Ma pièce/Deuxième partie

Ma pièce (1916)
Plon (p. 27-68).

DEUXIÈME PARTIE

LES MARCHES D’APPROCHE


Nous passons la Meuse. Le soleil est couché. L’occident est rouge et la rivière, entre des îles marécageuses et les joncs des bords, à cette heure paraît rouler du sang. Demain, après-demain peut-être, elle en roulera vraiment. À ce moment indécis de l’extrême crépuscule, je ne sais pourquoi les reflets sanglants de la Meuse m’émeuvent.

La nuit se clôt, une nuit claire où, parmi les étoiles, inquiet, je cherche les lueurs des projecteurs. Au bord de la route, dans un parc à bétail de l’armée, un troupeau innombrable dort. Tout serait absolument calme et silencieux dans la campagne, sans le grand roulement sourd de notre colonne en marche. Les dernières résonances du jour et les premières lueurs de la lune, qui va se lever à l’orient, se mêlent en une clarté diffuse tout à fait étrange.

Nous marchons vers l’est, et, comme la route contourne la masse obscure d’une haute colline, la lune nous apparaît, découpant sur l’horizon de grandes silhouettes de sapins. Bientôt, la batterie s’engage dans des bois sombres où les conducteurs devinent mal la route. Personne ne parle. Parfois, par une éclaircie entre les arbres, brusquement la lune éclaire un homme à cheval. On dirait que cette lumière jaune poudroie. Des cuivres, un quart étamé brillent. L’homme passe, puis d’autres. L’ombre, très nette sur la route, semble faire corps avec la silhouette du cavalier et le grandir. Du reste, de la colonne perdue dans la nuit de la forêt, on ne voit rien.

On nous a dit que l’ennemi n’était pas loin, quelque part dans la plaine, au delà des collines. Chaque croisée de chemins nous fait craindre une erreur qui nous conduirait dans les lignes allemandes. Et puis, cette première marche en campagne, dans la nuit, a vraiment un côté fantastique qui nous émeut.

Aux abords d’un village, la colonne fait halte. Des troupes sont campées de chaque côté de la route. En contre-bas, dans une prairie, un parc sombre contient de l’artillerie ou bien des fourgons. Il fait chaud malgré l’heure ; il n’est pas loin de minuit. Une légère brume voile un peu l’éclat des étoiles. Des soldats débraillés, d’aucuns le torse nu, se découpent en ombres sur les grands feux du bivouac.

Un peu plus loin, dans un pré où la 10e batterie dort déjà, hommes et chevaux dans l’herbe et la rosée, nous formons le parc.

Il faut coucher à même le sol et il s’engage entre conducteurs et servants une lutte d’astuce pour la possession des couvertures des chevaux. La plupart des hommes s’allongent sous les caissons et sous les pièces, où l’humidité de la nuit est moins pénétrante. Quant à moi, garde-écurie encore, il me faut veiller aux chevaux attachés côte à côte à une corde tendue entre deux piquets. Ils ruent et se mordent ; leurs colliers d’attache sont trop lâches. Ils s’en débarrassent et s’enfuient dans les champs. Ma nuit se passe en courses folles. Un petit cheval noir se fait poursuivre pendant plusieurs heures. Je ne m’en saisis, à la fin, qu’en faisant bruire quelques grains d’avoine au fond d’une musette-mangeoire.

Le fouet à la main, mouillé jusqu’aux genoux par la rosée, en conscience j’accomplis mon métier de charretier.


Lundi 10 août.


Trois heures du matin. La silhouette grise d’un dirigeable passe sur les étoiles. Ami ou ennemi ?

Au petit jour le parc s’anime. Les hommes, drapés dans leurs couvertures, émergent d’entre les roues des pièces, de dessous les coffres, se secouent et s’étirent.

On creuse des foyers ; on court au bois, à l’eau. Tout de suite, le café chauffe dans les gamelles de campement.

Sur la route de Verdun, les régiments de ligne commencent à défiler. Ils vont au feu sans doute. La longue colonne rouge et bleue de l’infanterie ondule avec un mouvement souple de bête qui rampe. Les maisons du village et les verdures des clos, un moment, cachent les bataillons. Mais plus loin, sur les pentes dorées des collines, on perçoit, à peine sensible à cause de l’éloignement, la fluctuation des troupes en marche sur le ruban aminci de la route. Nous attendons l’ordre de harnacher.

La prairie, où nous sommes campés, d’un côté s’amollit en fondrières jusqu’à un ruisseau issu d’un moulin qui court parmi de grandes herbes, et, de l’autre, elle aborde un long vallonnement jalonné de gerbes. À l’est, une haute colline, aux pentes harmonieusement symétriques sous les orges jaunes et les blés fauves, semble une montagne d’or au soleil.

Dans l’herbe, derrière nos chevaux attachés par pièce en lignes parallèles, le harnachement fait des taches sombres. Nous nous sommes couchés là sur des couvertures. Les selles, dressées sur le pommeau, nous ombragent la tête. Insouciants, débraillés, le ventre au soleil, les artilleurs dorment. Je dormirais bien aussi, car je suis las des courses de la nuit. Mais je songe à l’angoisse de celles qui sont restées là-bas, à la nouvelle des hécatombes d’Alsace. Elles ne savent pas où je suis. Partout où l’on se bat, elles peuvent m’y croire.

Sur la route, des colonnes d’artillerie succèdent aux régiments de ligne. Il est neuf heures. Aucun bruit n’annonce la bataille.

Un conducteur secoue sa couverture. Je sursaute et Déprez, qui sommeille près de moi, sursaute aussi. Le canon ? Non, pas encore.

L’armée d’Alsace est à Mulhouse. Une grande bataille a été livrée à Altkirch. Nous sommes vainqueurs. La nouvelle est officielle. C’est le commencement de la revanche. Mais on parle de cinquante mille morts !!

La contemplation des hautes collines blondes de l’Est, derrière lesquelles gît notre destin, nous retient, Déprez et moi, dans une sorte de fascination magnétique. Là-bas, il y a d’autres hommes, des masses d’hommes dans des plaines, dans des bois, et ils nous donneront la mort si nous ne la leur donnons pas.

Dans l’écrasement de la chaleur, mon esprit se traîne à travers ces pensées, s’immobilise devant l’horreur des cinquante mille morts éparpillés sur les plaines d’Alsace. Finalement, je m’endors…

On a abattu d’un coup de revolver dans l’oreille un cheval qui s’est cassé une jambe. On va le dépecer et partager les meilleurs morceaux entre les pièces de la batterie.

Nous ne serons pas engagés aujourd’hui. On se décide à mettre la soupe au feu. Au flanc de la butte, où la récolte est en gerbes, les hommes construisent des huttes de paille pour la nuit.

Avec le soir, une buée humide commence à monter des fondrières et du ruisseau. La nuit est claire. Sur un lit de paille, Déprez et moi, côte à côte, bottés et éperonnés, l’étui à revolver au flanc, nous nous endormons, la face sous les étoiles, plus brillantes dans ce ciel de l’Est que nous n’avons coutume de les voir.


Mardi 11 août.


Dès le petit jour nous sommes prêts à partir.

Des fantassins du 130e sont arrivés au village voisin, qui se nomme Ville-devant-Chaumont, pour y cantonner. En attendant l’ordre d’avancer, je lie conversation avec un petit sergent roux, à figure de chat.

— Ah ! me dit-il, vous êtes de Mayenne… Eh bien ! je ne sais pas s’il en reviendra beaucoup à Mayenne du 130e… On s’est battu hier… Il en est tombé !… Mon bataillon est intact, mais les deux autres !… Il y a des compagnies où il ne reste pas dix hommes et plus d’officiers. C’est leurs mitrailleuses qui sont terribles… Qu’est-ce que vous voulez faire ? Deux bataillons contre une division !…

— Mais pourquoi n’a-t-on pas fait donner au moins le troisième bataillon du régiment ?

— Je ne sais pas… Là dedans, on ne sait jamais.

Et il ajoute :

— Il y en a qui ont été épatants. Le lieutenant X…, par exemple : il s’est levé, il a tiré son épée, il a ouvert sa capote et puis il a crié à ses hommes : « En avant ! mes enfants ! » et il est tombé raide mort… Le drapeau… Il a été pris par l’ennemi, repris par un commandant, reperdu. À la fin c’est un premier soldat qui s’en est emparé et est allé le cacher, avant de mourir, sous un pont. Une section du 115e l’a trouvé là. Et puis, l’artillerie est arrivée à la fin… trois batteries du 31e. Elle les a vite nettoyés. Ils ont abandonné deux batteries là-bas.


Ordre de dételer. Quelle chaleur ! Une buée monte de la terre, fait vaciller les lointains. Parfois, on entend confusément un bruit de canonnade ; mais souvent le roulement des charrettes sur la route fait illusion. Des petits nuages blancs qui se forment au bord des collines semblent des fumées d’obus. Un instant on s’y trompe.

Un homme du 130e revient de la bataille, lamentable, sans képi, sans sac, sans armes. Comment s’est-il traîné jusqu’ici ? Ses yeux ont une mobilité égarée. Les artilleurs l’entourent. Mais lui, le dos voûté, la tête branlante, ne répond à leurs questions que d’un seul grand geste de la main ; il murmure :

— Fauchés ! Ah !… Fauchés !…

On n’entend plus rien ; ses lèvres continuent à bouger.

— Fauchés !… Fauchés !…

Il se couche là, à terre, au milieu de nous et, tout de suite, il s’endort, la bouche grande ouverte, le visage douloureux. Deux canonniers le transportent dans une grange voisine.

J’apprends qu’un prêtre de Ville-devant-Chaumont vient d’être arrêté et envoyé à Verdun sous l’inculpation d’espionnage.

Nous profitons du repos qu’on nous laisse pour laver notre linge et pour nous baigner au ruisseau. Puis, nus dans l’herbe, nous attendons en causant que le soleil ait séché nos chemises, nos caleçons et nos chaussettes étalés sur la prairie.

Mercredi 12 août.


Le Français se plaît aux légendes héroïques. Je tiens la vérité sur l’affaire où deux bataillons du 130e ont été décimés. Elle ne ressemble en rien aux récits épiques du petit sergent blond à figure de chat.

Le 10 août, les officiers du 130e ne se doutaient guère de la proximité de l’ennemi. Quelques hommes furent surpris allant à l’eau sans armes et à moitié dévêtus. Le combat s’engagea là-dessus et le 130e se battit rudement contre des forces supérieures, sans être soutenu, du moins au début de l’action, par l’artillerie qui, n’ayant reçu aucun ordre, était restée dans ses cantonnements. Trois batteries du 31e d’artillerie, arrivées enfin, arrêtèrent l’offensive allemande. Le champ de bataille nous resta.

Quant au lieutenant X…, qui, disait-on, était mort la poitrine découverte en lançant ses hommes à l’assaut, il est, en réalité, tombé dans le gros ruisseau qui se nomme le Loison. La surprise, la fraîcheur de l’eau jointe à l’émotion d’un premier combat déterminèrent un commencement de congestion. À cette heure sa santé est tout à fait rétablie. C’est heureux, car le lieutenant X… est un bon officier.

Beaucoup d’hommes, partis trop tôt à la charge, tombèrent aussi dans la rivière, qui coule à travers des prairies entre des rives très basses. Ils restèrent là, dans l’eau jusqu’au ventre, abrités comme dans un retranchement, et combattirent. Le drapeau du 130e, le 10 août, ne sortit même pas de sa gaine de toile cirée.


Toute la journée se passe encore en grands sommes, en cuisine et en baignades au ruisseau. Quelques conducteurs sont partis avec leurs attelages pour transporter des blessés du 130e à Verdun.

À la nuit, étendus sur les gerbes du champ sous le ciel toujours clair, nous chantons en chœur avant de nous endormir.

Ah ! si, là-bas, ceux qui vivent dans l’anxiété en attendant de nos nouvelles pouvaient nous voir !


Jeudi 13 août.


Des hommes du 130e de ligne ont apporté une capote grise d’Allemand, des bottes, un chapska de uhlan et aussi une sorte de coiffure ronde d’infanterie qui ressemble à un petit fromage. Ces dépouilles, pendues dans une grange, attirent la foule des canonniers. Elles appartiennent à un sergent-major qui les présente aux visiteurs et fait spécialement remarquer un petit accroc au dos de la capote.

— C’est par ce trou-là qu’est mort le nommé Steinberg, dit-il ; son nom est imprimé à l’intérieur. Tenez !…

Et il se redresse, glorieux.


L’inaction et la grande chaleur nous pèsent également. Nous voudrions nous battre et nous appréhendons un peu.

Nous dormons dans l’ombre des couvertures tendues entre des piquets.

L’affaire de lundi s’appellera le combat de Mangiennes.


Vendredi 14 août.


Nos chevaux encore une fois harnachés au petit jour, nous attendons des ordres. Le commandant a fait avancer la batterie sur l’étroit chemin qui mène à la grande route de Verdun. Les chevaux piétinent dans le ruisseau issu d’un abreuvoir proche, piaffent et nous éclaboussent. Le soleil monte dans le ciel. Nous restons là. Nous débridons et nous donnons l’avoine.

Les régiments de réserve du corps d’armée commencent à défiler : 301e, 303e, 330e, sur la gauche du chemin dont notre colonne occupe la droite. La poussière blanchit les culottes jusqu’aux genoux. Des barbes de huit jours, raides comme du chiendent, salissent, durcissent les visages. Les capotes sont ouvertes et disposées en revers sous les courroies de l’équipement. On voit des poitrines velues. Le fardeau du sac fait saillir les muscles du cou. Ces réservistes ont l’air grave, décidé et un peu farouche.

Ils passent en masse avec un bruit de grandes eaux ou de torrent sur des cailloux. La vue de nos pièces éclaire leur visage d’un sourire de complaisance. Les bataillons gravissent la butte proche. Il y a tant d’hommes qu’on n’aperçoit plus le chemin ni même le rouge des culottes. Sur ce ruban bien mouvant, les marmites, les pelles, les pioches mettent un perpétuel scintillement.

Nous avons rempli tous nos seaux de toile ; au passage, les fantassins y puisent un quart d’eau pure. Ils s’en vont, les lèvres au bord du quart, diminuant l’ondulation de leur marche pour ne rien perdre du précieux liquide.


Enfin la batterie s’ébranle. Mais nous allons tout simplement cantonner à Azannes, à quatre ou cinq kilomètres au sud-est de Ville-devant-Chaumont. Nous ne serons guère plus près de l’ennemi.

Sur la route, nos voitures, des automobiles pleines d’officiers supérieurs, des pelotons de chasseurs escortant des états-majors galonnés, des fourgons lèvent une poussière qui jamais ne s’éclaircit. Nos uniformes sombres sont tout de suite gris. Les cheveux, les cils, nos barbes de quinze jours retiennent la poussière. Les autobus parisiens transformés en voitures à viande, en nous dépassant, achèvent de nous rendre aussi blancs que la route elle-même.


— Reconnaissance !

— Quoi ?

— Reconnaissance, faites passer !

Les brigadiers répètent l’ordre.

Le capitaine nous dit simplement en éperonnant son cheval :

— Nous allons tirer.

Le commandant, les capitaines des trois batteries, les trompettes et les brigadiers de tir forment un peloton qui tout de suite s’éloigne au galop.

Nous traversons Azannes, où nous devions cantonner. C’est un minable village aux maisons basses, encombré de fumiers. On voit qu’ici l’homme n’a point osé entreprendre. Ce n’est pas que la campagne d’alentour soit pauvre, mais la perpétuelle menace de la guerre, de l’invasion, a figé toute initiative. Misérable, on a moins à perdre.

Azannes passé, la colonne se fait silencieuse. La route longe le cimetière. Les fantassins en ont crénelé les murs, y ont percé par places des meurtrières au travers desquelles on découvre des tombes, des chapelles et des croix. Des moellons gisent au pied de ces murs dans une poussière de mortier. Plus loin, au bord d’un bois, la prairie a été éventrée ; une étroite tranchée, garnie d’abatis dont les feuilles achèvent de se dessécher, fait, sur le vert somptueux du pré, une grande balafre aux teintes d’ocre rouge éclatante.

On a tendu des fils de fer barbelés en avant de cet ouvrage. L’ennemi n’est donc pas loin.

Dans le roulement monotone des voitures, on se recueille. Cette attente du premier choc comporte une appréhension, une angoisse qu’il faut bien s’avouer. La batterie roule à travers de grands bois. Le contraste est émouvant entre la route, que le soleil de midi fait éblouissante, et les sous-bois obscurs où des allées étroites en ogives ouvrent des perspectives de verdure vertigineuses. Quelle lutte atroce de surprises et d’embûches se poursuit ici entre chasseurs et uhlans !…

Au fossé, un cheval est debout, tête basse. De la gourme coule en filaments visqueux de ses naseaux. Le bruit de l’artillerie qui passe ne l’a pas fait bouger. On se demande comment l’ossature de ses hanches n’a pas troué sa peau. Ses flancs, qu’anime un mouvement brusque de soufflet, semblent se rapprocher en arrière des côtes, comme s’ils avaient été vidés de chairs et d’entrailles. Cette bête fait mal à voir. Dans la pénombre d’une allée, un autre cheval abandonné broute encore.

Entre deux bois, un étang luit, rongé de roseaux et de joncs. Les masses sombres des verdures, au second plan, rehaussent l’éclat de ce miroir d’argent. Au loin, les hautes et nobles collines, qui fermaient notre horizon de Ville-devant-Chaumont et que nous avons contournées, font à ces eaux un beau cadre bleuté. Une ferme est là, au bord de la chaussée où passe la route. Dans un petit pré, à côté des vannes de l’étang, à l’ombre d’un bouquet de sureau, il y a une tombe fraîche. On a planté dans la terre remuée une croix faite de deux branches assemblées par une pointe. Une feuille de carnet quadrillée, accrochée à une aspérité du bois, porte un nom écrit au crayon.

Plus loin encore, au sortir de la forêt, nos batteries, jusque-là en colonne, rapidement se déploient au flanc d’un ample vallonnement, disparaissant à moitié dans de hautes avoines où des fantassins, qu’on devine seulement, font passer comme un frisson de vent sur une eau dormante.

Où est l’ennemi ? Que valent ces positions et d’où peut-on les découvrir ? L’infanterie, en avant, nous protège-t-elle ? Nous sommes fiévreux, émus. Dans un pré, au bord des avoines, nous établissons nos pièces. Les avant-trains vont se cacher dans les bois. Sans tarder, Bréjard nous fait compléter, avec des mottes de terre soulevées à coups de pioche, la protection qu’offre aux servants le matériel blindé.

Pour horizon, nous n’avons que des avoines immobiles, d’immenses moissons de métal chaud, et un ciel d’un bleu uniforme d’été. Le pointeur ne trouve ni un arbre, ni une gerbe pour repérer le canon. Il faut aller planter une bêche en avant de la pièce. Je ne soupçonnerais pas quelles forces d’artillerie attendent l’ennemi dans ce champ — plus de soixante pièces — si je n’avais pas vu les batteries prendre position. Sauf les échelles-observatoires où l’on aperçoit, comme de gros insectes noirs au bout d’une herbe, les capitaines qui surveillent la campagne du nord-est, on ne voit rien.

Le tir est préparé. Couchés derrière nos pièces, nous attendons. Aucun bruit de bataille ne nous arrive. Un officier d’ordonnance apporte des ordres au commandant. Du bras, en agitant largement son képi, le capitaine donne l’ordre d’amener les avant- trains.

— Quoi ?

— On part, nous dit Bréjard, qui a entendu les ordres.

— Les Allemands ne sont pas là ?

— Je ne sais pas. L’officier a dit au commandant que le quatrième groupe était désormais attaché à la 7e division.

— Alors ?

— Alors, le quatrième groupe s’en va.

— Où va-t-on ?

— À Azannes, sans doute, pour cantonner.

Par le même chemin, le cœur un peu serré de n’avoir rien fait, nous nous en retournons vers le soleil couchant, tout rouge dans une auréole de poussière.

Dans le fossé, le cheval gourmeux s’est couché. Il respire encore et, parfois, d’un coup de tête, chasse les guêpes collées en mouchetures jaunes autour de ses yeux et sur ses naseaux.

À Azannes, où nous cantonnons, les chevaux, attachés sous des pruniers en quinconce, las de la marche, de la poussière et de la chaleur, me laissent rêver pendant mes quatre heures de faction.

La nuit est claire, rayée par les feux des projecteurs de Verdun qui font des barres d’or dans le ciel ; merveilleuse nuit de mi-août, infiniment constellée, égayée d’étoiles filantes qui laissent après elles de longues phosphorescences.

La lune s’est levée. Elle perce mal les feuillages denses des pruniers et le cantonnement immobile reste sombre. Çà et là, seulement, elle fait des taches jaunes sur l’herbe et sur les croupes des chevaux qui dorment debout. Le camarade avec qui je partage cette nuit de garde est étendu dans son manteau au pied d’un grand poirier. Devant moi, la lune illumine la plaine. Les prairies sont voilées de gaze blanche. Les deux armées, tous feux éteints, dorment ou se guettent.


Samedi 15 août.


J’aide Hutin à nettoyer la pièce.

— Eh bien ! Hutin, c’est beau, la guerre ?

— Si ça consiste à se balader toujours comme ça, jusqu’au 22 septembre, jour de la libération de la classe, j’aime mieux ça que le quartier. Jamais nous n’avions été aussi bien nourris. Pourvu que ça dure !

— Pourvu que ça dure ! Seulement, ici, il y a les Boches.

— Voilà !

— Et puis, il ne vient pas souvent de lettres.

— C’est vrai ! ça manque plutôt, dit Hutin amèrement en envoyant dans l’âme de la pièce un furieux coup d’écouvillon.

Et il ajoute :

— Quant à celles qu’on envoie, on ne peut dire ni où l’on est ni ce qu’on fait, ni même à quelle date on écrit. Je voudrais bien savoir ce que l’on peut dire.

— Moi, j’écris qu’il fait beau et que je ne suis pas mort.


Toujours le même silence le long des lignes. Cela dure depuis quatre jours déjà. Qu’est-ce que cela signifie ? Pour nous autres, pions sur le grand damier, cette attente est vraiment angoissante. Elle inflige à nos nerfs cette tension douloureuse qu’on éprouve parfois, lorsque, l’orage couvrant le ciel, on attend la seconde où il va éclater.

Vu le général Boëlle. Son auto s’est arrêté tout près de notre parc, sur la route. Le général est un homme aux traits fins, au regard gai, au visage jeune, sous la blancheur des cheveux et de la moustache.


Le goût antique des trophées de guerre n’a pas diminué. On entoure un cycliste qui apporte de Mangiennes deux sacs allemands en peau de vache et un mauser.


Il est surprenant de voir combien l’instinct se débride vite en campagne. Presque tout de suite, le civilisé s’efface. Les rapports d’homme à homme deviennent plus rudes. Le besoin de se faire respecter passe au premier plan des préoccupations. On ne s’affirme pas implicitement cette nécessité, mais on agit comme si on l’avait fait. Par ailleurs, le sens de l’autorité se transforme. Celle que le chef tire de son grade diminue tandis que celle qu’il doit à son caractère croît en proportion. L’autorité n’a qu’une mesure : la confiance des hommes dans la valeur du chef. Ainsi notre capitaine, M. Bernard de Brisoult, en qui même les plus frustes d’entre nous ont reconnu sous un grand charme de politesse et de bonté une intelligence et une fermeté rares, grâce à cette confiance, exerce sur tous un ascendant sans limites. Pourtant sa personnalité de chef ne s’impose point dès l’abord. M. de Brisoult ne commande jamais. Il donne ses ordres sur le ton de la conversation. Mais, officier d’une distinction et d’un tact innés, vivant dans l’intimité des canonniers, il reste toujours le capitaine. On ne sait s’il est plus aimé que respecté ou plus respecté qu’aimé. Et les soldats se connaissent en hommes.

Dans les rapports rudes et mâles des artilleurs entre eux, il reste une grande place pour les vraies amitiés ; seulement elles se font plus rares. Les liens de simple camaraderie de quartier disparaissent ou s’affermissent en de véritables pactes inexprimés de dévouement. Le ressort est toujours ici plutôt l’égoïsme que le besoin d’affection. On sent la nécessité d’avoir tout près de soi un homme dont on puisse toujours attendre du secours, comme à qui on est décidé à en apporter en toutes circonstances. Dans les liens qui s’établissent ainsi très solidement, sans paroles, il y a la nécessité d’un choix. Les affinités de caractère ne les engendrent pas seules. On évalue, dans l’ami, sa valeur de sauveteur, son courage et aussi sa vigueur.


Dimanche 16 août.


Un épisode héroïque de notre expédition de vendredi vient d’arriver seulement à ma connaissance. On pourrait l’intituler : « L’attaque du train régimentaire. »

Dans notre marche à l’ennemi à travers bois, nous étions suivis à distance par nos fourgons. Lorsque nous fîmes demi-tour, nous les croisâmes et ils reprirent leur place à la suite des batteries. La tête de la colonne atteignait presque Azannes alors que la queue roulait encore en plein bois. Il commençait à faire sombre. Dans les profondeurs de la forêt, à droite et à gauche des voitures du train, une vive fusillade éclata tout à coup en même temps que de l’arrière venait un grand bruit de galopade. Le sous-officier qui chevauchait en serre-file derrière la fourragère, près de la vache destinée au ravitaillement du groupe et qu’un servant menait au bout d’une longe, persuadé que l’infanterie ennemie attaquait le convoi de flanc tandis qu’un groupe de cavalerie allait le prendre en queue, n’hésita pas et cria tout de suite : « Sauve qui peut ! Voilà les uhlans. » Les servants sautent à bas des voitures, arment leurs mousquetons et soudain, sans ordre, la colonne prend le galop. Les hommes suivent comme ils peuvent. Mais les chevaux de la fourragère, sous les coups de fouet, ruent, reculent, s’empêtrent, bousculent la vache qui se met à secouer son conducteur, tire à droite, à gauche et à la fin s’en débarrasse pour prendre le galop à son tour derrière les fourgons, en fuite dans un grand nuage de poussière.

Quelques secondes après, la cavalerie entendue survenait. Le général d’artillerie, son état-major et son escorte de chasseurs avaient mis notre train régimentaire en déroute. Quant à la fusillade, elle venait de deux compagnies du 102e de ligne qui, dissimulées dans les bois, avaient ouvert le feu sur un aéroplane allemand.


Le temps se gâte. Hier soir déjà, l’orage sur notre gauche nous avait fait dresser l’oreille comme au canon. À l’heure du café une averse nous surprit. Il fallut abandonner les marmites sur le feu pour chercher un refuge sous les caissons ou à l’abri des arbres. Aujourd’hui il pleut lentement, mais sans arrêt. Si ce temps continue, gare la dysenterie !


Assis sur des couvertures, en rond autour du feu que le trompette-cuisinier debout surveille patiemment, nous buvons le café. Les camarades me prient de leur lire quelques feuilles de ce carnet. Ils me souhaitent le retour afin que ces notes, ces souvenirs qui sont beaucoup les leurs, voient le jour.

— Tu laisseras les noms ?

— Oui, à moins que ça ne vous embête.

— Mais non, au contraire. On montrera ça à nos vieux et à nos mioches, plus tard, si on revient.

— Si je suis tué, vous prendrez mon carnet. Je le mets là, dans la poche intérieure de ma chemise.

Hutin réfléchit :

— Oui, seulement, tu sais qu’il est défendu de fouiller les morts. Tu feras bien de marquer que c’est toi qui nous l’as dit sur ton carnet.

C’est juste. J’écris donc sur la première de ces pages : « Au cas où je serais tué, je prie mes camarades de conserver ces feuilles jusqu’au moment où ils pourront les faire tenir sûrement à ma famille. »

— Voilà prises tes dispositions mortis causa, me dit Le Bidois qui lit par-dessus mon épaule. Et il ajoute :

— Ça n’augmente pas les risques.

Le Bidois est un long garçon maigre, qui ressemble au roi d’Espagne et que Déprez et moi, pour cette raison, avons baptisé Alfonso. Chaque jour nous l’abordons avec cette rengaine montmartroise :

Alfonso, Alfonso,
Veux-tu te t’nir comme il fô !


Nous l’appelons aussi : « Le grand d’Espagne. » Il ne se fâche jamais.

— Un brigadier en or ! comme dit son pointeur Moratin.


Des attelages du 26e d’artillerie ramènent deux des caissons abandonnés par l’ennemi à Mangiennes. Peints de couleur sombre, ils ressemblent à la vieille artillerie de 90 que nous traînions pendant nos classes au polygone du Mans.

Deux grandes charrettes suivent, deux charrettes de paysans meusiens, longues et étroites, pleines de sacs, de bidons, de képis marqués 130, de marmites de campement déjà noircies au feu des bivouacs, de ceinturons à plaque de cuivre, de capotes maculées de taches sombres. Des baïonnettes et des fusils, rouges de rouille et de sang, hérissent ce chargement ; une grande ceinture de flanelle bleue, toute mouillée, pend derrière une des voitures, traîne dans la boue du chemin. C’est toute la dépouille des malheureux fantassins tués à Mangiennes qui passe.

Cette apparition, lamentable sous la pluie, nous émeut plus profondément que tous les récits qu’on nous a faits du combat de lundi dernier.

J’ai vu tantôt, en menant les chevaux à l’abreuvoir, à la porte du cimetière crénelé d’Azannes, des fantassins qui dormaient, étendus au hasard, très las et débraillés. On eût dit des morts. Je me représente ainsi ceux de Mangiennes. Et ces dépouilles évoquent encore pour nous les tranchées où on a dû les aligner.

Dans le grand silence qui, depuis huit jours, règne le long des lignes, nous allions presque oublier l’œuvre de mort pour laquelle nous sommes ici.


À la brune, la soupe avalée toute chaude, nous regagnons le cantonnement. C’est une grange spacieuse où l’on dort bien sur la paille. Dans le village, grouillent des soldats de toutes armes. Les dolmans bleus des chasseurs, les culottes rouges des fantassins marquent de notes claires les masses sombres des uniformes de l’artillerie et du génie. On se coudoie. Des hommes, portant un seau de toile plein d’eau à chaque bras, crient et jurent pour qu’on leur fasse place.

Il pleut toujours. Des fumiers, qui s’étalent de chaque côté de la route, devant les portes, monte une buée épaisse. Les cavaliers se sont fait des capuchons avec les couvertures de leurs chevaux. Beaucoup de fantassins s’abritent la tête et les épaules sous des sacs de grosse toile bise, trouvés dans des granges ou dans des fourgons. Cette cohue est à peu près silencieuse, toute crottée, uniquement inquiète de trouver au plus vite l’abri du cantonnement. On n’entend presque qu’un grand bruit de pas dans la boue. Quatre sapeurs, qui montent à un grenier d’où déborde du foin par une lucarne sombre, béante, font en l’air, sur une échelle, une pesante grappe noire.


Lundi 17 août.


Il pleut encore. Nous partons. Les charrettes de défroques, plus pantelantes, plus lamentables, nous dépassent.

Un chasseur, que j’avais vu hier matin monté sur un petit cheval bai, a été surpris par les uhlans. Ils l’ont ligoté et, d’un coup de lance dans le cou, l’ont saigné comme on saigne un porc. Un paysan, qui a vu cela par-dessus une haie, tout hagard encore, nous décrit ce crime immonde.


Nos chevaux se sont couchés cette nuit dans la boue et le crottin. Ils ont de larges emplâtres de fumier aux fesses, aux flancs, au ventre, aussi sales que des vaches mal entretenues. La glaise agglutine les crins des queues et les crinières. Quant à nous, traînant aux talons des paquets d’herbe et de terre, crottés jusqu’aux genoux, nous apparaissons plus massifs encore qu’à l’ordinaire sous nos manteaux sombres, détrempés et qui pendent en plis lourds et raides de nos épaules.

Nous allons cantonner à Moirey. D’Azannes à Moirey, il n’y a pas plus d’une lieue de chemin, mais la route est encombrée de fourgons. À chaque instant il faut s’arrêter, se ranger.

Le capitaine commande :

— Pied à terre ! Canonniers, descendez.

Les hommes, que la diarrhée torture, en profitent pour s’éparpiller sur les champs.

À Moirey, sous d’autres pruniers en quinconce, nous sommes aussi mal cantonnés qu’à Azannes. Tout de suite, sous les pieds des chevaux, l’herbe se transforme en boue.

Il faut commencer par couvrir de terre les immondices que d’autres troupes ont laissées ici. La question des cabinets est toujours grave. On ouvre bien, aux abords des cantonnements, des sortes de petites tranchées appelées « feuillées ». Mais beaucoup d’hommes s’entêtent à ne pas s’en servir. Ils préfèrent se poser ici ou là, au risque de se faire chasser à coups de fouet par ceux que leurs saletés gênent. C’est toute une police qu’il faut faire autour des pièces et près des chevaux. Nos officiers ont beau menacer de punitions sévères les hommes qui seront pris faisant leurs ordures hors des feuillées. Rien n’y fait. Et le commandant répète :

— Quelle bande de salauds !

Ce soir, le canon tonne tout près. Peut-être allons-nous nous battre enfin.

Nous avons beaucoup de peine à trouver du bois. Il est mouillé et fait en brûlant une grande fumée âcre que le vent rabat sur nous. Il faut aller chercher l’eau pour la soupe à plus de trois cents mètres, et la disputer aux chevaux. Le pain qu’on vient de nous distribuer est moisi ; on est obligé de le griller pour lui ôter son goût rance.

À l’heure de l’abreuvoir, l’unique rue du village est pleine de chevaux tenus en main ou montés à poil. Six batteries sont cantonnées autour de Moirey et il n’y a ici qu’une seule auge où tombe d’une fontaine un filet d’eau claire, gros au plus comme deux doigts. Tous les vingt pas on s’arrête, on se met en bataille pour éviter les coups de pied. Les hommes, que cette lenteur agace, s’engueulent sans raison.

Au bout de cinq minutes, on avance encore de vingt pas. Lorsque nous arrivons enfin aux abords de l’abreuvoir, où l’on enfonce dans la boue jusqu’aux chevilles, des centaines de chevaux ont laissé sur l’eau tant de bave que nos bêtes refusent de boire.


On dit qu’une grande bataille a été livrée aux environs de Nancy et que nous sommes vainqueurs. Pourquoi n’avançons-nous pas aussi ?


Mardi 18 août.


Lucas, le cycliste de la batterie, a réussi à trouver deux bouteilles de champagne. Il est allé les cacher dans un coin du poste où Le Bidois, qui est de garde, les veille.

Lucas est un jeune dessinateur de talent. Il a le caractère de son visage, frais, mobile, un peu féminin. On rencontre Lucas le matin ; il vous prend le bras :

— Ah ! mon vieux… le fou béguin… une petite femme épatante… épatante…

Et le même soir il vous dira :

— Ah ! mon vieux, le gros cafard… Non, ne me dis rien !… le gros cafard !…

Il a fait, dans un village proche, à Damvillers, je crois, la conquête d’une petite marchande de tabac. Et il trouve des pipes, du papier à lettres, des liqueurs, même du champagne, là où depuis longtemps personne ne découvrait plus rien.

À la brune, il nous fait signe, à Déprez et moi. Il se tient à l’entrée du corps de garde, près du grand Le Bidois, debout et appuyé sur son sabre. Ce poste est installé dans une cahute branlante que seule maintient debout l’étreinte d’un lierre vigoureux. La porte n’a qu’un gond, et l’escalier qui conduisait au grenier est tombé en poudre. Nous sommes bien tranquilles ici pour boire le champagne dans nos quarts.


Mercredi 19 août.


La première pièce possède un attelage qui fait la joie de toute la batterie : Astruc et son sous-verge Jéricho. Astruc, haut comme une botte, presque pas de jambes, un corbin de rapace, des yeux noirs drôles ; Jéricho, une sale bête qui rue, mord et refuse de se laisser panser. Astruc lui tient des discours, et, chaque matin, le salue comme un vieil ami un peu lunatique qu’on aime bien.

— Jéricho, qu’est-ce que tu en dis ?… As-tu rêvé de juments boches ?

Bréjard fait remarquer à Astruc que Jéricho est hongre.

— Oh ! dit-il, il doit bien avoir quelquefois des idées de revenez-y.

Mais Jéricho, aujourd’hui, est de mauvaise humeur. Il ne veut pas qu’on le bride pour aller à l’abreuvoir.

— Hein, vieux ! Je vois ce qui te manque, lui dit Astruc… t’as pas eu ta chique, ce matin… C’est ta chique que tu veux.

Il tend au cheval, dans le creux de sa main, une pincée de tabac que l’animal avale gloutonnement. Lorsque Astruc est à cheval sur son porteur Hermine, Jéricho lui happe le bout du pied. Plus Astruc frappe, plus Jéricho serre.

— Attention, dit Astruc, quand je vas lâcher Jéricho dans la mêlée, sûr qu’il bouffe des Boches autant comme il en tue. Si seulement on en avait un cent comme ça…

Et il ajoute en regardant son cheval en face :

— C’est rigolo, ce bourrin-là, il a des yeux canailles de petite femme !

Devant notre cantonnement défilent des pontonniers, leurs longs bateaux de tôle chargés sur des chariots, la quille en l’air. Des chevaux fourbus, qu’on a attachés derrière les voitures, suivent la tête basse, le pas lourd, les yeux chassieux, pitoyables. Au loin, sur la route, moulée aux longs vallonnements de la campagne, et blanche sous le soleil revenu, on voit cette colonne, vers le haut d’une butte, monter à l’ascension du ciel bleu. Les hommes et les chevaux ne sont plus là-bas qu’un fourmillement sombre, mais les panses de tôle des bateaux luisent encore. Devant nous le défilé continue.


L’état sanitaire des hommes est excellent ; mais les chevaux résistent moins bien à cette vie nouvelle. Vendredi dernier, nous avons dû en abandonner un sur la route. Hier, un vieux cheval de batterie, Défricheur, est mort à son tour. Il a fallu creuser une fosse pour l’enterrer. Quatre servants y travaillaient depuis plus d’une heure, dans un sol rocailleux et difficile, lorsque le maire de Moirey survint. La fosse avait été ouverte trop près des maisons. On dut traîner plus loin le lourd cadavre et recommencer le travail. Malheureusement, les mesures du trou furent mal prises. Une fois creusé, Défricheur, un vrai cheval de gendarme, n’y pouvait entrer. Les servants étaient las de terrasser. À coups de pelle et de pioche, ils brisèrent les pattes de la bête et les lui plièrent sous le ventre pour qu’elle pût enfin tenir dans la fosse.

La belle colline qui, à Ville-devant-Chaumont, bornait notre horizon, nous apparaît toujours vers l’est, resplendissante, tracée comme au compas, en cuivre fauve sous le ciel bleu.

Moirey est accroupi au giron d’une vallée. Les maisons sont humbles, couvertes de mauvaises tuiles. De quelque côté que l’on s’éloigne du village, tout de suite un contrefort le masque. On n’aperçoit plus que le faîte des toits et le court clocher à quatre faces garni d’ardoises, qui les domine à peine.

Comme nous pansons les chevaux, dans un pré où coule un ruisseau parmi les iris, un vol de coiffes blanches descend du village. Pour franchir le ruisseau, il n’y a qu’un pont étroit. De deux chevaux en travers, nous le barrons. Comme droit de passage, nous réclamons un baiser. Quatre jeunes filles, dont les visages frais rient sous les grands papillons blancs des coiffes, hésitent. L’une prend son élan, saute et se mouille. Alors les autres, à qui cet exemple profite, se décident.

— Remarquez qu’un seul baiser, ce n’est pas cher, en temps de guerre, leur dit Déprez.

Elles paient consciencieusement.

Vendredi 21 août.


Nous nous réveillons dans le brouillard. Tout de suite le commandant donne l’ordre de harnacher. Il n’est pas plus de cinq heures lorsque la colonne s’ébranle. Le chemin est défoncé par les passages d’artillerie qui, depuis trois jours, n’ont pas cessé. Nous sommes secoués, sur les coffres, à en perdre le souffle.

Heureusement la colonne avance au pas.

Le brouillard s’est amassé au fond de la vallée où s’allonge la route. À droite, de grands mamelons réguliers se dressent hors des brumes, comme des îles. Je ne peux arracher mes regards de leurs courbes symétriques, délicieusement harmonieuses : les seins de Cybèle.

Puis la route s’attarde à travers une plaine aux ondulations amples comme les grands mouvements de l’océan, les jours de longue houle. Les blés en gerbes la jalonnent à l’infini dans tous les sens. Les arbres sont rares ; quelques peupliers seulement en groupe, parfois en ligne. Le brouillard les masse, unifie la teinte des verdures.

On n’entend aucun bruit de bataille.

Nous croisons des trains régimentaires, des ambulances de corps. L’ennemi est encore loin.

Pourtant on avait préparé ce pays pour le combat. Une ferme au bord du chemin a été mise en défense. Les fenêtres sont barricadées avec des matelas et des bottes de paille. On a crénelé le mur du jardin. Des tranchées éventrent les champs jusqu’à la lisière d’un bois, où l’on a pratiqué des abatis. On a fait des levées de terre sur les bas côtés de la route et devant on a entassé des échelles, deux herses, une charrue, un rouleau, des bottes de paille. Deux charrettes barraient la chaussée. Mais, on les a poussées l’une à droite, l’autre à gauche de la route où, à cul, elles lèvent en l’air leurs grands bras.

Et nous roulons toujours à travers ce morne pays. Il nous semble, tant ses aspects se répètent, que nous n’avançons pas.

Le brouillard s’est dissipé, et soudain, sans qu’on ait pu prévoir la fin de cette triste campagne, comme par miracle, un paysage admirable s’offre à nous. Nous nous trouvons sur une crête entre deux vallées. D’un côté, des grands bois dévalent à flots, en énormes cascades vertes, jusqu’au creux d’une étroite vallée où coule, dans une prairie d’un beau vert émeraude, une petite rivière aux eaux noires. Les forêts font à cette prairie, qu’elles enserrent comme pour la parer et rehausser son éclat, une fourrure animée de verts nuancés, profonds, vibrants. Devant nous se dresse un éperon, à rude allure de forteresse, où le chemin que nous suivons serpente en corniche. À droite, faisant contraste avec le cours intime et frais de la petite rivière, une large vallée aux pentes symétriques, éclairée de récoltes jaunes en taches, s’ouvre toute grande, sans mystère, baignée de soleil. Une rivière y court dans les prés. On l’aperçoit à peine : mais on découvre des routes, des villages, une ligne de chemin de fer, Vélosnes sur une rive, sur l’autre Torgny, qui étalent, sur les champs, leurs murs blancs et leurs toits rouges.

Rien ici n’annonce la guerre. Le canon très loin n’est pas plus effrayant qu’un roulement de voitures. Il fait une belle journée à laquelle la brume, qui amollit les lignes, donne encore plus de charme. L’étroit chemin en S que nous suivons plonge dans la vallée. Les chevaux font effort pour retenir les canons, et surtout les caissons, qui les entraînent sur la pente. Leurs sabots hésitent sur les pierres roulantes. Arqués dans leur effort, ils avancent avec précaution.

La rivière fait la frontière franco-belge. Un douanier est adossé au parapet du pont.

Quelqu’un lui crie :

— Ni linge fin, ni dentelle pour aujourd’hui, mon vieux :

On demande :

— La mélinite, ça ne paie pas ?

Le douanier sourit.

Ce premier village belge : Torgny, contraste avec les villages français que nous avons traversés depuis l’aube. Ceux de chez nous sont délabrés, sales, empuantis de fumier, hurlant la misère. Celui-ci est gai et propre. Il y a des rideaux aux fenêtres, parfois des stores brodés. Les volets, les portes, les poutres des façades sont peints de vert clair.

Tous les visages, placides et ouverts, nous sourient. Par les fenêtres, on aperçoit le sol des maisons dallé de carreaux rouges. Les cuivres des fourneaux et des chandeliers éclatent dans la pénombre des intérieurs où les meubles soigneusement vernis mettent partout des reflets.

Ma colonne fait halte dans le bourg. Sur la pente, il faut caler solidement les roues des voitures. Une femme et une jeune fille blonde, mince, au visage régulier, sont assises au seuil de leur maison, dont une glycine souligne le premier étage. Comme nous leur demandons où mène la route que suit notre batterie, la conversation s’engage. Elles parlent toutes deux, la mère et la fille, — et aussi la grand’mère, une petite vieille ridée, aux yeux vifs, qui est sortie pour voir, — avec un accent traînant, chantant, mais point désagréable.

— Les Allemands sont venus jusqu’ici ?

— Oui, monsieur. Ils sont venus, seulement ils n’ont pas fait de mal… ils n’ont pas eu le temps. Ils sont sortis à cinq ou six, des bois, là-haut : des cavaliers. Et puis, ils sont rentrés. Il y en a quelques-uns du pays qui les ont vus. Il y avait ici des cavaliers français, des bleus et rouges.

— Des chasseurs ?

— Peut-être bien. Ils sont bien gentils, bien aimables. Comme, au début, il n’y en avait pas beaucoup, on se disputait pour les avoir. Alors, quand les uhlans sont sortis des bois, ils ont vu les Français, et ils s’en sont retournés.

— Et des soldats belges ?

— Il n’en est jamais venu, dit la grand’mère. Mais ma petite-fille en a vu, l’an passé, à Arlon.

— Oui, ajoute la jeune fille, et ils sont mieux habillés que vous.

Nous nous sommes installés. On a sorti des chaises pour nous et nous bavardons en attendant l’ordre d’avancer.

— Vous nous devez un beau cierge, nous dit la grand’mère. Nous les avons arrêtés. Ils ne s’y attendaient pas. Ils croyaient trouver des moutons et ils ont trouvé des lions… des lions. Ils le disent bien.

Nous approuvons de bon cœur. Nous pouvons être assurés pour l’avenir de l’attachement des Belges. Nous leur sommes débiteurs de reconnaissance. Est-il une affection plus solide que celle du bienfaiteur pour son obligé, n’est-ce pas, monsieur Perrichon ? Sentiment de supériorité et d’orgueil, nul n’a plus de charme.

Certes, le sang, si vaillamment répandu pour nous en Belgique, nous y vaudra plus d’amitié que vingt années d’efforts pour le maintien de la langue et de la culture françaises contre la germanisation. Et, dans quelque quarante ans encore, lorsque nous rencontrerons chez nous un brave Belge, il nous dira avec son aimable accent :

— Eh bien, monsieur, sais-tu, tout de même, sans nous, en 1914…

Il sera heureux de nous rappeler tout ce que la France doit à son glorieux petit pays ; mieux, il nous en sera reconnaissant.

— Oh ! allez, nous dit la mère, ça nous coûte cher d’avoir défendu notre neutralité. C’est effrayant ce qu’ont fait les Allemands dans le pays !… C’est surtout sur les femmes qu’ils s’acharnent. Il y en a une de par là, que nous connaissons bien… ils lui ont coupé les seins… et puis ils l’ont éventrée. Et ce qu’ils ont fait à tant d’autres ! Si c’est pas malheureux, monsieur ! Il faut tout de même être pires que des bêtes ! C’est des choses qu’il faudra dire chez vous quand vous retournerez, ce qu’on a souffert par ici. Dites : vous ne serez tout de même pas comme ça quand vous irez chez eux ?

Et la grand’mère ajoute :

— Je suis bien vieille, j’ai soixante-dix et des années. Je n’avais jamais vu la guerre en Belgique.

Elle parle presque sans colère, la pauvre vieille, avec seulement une grande tristesse et un tremblement dans la voix.


Nous cantonnons ici. Les chevaux attachés, l’avoine distribuée, nous courons tout de suite, Déprez et moi, aux fenêtres soulignées de glycine, pour demander à acheter un peu de lait et des œufs. La grand’mère est désolée, elle a tout donné entre temps à des chasseurs. Mais elle nous envoie un peu plus loin, chez une de ses filles qui, nous dit-elle, va traire sa vache pour nous. Elle ajoute :

— Il y a ici un bon grenier, vous n’y serez pas trop mal dans la paille, et vous aurez bien chaud. Revenez toujours pour coucher.

À deux maisons de là, nous allons frapper à la porte indiquée. On nous reçoit comme si on nous attendait.

— Des artilleurs, maman ! dit une jeune femme, qui tient un enfant dans ses bras. Ils voudraient du lait.

La mère sort de la chambre voisine.

— Je vais traire la vache, nous dit-elle. Bonjour, messieurs, asseyez-vous. Vous devez être las.

Cependant Lucas a découvert des œufs.

— On va vous en faire une omelette au lard, nous propose la jeune femme, ça ne va pas être long. Mais asseyez-vous donc. N’y a-t-il pas assez longtemps que vous êtes debout ?

Tout de suite, la graisse grésille dans la poêle.

À chaque moment, des fantassins, des cavaliers frappent à la porte, et les deux femmes distribuent le lait de leur vache sans vouloir se laisser payer. Lorsqu’il n’en reste plus, elles sont désolées d’en refuser aux hommes qui arrivent sans cesse.

— Nous avons tout donné, mon pauvre monsieur, disent-elles. Il ne nous en reste qu’un méchant bol pour la petite fille. On n’a qu’une vache, pensez !

Un chasseur rapporte une marmite qu’on lui a prêtée, un autre emprunte un gril. Jamais les Français n’ont été aussi bien reçus en France.

À son tour, la jeune fille blonde, avec qui nous causions tout à l’heure, arrive, un pot à lait de grès à la main :

— Tante, as-tu du lait ? C’est des soldats qui en voudraient… Ils sont à moitié malades.

— Ma pauvre petite fille, il n’y en a plus que quelques gouttes pour la petite.

— C’est malheureux !

La jeune fille nous aperçoit attablés devant l’omelette au lard fumante, et nous sourit comme à de vieilles connaissances. Je lui dis que, si je retourne chez moi, je ferai peut-être un livre de ce que j’aurai vu à la guerre.

— Alors, mademoiselle, voulez-vous me dire votre nom, afin que je puisse vous envoyer mon livre en souvenir, pour vous, votre grand’mère, votre maman et votre tante, qui êtes si bonnes pour les Français.

— Monsieur, je m’appelle Aline, Aline Badureau.

— C’est un joli nom, Aline !

Elle va s’en aller :

— Je vous souhaite de retourner chez vous, monsieur, me dit-elle, pour que vous m’envoyiez votre livre. Mais vous nous oublierez, je parie. Il paraît que tous les Français oublient vite.

Je me récrie.