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Calmann Lévy (p. 288-315).
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XXIX.

RÉCIT DE L’ABBÉ.


Moreali est mon véritable nom, c’est celui de ma mère et d’un oncle maternel qui m’a adopté tout récemment. J’ignore qui fut mon père ; ma mère était Italienne, et je suis né à Rome. J’étais fort jeune quand elle m’envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites sous le nom de Fervet, et où elle vint s’établir près de moi quelques années plus tard. Elle me chérissait tendrement et me donnait l’exemple des vertus chrétiennes. Elle avait bien peu d’aisance, mais elle ne négligea rien pour mon éducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui donnant un titre plus doux, je crus n’être que son fils adoptif.

Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour l’état ecclésiastique. La carrière des lettres, l’éloquence du barreau me tentaient. J’avais de l’ambition, et pourtant j’étais un croyant, mais un croyant porté à la lutte plus qu’au renoncement.

À son lit de mort, ma pauvre mère me révéla l’illégitimité de ma naissance, et m’apprit qu’étant enceinte de moi, elle m’avait consacré à Dieu par un vœu solennel. Depuis que j’étais au monde, elle avait tout fait pour réaliser ce vœu. Elle avait espéré que j’y souscrirais. Elle avait compté que mon sacrifice rachèterait son péché. Elle n’exigeait pas que je fusse prêtre sans vocation ; mais elle me suppliait de ne pas lui ôter l’espérance à sa dernière heure et de la laisser partir emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abréger les terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son fils offrît le saint sacrifice de la messe à son intention, elle se flattait d’être alors réconciliée avec Dieu.

Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée autant qu’il dépendait de moi ; mais la honte de ma naissance et l’horreur de mon isolement dans la vie m’avaient porté un coup terrible. Je me vis sans appui, sans amis, sans liens, sans patrie ; errant dans la société, livré à mon inexpérience, luttant pour percer tout seul et retombant désespéré sur moi-même, j’essayai de me persuader que mon intelligence et ma volonté suffiraient ; mais j’eus peur des passions que je sentais fermenter en moi. La femme était pour moi un objet de séduction irrésistible et d’aversion craintive. J’avais des envies d’adorer et de tuer la première qui égarerait mes sens. L’épouvante me ramena chez les jésuites.

Là, je n’étais plus seul, j’appartenais à tous, il est vrai, mais tous m’appartenaient, et je pouvais, au sein de cette société puissante, conquérir par un grand mérite l’indépendance de l’initiative.

J’avoue que l’ambition mondaine fut encore mon but jusqu’au moment où je fus désigné pour recevoir les ordres sacrés. Dans ma dernière retraite préparatoire, je sentis la grâce, je reconnus mon néant, je m’humiliai et je travaillai sincèrement à combattre le démon d’orgueil qui était en moi.

Outre le travail de la grâce, j’étais doué d’un besoin de logique intérieure qui me travaillait aussi. J’avais le goût du beau, la passion du vrai, le sentiment de l’honneur, le mépris des faux biens, de grands appétits de franchise et de générosité ; mais la vraie charité chrétienne, le facile pardon des injures, l’humilité devant les hommes, le repos absolu du cœur et des sens à la pensée des femmes, voilà ce qui me manquait. Je le sentais, car j’étais sévère envers moi-même. Je demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes vœux, je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort ; mais on avait besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue épreuve : je me consacrai en tremblant.

Pourtant je me sentis à la fois enorgueilli et touché de la confiance avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l’arène. L’orgueil du devoir m’était permis, je m’y abandonnai : n’était-il pas ma sauvegarde contre les tentations ?

Je fus nommé d’emblée à un vicariat dans une ville de premier ordre. J’y prêchai le carême avec un très-grand succès. C’est là que les larmes des femmes, ces touchantes ferveurs, plus séduisantes que les applaudissements des foules, commencèrent à me troubler sérieusement. Je sentis la nécessité des plus grandes austérités. Il fallait être saint ou rien. Je m’efforçai d’être saint.

La grâce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment fort. Le souffle embrasé du confessionnal me fit sourire. Les plus belles femmes venaient à moi. Toutes m’aimaient, sinon avec réflexion et persistance, du moins avec entraînement durant cette heure de tendre épanchement qu’elles apportaient à mes pieds. Je les traitai durement, quelques-unes s’exaspérèrent jusqu’à m’aimer avec ardeur. Je les accablai du mépris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche.

Parmi les pénitentes que l’aristocratie de la province m’envoyait en trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son angélique chasteté, par l’absence de tout instinct douteux à combattre, par une foi naïve pleine de scrupules attendrissants : c’était Blanche de Turdy. Elle avait seize ans à peine. Pâle, délicate, toujours simplement vêtue, un peu nonchalante et d’humeur rêveuse, elle était l’image de la candeur timide et de la virginité ignorante.

Sa mère, qui était pieuse, vint un jour me consulter.

« M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne croit à rien. L’enfant est douce, et redoute la vivacité de son père. Donnez-lui le courage de résister un peu. Mon mari est bon au fond, il cédera. D’ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limité. Nos propriétés les plus importantes sont en Savoie. C’est là que je voudrais établir Blanche, afin de l’avoir près de moi. »

J’exhortai dans ce sens ma jeune pénitente, qui se prit à pleurer.

« Mon père ne me force pas, dit-elle ; toute la faute est à moi. Le colonel La Quintinie m’a dit au bal qu’il m’aimait, et qu’il serait malheureux, si je ne l’aimais pas. Je l’ai cru, et, lorsqu’il m’a demandée à mon père, j’ai avoué que je l’aimais aussi. Mon père serait plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui plaît pas beaucoup. « Pourtant, m’a-t-il dit, si tu l’aimes… nous verrons… Consulte ta mère. » J’ai consulté maman, qui dit non. Je ne sais pas si j’ai fait un péché en aimant ce colonel. »

Je m’efforçai de lui prouver qu’elle ne l’aimait pas. Elle parut ébranlée, et me promit de n’y plus songer.

Un an s’écoula sans qu’elle se confessât d’aimer. Je n’avais pas coutume de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sincérité. Pourtant, ce silence m’étonnait, et je me fis scrupule de donner à Blanche l’absolution pascale sans être bien assuré de la validité de sa confession. Elle me répondit avec la simplicité d’un ange :

« Vous m’avez défendu d’aimer, je me suis abstenue. Je n’aime plus que Dieu et la Vierge. »

Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit d’admiration et de tendresse pour cette jeune âme qui, dès sa première épreuve, s’élevait à l’état de perfection, celui où il n’y a plus ni lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J’en fus si édifié, que je me sentis comme sanctifié par contre-coup. J’avais beaucoup travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui n’avait pas de sens à vaincre, immolait l’instinct de son cœur avec cette sublime simplicité !

Je l’aimai, je l’aimai de l’amitié la plus pure, la plus calme. C’était en moi comme un sentiment divin ! Ni ma veille ni mon sommeil n’en étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l’église ni aux offices, ni aux sermons. Quand j’étais là, je sentais qu’elle y était, et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l’atmosphère, son approche au confessionnal m’apportait une sensation de bien-être et de fraîcheur.

Un jour, à la veille d’une de ces grandes fêtes où elle avait coutume de se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non défini m’eût menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent, et je compris alors qu’elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l’église perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une attente pénible. Je ne pouvais m’alarmer de ma tristesse ; je sentais mon intention aussi pure que celle d’un petit enfant. Il ne m’était pas seulement permis, il m’était ordonné de chérir les voies de cette jeune sainte, et je craignais qu’on ne la détournât du ciel.

Madame de Turdy reparut enfin.

« Nous avons passé trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La Quintinie y était. Il a recommencé ses assiduités, et je crains bien que Blanche n’ait jamais cessé de l’aimer. Il a renouvelé sa demande, que j’avais réussi à faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a fait la cour aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui l’a pris sous sa protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une religieuse. Je viens vous demander conseil. »

Je ne sais ce que je répondis. J’étais fort troublé. La défection de Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que sa mère venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés. Peut-être aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l’idée de se consacrer à Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement, n’était-elle pas marquée pour l’état sublime ? Je m’étais interdit d’encourager les vocations romanesques, fugitives velléités fréquentes chez les filles de treize à seize ans ; mais Blanche, sans me faire part de l’appel du Seigneur, l’avait peut-être vaguement ressenti. Et je ne l’avais pas deviné, moi ! j’avais laissé ma jeune sœur s’égarer dans son rêve d’amour et accepter l’époux charnel faute d’entrevoir clairement l’époux idéal !

Je demandai à madame de Turdy si elle s’opposerait à la consécration de sa fille. Elle me parut surprise.

« Non certes, répondit-elle, si elle avait la vocation : mais elle ne l’a pas du tout, puisqu’elle veut se marier avec un homme sans principes.

— Elle pourrait changer, lui dis-je.

— Ne le désirons pas trop, reprit-elle ; M. de Turdy jetterait feu et flamme.

— Ne m’avez-vous pas dit qu’il était fort bon ?

— Il n’a pas grande persistance, et il céderait à la fin ; mais que d’orages auparavant !

— Vous les redouteriez peu, si vous étiez certaine de les supporter pour le bonheur de votre enfant. »

Madame de Turdy restait indécise et incrédule. Elle ne s’opposa pourtant pas à ce que la vocation de Blanche fût interrogée. Je prêchais alors dans un couvent de religieuses où sa mère la conduisait deux fois par semaine pour m’entendre. Au bout de quelque temps, elle l’amena vers moi dans un parloir de ce couvent, où elle nous laissa ensemble.

Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frère à sœur. Blanche m’avoua qu’elle était bien agitée. Le colonel l’occupait beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n’était pas là le doux rêve de sa vie. C’était comme une violence que l’homme faisait à son âme. L’appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rêver. Je vis bien que les sens avaient parlé, mais j’espérai lui enseigner délicatement à les vaincre.

Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs mois, où tantôt la confession, tantôt les entrevues chez sa mère et au couvent établirent des relations suivies entre nous, je la vis s’avancer dans la voie sainte au point de me faire croire que je l’y avais assurée pour jamais. Combien elle eût été heureuse si elle eût persévéré ! Mon affection, ma sollicitude pour elle étaient devenues en moi comme une seconde vie. Toutes les forces de mon âme étaient tendues vers ce but de conserver vierge pour l’hymen du Christ cette âme digne de lui seul. À l’idée qu’un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la profaner, j’étais dévoré d’indignation.

Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien cacher : elle avoua à son père son désir de prendre le voile. Dès lors M. de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quintinie, s’appuya sur ce dernier pour soustraire la néophyte à l’appel du Seigneur. Il effraya madame de Turdy, qui était pieuse, mais qui avait le caractère faible ; il pesa sur la piété filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma pauvre sainte et me l’enlevèrent au moment où, appelé à d’autres fonctions, j’étais forcé de changer de résidence.

Je partis, la mort dans l’âme, pour ma première et dernière cure. C’était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je quittais. Madame de Turdy vint m’y trouver bientôt sans sa fille. Le mariage était décidé. Blanche avait juré à son père qu’elle ne serait pas religieuse. La mère elle-même s’en réjouissait, car elle avait eu peur de me voir trop bien réussir ; mais elle était également effrayée de donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j’avais eu et pouvais avoir encore de l’influence sur elle, de lui écrire pour exiger qu’elle fît de sa main le prix de la conversion du colonel. J’écrivis deux fois, trois fois. Pas de réponse ! Un jour, on m’apporta un billet de faire part. Blanche était mariée.

La douleur et la colère que j’éprouvai me firent craindre d’avoir trop aimé cette jeune fille… Trop aimé !… était-ce possible ? peut-on aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu ? Je l’avais mal aimée… peut-être ; non ! Je scrutai en vain ma conscience. L’amour terrestre n’était plus en moi depuis longtemps ; je l’avais terrassé, je l’avais tué, je le méprisais… Quand je sentais la chair se révolter, je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves, même involontaires, la figure de Blanche ne s’était mêlée aux fantômes de la tentation.

Je l’avais aimée avec l’âme, et pendant quelque temps mon âme fut comme brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai à m’effacer dans le clergé secondaire, à m’éloigner de cette province où j’avais trop souffert. Je fus appelé à Paris ; mais le colonel et sa femme y étaient sans que je m’en fusse informé. Un jour que je prêchais à l’église de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans trouble et sans joie. Je ne l’estimais plus ; je savais qu’elle avait tout cédé, et que le colonel continuait à nier Dieu et à braver l’Église. C’était sous Louis-Philippe. Il craignait d’être pris pour un légitimiste ; il voulait de l’avancement.

Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux femmes me suivaient : l’une était Blanche, dont un voile de dentelle cachait mal la pâleur et l’émotion ; l’autre était une pieuse amie qui l’avait amenée au sermon ; elles demandaient à me parler.

Ce fut l’amie qui prit la parole.

« Je vous ramène, dit-elle, une brebis égarée. Elle est troublée dans sa foi ; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essayé de se rattacher au monde ; elle a échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la religion. Elle veut vous ouvrir son cœur ; mais, avant de se confesser à vous, elle voudrait vous parler comme à un ami. Venez chez moi demain à onze heures du matin. Personne ne vous troublera. »

Je refusai. J’avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives, celle de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au mariage de mademoiselle de Turdy. J’avais donc manqué d’ascendant et de persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé que moi.

Elle releva son voile, et je vis sa figure inondée de larmes.

« Nul autre que vous ! dit-elle ; si vous me repoussez, je suis perdue, damnée à jamais. Votre devoir est de me réconcilier avec Dieu, ou mon éternel malheur pèsera sur votre conscience. »

Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l’heure dite, j’étais chez son amie, qui nous laissa seuls dans un salon réservé.

« Avant que je vous demande d’entendre ma confession, dit madame La Quintinie, j’ai à vous raconter l’histoire de mon mariage, et je serai forcée de vous parler des personnes qui m’entourent. Cela est permis dans un entretien amical. Écoutez-moi. Je n’ai jamais aimé M. La Quintinie depuis le premier jour où vous m’avez démontré que je ne pouvais ni ne devais aimer un incrédule. Il y a de cela deux ans. À partir de cette époque, j’en ai aimé un autre ; mais je ne m’en suis pas accusée en confession, ce ne pouvait pas être un péché ; c’était une sainte amitié qui ne pouvait aboutir au mariage. J’avais donc l’esprit tranquille et le cœur rempli ; la preuve, c’est que l’idée de me consacrer à la virginité m’était douce, et que mon père m’a désespérée en s’y opposant.

« Quand j’ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s’est passé en moi des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu’ici. J’ai cru devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m’efforcer d’aimer M. La Quintinie. Je n’étais pas forcée de me prononcer pour ce dernier ; au contraire, mes parents me priaient d’attendre et de réfléchir, mon père parce qu’il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mère parce qu’elle le voyait impie.

« Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir ? Parce qu’il m’a effrayée de votre influence… Ne me demandez point d’autres explications. Au tribunal de la pénitence, vous m’interrogerez. Je vous dis seulement ici en toute sincérité que j’ai cru faire mon devoir en ne répondant pas à vos lettres et en consentant, après une lutte vaine, à hâter mon mariage, sans conditions, au gré du colonel.

« Hélas ! j’ai été bien punie de mon erreur ! Les embrassements de cet homme m’ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais rien, je ne devinais rien. Je croyais que l’amour conjugal était pure affaire de cœur, et qu’en échangeant ses pensées on arrivait à imposer une douce persuasion en même temps qu’à la subir. Je m’imaginais qu’ayant cédé ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun engagement religieux, je l’amènerais à croire ce que je croyais ; mais quoi ! le lendemain du mariage j’avais perdu tout espoir d’ascendant sur lui : j’étais sa chose, Dieu ne pouvait plus me réclamer. Je n’avais plus qu’à partager sa vie, ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et à me dire heureuse ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre, mon désespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre qu’il plaît aux hommes d’appeler l’amour. J’espère et je désire mourir en mettant cet enfant au monde. C’est tout ce que mon mari voulait de moi ; ma vie, à contre-cœur enchaînée, ne peut lui être d’aucune utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m’affranchir du supplice d’appartenir à un autre maître que lui, je veux qu’il ait pitié de moi, qu’il accepte les larmes de mon repentir et qu’il me reçoive dans sa grâce. C’est pourquoi je suis venue à vous. »

Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l’esprit de vérité qui parlait en moi. Il était bien évident que cette délicate créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et signé l’arrêt de son irrémédiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les bras d’un homme. Elle m’apparaissait souillée, mais repentante. Elle ne m’inspirait plus d’enthousiasme, mais elle m’imposait une pitié profonde et le devoir de la consoler. Pourtant j’étais frappé d’un point mystérieux dans son récit, et je la priai en vain de s’expliquer ; elle s’y refusa. J’eus peur, je fis tous mes efforts pour qu’elle s’adressât à un autre confesseur ; elle fut inébranlable. Cette personne si faible et si douce était devenue sombre et tenace. Elle voulait être sauvée par moi, ou s’abstenir avec désespoir de toute religion, de toute croyance.

Le lendemain, j’entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne l’aimais plus, moi, je fus sans indulgence ; je l’humiliai, je la brisai jusqu’à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J’ai tenu parole.

Vous m’approuvez peut-être ? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais, j’étais lâche, je n’étais pas à la hauteur de mon devoir. La confession de cette femme me troublait. Je m’étais cru un saint, je ne l’étais pas. Je craignais de commettre un sacrilége en écoutant, dans le temple du Seigneur, des aveux terribles. J’aurais dû puiser ma force dans la sainteté du sanctuaire et ramener cette âme par la patience, par la douceur, par l’impassible sourire d’une chasteté à l’abri de tout péril.

Je manquai de l’audace des saints et de la tranquillité des anges. Je sentis que je n’étais qu’un homme, et, profondément humilié de ma défaite, je repoussai durement l’infortunée en sauvant mon repos, mais en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas ! il était perdu sans retour ! J’avais aimé Blanche et je ne l’avais pas désirée ; je ne l’aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens ! Je refusai obstinément de la revoir, et, pour échapper à ses instances, à ses sommations, j’obtins dispense de confesser à l’avenir aucune femme.

Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des combats terribles. Je ne la voyais plus. Elle m’écrivait : je n’ai lu de son vivant que la première lettre ; les autres, j’en ai pris connaissance après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes. Elles sont là, dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être accusé : je ne pouvais me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence… mon innocence de fait, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon âme était coupable, si c’est être coupable que d’être aux prises avec une effroyable tentation à laquelle on ne cède point par le fait.

Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.

« Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli empêcher mon mariage ; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort malade ; elle est dans un état d’exaltation religieuse qui fait craindre pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se présentent. Enfin elle s’obstine à vous voir, et son médecin croit qu’il faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charité enfin pour calmer ce pauvre esprit qui s’égare. Madame La Quintinie est une sainte ; elle n’a rien à se reprocher, et elle se croit damnée ! Dites-lui donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces épouvantes. »

Je ne pouvais refuser sans donner de graves soupçons sur mon caractère, et, d’ailleurs, mon devoir était de marcher. Je suivis le colonel. Je trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en proie à une crise des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes et de baisers une petite créature de deux ou trois mois qu’elle avait voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il lui fallait confier à une nourrice. Cette enfant, c’était Lucie.

Dès que la pauvre femme me vit, elle s’apaisa, remit avec douceur aux bras de la nourrice l’enfant, qui criait, instinctivement effrayée des transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous fûmes seuls :

« Ni épouse ni mère ! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres, redevenus secs ; voilà votre ouvrage, à vous ! Vous m’avez défendu d’aimer alors que j’aurais pu céder à mon premier instinct, et me contenter, comme tant d’autres, de l’amour vulgaire d’un homme et de ses embrassements grossiers. J’aurais pu être heureuse ainsi, n’aspirant pas à des félicités idéales, ne les connaissant pas, vivant d’une grosse vie matérielle employée à mettre des enfants au monde, à les allaiter et à m’oublier moi-même dans les devoirs de la famille. Vous n’avez pas voulu qu’il en fût ainsi ; vous m’avez montré un corps nu et maigre, un homme d’ivoire étendu sur une croix d’ébène, et vous m’avez dit : « Voilà ton époux, ton amant, ton ami. Ce n’est pas un homme, c’est un Dieu, une pensée, un rêve ! Tu vivras de ce rêve, qui te plongera dans des ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d’imagination auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne sont qu’abjection et souillure. » Vous aviez raison. Tant que j’ai aimé l’époux céleste, j’ai été heureuse et sainte. Quand j’ai partagé la couche de l’autre, j’ai été avilie et j’ai rougi de moi… À présent, je le hais et je me méprise. Pourquoi m’avez-vous laissée contracter ce lien ? Pourquoi, lorsque j’avais peur de vous et de moi-même, n’avez-vous pas eu le courage de venir me trouver pour me dire : « Que cet homme soit chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes ! Tu es à Dieu, tu es à moi. Je suis ton Christ, je t’aime comme il t’aime, tu vivras avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras à Dieu sans avoir été profanée ? » Voilà ce qu’il fallait faire, voilà ce qu’il fallait me dire. J’avais peur de vous !… je ne sais pas pourquoi ! Je me trompais ; j’étais aux prises avec l’esprit du mal qui voulait m’arracher à Dieu, et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait : « Toutes les dévotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune. » Alors, moi, je me disais : « Suis-je donc amoureuse ? » Mais je ne savais ce que c’était que d’être amoureuse ! Vous aviez tué mes sens en me faisant rougir du premier trouble de mes sens ; Je rêvais de vous, je vous voyais étendu sur cette croix à la place du Christ, et dans mes songes je baisais vos blessures, ou j’essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je ne me rebutais pas quand vous me disiez : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » Était-ce là de l’amour profane ? Non !… ou bien, si c’en était, il fallait ne pas craindre de m’avertir, de m’éclairer et de me remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous disiez m’aimer si tendrement, et vous m’avez abandonnée ! — Et à présent que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi, et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramène ! Non ! vous m’avez menti, vous ne m’avez jamais aimée ! Vous n’aimiez rien que vous-même, vous vous sauveriez seul, en toute sécurité d’orgueil et d’égoïsme, sur les ruines d’un monde ! Et moi, je suis perdue, je suis damnée, vous l’avez dit. Je n’estime rien sur la terre, je ne suis bonne à rien, je ne peux pas être une mère de famille, je ne peux plus devenir une sainte. Votre cœur me repousse, le ciel se ferme et l’enfer m’appelle. Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et moi-même ! ».

Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace encore, c’est qu’elles sont le résumé des plaintes, des blasphèmes et des reproches que cette malheureuse femme m’a toujours adressés depuis, soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n’ai pu me soustraire. C’est qu’elles sont, j’en suis certain, l’objet et le texte de la confession que vous avez là entre les mains. Jugez si le père, l’époux ou la fille de Blanche doivent la lire !

Quant à moi, plié sous l’horreur de cette malédiction, je m’efforçais en vain de la conjurer : l’esprit de Blanche, frappé de délire, était complétement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et délicate à suivre, j’en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les femmes exaltées. En même temps qu’elle était une folle, la pauvre Blanche était pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de coupables transports, elle effleurait le bord des abîmes avec cette légèreté d’appréciation et cette absence de logique qui caractérisent les femmes. Elle ne voulait pas s’apercevoir du mal qu’elle me faisait ; elle comptait pour rien la contagion que je pouvais recevoir de sa démence… Mais, si elle avait les périlleux élans de sainte Thérèse, il lui restait quelque chose des ignorances ineffables de l’enfance. Le mariage, ne lui ayant pas révélé l’amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu’en d’autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout épuisé.

Je m’efforçai de redresser son jugement : je ne faisais qu’aggraver le mal ; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens détourné ; elle m’accablait d’arguties de sentiment d’une puérilité charmante et d’une perversité diabolique, elle voulait m’arracher le mot d’amour comme le gage de son salut… Il fallut faiblir comme fait le médecin qui accorde à l’obstination du malade le péril d’un dernier essai ; je prononçai ce mot avec toutes les réserves de la plus austère chasteté. Elle fut calmée ; elle baisa mes mains qu’elle arrosa de larmes ; elle me promit de croire, d’espérer, de ne jamais plus retomber dans le blasphème.

Elle tint parole quelques jours ; mais elle m’avait arraché la promesse de revenir, et je ne voulais pas reparaître. Le mari m’envoya chercher comme un sauveur.

Que vous dirai-je, monsieur ? Ceci dura trois mois qui ont compté dans ma vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et de luttes cachées qui ont dévasté mon cœur et creusé mes tempes. Cette femme, honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le mien en danger. Malade comme elle l’était d’ailleurs, elle n’avait de pensées que pour la tombe ; mais son attachement pour moi s’épanchait en effusions d’une éloquence exaltée et d’un mysticisme voluptueux qui peu à peu me gagnaient comme une flamme de l’enfer. Il semblait que, se croyant perdue par moi, elle voulût me perdre à son tour en m’inoculant je ne sais quel venin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la désirais certes pas lorsque, muet et pâle auprès d’elle, je la voyais se débattre contre les approches de la folie ou de la mort ; mais, dès que je l’avais quittée, je la revoyais telle qu’elle m’était apparue à seize ans, pure comme les anges et belle comme la lumière ! Et alors je l’aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui n’avait pas fait battre mon cœur au temps de sa splendeur réelle. Je me surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m’avait semblé si facile, et, par moments, enivré, égaré, idiot, je suivais dans la rue une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la suivais jusqu’à la première porte où elle disparaissait, et je rentrais chez moi, forcé de m’avouer que la honte seule et l’habit que je portais m’avaient retenu.

J’usai de tous les moyens que me suggéraient l’expérience des maladies de l’âme et la foi en Dieu comme remède souverain, pour ramener madame La Quintinie à la vérité, pour la rattacher à son mari, à son enfant, à ses devoirs, à la vie. Je crus d’abord avoir pris de l’ascendant sur elle ; mais je vis bientôt qu’elle me trompait et ne feignait de m’écouter que pour me ramener et me retenir à ses côtés. Elle se contenait quelque temps, puis elle débordait en folies étranges. Je me souviens qu’elle disait un jour :

« Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez ! Il est, ce Dieu-homme, le type de l’inflexible froideur. Cloué sur sa croix, il ne regarde que le ciel. Sa mère pleure en vain à ses pieds, il ne l’aperçoit même pas. Vivant de notre vie, il n’a réellement vécu qu’avec ses disciples. Doux et miséricordieux avec les femmes repentantes, il n’en a chéri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur son cœur la blonde tête de saint Jean, ne livrait à Madeleine que ses pieds et le bord de sa robe. Voilà pourquoi nous nous prenons pour lui, nous autres dévotes, d’une passion insensée ; car, je le vois bien, nous n’aimons que ce qui nous dédaigne et nous brise. Nos désirs exaltés voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et posséder cette âme qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans nous apaiser jamais. »

Vous voyez, d’après ces égarements, combien le profane et le sacré s’étreignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en croyant aimer le Sauveur, elle le matérialisait dans sa pensée éperdue et troublée.

Je m’épuisais en vaines consolations, en vaines réprimandes. Un jour, je fus forcé de la menacer de la colère de Dieu, si elle n’abjurait ses erreurs. Elle tomba dans une crise épouvantable. Son mari accourut au moment où elle m’accusait de la pousser dans l’enfer. Il ne comprit pas, il m’accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je m’éloignai, content d’être chassé ; mais il revint bientôt me demander pardon, et me prier de venir dire adieu à la malade. Il l’emmenait en Savoie. On espérait que l’air natal et la tendresse des parents la ranimeraient. Je compris que c’était un arrêt de mort et que je voyais Blanche pour la dernière fois.

Je la trouvai calme : elle sentait que sa tâche était finie. Elle prit Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras :

« Je ne vous demande plus qu’une promesse pour mourir en paix, me dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et la chair, elle était votre fille ! »

Je le jurai.

« C’est qu’elle est votre fille, ajouta-t-elle : quand elle a été conçue dans mon sein, c’est à vous que je pensais, mon âme embrassait la vôtre, et l’esprit qu’elle a reçu de Dieu, c’est une flamme qui s’est détachée de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternité intellectuelle, ne la méconnaissez jamais ! Quand il vous sera possible de vous occuper de notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumière. Que votre invincible vertu soit sa force, et, si vous découvrez en elle la vocation religieuse, n’hésitez pas et ne faites pas avec elle comme vous avez fait pour moi. Préservez-la du mariage, qui est une honte et un abrutissement. Oh ! oui, pour peu qu’elle soit intelligente et pieuse, ne la livrez pas à la domination avilissante que j’ai subie. Donnez-lui le courage de résister à son père et à son grand-père ; cuirassez le cœur de la femme, qui est toujours un faible cœur ; apprenez-lui à briser les liens de la famille et à ne connaître de loi que celle du Christ. Ne connaissant et n’écoutant aucun homme, elle sera l’épouse heureuse et fidèle du Sauveur, tandis que je n’ai été celle de personne. Jurez, oh ! jurez par votre éternel salut que vous ne faiblirez pas ! »

À cette heure suprême des adieux, Blanche m’apparut comme une vraie sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y laissant sa vie, mais elle emportait à Dieu son âme lavée et renouvelée. Je crus du moins qu’il en était ainsi. Ses prières étaient toutes chrétiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la vouer à Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chrétien, si elle m’accordait sa confiance.

Nous nous séparâmes sans crise. C’était au printemps. Au commencement de l’automne, j’appris sa mort, et je ne sus que peu de détails. Il m’a été dit que les parents et le mari lui-même m’accusaient de leurs malheurs. J’ai bien reconnu là l’aversion aveugle du vieux M. de Turdy contre le prêtre quel qu’il fût, et la faiblesse irrésolue de sa femme et de son gendre. Je n’ai pu savoir quels aveux téméraires, quelles divagations terribles avaient pu errer sur les lèvres de la mourante : j’étais atterré, mais tranquille. Si j’avais péché en esprit, le secret de mes souffrances était entre Dieu et moi, je n’avais rien à me reprocher devant les hommes.

Navré, mais victorieux de mon trouble, je m’étais donné à une vie studieuse et retirée dont j’éprouvais le besoin après une telle tempête. Je fus longtemps malade, et, quand je repris force et santé, la société me proposa une tâche active et militante. Je réclamai la plus obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le monde. On m’avait cru ambitieux, et je dois avouer qu’on ne me sut pas très-bon gré de ne l’être pas. On pensa que je manquais de zèle, et que mon vœu de ne plus confesser les femmes était incompatible, sinon avec mes devoirs, du moins avec mon influence. Je fus oublié parce que je n’étais ni dangereux ni nécessaire. Je végétai quinze ans dans l’ombre. Ces années ont été les plus douces de ma vie et les plus fécondes pour mon salut. Ne pouvant vaincre le vieil homme de vive force comme je m’en étais flatté trop vite, je l’ai laissé doucement s’éteindre dans les fatigues de l’étude. Je suis devenu savant en théologie, me réservant pour l’âge où je ne sentirais plus les passions me menacer, et cet âge est venu plus tôt que je ne l’espérais. Je dois dire que le souvenir de Blanche m’a été salutaire. Cette âme retournée au ciel ne m’apportait plus que des consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en ce monde, qu’elle devait être pardonnée, et le mal qu’elle m’avait fait souffrir par contre-coup était une rude et salutaire leçon dont mon humilité avait fait son profit. Je pensai donc à elle peu à peu et bientôt tout à fait sans amertume et sans effroi.

Et puis notre dernière entrevue avait allumé dans mon cœur une sainte tendresse pour l’enfant qu’elle avait recommandé à mes soins. Elle avait dit vrai, la pauvre Blanche ! Lucie était ma fille spirituelle. Tout le monde autour d’elle était incrédule. Madame de Turdy était morte. Probablement on élèverait l’enfant dans l’ignorance de Dieu. Que faire pour me rapprocher d’elle ? Je ne le savais pas, mais je me tenais dans l’attente de quelque circonstance favorable, et c’est surtout pour être libre d’en profiter que je restai sans emploi et sans liens.

Je pensai souvent à reprendre mon nom véritable et à endosser l’habit séculier pour m’établir en Savoie, où personne ne me connaissait, sauf M. La Quintinie, qui, en raison de son service, était presque toujours absent ; mais pourrais-je approcher de Lucie, gardée par son grand-père ?

Je fis agir les affiliés de mon ordre, j’eus des renseignements. Mademoiselle de Turdy, sœur du grand-père de Lucie, était pieuse. Elle devait laisser à l’enfant une fortune assez considérable ; mais elle pouvait menacer de léguer ses biens à l’Église, si sa petite-nièce n’était pas élevée dans la religion. La société pesa sur l’esprit doux et nonchalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu’on l’amena à discuter avec son frère. Son confesseur n’était pas des nôtres, et vivait innocemment de la vie du siècle. Enfin, après deux ou trois ans de patients efforts et d’adroites influences, on mit la tante en état de se prononcer et de l’emporter. Lucie fut envoyée à Paris au couvent de ***, que j’avais désigné, et dont je m’étais fait nommer directeur à l’insu de la famille.

Lucie avait déjà treize ans quand je la vis enfin. La figure et la voix de cette enfant remuèrent en moi des fibres inconnues. C’était Blanche plus forte, plus enjouée, parfois aussi sérieuse, mais jamais mélancolique ; une santé florissante, une volonté douce et ferme, un esprit droit et logique, point de rêverie et beaucoup de réflexion, de la décision dans le caractère et une bonhomie sympathique. Voilà ce que sa mère eût dû avoir pour être une chrétienne heureuse, ce qui lui avait manqué, et ce que pourtant elle avait pu donner à sa fille : mystère insondable de la nature humaine que vos physiologistes et vos psychologues n’expliqueront jamais sans admettre l’action d’une volonté particulière et déterminée venant de Dieu seul. J’avais tremblé que Lucie ne ressemblât à son père. Elle n’avait rien de lui, si ce n’est la santé et un grand besoin de mouvement physique.

Je veillai à ce que ses instincts ne fussent point contrariés. Je voulais la connaître, la voir éclore à la religion, qu’elle ne connaissait pas, et qu’elle semblait chercher sans angoisse et sans parti pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le voulus doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus vieux et chaste, mort aux passions et naïf comme un enfant. Je ne lui adressais jamais de questions, je me bornais à quelques avis particuliers. Il me dit seulement, un jour que les enfants défilaient dans le cloître :

« En voici une qui ne donnera point de peine à ses directeurs ; elle est née sainte. »

C’était Lucie qu’il me montrait.

Lucie était née sainte, en effet. Dès qu’elle connut la religion, elle en prit le côté le plus fort et le plus calme ; elle ne s’attacha qu’à savoir ce qui était le bien et le mal, et d’un élan souverainement déterminé, d’un mouvement royal, si l’on peut dire ainsi, elle chassa cet inconnu, ce tentateur qui n’avait pas encore osé lui parler. Dès qu’elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle résolut de s’y dévouer, et elle m’annonça que, n’importe dans quel état de la vie, elle vivrait pour la charité. C’était m’interdire l’initiative quant au choix de l’état. Je sentis que j’avais affaire à une force vive, que Dieu était en elle, et que je ne devais point devancer son œuvre. D’ailleurs, j’étais devenu calme et fort, moi aussi. Je n’étais point persuadé que le monde fût aussi dangereux que je l’avais jugé dans ma jeunesse. Je l’avais pratiqué sans bruit, il ne m’avait pas ébranlé. Je ne m’alarmai pas de l’expérience que Lucie pourrait faire à son tour. Je la sentais mieux trempée que moi. Elle n’avait rien à vaincre, par conséquent rien à craindre.

Durant ces trois années que Lucie passa au couvent, je fus son principal instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel à ma direction pour un cas de conscience. Mon influence sur elle fut toujours celle d’un ami et d’un père, jamais celle d’un juge. Combien elle m’était chère, cette noble et sereine enfant qui me révélait dans le sens le plus divin les joies de la paternité ! Comme j’étais fier d’elle devant Dieu ! comme je sentais la vaine fragilité, des liens de la chair et du sang, moi qui goûtais dans la plénitude d’une tendresse si pure tous les attendrissements du cœur et même le tressaillement sacré des entrailles ! J’étais forcé de lui cacher le lien mystérieux qui m’attachait à elle, et je devais m’interdire toute démonstration d’une sollicitude trop exclusive ; mais, lorsque du fond de la salle du couvent où il m’était permis d’aller me reposer de mes leçons, je la voyais assise à son pupitre près d’une fenêtre de la classe, grave, attentive et belle comme la sagesse, ou folâtrant dans le jardin avec l’énergie de sa vaillante nature, je versais des larmes involontaires, et j’étouffais entre mes lèvres ce cri de mon cœur ; « Ma fille ! ô ma fille ! »

Quand elle eut seize ans, son grand-père la rappela près de lui. Ce fut pour moi un déchirement atroce ; mais Lucie ne devait pas s’en douter : elle ne s’en douta pas.

Seulement, il me fut impossible d’habiter Paris quand elle fut partie. Je ne pouvais plus reprendre à rien. Sans cesser d’être un chrétien, j’étais devenu, sous le charme de cet amour de père, plus homme qu’il ne fallait. Je me rappelai que j’étais prêtre, ma tâche d’homme était accomplie ; j’avais tenu le serment fait à Blanche, j’avais initié sa fille, et je croyais être sûr qu’elle serait religieuse, ou qu’elle épouserait un vrai catholique. Il ne s’agissait plus que de veiller de loin sur elle, puisqu’il m’était interdit de veiller de près. D’ailleurs, il valait mieux peut-être qu’il en fût ainsi. En cessant d’être une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop directe. Si elle se vouait à Dieu seul, elle était de ces âmes qui ne doivent pas être trop dirigées. Et puis elle était si jeune ! Pour le cloître comme pour le mariage, je n’ai jamais admis qu’on dût être mineur.

Je lui fis promettre de m’écrire régulièrement tous les trois mois, et j’acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue maternelle m’avaient toujours fait regarder comme ma patrie.

Ce qui s’est passé là ne rentre pas dans le récit que je vous dois, mais je le résumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma conduite en présence du mariage auquel Lucie a donné malgré moi son assentiment.

J’avais été heureux, j’étais devenu optimiste. À mon insu, et comme l’onde qui creuse le rocher en tombant goutte à goutte, la tiédeur m’avait entamé, non la tiédeur quant aux vertus nécessaires à l’homme et à l’amour divin, mais un relâchement quant aux doctrines. Cet ennemi de la vraie foi que vos philosophes ont invoqué sous le nom de tolérance, les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s’en piquer à leur tour pour se soustraire aux reproches et pour se défendre de l’accusation de fanatisme. Ceci est l’œuvre du respect humain, autrement dit de la mauvaise honte. C’est un pervertissement de la croyance et une défection du dévouement. L’esprit pratique de la société de Jésus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance à la mansuétude. L’intention était belle et bonne, j’en avais été séduit. J’arrivai à Rome, l’âme pleine de douceur, l’esprit nourri de transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens généreux et sûrs pour étouffer dans le triomphe de la charité chrétienne universelle les dissidences et les protestations.

Je fus repris, je n’étais pas dans la voie tracée par les nécessités du temps. L’Église, menacée, était forcée de se faire revendicatrice devant l’usurpation de ses droits de souveraineté. Je luttai contre des raisons tirées de nécessités passagères, et qui me semblaient compromettre l’esprit et l’avenir de la religion. On m’imposa silence. Je n’eus point de dépit, mais j’eus beaucoup de douleur. Ma foi fut même ébranlée, et je dus avoir recours à l’ascétisme pour dompter en moi l’esprit de révolte. Un instant j’eus peur de penser comme Lamennais !

C’est alors que je rencontrai le père Onorio, qui me ramena à la soumission, à l’orthodoxie et au travail sur moi-même, bien autrement difficile et méritoire que la vaine science des discussions. Vous avez vu et entendu cet homme inspiré : vous savez maintenant non ce que je suis, mais ce que je voudrais être.

Sans la défection de Lucie, j’arrivais au bonheur, le seul bonheur de l’homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J’avais depuis un an arrangé mon existence et disposé mes affaires pour une retraite définitive, où le père Onorio eût été mon maître et mon guide, Lucie mon élève et mon ouvrage. J’eusse versé dans cette jeune âme les trésors de sainteté que l’apôtre eût versés dans la mienne. J’étais, par l’habitude d’enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement et de langage qui nous étaient communes, l’intermédiaire naturel entre la rude sainteté du vieillard et la délicate candeur de l’enfant.

Je rêvais pour nous trois un paradis de renoncement et de dévouement sur la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j’attendais le jour où Lucie, dégagée de ses devoirs envers son aïeul, n’aurait plus à lutter que contre un père sans légitime influence sur son esprit. En m’établissant non loin d’elle, je comptais être à même de soutenir jusque-là sa foi et de raviver son zèle. Lucie m’avait écrit plusieurs fois de suite qu’elle avait de plus en plus l’amour de la retraite, le mépris du monde, le besoin de mettre d’accord sa vie et sa croyance en se consacrant à Dieu.

Elle ne paraissait pourtant pas décidée à prononcer des vœux ; mais était-il nécessaire qu’elle s’engageât par serment, qu’elle coupât ses beaux cheveux et qu’elle se vêtît de serge, cette fille chérie, cette femme vaillante, qui offrait à l’aumône sa vie, sa fortune et son cœur ? S’il en devait être ainsi, je laissais dans ma pensée le soin de la décision au père Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que Lucie abandonnât son grand-père au bord de la tombe.

Vous savez le reste, monsieur. Déjà une ou deux lettres de Lucie m’avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses idées. Je me hâtais, mais non pas au gré de mon impatience. Une fortune matérielle m’était tombée du ciel. Un pauvre parent de ma mère, celui qui m’avait adopté, avait reçu pour moi un million, à la condition de ne jamais trahir et de ne jamais me révéler à moi-même le secret de ma naissance. Ce million, ce devait être mon monastère. Il me fallait rassembler les fonds épars dans plusieurs banques. Quand j’arrivai enfin ici à l’improviste, il était trop tard ! On m’avait aliéné, on m’avait volé le cœur de ma fille !…


Ici, la voix de Moreali fut étouffée par les sanglots. M. Lemontier l’empêcha de rien ajouter.

« Votre confession est complète, lui dit-il. Je sais à présent tout ce qui s’est passé en vous, et je vais vous le dire à mon point de vue, qui n’est pas le vôtre. Je ne me permettrai aucun blâme personnel ; car, si vous m’avez dit la vérité, et je crois que vous me l’avez dite…

— Lisez les lettres de Blanche, lisez-les ! s’écria Moreali.

— Non, j’aime mieux vous croire librement.

— Mais, moi, je ne veux pas de générosité ! Lisez… »