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XIV.

ÉMILE À M. LEMONTIER, À PARIS.


Aix, 12 juin.

Je suis arrivé hier à Turdy à l’heure du déjeuner. Le général m’a reçu avec un éclair de joie naïve, tout aussitôt réprimé par son habitude de je ne sais quelle dignité théâtrale dont à coup sûr il n’a aucun besoin pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-père m’ont tendu les deux mains avec une certaine émotion. J’ai vu qu’on venait de parler de moi ; mais on passait dans la salle à manger, et la présence des domestiques nous a forcés de causer de choses étrangères à la préoccupation commune. Le général s’est mis en observation devant moi comme devant un corps d’armée dont on veut saisir et pressentir les manœuvres. C’est tout au plus s’il n’a pas braqué sur moi une lunette d’approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain, pain, étendre la main pour prendre de l’eau, sans rencontrer son regard avide, qu’il voulait rendre pénétrant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela n’est permis qu’aux gens qui sentent leur importance et dont on a le droit d’exiger beaucoup. J’ai donc fait bonne contenance devant cet examen. Je me suis laissé même interroger avec plus de bienveillance que de discrétion sur le sens de quelques paroles insignifiantes où le malin général voulait voir de la profondeur. Il a entamé au dessert une dissertation sur les avantages de l’obéissance passive, qu’il a poussée fort loin. Selon lui, cette obéissance n’est pas seulement nécessaire pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de l’esprit humain dans toutes ses fonctions, de la société dans toutes ses lois. Je me suis gardé de le contredire, et je n’ai pas cru faire acte d’hypocrisie ou de lâcheté en me renfermant dans un silence décent. J’ai senti, je le confesse, que le bon général battait trop franchement la campagne pour donner lieu à une controverse sérieuse, et autant j’ai mis jusqu’à ce jour d’emportement et d’audace dans ma franchise avec Lucie, autant avec son père j’ai accepté le rôle de petit garçon qu’il lui plaisait de m’attribuer. Je crois qu’il a été satisfait de cette déférence et qu’il ne demandait pas autre chose pour m’accorder sa protection. À peine le déjeuner fini, il a pris son fusil pour aller faire une promenade, et je suis resté seul avec Lucie et son grand-père.

« Écoutez, Émile, m’a dit tout aussitôt Lucie, notre situation, que je croyais assise et réglée jusqu’à nouvel ordre, se trouble et se complique un peu devant l’arrivée de mon père. Il faut bien vous dire qu’il ne comprend rien du tout à nos conventions. Nous avons ri tous les trois ce matin de ce qu’il lui plaisait d’appeler notre armistice ; mais au fond il était un peu fâché contre mon grand-père et contre moi, contre vous encore plus. Il assure que vous auriez dû déjà et que vous devez au moins, dans un bref délai, lui déclarer vos prétentions… Il s’exprime ainsi. J’ai dû lui dire que je m’y opposais, et je m’y oppose encore ; mais, s’il s’obstine, comment allons-nous sortir de là ?

— Pourquoi vous opposez-vous à ce que je lui dise mon vœu, chère Lucie ? Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de m’engager vis-à-vis de votre famille ?

Le grand-père a pris la parole avec un peu d’émotion.

« Oui, voilà la crainte de cette méchante enfant. Elle a beau dire le contraire, elle veut se réserver toujours une porte de derrière.

— Comme c’est vilain, ce que vous dites là, monsieur ! reprit Lucie en secouant et baisant la tête du grand-père. Vous me cherchez toujours des torts, et nous finirons par nous brouiller !… Mais, en attendant, parlons raisonnablement. Dites-moi donc, Émile, ce qui se passe entre nous et où nous en sommes. Nous avons besoin d’une grande explication dont on ne nous a pas laissé le loisir, et que mon père a enfin compris devoir nous permettre avant toute démarche de votre part. Il est sorti pour nous laisser libre de causer tous les trois. J’ai défendu à nos gens de laisser entrer personne ; causons.

— Je suis prêt, Lucie, mais c’est à vous de m’interroger.

— Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en détail. Je me contenterai de vous rappeler notre situation au moment où je me suis retirée aux Carmélites. Je vous demandais de me laisser à moi-même pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j’avais le droit de me consulter. Vous me promettiez de m’attendre, et vous m’avez manqué de parole. Vous vous êtes affecté, impatienté ; vous m’avez causé une grande inquiétude et une véritable souffrance, lorsque j’ai appris tout à coup que vous étiez assez gravement malade. Je me suis hâtée de revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles ; mais à peine étiez-vous guéri que vous partiez sans me voir et sans écrire un pauvre mot à mon grand-père. Nous avons su par vos amis que vous alliez à Paris, mais que votre père, inquiet de vous, se trouvait déjà à Lyon, et, autant que nous avons pu savoir ce qui s’était passé entre vous, il a calmé votre agitation, il a pris ma défense, et il vous a conseillé de revenir ici. Vous êtes à Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du trouble et du mal que je vous ai causés ? Avez-vous cru que je voulais vous décourager, et que je manquais de la sincérité nécessaire pour vous dire que je renonçais à vous ? Ou bien, découvrant que j’étais plus religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regardé mes principes comme incompatibles avec les vôtres ?

— Je n’ai jamais supposé, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise et de loyauté. J’ai cru que vous ne m’aimiez pas, et que vous ne tarderiez pas à me le dire. J’ai perdu la tête, j’ai devancé mon arrêt, j’ai voulu fuir. Mon père a blâmé ma précipitation, il m’a dit de revenir accepter de nouveau l’espérance ou subir ma condamnation. Me voici.

— Résigné à tout ?

— Oh ! résigné… pas le moins du monde ! J’ai promis de l’être, je l’ai promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit consister à me retirer sans faire entendre à qui que ce soit la moindre plainte ; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que j’en guérirai difficilement… si j’en guéris ! Ne prenez pourtant pas ceci pour un appel à votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et dans ma douleur il n’y aura ni blâme ni reproche contre vous. Je vous sais bonne, je crois à votre amitié. Je sais que je mérite votre estime, et je crois qu’en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi ; mais je ne veux rien devoir à votre pitié : elle nous serait funeste à tous deux. Je désire donc vivement que cette explication soit décisive, et que vous me commandiez de partir ou de me déclarer à votre père.

— Écoutez, Émile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmélites le jour de la Trinité… et il me semblait que vous étiez là, quelque part, que vous m’entendiez, que vous me compreniez, et que votre âme chantait et priait avec la mienne.

— J’étais là, Lucie, j’étais dehors dans le soleil, dans la poussière et dans la fièvre ; je croyais être loin de votre pensée, et je devenais fou !

— Ingrat ! reprit Lucie avec force, comment n’êtes-vous pas venu à moi quand je suis sortie ?

— J’ai couru à vous, Lucie ; vous ne m’avez pas reconnu, vous ne m’avez pas seulement aperçu ; vous sembliez abîmée dans l’extase ou brisée par l’émotion.

— Eh bien, vous m’avez vue, vous, mais vous ne m’avez pas comprise ! J’étais ravie dans l’espérance ! Je venais d’entendre la voix de ma conscience et celle de mon cœur qui chantaient avec moi !

— Ô Lucie ! que vous disait-elle donc, cette voix intérieure ?

— Elle me disait d’avoir confiance en vous.

— Et vous ne la repoussiez pas ? vous ne la combattiez plus ?

— Émile, répondit-elle en me tendant les deux mains à la fois, quand le cœur et la conscience sont d’accord pour dire oui, que reste-t-il en nous pour dire non ?

— Oh ! ma chère Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela toujours ! »

Et je tombai à ses pieds.

« Que Dieu l’entende et nous protége ! s’écria-t-elle en se jetant dans les bras de son grand-père ; qu’il renverse les obstacles qui sont entre nous !

— Des obstacles ! dit M. de Turdy avec feu ; quels obstacles ?

— Il y en a, grand-père, répondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en aura !

— Non, Lucie, m’écriai-je, il ne peut y avoir d’obstacles, puisque vous croyez en moi !

— Ah ! prenez garde ! reprit-elle avec tristesse, je m’abandonne à cette espérance les yeux fermés et dans toute la loyauté de mon cœur, parce que je m’imagine qu’au fond nous aimons Dieu de la même manière, parce que je suis sûre que, loin d’être un athée comme on m’avait dépeint tous ceux qui résistent à l’orthodoxie catholique, vous êtes une âme profondément religieuse et vouée sérieusement au culte du vrai, du beau et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus les prescriptions humaines, agrée votre culte autant que le mien, parce que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans toute l’éternité, et que je compte sur l’éternité avec vous… Mais, si vous ne croyez pas la même chose en ce qui nous concerne, — faites bien attention ! — allez-vous exiger que je renonce à la pratique d’un culte qui jusqu’ici m’a semblé nécessaire à la vie de mon âme, et dont ma foi ne pourrait peut-être plus se passer ? Si je vous tiens pour sauvé, vous qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en révolte contre vous, si je le conserve ? Quand je pense cela, ma conscience recommence à s’alarmer, en même temps que ma fierté se révolte. Il faut que vous me garantissiez la liberté de conscience ; est-ce trop réclamer de votre équité ? Vous voyez bien que je ne peux pas vous laisser prendre d’engagement vis-à-vis de moi avant que vous m’ayez accordé le point essentiel. »

Je ne pus répondre tout de suite. J’étais tombé dans une sorte d’anéantissement comme si, dans un jour de fête et dans un moment d’ivresse, j’eusse été percé d’une flèche empoisonnée.

« Que me demandez-vous ? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage, par conséquent le mariage de convention que tout le monde fait et que personne ne respecte ! Ah ! Lucie, si vous ne deviez être pour moi qu’une amie, une sœur, probablement je regarderais comme un devoir de respecter vos croyances et de vous aimer d’autant plus que je vous croirais dans l’erreur à certains égards. Ou je vous plaindrais de mal comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l’aimer sans le comprendre. Dans tous les cas, je vous considérerais comme un enfant bien cher et bien naïf dont je ne voudrais ni effrayer la débile intelligence, ni contrister le cœur malade. Est-ce ainsi que vous voulez être devant moi ? Serai-je seulement votre père indulgent ou votre frère résigné ? Ah ! vous m’arrachez le cœur de la poitrine, car je suis un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi auprès de vous ! Non, je ne me sens pas capable d’accepter avec tranquillité le divorce que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer à demi ! On peut se marier sous le régime de la séparation de biens, mais non sous celui de la séparation des âmes, ou bien alors le mariage est nul devant Dieu !

— Il a raison ! s’écria le vieux Turdy avec une impétuosité que je ne lui avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est toujours un peu effrayante chez les vieillards ; oui, oui, c’est parler en homme, et c’est ainsi que j’aurais dû parler à la mère de ta mère, à ta mère, et à toi par conséquent ! Vous ne vous seriez pas jetées toutes les trois dans ce mysticisme qui t’éloigne du bonheur au moment d’y toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta mère et le mien. Ah ! je dis là des choses que je ne devrais peut-être pas dire devant toi ; mais il y a dans la vie des moments décisifs où il faut tout avouer ! Sache donc, folle enfant, que ni ton père, ni ton grand-père n’ont été heureux ! Ton père, qui a fini par donner aussi dans la dévotion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l’influence du prêtre dans son ménage ! Il l’a maudite pourtant, et je l’ai vu furieux, menacer la vie d’un certain directeur. Aujourd’hui, sans doute il en demande pardon à ces messieurs ; mais ces messieurs ne peuvent lui rendre le bonheur qu’ils lui ont volé. Et, quant à moi, je n’étais ni violent, ni despote, j’aimais ma compagne… Je l’eusse aimée avec passion, si elle l’eût voulu ; mais il y avait entre nous un homme qui ne voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour : « Subissez les caresses de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre âme, puisqu’il est un impie et un philosophe ! Gardez votre âme à Dieu et à moi… »

— Mon père ! s’écria Lucie, ne dites pas ces choses-là !

— Je veux les dire, je les dirai ! elles me font du mal, elles t’en font aussi, ce n’est pas une raison pour laisser la vérité dans l’ombre et dans l’oubli. J’ai quatre-vingt-deux ans ; eh bien, je le jure devant celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l’univers, je porte en moi depuis cinquante ans une malédiction que je veux formuler jusqu’à ma dernière heure ! Maudite et trois fois maudite soit l’intervention du prêtre dans les familles ! le prêtre qui, jeune ou vieux, honnête ou dépravé, nous enlève la confiance et le respect de nos femmes, le prêtre qui, fanatique ou modéré, est obligé par son état de leur dire que nous sommes damnés si nous ne nous confessons pas, qui, par conséquent, les habitue à séparer leur âme de la nôtre, et à rêver un paradis d’égoïstes dont nous serons exclus ! Oui, maudit soit le prêtre qui ne nous marie que pour nous démarier au plus vite, lui qui a déjà prélevé ses droits sur la virginité de l’esprit et la pureté de l’imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions dû leur apprendre. »

Lucie devint pâle devant l’énergie un peu délirante de son grand-père.

« Comme tout cela est affreux ! dit-elle en se laissant retomber sur son siége après avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. Ô Émile, nous sommes bien malheureux ! »

Elle pleurait amèrement. La colère du vieux Turdy s’apaisa tout à coup, et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes puérilités. Pour moi, j’avais la mort dans l’âme, car je sentais qu’il m’était à jamais impossible d’accepter un mariage comme ceux dont il venait de révéler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence, et, après avoir apaisé son grand-père par ses caresses, elle vint à moi et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle eût voulu chasser les images qui venaient d’être évoquées devant elle.

« Émile, me dit-elle enfin en s’appuyant sur moi avec abandon, oublions tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps ; oui, il nous faut absolument le temps de nous confesser l’un l’autre jusqu’au fond de l’âme, à moins que vous n’ayez perdu toute espérance de m’amener à vous ou de venir à moi !

— Je garde, lui répondis-je, la ferme espérance de vous amener à moi, si vous me dites que vous ne la répudiez pas, malgré ce que vous regardez peut-être comme une obstination de mon orgueil.

— Je vous crois l’esclave d’une logique terrible que je voudrais faire fléchir par des raisons de sentiment ! Je sais que vous n’êtes pas orgueilleux, puisque je vous estime quand même, puisque je vous retiens, puisque voilà mon bras enlacé au vôtre, puisque je vous dis : Gagnons du temps, connaissons-nous bien, et réunissons tous nos efforts pour parvenir à nous entendre !

— Lucie, vous êtes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous demander aujourd’hui à votre père et m’engager vis-à-vis de vous sans exiger que vous vous engagiez vis-à-vis de moi.

— Est-ce que cela est possible ?

— Oui, cela est possible de moi à vous, parce que votre loyauté est sacrée à mes yeux. Si vous sentez, après quelque temps d’épreuve, que vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et tout sera dit. Je ne vous demande pas la vôtre ; je n’en ai pas besoin pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l’intervalle qui nous sépare.

— Eh bien, s’écria Lucie avec une sainte effusion, j’accepte ce marché-là ! Vous êtes un grand cœur, Émile, et je me laisse vaincre en générosité, afin d’avoir à vous admirer et à vous estimer toujours davantage. Il faut bien que cela s’arrange ainsi, car mon père romprait tout, et quel affreux malheur pour nous de nous séparer sans avoir cherché de toutes nos forces à unir nos âmes, qui se cherchent avec tant de force et de sincérité ! Allons, Émile, embrassez le grand-père, et dites-lui de prier pour nous.

— Moi, prier ! s’écria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui riait et pleurait en même temps.

— Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de l’univers ; car, en y pensant bien, vous reconnaîtrez que cette loi est esprit autant que matière. Votre esprit parlera donc pour nous à ce grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu’il régit toutes les forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en effet.

— Ah çà ! répondit le vieillard en me tutoyant sans s’en apercevoir, tu pries donc, toi ?

— Oui, à toute heure, à tout instant, par la pensée, par l’admiration, par la tendresse enthousiaste, par le désir brûlant, par la réflexion lucide, par la rêverie vague, par toutes mes facultés, par toutes mes émotions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le but est l’idéal, Dieu par conséquent, l’amour infini !

— Allons ! reprit le vieux Turdy en s’adressant à Lucie, tu vois bien que c’est un exalté comme toi… Quel diable peut donc vous empêcher de vous entendre ? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de côté le prêtre, je promets de me convertir ! »

Un billet de M. La Quintinie est arrivé en cet instant. Il avait reçu, disait-il à sa fille, une lettre qui le forçait d’aller tout de suite à Chambéry. Il avait loué une petite voiture au village du Bourget, et, comme il comptait dîner à la ville, il priait qu’on ne l’attendît pas. Il passerait la soirée et la nuit chez mademoiselle de Turdy.

Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du général a inquiété Lucie. Elle s’est informée auprès du militaire qui sert de domestique à M. La Quintinie et qui l’avait accompagné à la chasse. Un exprès avait été rencontré par eux, comme il apportait une lettre au château. Le général, après avoir lu la lettre dont cet homme était porteur, avait poussé jusqu’au village. Là, il avait paru indécis un instant ; puis, s’étant assuré d’un moyen de transport, il avait écrit le billet et renvoyé à Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.

« Je ne vois là rien d’étonnant, dit le grand-père. Le général n’avait pas encore été saluer ma sœur ; la moindre affaire l’aura décidé à se rendre tout de suite à son devoir. »

Il me laissa seul avec Lucie, c’était l’heure de sa sieste, et il en avait d’autant plus besoin qu’il avait été fort ému de notre entretien.

Dès qu’il se fut retiré, je demandai à Lucie pourquoi elle était troublée. Elle me dit qu’elle eût été satisfaite d’une explication ce jour même entre son père et moi.

« Vous devez apprendre, me dit-elle, que son caractère est très vif, mais non opiniâtre. Quand même je ne l’aimerais pas tendrement, je ne le craindrais pas ; mais il est l’homme des formalités extérieures, et il reproche beaucoup à mon grand-père de n’en pas tenir assez de compte en ce qui me concerne. Jusqu’à présent, il s’est beaucoup impatienté de ce que je ne me mariais pas. Il prétend qu’on s’y prend très-mal pour m’y décider, que des parents sages doivent choisir eux-mêmes, présenter le fiancé, et réclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question qu’il a soulevée ce matin à propos de l’obéissance passive n’était qu’une suite de ce raisonnement à mon adresse. Il croit qu’en laissant un jeune couple s’observer et s’étudier mutuellement, on lui donne le temps de se désenchanter du mariage, et il ajoute très naïvement que, si l’on connaissait bien d’avance la personne à laquelle on doit s’unir, on n’en trouverait pas une seule à qui l’on voulût se fier. Quand je lui fais observer que ce n’est point là un encouragement au mariage, il prononce qu’il faut se marier, et pour mon père il faut n’a jamais besoin d’explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand vous le connaîtrez, vous verrez qu’avec lui ma liberté ne court pas de risques bien sérieux : ce n’est donc pas lui que je crains pour moi, c’est vous, Émile, que je crains pour lui.

— Expliquez-vous.

— Eh bien, je crains qu’il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses théories vous blesseront certainement, et la manière dont il procédera avec vous vous révoltera, j’en ai grand’peur.

— Voyons, je crois y être préparé : il me demandera si je suis bon catholique. Eh bien, étant catholique lui-même, il a le droit de m’interroger, et je subirai l’interrogatoire avec le plus grand calme.

— Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux ?

— Certainement non… Alors il me refusera votre main ?

— Voilà ce que je ne puis vous dire, je n’en sais absolument rien. Il y a deux ans, mon père eût fait meilleur marché que moi de la croyance ; mais le voilà bien changé, et, je le dis avec regret, sa conversion n’a pas ouvert son esprit à l’aménité. Que ferez-vous, Émile, s’il vous déclare qu’il faut faire acte de catholicisme pour m’obtenir ?

— Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour détourner l’orage. Je lui demanderai de prendre le temps de me connaître, et alors tout dépendra de vous.

— Comment cela ?

— Si vous m’aimez assez pour embrasser mes idées, vous userez de votre légitime ascendant sur lui pour l’amener à approuver notre union.

— Ah ! oui ; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos idées arrivent à se fondre, il ne faut pas qu’on nous sépare… M’autorisez-vous à lui dire que j’espère vous convertir ?

— Si vous le croyez, dites-le, Lucie ; mais ne comptez pas que je vous aiderai à le faire croire. »

Lucie eut un moment de dépit où, pour la première fois, je vis la femme l’emporter sur l’apôtre.

« Vous êtes un roc ! me dit-elle ; vous n’êtes pas capable de la plus petite concession pour rester près de moi et me donner du courage ! Est-ce là aimer ?

— Oh ! oui, Lucie, m’écriai-je, c’est aimer avec la passion d’un honnête homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous par le mensonge.

— Et c’est justement pour cela que je vous estime ! répondit-elle avec un mélange de colère et de tendresse qui la rendit adorable. Je m’en veux parfois de tant tenir à un homme si fier et si têtu ! Mais comment faire ? Plus vous me résistez, plus je suis fière de vous, et plus je m’obstine à vouloir vous aimer ! »

Elle veut ! Hélas ! moi, j’aurais beau ne pas vouloir ! Je l’aime, je l’aime avec une passion brûlante comme un instinct, froide comme une fatalité. Pour l’obtenir je n’aurais qu’un genou à plier, une formule à prononcer… J’ai mes heures de tentation comme un dévot ; seulement, le tentateur ici, c’est l’esprit clérical. Il joue dans le drame de mon amour le rôle du diable.

Mais ne crains rien, la tentation peut être terrible et poignante à ceux qui ont pour juge le dieu des ténèbres. Moi, j’ai le Dieu de vérité ! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est facile !

Ton Émile.