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XII.


ÉMILE À M. LEMONTIER, À PARIS.


Aix, 12 juin 1861.

J’ai fait aujourd’hui connaissance avec un homme assez remarquable dont je ne sais pas le nom. J’étais allé faire mon pèlerinage aux Charmettes et j’étais monté ensuite, par le chemin aimé de Jean-Jacques, sur la hauteur d’où l’on domine Chambéry. Cette petite ville aux toits noirs lamés d’argent est charmante à l’extérieur. Ses vieux édifices et son cadre de montagnes hardiment dessinées en font une des villes les plus pittoresques que j’aie vues. Ce n’est pas l’importance et la fierté du Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments décoratifs et pour cadre un immense bassin semé de monuments naturels analogues. Chambéry n’est pas le centre, mais le détail d’un pays moins ouvert et plus détaillé lui-même. Ce n’est pas ce grand tableau que l’œil embrasse tout entier, c’est un pays de retraites profondes et d’éblouissements imprévus. Les rochers n’ont pas, comme dans les régions à cratères, l’aspect d’effrayante régularité propre aux vomissements volcaniques. Ici les lourds craquements du calcaire ont varié la proportion et l’inclinaison des accidents au point qu’on ne saurait dire ce qu’il faut appeler plaine ou vallée. Les hautes montagnes ne sont pas des pics isolés ou distincts, mais de puissantes masses groupées et liées ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur son flanc des contrées entières, villages, chemins, cultures, toute une population agricole qui peut vivre et circuler comme l’habitant des plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers à pic très-élevée au-dessus du niveau du lac. Un second étage de calcaire blanc dénudé porte une seconde région plus froide et plus verte, fertile encore et habitée, mais moins riche en céréales et moins bien plantée. Une troisième et une quatrième terrasse offrent encore de vastes espaces végétables où les chalets disséminés se perdent dans les nuages et où l’œil attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement plus rétréci et plus abrupt porte des dentelures d’une blancheur mate qu’à travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si à l’horizon opposé ne se dressaient les véritables grandes neiges éternelles d’une blancheur irisée qui ne se peut comparer à rien, mais dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de Chambéry sont riches et riantes malgré leur construction en gradins qui se ressemblent par le plan général. Cette monotonie n’est qu’apparente. Dès qu’on étudie ces beaux accidents fièrement ou mollement ondulés, ils reprennent la réalité de leur variété charmante ou sublime, et la découpure de ces masses inclinées devient le domaine de l’imagination en même temps que le plaisir de la vue. On aime à chercher par quels chemins invisibles, par quels sentiers mystérieux des contrées superposées à de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et puis, après en avoir interrogé toutes les formes, on choisit une de ces oasis, on se persuade qu’elle est, comme elle le paraît, inaccessible de toutes parts, que ses chemins sinueux dessinés sur la verdure ne peuvent servir qu’à ses habitants, que le monde finit pour eux à la brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde, et c’est là que, dans je ne sais quel rêve de détachement triste et délicieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son affection.

Je quittai la route et je montai à travers les blés sur le plateau qui domine Chambéry. J’étais là moi-même sur une de ces vastes régions cultivées qui forment le premier plan des grands massifs au delà desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain s’amaigrissait, le roc perçait sous les pieds, et vers le sud les montagnes vertes et déchirées prenaient un caractère pastoral à la fois doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je distinguai le manoir de Turdy. Je restai là, absorbé par ce sentiment immense de l’amour qui remplit la nature entière d’une aspiration infinie. Une ombre qui se dessina près de moi m’arracha à ma rêverie. Je me retournai, je vis un homme qu’il me semble avoir déjà vu, mais je ne saurais dire où et quand. Peut-être ressemble-t-il à quelqu’un dont je ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C’est un personnage de mise et de physionomie sérieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle figure pâle, intelligente et fatiguée, l’accent légèrement étranger, la voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des principales montagnes et la distance du point où nous étions. Je le renseignai assez mal, m’excusant sur ma qualité d’étranger au pays ; mais, comme sa figure et ses manières me disposaient favorablement, je ne mis pas dans mes réponses cette brièveté qui rompt la conversation. Il me demanda si j’avais vu la cascade de Jacob, où il avait l’intention de se rendre, et m’offrit de m’y conduire dans un char qu’il avait laissé près des Charmettes. J’acceptai. Nous fîmes donc cette promenade ensemble. Tu vois — et je ne saurais dire comment — que la connaissance était déjà faite.

Je veux essayer de résumer l’entretien qu’à travers quelques déviations inévitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m’a laissé en proie à beaucoup de réflexions personnelles auxquelles j’ai besoin que ta réflexion assiste.

Tout a roulé sur l’amour, et cela est venu naturellement à propos de Jean-Jacques et de madame de Warens ; puis nos idées se sont éloignées, détachées même tout à fait de ces deux types pour se généraliser à peu près ainsi :

Lui. — Vous faites à l’amour, je le vois bien, une part immense dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d’en juger avec l’effervescence de votre âge. L’amour n’est qu’un acte, peut-être seulement un court prologue, dans l’existence d’un homme sérieux.

Moi. — Vous me paraissez un homme très-sérieux. Pourriez-vous, pour l’instruction du très-jeune homme à qui vous faites l’honneur de parler, répondre à une question directe et personnelle ?

Lui. — Voyons la question.

Moi. — Avez-vous aimé ?

Lui. — Ma réponse ne vous apprendrait rien, car je n’entends pas l’amour comme vous, et mon expérience ne suppléerait pas à celle qui vous manque. Ne nous égarons pas dans les faits personnels, toujours variés et changeants. Tenons-nous dans la haute région des principes. L’amour doit-il être pour une âme élevée une question de vie ou de mort, comme jusqu’ici il m’a semblé que vous vouliez l’entendre ?

Moi. — Je dis oui, et vous dites non ?

Lui. — Certes, je dis non ! Notre âme est l’abstraction que nos organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit elle-même d’abstractions supérieures ; elle les cherche, elle y aspire, elle les contemple et s’en empare. C’est d’elles qu’elle reçoit sa nourriture intellectuelle, c’est par elles qu’elle se forme, se développe et arrive à exister dans sa plénitude. Le culte de ces abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son mérite et sa fin. M’accordez-vous cela ?

Moi. — Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot abstraction.

Lui. — Disons des idées, des vertus, des croyances, si vous l’aimez mieux.

Moi. — Disons la foi, si vous voulez… C’est le résumé de toutes les conceptions de l’esprit, et c’est à elle que toutes les nobles aspirations se rapportent.

Lui. — La foi en Dieu ?

Moi. — Vous paraissez surpris de me voir invoquer Dieu dans une discussion de ce genre ?

Lui. — Si je suis surpris, je le suis agréablement. Eh bien, si vous croyez en Dieu…, et c’est là ce que je n’eusse pas osé vous demander, dites-moi si vous pouvez placer au nombre des abstractions qui se rapportent à lui, et qui développent son culte dans nos âmes, l’amour qu’une créature humaine vous inspire. Je comprends la charité, la justice, la générosité, la science des choses sacrées, le renoncement aux choses vaines, le travail, l’humilité, le sacrifice : tout cela mène au seul but sérieux de la vie, plaire à Dieu ; mais je ne comprends pas les désirs charnels élevés par l’imagination à l’état d’enthousiasme et de délire, se présentant devant Dieu comme des mérites dont il puisse nous tenir compte.

Moi. — Permettez, vous me conduisez là d’emblée dans les régions de l’idéalisme chrétien. Je consens à vous y suivre et à ne pas me croire indigne de vous comprendre ; mais je vais pourtant vous choquer en vous disant que devant Dieu, qui m’a fait homme, mon premier devoir est d’être homme. Mon but principal, mon but unique, exclusif, si vous voulez, doit être de lui plaire ? Soit ! J’accepte l’idéal le plus sublime qu’il vous plaira de m’indiquer, et je trouve même une joie immense dans cet élan imprimé à mon âme. Je ne vous demande donc pas grâce pour la faiblesse humaine, je n’invoque pas la misère de ma condition. J’aurai l’ardente ambition que vous me suscitez, de pouvoir plaire comme vous dites, moi atome, à l’esprit qui règle les destins de l’infini. Eh bien, monsieur, je vous jure que je crois lui obéir de la manière la plus intelligente et la plus sainte en aimant de toutes les puissances de mon être la femme qu’il me donnera pour associée dans la tâche sacrée de mettre des enfants au monde.

Lui (après un assez long silence). — Si vous aimez cette femme de toutes les puissances de votre être, que restera-t-il à Dieu ?

Moi. — Tout ! Ces mêmes puissances, renouvelées, ravivées et centuplées par l’amour, remonteront vers Dieu comme la flamme de l’autel allumée par lui. L’amour est miracle, il n’épuise que ceux qui en font deux parts, une pour l’âme qu’ils n’ont pas, l’autre pour les sens qu’ils croient avoir, et qu’ils n’ont pas davantage probablement, car le rôle des sens chez les animaux est plutôt rage, souffrance par conséquent, que jouissance, c’est-à-dire bonheur. Le mot plaisir est ici un non-sens. Je ne crois pas qu’il y ait plaisir où il n’y a pas joie, à moins que vous n’assimiliez l’amour à tous les autres appétits matériels. Et pourtant ces appétits, l’homme, toujours avide de raffinements, les aiguise avec recherche. Il épure et assaisonne la nourriture de son corps. Il met son sommeil à l’abri du froid, du chaud ou du trouble ; ses yeux se détournent de ce qui les choque, et ainsi de toutes les fonctions de son existence. Quoi ! l’amour seul resterait brutal, et la plus divine, la plus providentielle de nos aspirations ne serait pas ennoblie par l’effort de notre raison et les ivresses de notre pensée ! Non, je n’admets pas, je n’admettrai jamais ce partage de l’esprit et de la matière dans un acte de la vie où Dieu intervient si miraculeusement. De tout ce dont l’homme a abusé, c’est certainement l’amour qu’il a le plus perverti et méconnu, puisqu’il en a fait la source de tous les maux et de tous les délires, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est l’œuvre funeste du christianisme mal entendu.

Lui. — Le christianisme ne condamne que l’excès des passions ; il les autorise et les vivifie dans ce qu’elles ont de légitime et de respectable. Tel est son esprit et sa lettre même. Ce n’est donc trahir ni la lettre ni l’esprit que d’imposer une barrière à ces trop brûlantes aspirations des sens qui essayent de se donner le change en s’offrant à Dieu comme divines. Rien de ce qui n’est pas Dieu seul n’est divin dans l’homme, et vous ne pouvez lui offrir comme un encens digne de lui aucune des satisfactions de votre être matériel.

Moi. — Alors vous tranchez résolûment dès cette vie le lien qui unit l’âme à la vitalité ? Vous n’admettez que des passions spirituelles, et, comme vous ne pouvez aimer l’âme de la femme sans aimer aussi son corps, vous la repoussez de votre cœur, vous la proscrivez corps et âme du sanctuaire de vos affections ?

Lui. — Je n’agis point ainsi. Je ne me suis pas habitué comme vous à révérer cette indissolubilité prétendue de l’esprit et de la matière. Ma pensée sépare facilement ces deux termes que vous confondez sous le nom d’être. Je puis aimer l’âme d’une femme et mépriser ce que vous appelez la femme dans votre langue philosophique ou physiologique. Il peut convenir à mon âge, à ma situation, à mes principes ou à mes instincts sérieux, de vivre sans femme, et pourtant de consacrer une partie de ma vie au bonheur et à l’honneur d’une femme. Vous voyez que je ne bannis les femmes ni du sanctuaire de mes affections ni du domaine de mon respect.

Moi. — Vous faites ici la peinture de l’amitié ; mais vous proscrivez l’amour, je le répète. L’amour est un, et toute union veut l’unité.

Lui. — Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de cet amour que vous exaltez si haut. Il n’est que le résultat des tempêtes de votre jeunesse. J’ignore si vous êtes marié ; mais j’ose dire que votre compagne présente ou future cessera de vous inspirer l’amour, si la maladie, quelque infirmité, une vieillesse prématurée vient à briser le lien matériel de votre union.

Moi. — Je vous jure qu’il n’en sera pas ainsi. Ce lien matériel, à l’état de souvenir ou d’espérance, n’aura rien perdu de sa force et de sa dignité. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de deux époux, bien leur aura pris de n’avoir pas marchandé le prix de leur tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez à une sorte d’idolâtrie, sera leur consolation et leur dédommagement. Dieu bénira cette tendresse en la rendant tout à fait pure, comme vous l’entendez, et le bonheur qu’il eût refusé à un divorce volontaire entre le corps et l’âme, il l’accordera encore à l’âme qui accepte et poursuit sa mission.

Nous fûmes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m’avait écouté avec un fréquent sourire d’incrédulité bienveillante. Je le laissai à la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le pont pour voir la seconde chute. Je craignais d’avoir montré une obstination indiscrète, et j’étais même un peu confus d’avoir exprimé les ardeurs de mon âme à un passant qui m’avait pour ainsi dire ramassé sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je m’étais senti entraîné à parler avec tant de feu de mes préoccupations personnelles. Je résolus de le quitter sans lui dire qui j’étais et sans lui demander qui il était lui-même. Cela me parut une réparation mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et à coup sûr irréfléchi. Je remontai donc vers lui pour prendre congé. Je le trouvai si absorbé, que je dus attendre qu’il fût sorti de sa rêverie ; mais, tout en regardant les grandes valérianes sauvages qui poussent dans ces rochers, je ne pus me défendre de l’examiner à la dérobée. Je trouvai à son profil énergique une expression de tristesse, je dirai même de douleur qui m’intéressa. Cet homme est malheureux ; notre conversation avait ravivé quelque plaie incurable d’un cœur brisé ou tourmenté. La noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n’est d’un homme ordinaire, et je sentis une grande curiosité de savoir avec quel éminent personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je l’aurais su peut-être en questionnant le cocher de sa voiture de louage, je ne voulus pas commettre cette indiscrétion. Je m’éloignai de lui, qui paraissait m’avoir complétement oublié, mais sans le perdre de vue. Il me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les yeux fixés sur la petite cascade, et semblait suivre par la pensée la fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lançant jadis, en ce même lieu peut-être, des pierres à un arbre pour connaître son sort dans l’autre vie, ce chrétien austère et fourvoyé ne demandait pas aux feuilles et aux brins d’herbe emportés par le courant le mystère de sa destinée ?

Enfin il se leva, me vit à quelque distance, et vint à moi pour m’offrir de me reconduire à Chambéry. Je refusai, et je crus voir qu’il me savait gré de le laisser seul. Je le saluai avec déférence, et il leva entièrement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beauté de son front très-découvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement que je ne m’explique pas…

Je viens d’interrompre ma lettre en proie à une émotion inconcevable. En t’écrivant, en te racontant ce fait dont l’importance m’a saisi par le souvenir, j’ai retrouvé dans ma mémoire la figure de cet inconnu. C’est celui qui était dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est sortie de la chapelle des carmélites le jour où j’ai eu tant de chagrin, de colère et de jalousie. Ce jour-là, je suis rentré à Aix avec la fièvre, et la fièvre avait troublé l’image de cet homme dans mon cerveau au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je ne l’ai pas reconnu ! Mais c’est bien lui ! Et son accent italien… Mais quoi ! ceci est un rêve de mon imagination malade. L’homme du lac, je n’ai pas pu voir ses traits, et l’homme de la voiture, je n’ai pas entendu sa voix. Pourquoi cette obstination à me persuader que c’est le même homme ? Et ce que je me persuade à présent, que l’homme de la cascade est encore le même, a-t-il plus de consistance ? Mon père, tu m’as défendu d’être jaloux, tu m’as dit que c’était un outrage envers la personne aimée ; je n’avais donc pas reparlé à Lucie de cet inconnu… et… je ne veux pas croire que, s’il y avait entre elle et lui quelque relation qui pût m’intéresser, elle ne me l’eût pas dit d’elle-même. Elle ne m’a rien dit, il n’y a rien, n’est-ce pas ? Je suis fou : c’est ce qu’il ne faut point ! Je t’embrasse et je vais tâcher de dormir tranquille ; mais pourtant quel rapport singulier entre les idées de cet homme et celles que Lucie a exprimées un jour devant moi ! Elle me demandait si l’on pouvait aimer Dieu de toute son âme en même temps qu’un objet terrestre… Oui, Lucie était dans ces idées-là, dans ces idées que je sens fausses, cruelles pour l’humanité, antireligieuses par conséquent ; mais les croyances de Lucie ont dû se modifier, puisqu’elle me témoigne une affection si vraie, puisqu’elle me laisse tout espérer ! Il me tarde d’être à demain ; je veux la voir, je veux qu’elle s’explique… Je ne suis pas jaloux, mais…

Mais pourquoi ne le serais-je pas ? Non, mon père, cette jalousie ne l’outrage pas. Je sais très-bien que Lucie est pure comme le soleil, et ce n’est pas sa conduite que je soupçonnerai jamais ; car, le jour où cela pourrait m’arriver, je sens que je ne l’aimerais plus. Ce qu’il m’est bien permis d’envier, c’est sa confiance entière ; — de redouter, c’est l’influence qu’un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son esprit. Hélas ! jusqu’ici cette influence étrangère à moi et contraire à celle que je prétends exercer, elle l’a reçue de toutes parts, et je suis un intrus dans le sanctuaire de sa pensée… Pourquoi donc croirait-elle en moi ? Pourquoi m’aimerait-elle ? Mais elle m’a dit de revenir souvent, elle a chanté pour moi, elle m’a serré la main comme à un frère… Non, Lucie ne se joue pas de moi…

Et puis cet homme que je crains ; cet homme dont ma jalousie se fait un ennemi, qui sait si je l’ai bien compris ? qui sait si, différent de moi par la pensée et les instincts, il ne m’est pas supérieur par le cœur ou par la vertu ? Tu m’as dit à Lyon un mot que je me rappelle : « Que l’habit ne t’empêche pas d’étudier et d’apprécier l’homme qu’il couvre ! » Et cet homme, je dois reconnaître qu’il n’a rien de vulgaire et qu’il m’a été sympathique aujourd’hui en dépit de tout.

Émile.