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VI.


LUCIE À M. MOREALI, À CHAMBÉRY.


Château de Turdy, vendredi soir 7 juin.

Monsieur et ami,

Votre lettre, furtivement remise par un inconnu, m’a surprise et touchée ; mais est-ce votre faute ou la mienne ? c’est, la première fois qu’une lettre de vous ne m’apporte point une satisfaction sans mélange. Je trouve dans celle-ci comme un ton de blâme et d’amertume, et, je veux vous le dire avec la franchise à laquelle vous m’avez autorisée, des expressions qui me blessent, des idées que je ne connais pas. J’y vois bien votre constante sollicitude pour moi, le zèle que vous avez pour mon salut, la ferveur enthousiaste de votre piété ; mais la délicatesse de votre amitié fraternelle, la charmante pureté de votre entretien paraissent avoir souffert, de vos préoccupations, quelque atteinte singulière qui me contriste sans que je puisse dire pourquoi. J’examine ma conscience, et je ne la trouve pourtant pas si coupable. Je m’interroge avec crainte, et je ne sens rien de déchu dans mon être, rien de souillé dans mes pensées. Vous me reprochez une réserve prudente qui n’est pas dans mon caractère, et que le mystère dont vous entourez votre présence me commandait absolument. Je ne sais rien feindre, et je vous avoue qu’en parlant de la sieste de ma bonne tante, je ne songeais pas du tout à vous avertir d’en profiter. Ce que j’attendais, moi, dans cet entretien plein de contrainte que nous avons eu devant elle, c’est qu’il vous vînt l’idée de lui confier le nom sous lequel je vous ai connu jusqu’ici. Ce nom, que je lui ai souvent répété en lui faisant part de vos lettres, lui eût expliqué notre liaison. Ma tante est faite pour garder un secret, et j’eusse trahi le vôtre sans inquiétude, si vos regards n’eussent exprimé une méfiance et une crainte particulières. Laissez-moi vous dire, mon ami, que, si je respecte les mystères de nos dogmes sacrés, je n’aime pas ceux qui ne tiennent qu’aux intérêts de l’Église. À coup sûr, vous vous êtes dévoué à une œuvre de propagande dont le résultat doit être selon Dieu ; mais quel est donc le bien qu’on ne peut pas faire ouvertement ? Ces allures de conspirateur conviennent-elles à un homme de votre caractère ?

Quant à moi, je ne saurais aller plus avant dans cette sorte de complicité. Je vous supplie de vous ouvrir franchement à ma tante, puisque vous voilà déjà lié avec elle, et de ne pas me demander de tromper mon grand-père et mon père ; autorisez-moi au contraire à leur parler de vous ou à ne leur annoncer votre visite qu’après les avoir mis dans votre confidence. Mon père n’apportera probablement aucun obstacle à nos rapports : depuis plus d’un an que je ne l’ai vu, je sais qu’il s’est fait en lui un changement extraordinaire, et que ses anciennes idées sont comme si elles n’avaient jamais été. C’est là une chose importante dont nous parlerons à loisir, si nous pouvons causer sans abuser de la confiance de personne.

Pour mon grand-père, il sera plus difficile de le persuader : il m’en a coûté de ne jamais lui parler de vos lettres ; mais son opposition à ma croyance lui était si douloureuse, que j’ai cru faire mon devoir en évitant tout sujet de discussion. Pourtant lui aussi s’est modifié et radouci devant la douceur et la tendresse, et de ce que la tâche est difficile, je n’y renonce pas. Dites-moi que vous tenez essentiellement à être reçu chez nous à Turdy, et j’essayerai avec courage, mais toujours sous la condition de ne pas mentir, de vous y faire bien accueillir de tout le monde.

Mettez ma conscience en repos sur tous ces points, et, si nous n’arrivons pas à ce résultat de pouvoir nous parler, je vous écrirai une longue lettre sur l’état de mon âme et sur le fond de mes pensées. Vous y verrez, je l’espère, que je mérite toujours votre estime, votre fraternelle et bienfaisante affection.

Lucie.