiennes, et il tâchera que son petit séminaire en soit une espece de noviciat ; il étudiera les talens et les dispositions de ses éleves, et quand il croira s’en être suffisamment assuré, il leur fera comprendre la grandeur, l’utilité, les obligations de l’emploi de maître d’école ; il ne négligera rien pour leur en inspirer le goût, sans cependant leur dissimuler les peines et les difficultés qui s’y rencontrent, et il leur fera faire sous ses yeux l’essai des fonctions de tout genre qui en dépendent, jusqu’à ce qu’ils soient jugés en état de voler de leurs propres ailes, et de faire tous les exercices de l’école avec fruit, de servir de modele aux enfans, et de leur être utiles sans se nuire à eux-mêmes.

Les villes considérables sont les lieux les plus commodes pour former des éleves. Leur grande population fait qu’on a plus à y choisir, et qu’on y trouve aussi plus de ressources pour les dépenses que ce genre de bien entraîne nécessairement, plus d’occasion de placer les éleves, à mesure qu’ils sont en état de travailler seuls, sans les trop éloigner de leur maître, car il faut qu’il ait soin de les visiter de tems en tems, de veiller sur leurs mœurs, sur leur doctrine, sur la maniere dont ils remplissent leurs fonctions, de les redresser par de sages avis, de les encourager, enfin, d’entretenir, par tous les moyens possibles, l’émulation parmi ces jeunes maîtres, au grand profit des enfans.

Il n’est pas besoin de dire qu’il est extrêmement important de bien choisir les livres d’étude de ces jeunes éleves ; la Providence a tant multiplié en France les bons livres, qu’il y auroit de l’ingratitude à ne pas chercher à les connoître.

§. III. Pourquoi la plupart des Ecoles
sont-elles peu fréquentées ?

Toutes les fois que dans une ville considérable, dont les paroisses ont un territoire très-étendu, on ne voit point d’affluence dans les écoles, on peut accuser les pasteurs de ne pas instruire assez, et les parens de n’être pas persuadés, autant qu’ils devroient l’être, de l’obligation où ils sont de procurer à leurs enfans une bonne éducation ; mais la principale cause du peu d’occupation des maîtres d’école ne vient souvent que des maîtres eux-mêmes. C’est la réputation des maîtres, leur application à bien faire, et à former les enfans sur le plan de l’évangile, qui peuple les écoles. Qu’elles soient bien faites, tous les parens accourront pour y présenter leurs enfans, surtout quand il ne leur en coûtera rien ; aussi a-t-on vu dans certaines villes, deux maîtres, travaillant de concert, c’est-à dire l’un se chargeant des petits, l’autre des plus avancés, avoir jusqu’à deux cents enfans. On conçoit aisément que ce partage du travail dans les écoles très-nombreuses, est absolument nécessaire ; il faut, pour de pareilles écoles, deux maîtres et deux classes : un seul maître ne feroit les choses que très-superficiellement, ou il seroit bientôt épuisé ; au lieu que, quand un maître n’est chargé que des dernieres instructions, il a beaucoup plus de tems, de liberté et de facilité pour établir dans son école le bon ordre, le silence, l’émulation, pour bien apprendre aux enfans leur religion ; en un mot pour s’acquitter comme il faut de toutes ses fonctions.

§. IV. Est-il avantageux que les
Prêtres et les sujets qui se destinent
à l’Eglise soient employés aux Ecoles ?

Rien de plus facile à éclaircir que cette question. Qui doute que des ecclésiastiques, qui auroient l’esprit de leur état, ne fissent de grands fruits dans une école, et ne recueillissent beaucoup d’utilité pour eux-mêmes de ce gente de travail ? mais il seroit à desirer que les ecclésiastiques qui s’emploieroient aux écoles, s’y consacrassent tout entiers et pour un tems considérable ; car le changement de maître entraîne presque nécessairement avec soi un changement de conduite, de discipline, de méthode et de maniere d’instruire, souvent même de doctrine, ce qui est un inconvénient si grand, qu’on finiroit par ruiner tout le bien dans une école, si les changemens y devenoient fréquens.

Malheureusement les prêtres, ou les sujets destinés aux ordres, qui travaillent dans les écoles, ne les regardent trop souvent que comme un degré pour monter plus haut ; ou ils ne prennent ce parti que parce qu’ils ne trouvent pas d’autres moyens de subsister ; en conséquence ils ne s’y attachent point ; ils font tout par maniere d’acquit, et sans aucune onction ; ils regardent ces petites brebis du troupeau de J. C. qu’on leur a confiées, comme un bien qui ne leur appartient pas, parce qu’ils n’ont rien de commun avec le grand pasteur des ames. Dieu peut-il bénir ce qui se fait par des vues mercenaires et purement humaines ?

Quand au contraire des ecclésiastiques auront une vraie humilité et une piété éclairée, quand ils auront appris des peres et des plus grands saints à choisir les dernieres places de l’église, à fuir avec une sainte frayeur le sacerdoce, et plus encore la charge pastorale, de peur que placés sur le chandélier, leur élévation ne les éblouisse, et qu’ils ne tombent par leur orgueil et par leur présomption, dans la même condamnation que le diable, quand leurs dispositions intérieures seront conformes à celles de J. C., dont la sainteté doit être la regle et le modele de la nôtre, comme elle en est la source et le principe, quand ils consentiront de tout leur cœur à être les derniers parmi les hommes et les serviteurs de tous, parce que J. C. lui-même a pris la nature et la forme de serviteur, et a bien voulu devenir un ver de terre, l’opprobre des hommes, et le mépris du peuple, on n’aura nulle peine à les engager dans l’emploi des écoles ; ils s’y porteront d’eux-mêmes avec plaisir, ils tiendront à honneur de travailler dans un état qui n’est obscur qu’aux yeux des gens du monde ; ils ne chercheront point à en sortir ; loin d’aspirer au sacerdoce, il faudra leur faire violence pour les y élever. Heureuses, mille fois heureuses les contrées qui posséderont de tels ecclésiastiques ! elles ne manqueroient ni d’excellens maîtres d’école, qui feroient des fruits merveilleux, et par-là se rendroient dignes d’emplois plus considérables, ni de saints prêtres, ni d’admirables pasteurs.

Loin que l’église perdît à employer dans les écoles de pareils ecclésiastiques, ce seroit un grand avantage pour elle, et les mœurs publiques qui ont besoin d’une si grande réforme, en seroient nécessairement améliorées. S. Paul vouloit que les gens mariés qu’on élevoit au saint ministère, eussent été éprouvés par l’éducation qu’ils avoient donnée à leurs enfans, par le bon ordre qu’ils avoient établi dans leurs familles. Ne seroit-ce pas entrer dans l’esprit de l’apôtre, que de mettre les sujets qui se destinent aux ordres à portée d’en faire une sorte d’apprentissage dans une école chrétienne ? Un prêtre, un vicaire, un curé s’en féliciteroient toute leur vie, parce que là ils auroient étudié à loisir le cœur humain, et auroient appris à connoître toutes les inclinations malheureuses qui nous sont restées depuis le péché, l’art de guérir les maladies des âmes, les divers moyens de gagner les hommes, et de les porter à Dieu ; ils y auroient contracté sans aucune peine l’habitude de parler, d’instruire, d’exhorter, de reprendre, d’humilier, de consoler, de corriger ; enfin ils y auroient été dans un exercice continuel de pénitence, de douceur, de charité, de support, d’humilité, de patience, vertus si nécessaires à un prêtre, mais qu’il doit posséder dans un degré éminent.

§. V. De la vocation à l’emploi de
Maître d’Ecole.

Les anges ne remplissent aucun ministère en faveur des enfans de Dieu, qu’ils n’aient reçu ses ordres ; aussi dès qu’ils connoissent ses volontés, ils s’y conforment avec une obéissance et une promptitude merveilleuses ; l’homme, à leur exemple, ne doit point s’ingérer de lui-même de devenir le maître des enfans, le conducteur des aveugles, et le docteur des ignorans. (Rom. ch. 2.) Mais il doit attendre avec un religieux respect les ordres du père de famille, à qui seul il appartient d’appeler ceux qu’il lui plaît, et d’appliquer au travail ceux qu’il appelle, afin qu’ils fassent du fruit et que leur fruit soit durable.

Avant donc de s’engager dans l’emploi des écoles, il faut long-temps prier Dieu, afin qu’il daigne faire connoître sa volonté, et à l’aide d’un conseil éclairé, examiner si l’on a les dispositions du cœur, le caractère, la portée d’esprit, en un mot les talens nécessaires pour bien remplir des fonctions de cette importance.

Si l’on vit bien, si l’on a du goût pour la prière, si l’on est fidèle à tout ce que l’on doit à Dieu, si loin d’avoir confiance dans ses propres forces et dans sa capacité, on a une humble défiance de soi même et de ses talens ; si l’on aime à recevoir des avis des personnes pieuses et expérimentées, si, au lieu de redouter la peine et le travail, on s’y porte au contraire avec une sorte de plaisir ; si l’on a du goût pour la vie simple et frugale, et même pour la vie de pénitence ; si l’on se sent de l’inclination à servir le prochain, et en particulier les pauvres ; si, loin d’avoir de l’opposition pour les enfans, on aime à vivre au milieu d’eux ; si l’on se sent touché de leur innocence sans être rebuté de leurs imperfections et de leurs défauts, si l’on a un désir sincère de travailler à son salut, desir inséparable de celui du salut du prochain ; si, au lieu de faire consister la piété dans de petites pratiques extérieures, on est bien persuadé qu’elle n’est véritablement solide que quand elle est fondée sur un grand éloignement de tous les vices, un renoncement sincere à soi-même, une charité qui ne soit pas de la langue et en paroles, mais dans la vérité, et bien marquée par les œuvres d’une vie toujours égale et uniforme ; si l’on a déjà une certaine maturité qui donne lieu d’espérer qu’on ne manquera ni d’esprit d’ordre et de règle, ni de circonspection et de prudence ; si l’on a reçu de Dieu un bon naturel, et un cœur droit et ennemi de la dissimulation, de la duplicité et du mensonge ; si l’on est ferme et doux tout à la fois, sévere pour soi-même et indulgent pour les autres ; si l’on a du zèle sans effervescence ; si l’on n’est point sujet à la brusquerie ou à la colère, ni même à l’impatience et à l’humeur ; si enfin, avec toutes ces bonnes dispositions du cœur et ce caractère, on est pourvu d’un bon jugement, de l’esprit de discernement, de quelque facilité pour parler, du don d’enseigner avec méthode, de celui surtout de faire aimer et goûter aux enfans les vérités qui doivent les sauver, on est véritablement appelé à l’emploi des écoles, et on y fera, avec l’aide de Dieu, de très-grands fruits.

Si même, sans avoir absolument toutes ces dispositions, on a au moins les plus essentielles ; si on a reçu de Dieu la bonne volonté et le desir sincère d’acquérir ce que l’on n’a pas encore, et de croître de jour en jour dans ce que l’on a déjà (car il y a des degrés dans le bien, et la vie entière doit être employée à s’y avancer, ce qui suppose que nos vertus dans leur commencement ne sont qu’imparfaites), on peut croire qu’on ne manque pas de vocation, et espérer de faire du fruit avec le temps.

Mais sur quel succès pourroit-on compter, si on entroit dans l’emploi des écoles par des vues basses et intéressées et sans aucune vocation ? On a besoin sans doute de grandes grâces dans un tel état ; comment sans vocation oseroit-on se flatter de les recevoir ? Dieu ne les donne pour l’ordinaire qu’à ceux qu’il a appelés. Il ne connoît pas ceux qui courent et travaillent sans lui : un engagement dont il n’est pas la fin, comme il n’en a pas été le principe, ne pourroit donc conduire qu’au précipice et entraîner la perte du maître, souvent même celle des disciples.

Aussi celui qui sans vocation exerceroit l’emploi des écoles, ne pourroit mettre son salut en assurance qu’en y renonçant pour s’attacher à quelqu’autre état qui exigeroit moins de dispositions et moins de talent, à moins que, par un retour sincère à Dieu et par un travail assidu, il ne parvînt, à l’aide d’un guide éclairé, à réparer le vice de son engagement.

§. VI. De l’Instruction nécessaire à
un Maître d’Ecole.

Il est de la plus grande importance qu’un maître possède parfaitement tout ce qu’il est obligé d’enseigner.

1.° Il doit non-seulement savoir bien lire, mais encore être accoutumé à lire posément, distinctement et judicieusement.

2.° Les écoles n’étant pas seulement établies pour les enfans des pauvres, mais encore pour ceux des personnes aisées ; et ceux-ci, au sortir des écoles, pouvant être appliqués à des professions qui exigent quelque culture, il est essentiel que non seulement un maître d’école lise bien, mais encore qu’il parle purement et qu’il écrive correctement ; rien d’ailleurs ne fait plus de plaisir aux parens, n’attire plus d’enfans, ne prévient plus favorablement en faveur du maître, et n’établit mieux sa réputation ; il faudra donc qu’il soit familiarisé avec les regles de la grammaire, qu’il sache orthographier exactement, et qu’il connoisse tous les signes usités dans l’écriture.

3.° Un maître d’école doit encore savoir l’arithmétique et être en état de la montrer autrement que par l’usage et la simple routine ; c’est- à-dire, par les regles et par voie de raisonnement.

4.° Ces différentes parties de l’instruction ne sont cependant pas le but principal des écoles : elles n’en sont que les accessoires ; la véritable fin des écoles est de former J. C. dans le cœur des enfans, d’en faire de vrais chrétiens et des enfans de Dieu.

Un maître d’école doit donc avoir bien compris les vérités de l’Evangile, être éclairé sur les regles de la vie chrétienne, et sur toute l’économie de la religion, être en état d’en parler avec autant de clarté que de précision, et en même tems avec édification. Pour en venir là, il faut qu’il aime beaucoup la parole de Dieu ; qu’il en fasse sa nourriture quotidienne, qu’il ne s’instruise que dans les meilleurs livres, et qu’il soit tellement rempli de la doctrine de J.C. qu’elle coule de ses levres avec abondance aussi souvent que le besoin de son troupeau l’exigera.

Combien d’écoles où tout l’extérieur paroît bien ordonné, dont la discipline est assez exacte, où les enfans ont un maintien satisfaisant ; mais pourquoi partout ailleurs que dans l’école ne se doute-t-on pas qu’ils les fréquentent, et pourquoi ne remarque-t-on en eux aucune amélioration ? C’est que dans ces écoles on n’a aucun soin de réformer les inclinations et les mœurs des enfans : on y parviendroit avec le temps, si on les instruisoit à fond des devoirs de la vie chrétienne ; mais c’est ce qu’on y néglige le plus. Quel retour à espérer dans un âge plus mûr, quand des enfans, par l’insouciance de leurs premiers maîtres, ne sont jamais sortis de leur ignorance originelle ? Comment recueillir où l’on n’a point semé ? Comment retrouver dans des cœurs quelques restes précieux de principes, quand on n’y en a jamais mis aucun ?

L’emploi des écoles est beaucoup plus difficile qu’on ne pense, et les meilleurs maîtres sont ceux qui, par une application toujours soutenue, demeurent le moins en deçà de leurs obligations et de leurs devoirs. Combien en effet de précautions à prendre, de soins à se donner, de choses à imaginer et à exécuter, quand on veut sincèrement et de bonne foi éclairer des esprits pleins de ténebres, introduire la vertu dans des cœurs qui déjà se sont ouverts à plus d’un genre de corruption ! De quelle patience il faut être armé ! Quelle condescendance il faut avoir ! Que d’avis, que d’instructions, que d’exhortations dont on ne voit aucun fruit, et sur lesquels il faut revenir sans cesse ! Ne faut-il pas, quand on reprend et qu’on corrige, que la charité npere, par tout ce qu’elle a de doux, d’insinuant, de persuasif, ce que la sévérité peut avoir de dur et d’irritant ? N’y a-il pas des enfans intraitables, et qui semblent avoir une sorte d’inflexibilité dans le mal ? Est-il toujours à propos d’attendre que la vérité leur plaise ? Ne faut-il pas avoir le courage de leur déplaire, et les instruire même à contre-temps, selon le précepte de l’apôtre, conservant la patience, comptant uniquement sur la puissance de la grace, et ne mettant aucunes bornes à la miséricorde de Dieu. Quelle onction, quelle énergie, quel feu ne faut-il pas pour montrer la vérité, tantôt avec ses attraits divins, tantôt avec l’appareil de sa majesté et de sa force irrésistible, afin que, si les cœurs ne se laissent pas gagner par ses amabilités, au moins ils soient subjugués et attérés par tout ce qu’elle a d’imposant, et même de formidable et de terrible ?

Que penser donc de tant de maîtres qui regardent leur emploi comme si aisé, qu’à peine ils s’en occupent, et qui se contentent de faire, l’un des jours de la semaine, un catéchisme si superficiel, que leur intention se réduit visiblement à donner aux enfans une teinture légere de la religion.

Un maître d’école véritablement digne de la profession qu’il exerce, cherche au contraire à donner aux enfans une empreinte forte, profonde et durable des principales vérités du christianisme, et sans négliger les accessoires, c’est-à-dire tout ce qui concerne l’éducation purement civile, il a soin de donner à ses fonctions essentielles le rang qui leur convient ; il n’en perd jamais de vue la fin ; et tous les jours il travaille à faire de ses enfans de bons chrétiens, sachant bien que s’ils ne deviennent pas de vrais disciples de J. C., ils ne seront jamais ni bons ministres de l’église, ni bons époux, ni bons peres, ni bons citoyens.

Parmi les maîtres négligens, les plus inexcusables, sans doute, ce sont les maîtres des écoles de charité. Qu’ils effacent donc du frontispice de leurs maisons cette inscription dont ils ne veulent pas remplir et le sens et l’objet, ces maîtres sans charité. Pourquoi J.C. est-il descendu du ciel, si ce n’est pour apporter la charité sur la terre, et que desire-t-il si ce n’est que le feu de la charité s’y allume et embrase tous les cœurs ; Rien de plus actif, de plus ardent que le feu de la charité, puisque les grandes eaux ne le peuvent éteindre : où est donc la charité de ces maîtres qui sont si froids à instruire et à former des cœurs que J. C. a rachetés de son sang ? On ne souhaite Dieu à son prochain, que parce qu’on se le souhaite à soi-même. On ne veut donc point son propre salut, et par conséquent on n’aime point Dieu, quand on est plein d’indifférence pour le salut du prochain. La charité produit de grandes choses dans un cœur, quand elle y regne ; elle n’est donc point dans un cœur quand on ne voit point d’œuvres. C’est la charité qui introduit dans le sanctuaire de la vérité. Pourquoi, parce que Dieu est la vérité essentielle, de laquelle émane tout ce qu’il y a de vrai ; d’où il suit qu’il est impossible d’aimer Dieu sincerement sans aimer la vérité. Il est également impossible d’aimer la vérité sans chercher à la répandre et à la communiquer ; ces maîtres d’école de charité, si négligens à instruire, sont donc indignes d’un nom si beau ; il ne leur conviendra que quand ils auront effectivement la charité dans le cœur : alors elle se manifestera dans leur conduite, et autant qu’ils ont été peu soigneux d’enseigner à leurs éleves la religion, autant ils auront de zele pour réparer le temps perdu, pour annoncer J.C. par leurs instructions et par leurs exemples.

Non-seulement un maître d’école doit être bien instruit du fond de la religion, il doit encore avoir assez de connoissance des divers états de la vie, pour disposer de loin les enfans à y entrer et à y vivre en chrétiens. Un ecclésiastique, un négociant, un cultivateur, un artisan, ont chacun des devoirs et des obligations qui leur sont propres ; il doit avoir sur tout cela des idées assez nettes et assez étendues pour en parler dans l’occasion avec justesse : ces regles de conduite qu’il aura répandues çà et là comme sans dessein, dans ses instructions, porteront leur fruit en leur temps.

§. VII. Des Qualités que doit avoir
un Maître d’Ecole.

Il a bien fallu, en traitant de la vocation à l’emploi de maître d’école, indiquer en peu de mots les qualités qui sont nécessaires pour s’en bien acquitter ; il ne s’agit donc plus en ce moment que de donner à ce qu’on a déjà dit un dévelopement convenable.

On conçoit d’abord aisément que cet emploi étant extrêmement pénible, exige une constitution forte et robuste ; ou au moins une santé constante et uniforme, sans quoi les exercices languiront habituellement, ou ils seront interrompus, et au bout d’un espace de temps fort court, le maître sera obligé de renoncer à son emploi, ou il succombera.

Voilà pour le physique ; à l’égard des qualités morales, il est indispensable qu’un maître d’école joigne à un caractère heureux un esprit solide et une vraie piété, et qu’en même temps il possede bien le talent de l’enseignement.

Pourquoi ce talent est-il si peu commun ? c’est qu’il exige de la mémoire, quelqu’imagination, une certaine capacité naturelle, l’esprit de méthode qui tient à la netteté des idées, une élocution aisée qui se prête à tous les besoins, c’est-à-dire qui sans manquer d’abondance quand elle est nécessaire, soit le plus souvent concise et même énergique ; or, il faut convenir que la réunion de tant de points à la fois est fort rare.

Le meilleur maître sera donc celui qui aura le plus de moyens sous les différens rapports qu’on vient de marquer, et qui sera le plus rempli de l’esprit de Dieu.

Un homme qui n’auroit pas encore commencé à mettre sérieusement la main à l’œuvre de son salut, ne seroit donc pas propre à cet emploi ; car comment être utile aux autres, quand on ne l’est pas à soi-même ? Comment communiquer un feu dont on n’a pas la moindre étincelle ? Que serviroit même à un maître de gagner à Dieu toutes les ames qu’on lui confie, s’il perd la sienne propre ? Mais ce qui arrive le plus souvent, c’est que celui qui oublie son salut, se met fort peu en peine de celui des autres, ou s’il se donne quelque mouvement pour les amener à Dieu, il n’a aucun succès, parce qu’il ne mérite pas que le créateur et le maître des esprits bénisse son travail.

Un maître d’école sans piété cherche ses intérêts et non ceux de J. C. Il ne le connoît pas ; mais celui qui a une piété sincere, est soumis à Dieu, à l’exemple des anges, et voyant Dieu dans la personne de ses supérieurs, il va partout où ils l’en voient, sans écouter la chair ni le sang, sans avoir égard à ses commodités ni à ses goûts, sans craindre les fatigues et la peine, également disposé à travailler dans la ville et à la campagne, pour les enfans des gens aisés comme pour ceux des pauvres.

Un maître qui n’a que des vues humaines, affectera devant les enfans un air de réserve et de modestie qu’il croit nécessaire pour leur imposer ; du reste il vit en homme du siecle. Un maître chrétien est partout et en toute circonstance grave, sérieux et modeste ; il aime la retraite, il évite les conversations dangereuses ou suspectes : il sait que sa réputation est un bien qui lui est nécessaire ; il la conserve avec soin en fuyant de loin tout ce qui pourroit y donner atteinte : il veille beaucoup sur lui-même : il est humble dans ses habits, dans son ameublement, dans son maintien, dans sa démarche, dans ses manieres, quand il parle ou quand il agit, parce qu’il est véritablement humble dans le cœur : il se nourrit de saintes lectures : il aime la priere, et cet exercice, qui est plus du cœur que des levres, attire sur lui un accroissement de charité, et tous les secours dont il a besoin pour le succès de ses travaux. Plus il avance dans la connoissance et dans l’amour de Dieu, plus il aspire à une grande pureté de cœur, sachant bien que pour dégager les enfans de la vie charnelle et sensuelle dans laquelle la plupart d’ entr’eux sont plongés, il seroit à desirer que, comme les anges de ces petits qui croient en J. C., il fût sans cesse devant la face de Dieu (Math. ch. 18), par l’élévation de ses desirs, par ses gémissemens et par ses prieres, afin d’attirer sur ces ames nouvellement régénérées les bénédictions du ciel, et de leur servir de protecteur puissant contre tant d’ennemis de leur salut, qui en font périr tous les jours un si grand nombre.

Il se souvient de l’honneur qu’il à d’être l’ange gardien visible de ses enfans : il s’unit donc par la foi à leurs anges, il entre dans leurs vues, il les invoque, il les imite et il tâche d’avoir leur activité, leur assiduité, leur vigilance, et de se tenir comme eux dans une grande dépendance de ses ordres. Pénétré de ce sentiment, il s’anime et il entretient l’ardeur de son zele, en se disant souvent en lui-même : quoi, un ange ne dédaigne pas de s’abaisser jusqu’à ces enfans, quelqu’ignorans, quelque grossiers qu’ils soient : il est à leurs côtés, comme les officiers d’un prince se tiennent auprès de sa personne, parce qu’il les regarde en Dieu dont ils sont les enfans, et en J. C. qui les a rachetés de son sang, et dont ils sont les membres : et moi qui ne suis qu’un homme pécheur et misérable, j’en aurois du dégoût ou du mépris ! non, non, je mettrai mon bonheur et ma gloire à leur donner tout mon temps, tous mes soins, tous les secours qui seront en mon pouvoir, afin de contribuer à leur avancement dans le bien et à leur salut.

Il n’ignore cependant pas que les enfans sont sujets à une multitude de défauts et de vices plus forts souvent que les remedes qu’on employe pour les corriger : mais s’abandonnant à l’expérience des hommes vertueux qui se sont avant lui consacrés à l’emploi des écoles, il est comme eux bien persuadé que le plus grand de tous les remedes est de vivre assez chrétiennement pour attirer sur les enfans la bénédiction de Dieu, que pour leur inspirer la piété, il faut être un modele de toutes les vertus : qu’il est impossible d’amener à J. C. ces ames si imparfaites encore, si l’on n’est soi-même petit et enfant, ou plutôt si l’on n’a pas l’esprit de J. C. : il gémit donc beaucoup sur les miseres et les égaremens de ses éleves : il prie avec une grande ferveur pour attirer sur eux les regards de la divine miséricorde : il prend sur lui-même leurs infirmités : il entre, pour leurs péchés, dans les sentimens d’une sincere pénitence : mettant à profit le malheur de tant d’ames qui ne périssent que par le peu de vigilance de leurs parens ou de leurs maîtres, et parce que personne n’intercede pour elles auprès de Dieu pour s’opposer à sa vengeance et pour arrêter les effets de sa colere, il se sanctifie tous les jours de plus en plus pour se rendre digne de devenir en faveur de tous les enfans dont il est chargé un instrument de grace et de bénédiction : enfin son but étant de former J. C. dans le cœur des enfans, il s’étudie tous les jours à le graver bien avant dans son propre cœur, à l’imprimer sur ses levres, et à marquer chacune de ses actions de quelqu’un des caracteres divins de J. C. Comme il sait que les enfans ne sont que trop intelligens pour remarquer les moindres imperfections de ceux qui les gouvernent, qu’ils se conduisent beaucoup par impression, et qu’ils imitent naturellement ce qui frappe leurs sens, il s’observe si bien, il dispose tellement tout son extérieur, en un mot il marche en la présence de Dieu avec tant d’uniformité, qu’ils ne découvrent rien en lui ni du monde ni des passions charnelles, ni des caracteres du péché, et il est pour eux comme un miroir dans lequel le seul objet qui soit dépeint, c’est J. C.

§. VIII. Des Dispositions qu’un
Maître d’Ecole doit apporter à
son emploi.

Quand un homme a une fois accepté l’emploi des écoles, il n’est plus à lui-même : il appartient au public ; il sert de pere aux enfans qu’on lui confie, au moins tant qu’ils sont sous ses yeux : on peut même dire sans exagération que les peres et meres étant distraits des obligations qu’ils ont à remplir envers leurs enfans par une multitude d’occupations et d’embarras, leur paternité, quant à l’exercice qu’il peuvent en faire, impose moins de devoirs que celle des maîtres qu’ils ont mis à leur place : car ceux-ci devant être désintéressés et mis à couvert de toute inquiétude pour leur existence, leur état et les engagemens qu’il entraîne sont leur unique affaire : leur vie entiere, ils la doivent aux enfans : d’ailleurs, il est peu de peres et meres qui puissent suivre leurs enfans d’aussi près que le doit faire un maître tant qu’ils sont avec lui : il est donc pour ce temps-là investi de toute l’autorité paternelle : les devoirs des peres et meres sont les siens, il veille, il instruit, il corrige, et quand il est véritablement digne de la profession qu’il exerce, il partage aussi tous les sentimens paternels, la bonté, la patience, la condescendance. Il sait qu’il répondroit mal à la confiance qu’on lui témoigne, s’il n’étoit pas à tout moment en état de rendre compte aux parens de la conduite et de l’avancement des enfans ; qu’il perdroit leur considération et s’exposeroit même à des reproches bien mérités ; mais que seroit-ce à ses yeux que la perte de l’estime publique, ou le risque qu’il courroit d’être justement humilié par des hommes comme lui, en comparaison du malheur de déplaire à Dieu et d’attirer sur lui la malédiction prononcée dans les Ecritures contre ceux qui font l’œuvre de Dieu négligemment ! Il a répondu pour son ami ; il suit l’avis du sage ; il court de tous côtés ; il se hâte et réveille son ami ; il ne laisse point aller ses yeux au sommeil ; ses paupieres ne s’assoupissent pas ; il se sauve comme un daim qui échappe de la main du chasseur, et comme un oiseau de la main de l’oiseleur ( Prov, ch. 6, ... ).

§. IX. Des Devoirs d’un Maître
d’Ecole envers les Enfans.

Un maître qui a les qualités qu’on vient de marquer, qui aime à méditer la loi de Dieu, qui connoît les avantages de la pénitence, le prix de la charité et des bonnes œuvres, qui trouve dans son propre cœur un fond de toutes les vertus chrétiennes, qui a reçu de J. C. cette source d’eau vive qui jaillira jusqu’à la vie éternelle, se porte de lui-même à en faire profiter ses disciples, de maniere à satisfaire à leurs différens besoins : tantôt il cherche à inspirer aux enfans le détachement des choses de la terre, l’amour de la pauvreté, le renoncement à soi-même, le mépris du monde et de ses vanités : tantôt il les exhorte à vivre dans la pénitence autant que leur âge le comporte, à souffrir avec patience les maux et les contradictions de la vie, à regarder toujours Dieu quand ils agissent, à ne voir aussi que lui dans tout ce qui arrive, à exercer la charité sur le modèle de J. C., etc. Il ne laisse passer aucun jour sans leur parler de Dieu avec autant de force que d’onction, sans leur apprendre, le matin et le soir, quelque chose de ce qu’ils sont obligés de savoir, de croire, d’aimer et de pratiquer, pour arriver au bonheur éternel. Enfin, réunissant, selon la pensée de St.-Chrysostôme, l’habileté des sculpteurs, et celle des peintres, tantôt il emploie le ciseau pour retrancher les formes de l’ancien Adam, qui défigurent chez les enfans l’image de Dieu, tantôt il se sert du pinceau pour tracer en eux les traits de l’homme céleste ou du nouvel Adam, c’est-à-dire de J. C.

Si son école n’est destinée qu’aux enfans des pauvres, loin d’en avoir quelque peine et de les négliger, il s’estime heureux de pouvoir sans cesse fixer ses regards sur ces images vivantes de la pauvreté de J. C. Il n’oublie pas que notre divin Sauveur a prêché l’amour de la pauvreté par ses paroles et par toute sa vie : et il le voit, des yeux de la foi, continuer de la prêcher dans son église par le spectacle des pauvres qu’on y aura toujours, selon la prédiction qu’il en a faite. Il sait qu’on ne peut avoir de part au salut qu’autant qu’on en aura eu à la pauvreté de J. C. ; il tient donc à grand honneur d’avoir incessamment devant ses yeux les livrées du roi des rois, et de ne voir dans son école que des membres de J. C., pauvre, méprisé et anéanti, qui nous a racheté par ses souffrances, et qui se montre continuellement à lui sous l’aspect le plus touchant et le plus instructif.

Il entretient donc ces pauvres enfans avec un cœur plein d’affection ; il leur prodigue des paroles de grace et de vérité ; il emploie tous les charmes de la douceur pour les amener à J. C., le pasteur et l’évêque de leurs âmes ; il les caresse et il les embrasse à son exemple, dans l’esprit d’une charité sincere, mais il n’a rien de cette molle complaisance, qui n’est propre qu’à les gâter ; il s’étudie à leur faire comprendre le bonheur de leur état, qui les approche de si près du fils de Dieu, qui leur donne avec lui tant de conformité, qui leur fournit tant de moyens d’aller à lui et de participer à son royaume ; il leur apprend à aimer cette pauvreté que Dieu leur a donnée en partage, à être plus contens de leur sort que les rois ne sont satisfaits du leur, et à pratiquer les vertus qui leur conviennent, afin d’être par religion, ce qu’ils sont par leur condition, pauvres d’esprit, humbles, et éloignés de toute ambition pour les choses de la terre.

C’est ainsi qu’un maître véritablement attaché à Dieu, tire avantage de la situation même des enfans qu’il est chargé d’élever. Un tel maître n’a pas besoin qu’on l’avertisse qu’il doit enseigner ces vérités d’une maniere digne d’elles, c’est-à-dire par l’exemple plus encore que par les paroles, que ces enfans lui prêchant la pauvreté par leur état, il doit à son tour la leur rendre recommandable par un extérieur et une conduite qui répandent la bonne odeur de J. C. pauvre : car s’il laissoit entrevoir dans son air, dans ses manieres, dans ses habits, quelqu’inclination pour la vanité, il seroit fort à craindre qu’il ne perdît le fruit de ses exhortations, et qu’au lieu d’inspirer à ses enfans l’amour de la pauvreté, il ne leur donnât au contraire le goût du monde et celui des commodités de la vie.

Parmi les enfans des pauvres, qui forment ordinairement le plus grand nombre dans une école, se rencontre-t-il des enfans qui appartiennent à des personnes riches ou aisées, un maître doit savoir qu’il n’y a qu’un Evangile pour les riches et pour les pauvres, que les vérités sont les mêmes pour les uns et pour les autres, avec cette seule différence, que les riches étant moins propres à les entendre, il faut prendre à leur égard des précautions particulieres : on est donc obligé de travailler d’abord à lever les obstacles que leur état met à leur salut, et à effacer les préjugés qui naissent de leur condition, et qui pourroient empêcher que les vérités évangéliques ne leur fissent toute l’impression qu’elles doivent.

Un maître doué d’intelligence dans les choses de Dieu, tâchera donc, avant tout, de gagner le cœur de ces enfans par beaucoup de douceur ; puis il s’étudiera à leur faire comprendre, autant qu’ils en sont capables, qu’ils ne sont pas les maîtres de leurs biens, que ces biens appartiennent à Dieu, qui leur en a donné seulement la dispensation, que tout ce qui ne leur est pas nécessaire devient le patrimoine des pauvres, qui sont leurs freres, enfans du même pere céleste, leurs égaux selon la nature, et qui, sous ce rapport, ont autant de droit que les riches aux biens d’ici-bas, que le pere de famille ne leur a mis entre les mains, avec leur portion, celle de plusieurs de leurs semblables qui sont dans la misere, qu’afin qu’ils aient pour ceux-ci tous les soins que la charité exige, et que s’ils s’adjugent la part des pauvres, ils seront traités au tribunal de Dieu comme des usurpateurs du bien d’autrui, et même comme des meurtriers des pauvres, puisque ne pas leur conserver la vie quand on le peut, c’est en un sens très-véritable la leur ôter.

Il leur dira encore qu’ils n’ont mérité en aucune maniere d’avoir plus de ces biens que les autres, que souvent Dieu donne en abondance les biens de cette vie à ceux qui ne doivent pas hériter avec les enfans dans l’éternité, qu’au contraire les pauvres qui manquent de tout en ce monde, et qui supportent avec foi cet état de privation, en seront bientôt consolés par la possession des biens de l’autre vie ; il leur ajoutera que s’ils veulent être reçus un jour dans les tabernacles éternels, il est juste qu’ils achetent ce bonheur aux dépens de ces faux biens, plus dignes des enfans du siecle que des enfans de lumiere, que le démon promet de donner à ceux qui voudront l’adorer, et que la vérité même, J. C., appelle des richesses d’iniquité.

Il leur apprendra aussi à ne pas désirer ce qu’ils n’ont pas encore, à se priver de toute superfluité, et surtout à ne pas sacrifier au plaisir ou à la vanité des biens dont Dieu leur demandera comptent qu’il ne leur a certainement pas donnés pour en faire un si indigne usage.

Il leur fera bien entendre qu’il est fort à craindre que leur aisance ne devienne la cause de leur perte, que le péril est pour eux d’autant plus grand que leur état est plus opposé à celui de J. C. pendant sa vie mortelle, et qu’il les éloigne plus de la pénitence, de la modestie chrétienne, de l’humilité, et de toutes les autres vertus nécessaires au salut, et que la plupart des riches se damnent par l’avarice, l’orgueil, la vanité, le luxe, les grandes dépenses, et par mille passions criminelles, dont les richesses deviennent entre leurs mains la cause et l’instrument funeste.

Enfin il leur rappellera sans cesse qu’ils ont renoncé par leur baptême aux pompes de Satan, et il s’efforcera de leur inspirer la haine des richesses, l’amour des pauvres, et l’estime de la pauvreté.

§. X. Suite des Devoirs des Maîtres
d’Ecole envers les Enfans ; ce
qu’ils doivent leur recommander.

Les maîtres recommanderont aux enfans qui leur sont confiés, de se conformer exactement aux regles de conduite qu’ils auront soin de leur donner, et qu’ils appuieront, autant qu’il sera possible, d’exemples puisés dans l’Ecriture-Sainte et dans l’histoire ecclésiastique. Ils doivent assez connoître ces deux sources d’instruction, pour être en état de citer à propos les traits qui auront rapport à ce qu’ils veulent persuader. Les enfans sont ordinairement plus frappés des faits qu’ils ne sont touchés de la simple exposition des maximes de la morale. Les exemples, en remuant leur imagination ou leur cœur, les dédommagent de la sécheresse des préceptes, et contribuent beaucoup à fixer dans leur mémoire ce qu’on désire qu’ils pratiquent ou qu’ils évitent.

Voici les principales regles de conduite qui seront données aux enfans :

I.

Ils doivent, dès qu’ils sont levés, prier Dieu à genoux, afin d’obtenir de lui les grâces dont ils auront besoin pendant la journée, et ne jamais manquer de le faire encore avant de se coucher, pour remercier Dieu, et pour lui demander son secours pendant la nuit.

Prier aussi avant et après les repas.

I I.

Garder un profond silence dans l’école.

I I I.

Ecouter avec attention les instructions qu’on leur fait et les avis qu’on leur donne. Etre recueillis et tranquilles durant la lecture.

I V.

Apprendre, le mieux qu’il leur sera possible, les leçons de leur catéchisme qu’on leur aura prescrites.

V.

Ne s’absenter jamais du service divin et y assister avec l’attention, le respect et la piété que demande la priere publique, et surtout la célébration des saints mysteres.

V I.

Respecter leurs peres et meres ou ceux qui leur en tiennent lieu, et leur obéir en tout ce qui ne sera pas contraire à la loi de Dieu. N’entrer jamais dans la maison de leurs peres et meres sans se montrer à eux. N’en sortir jamais sans prendre congé d’eux ; et une fois revenus de l’école, ne plus sortir de la maison sans permission.

V I I.

Vivre en paix avec leurs freres et sœurs et leurs autres parens.

V I I I.

Eviter de se lier et d’avoir aucune familiarité avec les libertins qu’ils connoîtront pour tels, ou dont leur maître ou leurs parens leur auront recommandé de fuir la société.

I X.

En allant à l’école, ou en retournant dans leurs maisons, ne s’arrêter jamais dans les rues, et surtout ne se point permettre d’aller courir de côté et d’autre.

X.


Eviter de se montrer dissipés et évaporés, et plus encore de crier, et de disputer entr’eux, soit quand ils vont à l’école, ou qu’ils en reviennent, soit quand ils attendent que l’école commence. A plus forte raison ne jamais aller jouer dans les places publiques, ou sur les ports, à cause des écueils de toute espèce qu’on y rencontre.

X I.

Ne jamais se permettre le moindre mensonge.

X I I.

Ne battre et n’injurier personne, et ne point rendre le mal pour le mal.

X I I I.

Se conduire en toute occasion avec tant de fidélité et de circonspection, qu’on ne puisse jamais leur reprocher, ni même les soupçonner d’avoir rien dérobé.

X I V.

Enfin, non-seulement ne jamais se permettre aucune impureté, mais encore avoir horreur de toute pensée contraire à la chasteté ; éviter soigneusement les moindres nudités ; à plus forte raison ne se jamais baigner nus.

Telles sont les règles de conduite qu’il est le plus essentiel de prescrire aux enfans. Plus un maître aura de discernement, plus il sentira que les enfans qui ont le moins d’éducation, ne doivent jamais être redressés qu’avec ménagement, et qu’ils ne sont point indifférens au ton dont on leur parle, et aux formes qu’on prend à leur égard. Ainsi, en insistant sut la morale, toutes les fois que les fautes des enfans en feront naître l’occasion, il ne se rendra pas insupportable par une morgue pédantesque, et ne détruira pas tout le fruit de ses leçons, en se montrant critique trop sévère et trop importun.

On n’a pas eu l’intention d’épuiser ici la matière des obligations des enfans. Un maître bien pénétré des devoirs de son état, et suffisamment instruit, n’aura besoin que de suivre les inspirations de l’esprit de grâce et de lumière pour suppléer tout ce qui manque ici.

Il apprendra du même esprit qu’en expliquant aux enfans les règles de la morale chrétienne, il doit chercher à leur inspirer une grande haine du péché, accompagnée du désir sincere de se corriger des moindres défauts ; leur recommander beaucoup la douceur, l’humilité, la pudeur ; et, pour leur faire goûter ces vertus, les entretenir souvent de l’amour et de la crainte de Dieu, et de la dévotion solide qu’ils doivent avoir envers la sainte Vierge et les autres saints.

Qu’il doit aussi les exhorter avec beaucoup de force à s’entr’aimer chrétiennement ; à être pleins d’égards et de déférence les uns envers les autres ; à obéir à leurs peres et meres, et à tous leurs supérieurs, et à porter un grand respect aux ecclésiastiques.

L’esprit de vérité lui apprendra encore que, tant que les enfans sont sous ses yeux, il doit veiller exactement sur eux, et ne jamais souffrir qu’ils fassent rien d’indécent, ni d’immodeste, qu’ils se permettent aucune parole contraire à la bienséance et à l’honnêteté ; qu’ils contractent entr’eux et à plus forte raison avec des enfans d’un sexe différent du leur, aucune familiarité nuisible ; qu’ils se tutoient ; qu’ils se frappent par colere ou par amusement ; qu’ils s’injurient ou qu’ils se donnent des noms burlesques ou choquans ; mais que son zele, sa sollicitude et sa charité ne doivent pas se borner au temps de l’école ; qu’il faut observer les inclinations des enfans pour le bien et leurs penchans pour le mal, s’informer soigneusement, mais avec prudence, de la conduite qu’ils tiennent à la maison, au dehors, et surtout à l’église ; travailler avec sagesse à remédier au mal qu’il apprendra sur leur compte ; cultiver le bien qu’on croira reconnoître en eux ; les adresser à des confesseurs éclairés, et les bien instruire sur les promesses et sur les obligations de leur baptême, ainsi que sur les dispositions que l’on doit apporter aux autres sacremens.

Avec toutes ces précautions et tous ces soins, Dieu bénira le maître et les disciples ; et son école, au lieu d’être, comme tant d’autres, une école des maximes du monde et des moyens de lui plaire, deviendra l’objet des regards du Dieu de toute grace, et sera vraiment digne de celui qui est notre unique maître, le seul que le pere céleste nous ordonne d’écouter.

§. XI. Autre suite des Devoirs d’un
Maître envers les Enfans. Ce qu’il
doit recommander aux Parens.

Lorsque les peres et meres présentent un enfant à l’école, le maître doit leur faire sentir qu’ils ont intérêt plus que personne, à ne pas détruire dans leur maison, par négligence, par de mauvais exemples, par des discours dangereux, ce qu’il tâchera d’édifier dans l’école ; qu’il est au contraire de leur devoir de soutenir les efforts qu’il va faire pour procurer à leurs enfans une éducation chrétienne.

Il faut aussi qu’il leur recommande :

I.

D’accoutumer de bonne heure leurs enfans aux exercices de la religion, et de ne rien omettre pour les leur faire aimer ; de ne jamais manquer de les envoyer les jours de dimanche et les fêtes, à la messe et au catéchisme, et de tenir la main à ce que la priere se fasse en commun dans leur maison, le matin et le soir, avant et après le repas.

I I.

De les envoyer exactement et de bonne heure à l’école, et de veiller à ce qu’ils se conduisent sagement en chemin ; ou s’ils les avoient retenus à la maison pour quelque chose d’indispensable, ( ce qui ne peut être que très-rare), devenir le lendemain le dire eux-mêmes, afin que le maître soit sans inquiétude sur ce sujet.

I I I.

De ne tolérer chez leurs enfans aucune sorte de dérèglement, et d’avertir le maître des désordres ou des mauvaises inclinations qu’ils pourroient remarquer, leur observant qu’on ne peut sans eux bien connoître leurs enfans ; et que si on n’est pas instruit de leur mauvaise conduite, on ne peut ni leur représenter les devoirs dont ils s’écartent, ni les corriger de leurs vices.

I V.

De ne jamais contrarier les mesures qu’on prendra dans l’école pour ramener les enfans à la discipline et à l’ordre ; de ne point les flatter lorsqu’on se plaindra d’eux ; et en particulier, d’éviter de blâmer en leur présence la conduite que tiendra le maître à leur égard, quand bien même il sembleroit avoir tort.

Cet article est de la plus grande importance. Toutes les imprudences que les peres et meres commettroient en ce genre, ne seroient propres qu’à gâter leurs enfans ; les porteroient infailliblement à l’insubordination, et les rendroient bien- tôt incorrigibles. Le maître doit donc prévenir les parens qu’on ne reçoit les enfans, qu’ils présentent, qu’à cette condition ; et que faute par eux d’y être fideles, ils leur seront rendus à cause des suites que pourroit avoir pour les autres un si pernicieux exemple, qui seul suffirait pour faire perdre à un maître le crédit et l’autorité dont il a besoin pour s’acquitter avec succès de son emploi. Il ne faudroit cependant, en pareil cas, renvoyer les enfans, qu’après avoir épuisé toutes les voies de la prudence et de la charité, et quand il seroit bien constaté que ce parti rigoureux seroit devenu absolument nécessaire.

V.

D’occuper toujours leurs enfans de quelque chose quand ils sont à la maison, et qu’ils y ont satisfait à tous leurs devoirs, de l’école, rien n’étant plus utile pour les préserver du mal, ni même plus salutaire pour l’entretien de leur santé.

VI.

De ne rien dire et ne rien faire en la présence des enfans qui puisse les détourner de la vertu, et leur inspirer l’amour du vice ; et de ne leur laisser contracter aucune familiarité avec des enfans d’un autre sexe que le leur.

VII.

De ne point souffrir qu’ils fréquentent les libertins, et de les accoutumer à ne jamais sortir sans prendre congé de leurs pere et mere ; comme aussi à ne jamais rentrer sans se montrer à eux, et sans les saluer.

VIII.

De les châtier quand ils sont indociles ; mais toujours avec charité, jamais avec emportement.

IX.

De ne pas souffrir que leurs enfans aillent à l’école dans un état dégoûtant et mal- propre ; cet article interressant essentiellement la salubrité de l’air dans l’intérieur de l’école, et étant aussi désirable pour la santé du maître que pour celle des éleves.

X.

De veiller si exactement sur les enfans, que jamais ils ne soient perdus de vue, au moins autant qu’il sera possible.

XI.

De les faire coucher seuls, quand ils ont atteint l’âge de raison.


Il est très-avantageux pour les enfans, que le maître voie les parens, soit qu’il les fasse venir quand il croira qu’ils ne s’en formaliseront pas, soit qu’il aille lui-même les trouver. Il profitera de ces entrevues pour les entretenir charitable ment de l’obligation où ils sont de les élever chrétiennement, leur faisant entendre qu’il veut partager avec eux cet important ouvrage, et leur donnant des avis pour la conduite de leurs enfans, sans jamais se rebuter des parens à cause de leur grossiereté. Pour les voir, il choisira le temps où les enfans auront reçu quelque récompense : il trouvera alors les peres et meres mieux disposés à recevoir ses conseils.

Le chef spirituel du lieu où se trouvera l’école, pourra lui-même tirer avantage de ces relations. Informé de ce que le maître aura remarqué de préjudiciable au salut des enfans ou à celui des parens, il tâchera, en bon pasteur qui profite de tout pour l’amélioration de ses brebis, de remédier au mal dont il aura connoissance ; mais un maître occupé de ce genre d’inspection, qui fait partie de ses devoirs, ne sauroit trop se défendre de juger avec précipitation, ni se trop dégager de toute prévention, et à plus forte raison des suggestions de l’humeur ou de la malignité.

§. XII. Des divers exercices de
l’Ecole.

Les enfans vont aux écoles pour y apprendre à lire, à parler, et à écrire correctement ; à bien compter, et surtout pour y recevoir les élémens de la plus nécessaire de toutes les sciences, celle du salut.

La grammaire, l’orthographe, l’écriture, l’arithmétique ont leurs regles et leurs principes, qu’un maître d’école ne peut bien enseigner, s’il ne les possede que superficiellement. Il est donc de son devoir de s’instruire à fond de toutes ces choses, et de ne cesser de les étudier que quand il les possédera parfaitement ; sans quoi, où il hésitera perpétuellement dans le cours de ses divers enseignemens, il ne gagnera pas la confiance des enfans, il ne meritera pas non plus celle des parens ; ou bien s’il est de caractere à instruire avec une sorte d’assurance, malgré son incapacité, loin de guérir les enfans de leur ignorance, il les induira journellement en erreur ; il leur fera contracter en lisant, en parlant, en écrivant, en calculant, mille habitudes vicieuses, souvent même il leur fera perdre le peu de culture qu’ils auront reçu chez leurs parens.

Un maître d’école doué de quelque discernement, s’apercevra bientôt, en enseignant, qu’il ne sait pas ce qu’il croyoit savoir. La difficulté qu’il trouvera à se faire entendre des enfans, lui apprendra qu’il ne s’entend pas bien lui-même ; car on sait mal ce que l’on n’est pas en état de bien montrer ; au lieu que ce que l’on conçoit bien on l’exprime avec une grande facilité : il s’appliquera donc à acquérir ce qui lui manque, afin de se mettre au niveau de son emploi, qui exige, comme on l’a déjà dit, plus de talent qu’on ne pense ; il s’empressera, sans qu’il soit besoin de lui en donner le conseil, de corriger le vice de son instruction personnelle, en se procurant les meilleurs livres élémentaires. Quand il les aura bien étudiés, et suffisamment médités, il les analysera, et il se fera sur chaque matiere de petits traités particuliers, qu’il disposera, autant qu’il sera possible, par demandes et par réponses. Rien n’est plus propre à graver dans l’esprit les définitions, qu’il est si important de donner bien justes, les principes et les regles. Quand il aura ainsi travaillé quelque temps à s’instruire, il s’apercevra avec satisfaction que ce qui lui paroissoit difficile lui est devenu extrêmement aisé ; il ne sera plus obligé de chercher ses expressions ; elles lui viendront naturellement, et elles couleront comme de source, parce que ses idées seront nettes, et que chaque chose sera dans son esprit à sa vraie place.

De tous les objets d’instruction qu’on est dans l’usage d’embrasser dans les écoles, le plus indispensable sans doute, c’est l’enseignement de la religion. On croit ne pouvoir rien faire de mieux que de renvoyer sur ce point au Manuel du Catéchiste, où il a été traité à fond ; mais on parlera dans la suite avec quelqu’étendue des pratiques de piété auxquelles il est nécessaire de former les enfans, et en particulier de l’importance de les accoutumer de bonne heure à bien entendre la messe, au lieu de les occuper, pendant la célébration des saints mysteres, de dévotions bonnes en elles-mêmes, mais qui détournent nécessairement des sentimens dont l’église désire que tous ses enfans tâchent de se pénétrer durant la messe.

La police d’une école exigeant plus de détails que celle d’un catéchisme, parce qu’elle est plus compliquée, cet objet, qui n’a été qu’effleuré dans le Manuel du Catéchiste, sera traité à part, et formera la matiere d’un paragraphe.

§. XIII. Des divers moyens d’exécution
dont l’expérience a fait sentir
la nécessité ou la convenance.

Un maître d’école doit consacrer à son emploi environ trois heures le matin et autant l’après-dîner.

Il est difficile que les enfans n’aient pas besoin d’une demi-heure environ pour se rassembler ; la seconde demi-heure doit être employée à faire lire les petits enfans ; le reste du temps aux autres exercices de l’école.

Le catéchisme doit entrer dans les exercices de l’école, pour une demi-heure le matin et l’après-midi. Comme les enfans doivent en apprendre la lettre, cette demi-heure sera destinée à l’explication. On doit surtout beaucoup insister sur la partie morale, qui souvent est trop négligée, même dans les écoles chrétiennes, et il faut saisir toutes les occasions qui se présentent d’y revenir, telles que les fautes des enfans, certains faits qui se rencontrent dans leurs lectures, etc.

Il seroit infiniment utile que le maître eût assez de culture pour être en état de raconter à la fin du catéchisme, d’une maniere intéressante, quelque traits de l’Ecriture-Sainte ou de l’histoire ecclésiastique.

La porte de l’école doit être ouverte une demi-heure avant que les exercices commencent.

Si quelques enfans, plus diligens que les autres, arrivent avant que l’école soit ouverte, ils se rangeront près la porte, et le plus avancé d’entr’eux leur répétera le dernier catéchisme.

Les censeurs, c’est-à-dire les écoliers qui auront mérité par leur assiduité et leur sagesse, d’être choisis pour faire ce qu’il est d’usage que les censeurs fassent dans les écoles, doivent toujours arriver les premiers, et ne sortir jamais que les derniers.

Ils sont ordinairement au nombre de trois, quand l’école est nombreuse. Les maîtres attentifs ne souffrent pas qu’ils prennent vis-à-vis de leurs camarades un ton de domination et de hauteur, ni qu’ils abusent en aucune maniere de la confiance qu’on leur témoigne.

Il doit y avoir dans le lieu où se fait l’école un crucifix, devant lequel se feront toutes les prieres, et un bénitier.

Une école doit aussi être approvisionnée de livres, dont les uns peuvent être emportés par les enfans, parce qu’ils leur sont nécessaires, quand ils sont retournés chez leurs parens, les autres doivent toujours rester à l’école. C’est aux censeurs à les distribuer à leurs camarades, quand chacun a pris sa place, et à les rassembler avec soin avant la priere qui se fait au moment où l’école finit.

Les enfans, en entrant dans l’école, doivent prendre de l’eau bénite, et faire le signe de la croix, puis s’incliner avec respect devant le crucifix, après quoi ils salueront le maître et ils iront à leur place. Aussitôt ils se mettront à genoux, et ils feront une courte priere que le maître aura eu soin de leur apprendre ou de leur prescrire ; ensuite ils s’asseyeront et garderont le silence.

Les censeurs placeront les enfans à mesure qu’ils arriveront. Ils auront soin de tenir note de ceux qui viennent tard, pour qu’on puisse en examiner les raisons, et punir les paresseux et les joueurs.

Afin que les enfans, pendant la premiere demi-heure, ne perdent pas tout à fait leur temps, un écolier du nombre des plus instruits, fera faire aux autres la répétition du dernier catéchisme.

Cette premiere demi-heure écoulée, les exercices doivent commencer sur-le-champ par la priere, que les censeurs feront à voix haute, pendant que les autres la suivront à voix basse.

Les enfans qui viendront tard se mettront à genoux dans un endroit désigné ; ils feront tout bas une courte priere ; ils réciteront par exemple l’oraison dominicale, mais ils ne se leveront pas que le maître, par un signal adopté pour cette circonstance, ne les ait averti de le faire ; alors ils iront prendre leur place.

Tous les exercices de l’école doivent être annoncés par un signal particulier. On peut par exemple frapper un coup pour la priere, un autre pour se mettre en place, ou pour commencer la leçon. On peut frapper deux coups pour avertir qu’un enfant lit mal, ou ne dit pas bien ; c’est un moyen de maintenir le bon ordre et le silence.

Si un enfant a besoin de sortir, il se tiendra de bout, sans dire mot, ou il levera la main ; le maître alors donnera la permission, et il aura soin de ne pas laisser sortir deux enfans à la fois.

La bienséance exige que les enfans ne s’accoudent pas sur les tables ou sur leurs genoux en lisant ou en étudiant, qu’ils ne croisent pas leurs jambes et qu’ils ne tirent pas leurs pieds de leurs sabots ou de leurs souliers.

Une école se divise ordinairement en trois classes. La premiere se compose des enfans qui commencent ; on leur apprend à prier Dieu, à connoitre les lettres et à épeler, et on leur donne les élémens du Catéchisme. La seconde, des enfans qui commencent à lire ; on leur apprend les prieres qu’ils doivent faire en se levant et en se couchant, avant et après le travail, avant et après le repas, etc. On leur enseigne le Catéchisme, surtout les sacremens ; on leur montre à lire. La troisième, de ceux qui savent lire. On exige de ceux-ci qu’ils apprennent par cœur les leçons qu’on leur marque ; on leur enseigne le Catéchisme, on leur montre à écrire et à compter.

Il n’est pas besoin d’observer que si dans la seconde classe il se rencontre des enfans qui soient en état d’apprendre par cœur, on doit les exercer sur cet article.

Il faut toujours commencer par le françois en enseignant à prier Dieu ou à lire ; ensuite on montre à prier et à lire en latin.

Pendant la lecture il faut exiger que les enfans suivent exactement celui qui lit, et ne point souffrir qu’ils se disent tout bas les mots les uns aux autres.

Autant qu’il sera possible, on fera lire les enfans dans les livres où l’on est dans l’intention de leur donner des leçons à apprendre, c’est le moyen d’aider beaucoup leur mémoire.

Rien ne soulage plus un maître, ne donne plus d’émulation aux enfans, et ne les rend plus attentifs, que le soin d’en réunir un grand nombre qui fassent les mêmes lectures, qui apprennent les mêmes leçons, qui aient à dire les mêmes choses.

Dans une école il y a nécessairement des places que les enfans préferent aux autres par telle ou telle raison, en sorte qu’ils appellent ces places les meilleures : il faut mettre à profit cette circonstance, et attacher en effet un certain honneur à occuper ces places, en les assignant selon le mérite ; ce qui suppose que de temps en temps le maître, pour encourager ceux qui font bien, et réveiller ceux qui se négligent, ordonnera quelque mouvement dans les places dont il s’agit. Les enfans sont fort sensibles à ces petites distinctions et à l’attention que l’on montre à leur rendre justice, quand ils s’acquittent comme il faut de leurs devoirs.

Les exercices de l’école doivent finir comme ils ont commencé, c’est-à-dire, par la priere.

C’est aux censeurs à veiller à ce que les enfans sortent deux à deux, sans bruit et sans tumulte, à empêcher surtout qu’ils ne se précipitent les uns sur les autres, qu’ils ne crient et ne s’attroupent dans les rues.

On ne dit rien ici des prieres qui doivent être apprises aux enfans. Un maître qui aura de la piété, des lumieres et du discernement, ne manquera pas de les bien choisir, et de faire ensorte qu’elles soient assorties à l’âge des enfans et à leur intelligence. Il n’oubliera pas de leur rendre présens, dans ce saint exercice, les besoins spirituels de leurs pere et mere, de leurs parens, de leurs maîtres et de leurs bienfaiteurs. Dans le choix qu’on fera de ces prieres, celles du Catéchisme général doivent tenir le premier rang.

§. XIV. Du soin que les Maîtres
d’Ecole doivent avoir d’exercer
les Enfans dans les diverses
pratiques de la Religion et de la Piété.

S.Augustin, dans le traité qu’il a fait sur la maniere d’instruire ceux qui n’ont encore aucune teinture du christianisme, conseille de les enseigner de maniere qu’ils croient en écoutant, qu’ils esperent en croyant, et qu’ils aiment en espérant. En effet, avec la foi, l’espérance et la charité, on est assuré d’arriver au salut, qui est la fin de toute l’instruction chrétienne, qu’on peut même rapporter en un seul mot à l’amour de Dieu : car on ne peut aimer Dieu véritablement, c’est-à-dire, rendre à Dieu de toute la force de sa volonté, le regardant comme bien unique et souverain, et comme source de toute justice, sans se vouloir juste de la justice de Dieu, et heureux par l’union avec lui (ce qui est s’aimer soi-même comme on le doit) et sans aimer aussi son prochain comme soi-même, c’est-à-dire, sans l’aimer, quand il est juste, à cause de la justice de Dieu, qui est en lui, et sans le vouloir à Dieu, quand il en est encore éloigné.

Les maîtres ne sauroient donc préparer trop soigneusement les enfans à recevoir les inspirations du saint amour, en les accoutumant dès leurs premieres années aux pratiques de la religion et aux différens exercices de la piété ; mais ils doivent sur-tout les preserver d’une illusion malheureusement trop commune, celle qui fait substituer la lettre à l’esprit, l’extérieur aux dispositions du cœur, la surface et l’écorce de la religion au fond même des choses de Dieu, enfin les pratiques de pure dévotion à celles qui sont véritablement essentielles.

On sait en effet que dans la plupart des campagnes, souvent même dans les villes, quand les pasteurs ne s’occupent pas assez à remédier à la plaie de l’ignorance, les peuples attachent la plus grande importance à des pratiques de pure dévotion, telles que les confréries, les pèlerinages, la recitation du chapelet, etc., tandis qu’ils négligent absolument toutes les pratiques indispensables. La source d’un pareil abus n’est pas difficile à découvrir. Ces pratiques de pure dévotion sont si aisées ! comment ne les aimeroit-on pas ? On les croit suffisantes pour le salut ; on n’a donc plus d’inquiétude sur l’état de son âme, quand on s’en est scrupuleusement acquitté ; on meurt en paix, et souvent on n’a pas eu dans toute sa vie le moindre mouvement de vraie charité, l’on n’a pas même connu Dieu.

Les maîtres doivent donc apprendre aux enfans à ne pas mettre ces pratiques, quelque bonnes qu’elles soient, quand on les observe avec les dispositions convenables, au même rang que les pratiques essentielles, telles que la priere, l’assistance au saint sacrifice de la messe et à toutes les parties de la priere publique, la fréquentation des sacremens, etc., et les bien instruire de la nécessité d’animer toutes les pratiques de la religion par l’adoration en esprit et en vérité. En effet, adorer c’est estimer, révérer, aimer ce qu’on adore ; c’est le mettre au-dessus de soi et lui donner la préférence. Il n’y a donc point d’adoration dans un cœur où il n’y a point d’amour. Le culte qu’on rend à Dieu, quand on ne l’aime pas encore, est donc un culte purement judaïque ; mais si l’on adore en esprit, c’est-à dire, par l’esprit d’amour, il est impossible qu’on n’adore pas aussi en vérité, puisque c’est par l’amour que l’âme se soumet à ce qu’elle regarde comme son souverain bien ; or, c’est cette soumission de l’amour qui fait l’essentiel et la vérité de l’adoration.

Le chapelet est un instrument de priere assez commode pour les personnes qui ne savent pas lire ; il peut même en certaines occasions être utile à ceux qui savent lire : loin donc que cette dévotion soit blâmable, elle est louable, quand on en use bien ; mais ce seroit un grand abus que de réduire presqu’au chapelet toute la dévotion des enfans. Etre à J. C. par une foi sincere et animée ; vivre de l’esprit de J. C., demander à Dieu par le gémissement continuel du cœur, le secours de sa grâce contre la foiblesse et la corruption de la nature ; être fidele à suivre tous les mouvemens de l’esprit saint, et à se conformer en toute occasion à ce que Dieu veut ; aimer Dieu et le prochain, même ses ennemis, selon le précepte de l’Evangile ; être humble, doux, patient, renoncer au péché, mener une vie pénitente, faire toutes ses actions dans la vue de plaire à Dieu, et de lui témoigner son amour, être juste, équitable, bienfaisant, mépriser le monde, renoncer à soi-même, mortifier ses passions, supporter les injures et ne jamais rien faire souffrir à personne, rendre le bien pour le mal, adorer Dieu dans ses grandeurs et dans ses perfections infinies, honorer les saints et tâcher de les imiter ; voilà un abrégé de la vraie dévotion, sans laquelle il n’y a point de salut à espérer. On peut donc apprendre aux enfans à réciter le chapelet ; mais il faut s’appliquer surtout à les instruire à fond de toutes les vérités qu’on vient de rapporter, et tâcher de leur en faire goûter la pratique.

Lorsque les enfans savent un peu lire, les maîtres doivent leur mettre dans les mains l’Ancien-Testament et le Nouveau, le Psautier et les livres d’église traduits en françois. Avec ces livres les enfans peuvent s’instruire eux-mêmes ; et quand ensuite on leur parle de Dieu et de J. C., ils comprennent bien mieux ce qu’on leur en dit. Les réduire au chapelet, pendant la messe, c’est s’écarter de la fin principale de l’éducation qu’on leur doit ; car pour-quoi leur apprend-on à lire, si ce n’est pour les mettre en état de s’instruire des choses de Dieu, et de bien prier ? Il faut donc les accoutumer à prier dans l’esprit de l’Eglise, et qu’ils sachent se servir des livres qui sont propres à leur faciliter le saint exercice de la priere. D’ailleurs la meilleure maniere d’entendre la messe, n’est-elle pas d’en suivre exactement toutes les parties, et de réciter successivement les prieres que le prêtre dit à l’autel. Si les personnes les plus mûres et les plus intelligentes ont tant de peine à conserver le recueillement, quand elles récitent le chapelet, quel fruit des enfans en tireront-ils, avec l’évaporation naturelle à leur âge ? L’oraison dominicale renferme tout ce que nous devons demander à Dieu ; qui en doute ? Mais est-ce donc à force de répéter les mêmes choses que le cœur s’enflamme dans la priere, ou qu’au moins on se soutient dans l’application que l’on doit avoir à Dieu quand on le prie ? Non assurément : il faudroit bien peu connoître la nature de l’homme pour ne pas voir que la seule accoutumance ne fait que trop souvent perdre le goût et jusqu’au sentiment des meilleures choses.

Il y a eu un temps où la langue latine étoit entendue du peuple ; c’étoit la langue de la chaire et celle de l’autel ; mais aujourd’hui que le latin est une langue morte, on a le secours des traductions. Le concile de Trente enjoint aux pasteurs d’expliquer au peuple les différentes parties de la messe ; le vœu des Peres de cette sainte assemblée est donc que tous les fideles assistent au sacrifice de nos autels avec intelligence ; et c’est entier dans l’esprit de l’Eglise que d’apprendre aux enfans la maniere de bien entendre la messe.

Est-il donc difficile de leur faire concevoir que le sacrifice de J. C., qui a été offert sur la croix d’une maniere sanglante, est le même qui s’offre sur l’autel d’une maniere non sanglante ; que chacun des fideles qui assistent à la messe doit offrir J. C. et s’offrir aussi à Dieu intérieurement en union avec J. C. son fils ; que tous doivent donc s’unir au prêtre, prier avec lui, dire tout ce qu’il dit : aussi le prêtre parle-t-il presque toujours au pluriel, confondant le vœu du peuple avec le sien, et le peuple ratifie tout et exprime le consentement qu’il donne à tout, en disant Amen. Quand il seroit vrai que les enfans ne seroient pas en état de bien comprendre toutes ces choses, au moins ils en entendroient une partie, et avec l’âge leur intelligence s’y ouvriroit tout-à-fait.

Les maîtres feront donc bien de faire assister les enfans à la messe, une ou deux fois dans le cours de la semaine, sans préjudicier néanmoins aux exercices de l’école, et de les y conduire eux-mêmes, les faisant marcher avec ordre, et établissant deux des écoliers les plus sages pour veiller sur les autres, afin qu’on ne puisse être qu’édifié de leur modestie. On n’a pas besoin de dire qu’on ne doit associer à cette pratique salutaire que les enfans qui sont assez réglés pour assister à la célébration des saints mysteres d’une maniere convenable. Il sera même à propos d’avertir les enfans que c’est une récompense de la sagesse. Quand ils seront entrés dans l’église, le maître doit assigner à chacun sa place, et disposer les choses de maniere qu’il ait tous les enfans sous ses yeux, et qu’il puisse veiller à leur maintien et même les rappeler à l’attention, s’il s’aperçoit qu’ils en manquent. Quand un maître se sera bien appliqué à instruire les enfans de l’obligation de n’assister qu’avec une sainte frayeur au sacrifice de l’autel, et d’adorer en esprit et en vérité un Dieu qui veut bien s’y rendre présent, à la parole du prêtre, habiter au milieu de nous et nous recevoir avec tant de miséricorde et de bonté, il verra avec consolation que les enfans recueilleront au moins quelque fruit de leur assistance à la célébration des saints mysteres.

Le dimanche et les jours de fête, les enfans doivent se rendre exactement à la messe de paroisse et aux vêpres, ainsi qu’au catéchisme. Les maîtres zélés ne manquent point, aux approches des solemnités, de disposer les enfans par des instructions particulieres, à entrer dans l’esprit de l’église, et de les entretenir des différents mysteres dont elle s’occupe, insistant principalement sur l’obligation où sont tous les fideles de sanctifier le saint jour de dimanche par la priere et l’assiduité à se nourrir de la parole de Dieu. Ils ont même soin de s’assurer de temps en temps, si les enfans ne se rassemblent pas, ces saints jours, dans les places, pour y jouer, ou au moins pour y perdre un temps qu’ils ne devroient employer qu’à des choses qui pussent servir à leur salut.

Les enfans qui ne savent pas encore lire, diront à l’église les prieres qu’on leur a apprises à l’école ; mais ceux qui savent lire doivent s’unir aux prieres de la messe et à celles des autres offices. Les maîtres ne souffriront pas les grands éclats de voix ni les détonations dont les enfans se font quelquefois une sorte de jeu.

Il faut aussi, autant qu’il est possible, faire apprendre aux enfans l’épitre et l’évangile de chaque dimanche, et exiger d’eux qu’ils les répetent à l’ecclésiastique qui fera le catéchisme, à moins que les maîtres eux-mêmes, qui ne devroient jamais se dispenser d’être présens au catéchisme, pour veiller sur les enfans, ne soient chargés de leur faire faire cette répétition.

Une excellente pratique, et qui plaît beaucoup aux enfans, en même temps qu’elle remplace les chansons profanes et souvent ordurieres, qui sont si propres à corrompre les mœurs, et dont on ne sauroit inspirer trop d’horreur aux enfans, c’est de prendre certains temps dans la semaine pour leur apprendre des cantiques qui les élevent à Dieu, et les instruisent tout à la fois sur divers points de la religion.

Les maîtres qui adopteront ce pieux exercice ne feront que suivre le conseil que le Saint-Esprit lui-même nous donne par la bouche du saint roi prophete, et par celle des deux plus grands apôtres. Chantez au Seigneur, dit David (ps. 95), un nouveau cantique ; chantez les louanges du Seigneur, peuples de toute la terre ; chantez des cantiques au Seigneur et bénissez son nom ; annoncez sans cesse ce qu’il a fait pour notre délivrance ; publiez sa gloire parmi les nations, et ses merveilles au milieu de tous les peuples.

Remplissez-vous, dit S. Paul ( Ephes. 5), du Saint-Esprit, vous entretenant de psaumes, d’hymnes et de cantiques spirituels, chantant et psalmodiant du fond de vos cœurs à la gloire du Seigneur. Vous êtes, dit St.-Pierre ( 1er. Ep., ch. 2), la race choisie, la nation sainte, le peuple conquis, afin que vous publiiez les grandeurs de celui qui vous a appelés des ténebres à son admirable lumiere.

S. Chrysostôme était parvenu à accoutumer le peuple qu’il gouvernoit à cette sainte pratique. On voyoit dans la ville d’Antioche une foule d’artisans, qui chantoient des psaumes au milieu de leurs travaux ordinaires : or, voici les principes sur lesquels le saint docteur appuyoit cette institution si salutaire, et en même temps si édifiante. Les animaux immondes, disoit-il, courent aux lieux où il y a de la boue et de l’ordure ; les abeilles au contraire cherchent les parfums, et aiment les odeurs agréables : de même les démons viennent en foule dans l’âme de ceux qui chantent des chansons obscenes ; et au contraire le Saint-Esprit répand sa grace sur ceux qui chantent des cantiques spirituels, et il sanctifie leur ame et leurs levres. Au lieu donc que les gens du monde font un théâtre de leurs maisons, vous devez faire une église de la vôtre ; car on peut bien regarder comme des églises les lieux qui sont sanctifiés par les psaumes, par les prieres, par les chœurs sacrés des prophetes, et par le saint concert de plusieurs personnes, qui ne se trouvent ensemble que pour s’unir dans la louange de Dieu. Quand même vous n’entendriez pas bien le sens et la force des paroles, ne laissez pas d’accoutumer votre bouche à les prononcer ; il suffit que vous les chantiez avec ferveur ; votre bouche en sera sanctifiée, et ce pieux exercice vous procurera la satisfaction de l’esprit, en même temps qu’il vous soutiendra dans vos travaux. Rien aussi n’est plus propre à inspirer la pureté aux enfans, à consacrer au Seigneur leur esprit, leur mémoire, leur bouche et leurs oreilles, et à porter à Dieu tous ceux qui les entendront.

Les maîtres d'école qui s'intéresseront vivement au salut des enfans, les instruiront principalement des différentes parties du sacrement de pénitence ; et dès qu'ils les croiront en état de s'en approcher avec fruit, il les adresseront à un confesseur éclairé, prudent et charitable, qui soit propre à gagner leur confiance, et qui ait bien à cœur de les amener à J. C., et de les former à la pratique des maximes évangéliques, autant que leur âge permet qu'ils en soient susceptibles : et comme on doit supposer que les enfans regarderont aussi leur maître comme un pere spirituel, et qu'ils seront dans l'usage de prendre son avis sur tout ce qui touche leur salut, les maîtres profiteront des ouvertures que les enfans leur donneront, pour leur apprendre à bien examiner leur conscience. Connoissant a fond les enfans, il ne leur sera pas difficile de les préparer à faire une confession exacte, et suffisamment détaillée ; ils aideront les confesseurs de ce qu’ils auront remarqué d’essentiel chez les enfans, et de ce qu’ils savent de leur caractere, de leurs inclinations et de leurs défauts. Enfin, ils auront grand soin de bien instruire leurs éleves de toutes les circonstances qui peuvent rendre indigne de l’absolution, afin qu’ils se soumettent avec docilité au jugement que leur confesseur portera de leur état, s’il arrivoit qu’il refusât ou différât de les absoudre.

§. XV. De la police des Ecoles.

Il est extrêmement difficile de prescrire des regles fixes et précises pour tenir les enfans dans le devoir d’une maniere constante et uniforme. Si l’on releve jusqu’aux moindres fautes, et si l’on punit à tout moment, cette sévérité finît par n’être plus d’aucun effet ; et même peut prévenir et aliéner les enfans et les parens, exciter certains scandales, décrier une école, et rendre odieux le maître et l’enseignement même. Rien ne seroit plus contraire à la fin qu’un maître chrétien doit se proposer uniquement, qui est de former les enfans dans la religion et la piété, de faire passer les impressions saintes des enfans aux parens, et de répandre partout la bonne odeur de J. C. Car la religion n’est qu’amour et charité ; elle ne se doit communiquer que par l’amour, puisqu’on ne la reçoit jamais bien que quand on la reçoit avec amour. Quiconque est chargé d’instruire les autres de la religion est donc dans l’indispensable obligation de leur rendre la vérité et les vertus chrétiennes aimables, par son exemple et par ses discours ; et c’est une faute essentielle et presqu’irréparable, de contribuer par la dureté des manieres à en éloigner les esprits. S’abstiendra-t-on de punir, parce que le châtiment rebute les enfans ? Non. La molesse et la trop grande indulgence leur seroient trop pernicieuses. La plupart sont incapables de se porter à leur devoir par jugement et par amour. Il y a peu d’enfans qui n’aient pas besoin d’être châtiés. Si donc un maître ne punit pas, ce ne sera que confusion et désordre ; loin de faire goûter la vérité et la piété aux enfans, l’amour du divertissement et du libertinage, les passions criminelles dont ils trouveront le germe dans leurs penchans et leur tempéramment, les entraîneront nécessairement dans toutes sortes de vices. Rien au monde de plus corrompu, qu’une troupe d’enfans sans joug et sans discipline. S. Augustin propose une regle admirable, mais que bien peu de maîtres sont en état de pratiquer comme il faut. « Aimez et dites tout ce que voulez ; aimez et faites tout ce que vous voulez ; aimez les enfans à cause de l’excellence de leurs ames ; aimez-les d’un amour de charité et pour le ciel : avec ces sentimens, dites et faites tout ce que vous voudrez. Si vous reprenez ou si vous punissez, que ce ne soit que par un principe de charité ; et tâchez de le persuader à l’enfant : faites lui de même bien concevoir que si vous lui pardonnez, c’est un effet de cet amour que vous avez pour lui. Un enfant est-il doué d’un bon naturel, est-il doux et sincere, n’ayez pour lui que de la douceur et de la bonté ; mais que ce soit l’amour de J. C. qui vous presse d’en user ainsi, et non un amour humain, qui est le poison de la charité. Si au contraire un enfant est d’un caractere dur, s’il est enclin fortement au mal, usez le plus souvent de sévérité ; mais tempérez-la de temps en temps par des marques d’indulgence et de bonté.

Il est très-important que le silence le plus profond regne dans une école ; sans quoi les enfans ne peuvent rien apprendre, et les maîtres s’épuisent. Pour obtenir ce silence, ce ne sont ni les cris, ni les menaces, ni les paroles dures qu’il faut employer, encore moins les châtimens fréquens : on réussira toujours mieux par un air de réserve et de gravité, qui ne se démente point, qui ne sente cependant ni la gêne, ni l’affectation. Parler peu, mais à propos ; menacer peu, mais jamais ne menacer en vain ; avertir avec charité avant de punir ; dissimuler les fautes légeres, mais être ferme dans tout ce qui peut avoir des suites, et inflexible dans les choses qui sont contre la religion, qui offensent le prochain, ou qui tendent au dérèglement des mœurs, c’est le vrai moyen de se faire craindre et obéir, et de maintenir le bon ordre.

Un maître qui voudra être respecté, ne se compromettra jamais : or c’est se compromettre que d’avoir le tort le plus léger vis-à-vis des enfans, et de leur faire la plus petite injustice. Il ne badinera point avec eux, et ne se permettra point de puérilités en leur présence ; il ne les raillera point sur leurs défauts, et il évitera de les tourner en ridicule ; à moins qu’il n’ait affaire à certains sujets fiers et insolens, qu’il croira plus sensibles à la confusion qu’au châtiment ; il ne rira jamais des fautes ; sans quoi bientôt on s’en feroit un amusement et un jeu.

Il aura autant de bonté pour les enfans qui ont des défauts extérieurs que pour ceux qui n’ent ont point ; autant de soin des enfans qui ont l’esprit lourd et grossier, que de ceux qui ont de la vivacité et de la pénétration : il s’attachera même d’une maniere particuliere à gagner les plus indociles et les plus méchans ; se souvenant que J. C., qui est venu pour instruire les hommes et donner sa vie pour eux, n’a point fait acception des personnes ; et qu’il a dit que ce ne sont pas ceux qui sont sains, mais les malades qui ont besoin de médecin ; et qu’il n’est pas venu appeler les justes à la pénitence, mais les pécheurs. Il ne flattera ni les enfans plus aisés, ni ceux qui ont plus d’esprit, plus d’enjouement ou plus de complaisance pour lui : de telles préférences seroient tout-à-fait basses et indignes du ministere qu’il remplit ; elles allumeroient la jalousie et la division parmi les enfans, et attireroient sur le maître un mépris qu’il auroit mérité. Il est juste cependant qu’il accorde son affection et son estime aux plus sages, aux plus vertueux, à ceux qui profitent davantage ; mais il ne doit pas laisser entrevoir ce qu’il ressent pour eux, ni surtout les louer trop souvent ou avec excès : bientôt il gâteroit les meilleurs sujets, et il indisposeroit ceux qui sont médiocres ou moins avancés dans le bien.

Les enfans sont entraînés par leur légereté à une multitude de manquemens et d’inadvertances ; il y a mille adresses pour leur faire expier ces petites fautes. Les en humilier un peu, leur imposer certaines privations, prendre un ton sévere : souvent il n’en faut pas davantage pour qu’ils s’observent une autre fois. Il y a des maîtres qui ne frappent jamais, qui se font obéir par une parole, par un regard, par un geste ; mais c’est un don fort rare. Au moins, quand on punit, faut-il que les enfans ne puissent jamais croire qu’on le fait par ressentiment ou par passion, et qu’ils apprennent par leur expérience, que, si vous ne savez ce que c’est que de tolérer, lorsqu’ils ne veulent pas renoncer à leurs mauvaises habitudes, vous savez non-seulement pardonner, quand on s’humilie, qu’on reconnoît sa faute, et qu’on est le premier à en convenir, mais encore récompenser quand on change de conduite.

L’humeur, au contraire, et surtout l’emportement gâtent tout. Les enfans se préviennent, s’irritent, et deviennent incorrigibles ; les parens murmurent et s’aigrissent ; tous les soins et les travaux du maître sont sans fruit ; et la fin qu’il se propose est manquée. L’importance de cette observation est par elle-même si sensible, qu’il est presqu’inutile de dire qu’un maître ne doit jamais donner de soufflets, jamais de coups de pieds ou de poing : tous ces traitemens marqueroient de la passion, et indisposeroient les enfans. Il ne doit pas même user de termes injurieux et outrageans. La pratique la plus sûre et la plus chrétienne, est de posséder si bien son ame par la charité, par la patience, par une attention continuelle sur ses mouvemens intérieurs, que l’on puisse prendre toutes sortes de formes, selon la diversité des esprits et des caracteres, et de ne se proposer d’autres vues, même en punissant, que de gagner les enfans, non à soi-même, mais à Dieu, qui est le pere des esprits, et qui les dirige comme il lui plaît. C’est un grand art que celui de savoir mener les enfans à Dieu, par les voies de Dieu même, non par celles des hommes : aussi est-il beaucoup plus rare qu’on ne pense, de rencontrer des maîtres qui le possedent.

Il faut que les enfans aiment leurs maîtres, qu’ils aiment l’école et les exercices qui s’y font ; mais il faut tout à la fois qu’ils respectent et qu’ils craignent leurs maîtres, et que ceux-ci tâchent de se rendre si habiles dans la maniere de gouverner, que leur présence, et même la seule pensée qu’il faudra les satisfaire, tiennent les enfans dans le devoir.

Les pénitences doivent le plus souvent être telles que l’amour-propre en soit déconcerté et l’orgueil affligé et abbatu ; mais on tâchera en même temps de les adapter à l’espece de défaut que l’on veut corriger.

Par exemple on punira un paresseux en lui imposant quelque devoir extraordinaire ; un orgueilleux en le mettant aux dernieres places. On peut, pour certaines fautes, donner de la verge sur les mains ; mais les châtimens trop humilians doivent être bannis des écoles. On ne doit même ordinairement punir qu’en donnant à entendre aux enfans qu’on a envain essayé de les conduire par la raison, qu’on les a souvent avertis, qu’on leur a représenté avec charité la grandeur de leurs fautes, et les suites qu’elles pourroient avoir, soit pour eux-mêmes, soit pour les autres, qu’en les punissant ainsi, on agit contre son inclination, qu’on cède à la nécessité, qu’on ne se détermine que par la charité qu’on a pour eux ; et il faut les convaincre de ce qu’on leur dit, en leur donnant des preuves réelles de son affection, quand ils se corrigeront, et qu’ils rentreront dans l’ordre.

Il y a des fautes qui ne doivent jamais être pardonnées ; ce sont celles qui viennent d’un cœur gâté et corrompu : il faut donc corriger séverement les menteurs, les infâmes, les jureurs, les voleurs, les calomniateurs, les insolens, les querelleurs, les orgueilleux, les mutins, les libertins, ceux que les peres et meres ne peuvent faire obéir ; et encore le châtiment doit-il être tellement diversifié qu’il paroisse toujours nouveau autant qu’il sera possible ; sans quoi les enfans s’accoutument aux punitions les plus fortes ; et c’est un grand malheur quand elles ne servent plus qu’à les rendre plus obstinés et plus durs. Si des enfans, après une épreuve suffisante, se montrent insensibles à tout ; si la sévérité ne les réduit pas plus que la douceur ne les attire, ils ne sont propres qu’à déranger et à corrompre les autres ; ils doivent être exclus, de peur que la contagion de leur mauvais exemple ne s’étende sur le reste du troupeau.

Autant qu’il faut punir les enfans à propos, autant il est juste qu’ils soient récompensés quand ils méritent de l’être. Les maîtres tiendront donc deux listes, l’une des enfans sages, assidus à l’école et appliqués à leurs devoirs, l’autre des enfans indociles, inexacts et paresseux. Ces listes, avec les notes qu’on y aura jointes, seront remises à la personne qui aura caractere pour vérifier et examiner les progrès des enfans, et pour s’assurer de leur bonne conduite, afin qu’ils en fassent usage quand ils iront visiter les écoles. Il sera bon de leur faire connoître les besoins temporels des enfans ou de leur famille, et même les besoins spirituels des parens : ce renseignement mettra à portée d’assortir les récompenses aux différents besoins ; par exemple, de donner à un enfant des livres qui puissent aussi être utiles à ses pere et mere. On ne peut guere gagner les pauvres à Dieu que de cette maniere, surtout quand ils savent que les supérieurs ou les protecteurs d’une école sont en état de faire de bonnes œuvres. Il convient aussi, dans ces circonstances, qu’un examen sommaire du degré d’instruction des enfans précede la distribution des récompenses, et que le maître ait assez fait connoître chaque enfant, pour mettre en état de donner aux uns des marques de satisfaction, et aux autres des avis qui servent à les réveiller, et à les exciter à mieux s’acquitter à l’avenir de leurs devoirs.

MÉTHODE
POUR ENSEIGNER A LIRE
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§. I. Classe des commençans.

On a fait, pour l’usage des écoles, de grandes Cartes sur lesquelles l’alphabet est écrit en petits caracteres romains, puis en lettres capitales ou majuscules, et ensuite en caracteres italiques, petits et grands. On réunit tous les enfans qui ne connoissent pas encore leurs lettres devant une de ces Cartes. A l’aide d’une baguette, on touche chacune des lettres ; on la fait nommer à tous les enfans ensemble, puis à chacun en particulier. On leur fait d’abord nommer les lettres de suite, puis à rebours, ensuite sans ordre. On a soin de leur faire remarquer les points de ressemblance ou de différence que les consonnes ou les voyelles ont entr’elles, et de leur faire sentir le son dont chaque lettre doit frapper l’oreille, quand elle est bien prononcée, et en particulier que l’J consonne ne doit pas être prononcé comme l’I voyelle, ni l’V consonne comme l’U voyelle.

On s’assure de l’attention des enfans, en demandant tout à coup à ceux qu’on voit distraits, à quelle lettre on est. Il y a aussi des Cartes pour syllaber, c’est-à-dire pour assembler les lettres et en former des syllabes. On s’en sert pour enseigner aux enfans à nommer d’abord deux lettres séparément, puis à les prononcer ensemble, de maniere qu’elles donnent un seul son : après quoi on les exerce à nommer les syllabes sans séparer les lettres qui les composent. On commence par les syllabes les plus simples, et on en vient ensuite à celles qui sont composées d’un plus grand nombre de lettres ; c’est alors qu’on leur fait connoître les diphthongues, c’est-à-dire les réunions de deux sons qui ne font qu’une syllabe dans l’usage, comme ciel, nuit, ouï, qu’on leur apprend à distinguer des diphtongues improprement dites, c’est-à dire des réunions de plusieurs voyelles qui ne forment qu’un son, comme feu, eau.

§. II. Classe des Enfans plus
avancés.

Lorsque les enfans savent parfaitement épeler et former toutes sortes de syllabes, on leur apprend à assembler les syllabes et à en former des mots : il y a pour cela des Alphabets qui contiennent des prieres, comme l’oraison dominicale, la salutation angélique, etc., où les syllabes sont séparées, afin que les enfans les distinguent aisément. On range tous les enfans dans un certain ordre, et chacun a son Alphabet sous ses yeux ; on fait épeler au premier la premiere syllabe, puis on la lui fait former et nommer ; le second fait la même chose, et tous les autres ensuite jusqu’au dernier ; le premier recommence, en continuant où le dernier a fini ; on fait ainsi trois tours, après quoi la même leçon se reprend en syllabant seulement ; puis en faisant lire une ligne entiere ou plus, selon le temps que l’on a ; et chacun de ces exercices se fait comme le premier, c’est-à dire jusqu’à trois fois ; et quand l’ordre s’intervertit, ce n’est que pour s’assurer que tous sont attentifs ; et on le reprend aussitôt.

Il est important de ne mettre dans les mains des enfans, même pour leur apprendre à lire, que des livres édifians, afin qu’ils connoissent et goûtent de bonne heure les choses de Dieu, et qu’ainsi leur cœur se forme en même temps que leur esprit. Il est aussi essentiel qu’ils ne lisent rien qu’on ne leur en donne l’intelligence. On doit donc les préparer sur ce qu’ils doivent lire ou apprendre, et après la leçon, faire rendre compte à deux ou trois de ce qu’ils ont appris, exigeant plutôt qu’ils en donnent le sens que non pas les paroles mêmes.

§. III. Des signes usités dans
l’Ecriture.

Il faut aussi instruire les enfans des signes usités dans l’écriture ; parce qu’ils servent tantôt à marquer la prononciation, tantôt à déterminer le ton que l’on doit donner à ce qu’on lit. Voici ce que les enfans doivent savoir au moins de ces différens signes.

Les accens, dans leur origine, servoient à marquer l’élévation ou l’abaissement de la voix ; mais dans l’usage présent de la langue françoise, ils servent principalement à distinguer le son plus ouvert des voyelles, et particulierement les différens sons de l’e ; quelquefois aussi ils servent à distinguer des parties du discours, prises en différens sens, qui néanmoins se prononcent de la même maniere ; ensorte qu’alors l’accent est entierement indépendant du son. Ainsi, dans ces deux phrases : Qui va là ? Je la tiens, les deux la ont le même son, mais le premier doit porter un accent grave, comme adverbe de lieu, le second, comme pronom, n’en doit pas avoir.

L’accent circonflexe est composé de deux petits traits inclinés, l’un de droite à gauche, et l’autre de gauche à droite, et réunis dans leur extrémité supérieure. Cet accent n’étoit pas autrefois en usages il n’a été admis dans la nouvelle orthographe, que pour marquer les syllabes longues qui avoient un s ou une autre lettre dans l’ancienne orthographe, et quelques autres où cet accent ne supplée à aucune lettre supprimée : ainsi on écrit thrône au lieu de throsne, qu’on écrivoit autrefois ; et on écrit extrême, par la seule raison que l’e y est long.

L’accent grave est un petit trait incliné de gauche à droite. Il n’a lieu en françois que sur les trois voyelles à, è, ù ; encore sur la derniere de ces trois lettres, n’est-il admis que dans le mot , lorsqu’il désigne quelqu’une des questions de lieu : Où est-il ? Où va-t-il, etc. Si le mot ou est employé comme conjonction alternative, si, par exemple, on écrit : Cela est bon ou mauvais, l’u ne prend point d’accent.

L’accent aigu est un petit trait incliné de droite à gauche, qui ne doit être mis en françois que sur l’é fermé, ou foiblement ouvert, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin des mots, comme dans école, siége, bonté.

Le tréma ou double point ne se place en françois que sur trois voyelles, savoir, ë, ï, ü. Son usage est de montrer qu’elles ne forment pas une diphthongue, avec la voyelle qui les précede, et que par conséquent on doit les prononcer séparément ; ainsi on écrira Noël, Adélaïde, Saül.

L’apostrophe a été inventée, pour marquer l’élision ou suppression d’une voyelle finale et aider à la prononciation ; ainsi on écrira, j’aime, au lieu de je aime ; l’ambition, au lieu de la ambition.

Le signe qu’on appelle division, seroit mieux appelé trait-d’union, parce qu’outre qu’il sert moins à diviser les mots à la fin des lignes qu’à avertir que la partie d’un mot, qui resteainsi à la fin de la ligne, doit être unie à ce qu’on en a détaché pour le placer au commencement de l’autre, il est souvent employé à joindre et unir ensemble deux ou trois mots, qui pour ainsi dire n’en forment qu’un, comme avant-coureur, vis-a-vis.

La cédille est une petite marque, en forme de c tourné de droite à gauche, qui se met sous la lettre c, quand elle précede un a, un o ou un u ; pour faire qu’on la prononce comme une s. Garçon, venez-ça, avez-vous reçu ?

Le point qui se met après des interrogations et des demandes, se marque ainsi ? il s’appelle interrogant ou d’interrogation.

Le point qui se met à la fin des phrases qui contiennent l’admiration, se marque ainsi ! Il s’appelle admiratif ou d’admiration.

L’écriture étant l’image de la parole, elle doit avoir ses pauses comme le discours. C’est par ce motif que la ponctuation a été inventée. Le point est la marque de la plus longue pause ; aussi ne l’emploie-t-on que pour marquer que le sens d’une période est parfait et fini. Les deux points se placent au milieu de cette même période, entre deux propositions qui se suivent nécessairement. Le point-virgule se met quand deux propositions ont entre elles une liaison plus grande encore. Enfin la virgule s’emploie entre des termes qui sont par eux-mêmes distincts, mais qui sont unis par la construction.

Les conjonctions et, ni, ou, comme, et quelques autres, tiennent lieu de la virgule, quand les termes qu’elles assemblent sont simples et courts.

On confond quelquefois deux signes qui ont néanmoins un usage fort différent ; ce sont les parentheses et les crochets. Les parentheses servent à contenir quelques parties qui appartiennent au discours, mais qui en interrompent la suite. Les crochets servent à enfermer quelques paroles qu’on insere dans un discours, mais qui ne lui appartiennent pas.

Les ponctuations qui appartiennent aux paroles enfermées dans les parentheses ou dans les crochets, doivent évidemment y être aussi renfermées.

Enfin, les doubles virgules, qu’on nomme guillemets, s’emploient pour distinguer dans le discours certaines phrases, certains passages que l’on emprunte d’ailleurs, et que l’on y insere.

On doit accoutumer les enfans à bien remarquer tous les signes dont on vient de parler, à observer les accens dans la prononciation, à faire exactement, en lisant, les liaisons et les pauses, et à donner à chacun des membres du discours, le ton qui lui convient ; sans quoi ils liront toujours mal. L’habitude de bien lire dispose à écrire correctement.

L’attention du maître dans une école un peu nombreuse étant nécessairement partagée, il est bon d’établir un des enfans les plus avancés et les plus sages, pour avertir exactement de toutes les fautes qui se font en lisant.

Il est utile aussi, pour perfectionner les enfans dans la lecture, de leur donner à lire des écritures anciennes et difficiles, et de les exercer quelquefois, dans des livres imprimés en caracteres gothiques.

De la réception des Enfans,
des congés et des vacances.

Lorsqu’on reçoit un enfant à l’école, ce seroit une pratique très-sainte de l’offrir à Dieu, et de demander pour lui la bénédiction du ciel, par la priere suivante ou quelqu’autre semblable, que tous réciteroient en commun et à genoux, après que l’enfant se seroit placé dans la même posture au milieu de l’école.

Prière.

Pere des miséricordes, regardez avec bonté cet enfant qui est né, et qui a peut-être vécu jusqu’à présent dans les ténebres de l’ignorance ; daignez répandre sur lui l’esprit de votre crainte , qui est le commencement de la sagesse ; donnez-lui un cœur docile, un cœur de chair sur lequel vous écriviez de votre doigt vos divins commandemens ; faites lui la grace de porter de bonne heure le joug si doux de J. C. votre fils ; qu’à son exemple, il croisse en âge et en sagesse devant vous et devant les hommes ; qu’il apprenne de cet unique maître à être doux et humble de cœur ; qu’il estime autant qu’il le doit le bonheur d’apprendre à vous connoître ; et qu’il ne vous connoisse que pour s’attacher à vous de tout son cœur, et pour mener, avec votre grace, une vie pleine de bonnes œuvres, qui le rende digne de vous louer, de vous adorer et de vous bénir dans l’éternité : c’est ce que nous vous demandons par J. C., etc.

Il est d’un usage général d’accorder aux enfans un jour de congé par semaine, et un mois de vacance. Il seroit à souhaiter que durant ce mois de vacance, qui est absolument nécessaire aux maîtres et aux maîtresses d’école, les enfans ne perdissent pas tout-à-fait leur temps, et qu’au moins ils fussent entretenus dans une vie réglée, dans le travail et dans la piété, autant qu’il sera possible.



APPENDICE.

On a recommandé aux Maîtres d’Ecole, au commencement du dixieme paragraphe, d’appuyer, autant qu’il sera possible, les regles de conduite qu’ils donneront aux enfans, de traits tirés de l’Ecriture sainte et de l’Histoire ecclésiastique : cet avis regarde aussi les Catéchistes. On va donner une idée de la maniere dont on pourroit joindre quelques narrations à l’exposition des principales regles de conduite indiquées pour les enfans dans le même paragraphe.

Première Règle de conduite.

Les enfans doivent, dès qu’ils sont levés, prier Dieu à genoux ; afin d’obtenir de lui les graces dont ils auront besoin pendant la journée ; et ne jamais manquer de le faire encore, avant de se coucher, pour remercier Dieu, et pour lui demander son secours pendant la nuit.


La priere, ce gémissement intérieur que l’Esprit Saint forme en nous, qui s’exprime ordinairement par des paroles, mais qui doit être plus dans le cœur que sur les levres ; et qui n’est jamais mieux écouté de Dieu que quand il naît d’une foi vive, qui nous attache fortement à lui, et nous applique à la contemplation de ses perfections infinies, et en particulier de sa bonté, a été la principale et la plus douce occupation des saints de tous les temps.

L’Ecriture sainte, par une multitude de faits qu’elle nous a transmis, nous apprend que les patriarches avoient toujours soin d’invoquer Dieu, dans toutes les actions importantes de leur vie, d’une maniere particuliere.

Lorsqu’il y est dit, en parlant d’Abraham, qu’il marchoit en la présence de Dieu, cela signifie qu’il voyoit Dieu en tout ce qui lui arrivoit ; qu’il attendoit tout de sa toute-puissance et de sa bonté ; qu’enfin son cœur étoit dans un état de priere continuelle.

Quand Abraham eut chargé Eliezer, intendant de sa maison, d’aller en Mésopotamie, y chercher une épouse pour Isaac, ce serviteur, imitateur fidele de la foi de son maître, avant même d’entrer dans la ville où demeuroit la famille d’Abraham, fait reposer ses chameaux, et demande à Dieu son secours pour le succès de la mission qu’il va remplir.

Il est dit d’Isaac qu’il vit de loin les chameaux, parce qu’il étoit sorti sur le soir, pour méditer dans la campagne ; c’est-à-dire, pour nourrir sa piété de réflexions saintes, qui étoient une véritable priere. L’Ecriture, qui parle peu de ses actions, nous les fait connoître tout toutes par ce seul mot : il prioit et se retiroit pour prier.

Jacob apprend qu’Esaü son frere venoit à sa rencontre, avec quatre cents hommes. Cette nouvelle le jette dans la consternation ; cependant il se met en état de fléchir sa colere par tous les moyens que la prudence humaine pouvoit lui suggérer ; mais sa grande ou plutôt son unique confiance est dans le Seigneur. Voici la priere qu’il lui adresse : Dieu d’Abraham mon pere, Dieu de mon pere Isaac, Seigneur qui m’avez dit : retournez au pays de votre naissance, et je vous comblerai de biens, je suis indigne de vos miséricordes et de la fidélité avec laquelle vous avez accompli les promesses que vous aviez faites à votre serviteur. J’ai passé le Jourdain n’ayant qu’un bâton à la main : et maintenant je reviens avec ces deux bandes. Délivrez-moi, je vous prie, de la main de mon frere Esaü ; car je crains qu’à son arrivée il ne passe au fil de l’épée la mere et les enfans : or vous m’avez dit : assurez-vous que je vous comblerai de biens, et que je multiplierai votre race comme le sable de la mer qu’on ne peut compter.

Nous apprenons de David qu’il offroit à Dieu ses prieres sept fois le jour.

Les grands de la cour de Darius, roi de Babylone, étant jaloux de la faveur dont Daniel jouissoit auprès de sa personne, lui surprirent un édit qui ordonnoit que tout homme, qui durant l’espace de trente jours, demanderoit quoi que ce fût, à quelque Dieu ou à quelqu’homme, seroit jeté dans la fosse aux lions. Daniel ayant appris que cette loi avoit été faite, entra dans sa maison ; et ouvrant la fenêtre du côté de Jérusalem, il fléchissoit les genoux, chaque jour, à trois différentes heures ; et il adoroit son Dieu et lui rendoit ses actions de graces, comme il avoit coutume de le faire. Ses ennemis l’ayant trouvé en prieres, demanderent au roi l’exécution de son édit ; il ne put refuser de faire jeter Daniel dans la fosse aux lions ; mais il fut délivré miraculeusement ; et les lions ne lui firent aucun mal, parce qu’il avoit cru en son Dieu ; au lieu que ses accusateurs, qui y furent jetés ensuite par l’ordre du roi, furent dévorés à l’instant. (Daniel, chap. 6. )

Il est dit au livre des Actes des Apôtres que, quand le Saint-Esprit descendit sur eux, les disciples étoient tous ensemble dans un même lieu et qu’ils persévéroient tous dans un même esprit et dans la priere, avec les femmes, et Marie mere de Jésus et ses freres. (Ch. 1, v. 14. — ch. 2,v. 34)

Saint Jacques le mineur se prosternoit si souvent en terre pour prier, que son front et ses genoux s’étoient endurcis comme la peau d’un chameau.

Saint Grégoire rapporte aussi de saint Benoît que ses religieux impatiens du joug qu’il leur imposoit, mirent du poison dans sa boisson, et que saint Benoît fit casser le vase par sa priere et sa bénédiction. (S. Grég. 69e dial. liv. 1, chap. 3.)

Nota. On n’a multiplié les exemples qu’on peut joindre à l’exposition de la premiere regle de conduite, que pour faire mieux sentir la grande utilité de cette méthode ; et même la facilité qu’on auroit à l’appliquer, pour peu que l’on eût profité de ses lectures.

Suite de la première Règle de
conduite.
Prier aussi avant et après les repas.

Tertullien (ch. 39 de son Apologée.) raconte de quelle maniere se faisoient les repas des premiers chrétiens, qu’on appeloit agapes, et l’ordre qui s’y observoit. Avant de se mettre à table on se repaît d’une viande céleste qui est la priere que l’on fait à Dieu.... Ceux qui y sont assis prennent leur réfection avec d’autant plus de tempérance qu’ils se souviennent qu’ils sont obligés d’adorer Dieu, même durant la nuit.... Après que le repas est achevé, on est invité à louer Dieu et à chanter des psaumes.... Comme le repas a commencé par la priere, il finit de même. On en sort non pas pour aller en diverses bandes courir les rues, ni pour aller faire des insolences. Mais on en sort avec le même soin que l’on avoit en y entrant de conserver sa modestie et sa chasteté.

Seconde, troisième et quatrième
Règles de conduite.

Garder un profond silence dans l’école.

— Ecouter avec attention les instructions que l’on y fait, et les avis qu’on y donne ; être recueillis et tranquilles durant la lecture. — Apprendre le mieux qu’il sera possible les leçons du Catéchisme, qui auront été prescrites.

L’Ecriture sainte nous offre dans la personne du fils de Tobie un modele parfait d’un éleve attentif et soumis.

Voici en abrégé les leçons que son pere lui donnoit et dont il profita si bien toute sa vie.

Tobie croyant qu’il alloit mourir bien-tôt, appela son fils et lui dit : Mon fils, écoutez les paroles de ma bouche, et mettez-les dans votre cœur comme un solide fondement. Honorez votre mere tous les jours de sa vie ; car vous devez vous souvenir de ce qu’elle a souffert, et à combien de périls elle a été exposée lorsqu’elle vous portoit dans son sein. Ayez Dieu présent à l’esprit, tous les jours de votre vie ; et gardez-vous bien de consentir jamais à aucun péché, et de violer les commandemens du Seigneur notre Dieu. Exercez la miséricorde en la maniere que vous le pourrez ; si vous avez beaucoup de bien, donnez beaucoup ; si vous avez peu, donnez de bon cœur de ce peu que vous avez : l’aumône donnera une grande confiance devant le Dieu suprême à ceux qui l’auront faite. Veillez sur vous, mon fils, pour éviter toute sorte d’impureté. Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées ou dans vos paroles puisque c’est de l’orgueil que tous les maux ont pris naissance. Que le prix du travail du mercénaire ne demeure jamais chez vous. Prenez garde de ne faire jamais aux autres ce que vous seriez fâché qu’on vous fît. Demandez toujours conseil à un homme sage. Bénissez Dieu en tout temps. Demandez-lui qu’il conduise vos voies ; et ne comptez que sur lui dans tous vos desseins. Ne craignez point, mon fils : nous sommes pauvres, il est vrai ; mais nous aurons beaucoup de bien, si nous craignons Dieu, si nous évitons tout péché, et si nous faisons de bonnes œuvres.

Puis il lui parla de Gabélus, à qui il avoit prêté une somme d’argent, et il l’avertit d’aller le trouver et de la retirer.

Tobie répondit à son pere : mon pere, je suis prêt à faire tout ce que vous me commandez. (Tob. chap. 3 et 4)

Sa conduite fit voir qu’il n’avoit pas promis en vain d’exécuter les volontés de son pere, et de suivre ses intentions. Il mérita d’avoir l’ange Raphaël pour compagnon d’un voyage qu’il entreprit dans un pays éloigné ; d’échapper à un danger qui menaçoit sa vie ; de devenir le libérateur et l’époux d’une femme vertueuse ; de recouvrer dix talens qui lui étoient dus ; et de rendre, à son retour, la vue au meilleur des peres.

Cinquieme Règle de conduite.

Ne s’absenter jamais du service divin, et y assister avec l’attention, le respect et la piété que demande la priere publique, et surtout la célébration des saints mysteres.

Sainte Monique ne passoit aucun jour, sans porter son offrande à l’autel, et sans participer aux mysteres sacrés qui s’y operent. Elle ne manquait jamais de se rendre à l’église, et d’y employer le temps, non à des discours inutiles, mais à écouter la parole de Dieu, et à lui offrir ses prieres. Auroit-il pu se faire que le Dieu de miséricorde eût méprisé le cœur contrit et humilié de sa fidele servante, et qu’il eût refusé à ses larmes la grace qu’elle sollicitoit, la conversion de son fils ? Non, cela n’étoit pas possible : aussi eut-elle le bonheur de voir régénéré dans les eaux sacrées du baptême, ce fils dont les écarts faisoient sa douleur, et qui par sa conversion combla son âme de joie. (Confessions de S. Augustin., I. 5, ch. 9.)

Saint Jean Climaque raconte dans le quatrieme degré de son Echelle, que quand l’abbé du monastere dans lequel il vivoit, s’étoit apperçu que quelques-uns des religieux avoient parlé ensemble, à la priere, il leur ordonnoit souvent, de demeurer pendant une semaine entiere à la porte de l’église, et de demander pardon à tous ceux qui y entreroient ; et, ce qui étoit le plus admirable, ajoute saint Jean Climaque, c’est qu’il n’exemptoit personne de cette punition exemplaire, et que les plus anciens de la maison n’en étoient pas affranchis.

Sixieme Règle de conduite.

Elle concerne le respect et l’obéissance que les enfans doivent à leurs peres et meres, ou à ceux qui leur en tiennent lieu.

Jean Mosch, auteur du septieme siecle, nous a transmis, dans son Pré spirituel, (ch. 63.) l’histoire d’un excellent fils , dont la vertu fléchit enfin le cœur de son pere qui l’avoit long temps maltraité. Il se nommoit Abibe, et il étoit l’aîné de ses freres. Il s’étoit accoutumé dès son enfance à une telle sobriété, qu’il ne buvoit que de l’eau, et à une retraite si grande, qu’il vivoit toujours seul. Son pere vouloit qu’il s’engageât dans les occupattions du siecle ; mais comme il ne pouvoit le lui persuader, à cause de la répugnance qu’il y avoit, il se mettoit en colere contre lui ; et s’emportoit même jusqu’à lui reprocher qu’il étoit trop sobre, et lui demander pourquoi il n’imitoit pas l’exemple de ses freres et ne goûtoit pas les plaisirs du monde. Cet enfant sage et vertueux ne répondoit rien ; il souffroit tout avec patience : aussi sa piété singuliere et sa grande modestie le faisoient aimer de tous ceux qui le connoissoient.

Le pere érant près de mourir, quelqu’un de ses proches, croyant qu’il haïssoit Abibe, parce qu’il témoignoit toujours beaucoup d’humeur contre lui, le pria de ne pas le déshériter : car il étoit très-riche. Ce parent le voyant appeler son fils, s’imagina que c’étoit pour le quereller, selon sa coutume ; mais quand Abibe fut près de son pere, celui ci se jetta à ses genoux et lui dit : pardonnez-moi, mon fils, et priez Dieu qu’il me pardonne les mauvais traitemens que je me suis permis envers vous. Vous ne cherchiez que J. C. ; pour moi je n’avois que des sentimens humains. Il fit ensuite venir ses autres enfans et leur dit : voici votre pere et votre maître ; faites tout ce qu’il vous ordonnera. Je laisse à sa disposition d’assigner à chacun de vous telle part de mes biens qu’il jugera à propos. Ces paroles remplirent d’étonnement tous ceux qui les entendirent. Aussitôt que le pere fut mort, Abibe régla la part de ses freres, et donna la sienne toute entiere aux pauvres. Puis il bâtit une petite cellule, pour y passer le reste de ses jours ; mais elle ne fut pas plutôt achevée, qu’il tomba malade et mourut.

Septième Règle de conduite.

Elle prescrit aux enfans de vivre en paix avec leurs freres et sœurs et leurs autres parens.

Il est écrit de Jacob qu’il traita toujours avec beaucoup de déférence Esaü son frere, qui le haïssoit, à cause de la bénédiction qu’il avoit reçue d’Isaac leur pere. Il l’appeloit son seigneur, et prenoit à son égard la qualité de serviteur. Il le révéroit comme son aîné, quoiqu’Esaü lui eut cédé son droit d’aînesse. Il s’abaissoit devant lui ; il le prévenait en toutes choses ; et ne souhaitoit que de trouver grace à ses yeux. A son retour de chez Laban, il lui offrit des présens, qu’Esaü refusa d’abord, parce qu’il étoit plus riche que son frere ; mais qu’il reçut ensuite, sur les instances de Jacob. Sa grande déférence pour son frere, parut encore dans les excuses respectueuses qu’il allégua, pour ne pas accepter les offres que lui fit Esaü de le recevoir à Séïr, ou de l’accompagner avec ses gens ; et dans la reconnoissance qu’il lui témoigna. (Gen.)

Huitième, neuvieme et dixieme
Règles de conduite.
Eviter les mauvaises sociétés.

Sainte Thérèse n’avoit encore que 12 ans, quand elle perdit sa mere. Rien ne nuisit tant à son innocence que la liaison qu’elle fit, deux ans après, avec une de ses parentes qui venoit souvent chez elle ; quoique son pere et sa mere eussent longtemps tâché, mais toujours en vain, de l’éloigner de leur maison, à cause de son esprit évaporé, et de son air volage.

Cette mauvaise société changea Thérese de telle sorte qu’on commença à ne plus reconnoître en elle l’inclination que Dieu lui avoit donnée pour la vertu. La compagnie de cette fille et d’une autre qui ne lui cédoit en rien pour la légereté, fit de fâcheuses impressions sur la jeune Thérese. Ce fut ainsi, comme elle le dit elle-même, qu’elle perdit les sentimens de crainte de Dieu qu’elle avoit conservés jusqu’à cet âge. Il ne lui resta que ceux de l’honneur, qui la retinrent et l’empêcherent de se perdre entierement : car elle avoit une horreur naturelle pour tout ce qui étoit contraire à l’honnêteté ; mais comme, en ce genre de combat, on ne se sauve que par la fuite, elle n’eût pu à la fin éviter le naufrage, si son pere, qui étoit fort sage, et très-circonspect, s’appercevant du péril auquel elle s’exposoit, ne l’eut mise en pension dans un couvent. Ce fut alors qu’étant hors des occasions du péché, elle commença à avoir du dégoût pour les vanités du siecle. L’éloignement où elle étoit des compagnies dangereuses, et la fréquentation habituelle des personnes de piété qui étoient dans cette maison, lui furent si utiles, qu’elle parut en peu de temps toute différente d’elle-même : ses vertueuses dispositions se reveillerent, et elle sentit le désir des biens éternels se rallumer dans son cœur, avec une ardeur plus grande que jamais. (Vie de sainte Thérèse, chap II, éd. 1670.)

Un trait qui conviendroit encore beaucoup ici, c’est celui que Saint Augustin raconte d’Alipe son ami, qu’il avoit cependant guéri de sa passion pour les spectacles, durant le séjour qu’ils avoient fait ensemble à Carthage.

Alipe étoit à Rome. Quelques jeunes gens de ses amis, et qui étudioient le droit comme lui, le rencontrerent et entreprirent de le mener avec eux au spectacle des gladiateurs. Comme il avoit une extrême horreur pour ces sortes de cruautés, il résista d’abord de toute sa force ; mais les autres l’entraînerent malgré qu’il en eût. Ils arrivent et se placent. Pendant que tout l’amphithéâtre étoit dans le transport de ces barbares plaisirs, Alipe défendoit à son cœur d’y prendre part, et se tenoit les yeux fermés. Quelque chose d’extraordinaire excite un grand cri parmi le peuple ; la curiosité l’emporte ; il ouvre les yeux, et voit couler le sang d’un gladiateur qui venoit de tomber. Dans le même moment le cœur d’Alipe est rendu : ce n’est plus le même homme ; le voilà attaché au spectacle avec autant de passion que les autres ; et il sort de là avec une telle ardeur pour les combats des gladiateurs, qu’il ne respiroit plus autre chose. (Confes. de S. August. liv. 6, ch. 8.)

Onzième Règle de conduite.
Ne jamais se permettre le moindre
mensonge.

On ne peut rien faire de mieux que de joindre à cet article l’exemple d’Ananie et de Saphire sa femme, qui furent frappés de mort aux pieds de l’apôtre S .Pierre, pour avoir menti ; et dont l’histoire est racontée chap. 5, v. 1 et suiv. des Act. des Apôtres.

Douzième Règle de conduite.
Ne battre et n’injurier personne, et ne
point rendre le mal pour le mal.

Trouveroit-on un plus bel exemple du pardon des injures, et de l’amour des ennemis, que celui du patriarche Joseph, dont l’histoire est une des plus touchantes de l’Ancien Testament ? Haï de ses freres, qui portoient envie à sa vertu, et à l’amour que lui témoignoit leur pere ; persécuté ; vendu par eux à des Ismaëlites, qui l’emmenerent en Egypte, où il fut jeté dans les fers ; non-seulement il ne conçut contr’eux aucun sentiment de haine, mais il les combla de biens, lors que la providence l’eut placé à la tête du conseil de Pharaon. Son amour pour eux ne s’affoiblit jamais ; et quand, après la mort de Jacob, ils vinrent tout tremblans lui demander pardon ; ne craignez point, leur dit-il : il est vrai que vous avez eu dessein de me faire du mal ; mais Dieu a changé ce mal en bien, afin de m’élever comme vous voyez maintenant et de sauver plusieurs peuples. Ne craignez point ; je vous nourrirai, vous et vos enfans ; et il les consola, en leur parlant avec beaucoup de douceur et de tendresse. (Genese.)

Un trait de l’histoire ecclésiastique, qui se place ici naturellement, c’est celui (de Saprice) qui est consigné dans les Actes des Martyrs de dom Ruinart. Nicéphore qui n’a rien négligé pour se réconcilier avec Saprice, a le bonheur de mourir pour J. C., et reçoit ainsi la récompense de sa foi, de sa charité et de son humilité ; tandis que Saprice, pour avoir persévéré dans les sentimens d’une criminelle inimitié contre Nicéphore, est exclus du royaume du ciel ; et Dieu ne permet pas même qu’il ait, aux yeux des hommes, la gloire du martyre.

Treizième Règle de conduite.

Les enfans doivent se conduire en toute occasion avec tant de fidelité et de circonspection, qu’ils ne puissent pas même être soupçonnés d’avoir rien dérobé.

Il n’arrive que trop souvent que les enfans, par une malice impardonnable, volent, pour le plaisir de voler. Qu’ils apprennent de S. Augustin à détester les larcins de toute espece, et principalement les larcins de pure malice.

Le larcin est condamné par votre loi, dit ce saint docteur, je dis même par celle qui est gravée dans le cœur de l’homme, et que toute la corruption ne sauroit venir à bout d’effacer : car entre ceux même qui font métier de voler y a-t-il quelqu’un qui trouvât bon qu’on le volât, quelque riche qu’il pût être, et quelque grande que fût la nécessité de celui qui en viendroit là ? Cependant j’ai été capable de former et d’exécuter le dessein de voler, et je l’ai fait, sans y être réduit par aucun besoin, mais par dégoût pour la justice, et par la dépravation d’un cœur qui prenoit plaisir à s’engraisser de l’iniquité ; puisque j’avois en abondance de ce que je dérobai ; et que ce j’avois étoit même beaucoup meilleur que ce qui me fit commettre ce larcin : aussi ne fut-ce pas pour l’avoir, et pour en jouir que je le volai, mais par le seul plaisir de voler, et de pécher.

Il y avoit près de notre vigne un poirier chargé de ftuits. Ils n’étoient ni fort beaux, ni fort bons ; cependant nous résolûmes de les voler, une troupe d’enfans débauchés que nous étions ; et une belle nuit, après avoir bien joué, bien couru, selon notre maudite coutume, nous allâmes secouer cet arbre, et en emporter tout le fruit. Nous en mangeâmes quelque peu ; mais ce n’étoit pas pour le manger que nous l’avions volé ; et quand cela n’auroit dû aboutir qu’à le jeter aux pourceaux, nous étions contens d’avoir fait quelque chose qu’il ne falloit pas faire ; et ce que nous avions fait, ne nous plaisoit que par là.

Voilà quel étoit, ô mon Dieu, ce misérable cœur, qu’il a plu à votre miséricorde de tirer du fond de l’abîme. Qu’il vous dise donc maintenant ce qu’il prétendoit, lorsqu’il vouloit être méchant, par le seul plaisir de l’être, et qu’il ne cherchoit dans sa malice que sa malice même ? Qu’avoit-elle, qui ne dût donner de l’horreur ? Cependant je l’aimois : ce qui me perdoit me faisoit plaisir, et c’étoit le péché que je cherchois, plutôt que ce qui me le faisoit commettre.

O bassesse, ô prostitution d’une âme, qui n’ayant ni lustre ni vigueur, qu’autant qu’elle se tient unie à vous, a été capable de se détacher de vous, pour se livrer à ce qui ne pouvoit que la défigurer et la perdre ; et d’aller jusqu’à se plaire, non dans ce qui pouvoit lui revenir de son infamie et de son péché, mais dans son péché même et dans son infamie. (Confes. de S. August., l. 2, ch. 4 ; trad. de Dubois.)

Quatorzieme Règle de conduite.
Concernant la pureté.

On lit dans la vie de S. Bernardin de Sienne, religieux de l’ordre de S. François, qu’il fit paroître dès son bas-âge beaucoup d’inclination pour la vertu. Sa tante, qui étoit chargée du soin de son éducation, lui inspira la piété la plus tendre. Il mettoit tout son plaisir à visiter les églises, à parer les autels, à servir la messe, et à entendre les sermons, qu’il répétoit ensuite. Les maîtres sous qui il étudioit étoient charmés de la beauté de son esprit, de sa docilité, de son application à l’étude ; mais encore plus de sa modestie, de sa sagesse et de sa vertu. Bernardin, plein de pudeur et de gravité, ne disoit et ne faisoit dès lors rien qui ne fût de bon exemple. L’innocence de ses mœurs paroissoit dans toutes ses paroles et dans toutes ses actions. On remarquoit particulierement l’horreur qu’il avoit pour tout ce qui pouvoit blesser la pureté ; et quand il échappoit quelque parole libre à ses compagnons, il en rougissoit pour eux ; en sorte que sa présence seule les retenoit dans le devoir et dans les regles de la bienséance. Il étoit si ferme sur ce point, qu’il ne pouvoit quelquefois retenir son zele, lorsqu’on ne se contentoit pas de ses remontrances, et de l’air sévère qu’il montroit à ceux qui se laissoient aller à ces libertés. La confusion qu’il fit un jour à un homme de condition qui s’étoit permis devant lui une parole deshonnête, fit qu’il vécut toujours depuis dans une retenue exemplaire.

Bernardin de son côté, pour conserver le trésor de la pureté, mortifioit son corps par des jeûnes, des veilles, des cilices, et par les autres austérités que son amour

pour une vertu si précieuse lui inspiroit. Cette rigueur, avec laquelle il traitoit son corps, ne diminua rien de la douceur qu’on avoit toujours remarquée en lui. Il étoit honnête et affable envers tout le monde ; et la tranquillité de son âme étoit peinte sur son visage.
ERRATA.

Pag. 76, lig. 6, supprimez le mot favorablement.

Idem, lig. 9, ortographier, lisez orthographier.

81, lig. 19, des cœurs que J. C. a rachetés, lisez des âmes que J. C. a rachetées.

97, lig. 1, racheté, lisez rachetés.

126, lig. 16, averti, lisez avertis.

130, lig. 20, père et mére, lisez pères et mères.

144, lig. 6, 1er. Ep. , lisez 1re. Ep.

149, l. 2, rebute les enfans , lisez rebute quelquefois les enfans.

TABLE
DES MATIÈRES.




DES QUALITÉS ET DES DEVOIRS
DU CATÉCHISTE.

§. I. De l’idée qu’on doit avoir de la fonction de Catéchiste. Page 1

§. II. Du choix et de la distribution des Catéchistes. 5

§. III. Un Catéchiste doit composer y sur le Catéchisme du diocèse, un Catéchisme qui lui soit propre. 9

§. IV. De la meilleure manière de faire le Catéchisme. 11

§. V. Du gouvernement des Enfans ; et de la police du Catéchisme. 16

§. VI. Des qualités du Catéchiste. 36

Prière avant le Catéchisme. 39

Prière après le Catéchisme. Ibid.



DES QUALITÉS ET DES DEVOIRS
DU MAÎTRE D’ÉCOLE.

§. I. De l’idée que l’on doit avoir de l’emploi de Maître d’École. 41

§. II. Que faut-il faire, pour former de bons Maîtres d’École ? 61

§. III. Pourquoi la plupart des Ecoles sont-elles peu fréquentées ? 64

§. IV. Est-il avantageux que les Prêtres et les sujets qui se destinent à l’Eglise soient employés aux Écoles ? 65

§. V. De la vocation à l’emploi de Maître d’École. 70

§. VI. De l’Instruction nécessaire à un Maître d’École. 75

§. VII. Des Qualités que doit avoir un Maître d’École. 83

§. VIII. Des Dispositions qu’un Maître d’École doit apporter à son emploi. 92.

§. IX. Des Devoirs d’un Maître d’École envers les Enfans. 94

§. X. Suite des Devoirs des Maîtres d’Ecole envers les Enfans ; ce qu’ils doivent leur recommander. 103

§. XI. Autre suite des Devoirs d’un Maître d’École envers les Enfans ; ce qu’il doit recommander aux Parens. 111

§. XII. Des divers exercices de l’Ecole. 118

§. XIII. Des divers moyens d’exécution dont l’expérience a fait sentir la nécessité ou la convenance. 122

§. XIV. Du soin que les Maîtres d’École doivent avoir d’exercer les Enfans, dans les diverses pratiques de la Religion et de la Piété. 131

§. XV. De la police des Écoles. 147



MÉTHODE POUR ENSEIGNER A LIRE.

§. I. Classe des commençans. 161

§. II. Classe des Enfans plus avancés. 163

§. III. Des signes usités dans l’Écriture. 165


De la réception des Enfans ; Modèle de Prière à ce sujet. Des vacances et des congés. 172


APPENDICE. 175




Fin de la Table des Matières.