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IV
M. LECONTE DE LISLE[1]



Ce n’est pas seulement en politique que les révolutions sont sujettes à produire leurs contraires. Vous semez une république, vous récoltez un gouvernement absolu ; il n’y a rien là qui contredise les probabilités de l’invraisemblable et la logique de l’inconséquence. Ce qui se passe en littérature, depuis quelques années, est peut-être plus étonnant. Vers 1827, lorsque nous démolissions avec une si édifiante ferveur les derniers débris du paganisme, lorsque nous achevions de chasser de leurs temples les dieux et les déesses, et que nous inaugurions l’art gothique sur les ruines du Parthénon, qui nous eût dit que, vingt-cinq ans plus tard, ce mouvement aboutirait, non pas précisément à de petits vers galants inspirés par Vénus, Cupidon et les Grâces, mais à une interprétation plus profonde, plus savante et plus passionnée de la poésie païenne ? Et pourtant il n’est pas impossible d’expliquer par quelle pente nous sommes ainsi arrivés d’un extrême à l’autre. Là encore nous sommes punis par où nous avons péché. Le chef le plus illustre de cette renaissance chrétienne dans l’art n’avait oublié qu’un point ; c’était d’y mettre un peu de spiritualisme sincère, de christianisme véritable. — « Nous entrons sous ces voûtes pour prier, vous pour rêver, » lui disait à cette époque M. de Montalembert ; et, en effet, dès les Orientales et Notre-Dame de Paris, on pouvait aisément comprendre que M. Hugo n’était préoccupé que du côté plastique de l’art chrétien, et qu’il absorberait bientôt dans une sorte de rêverie panthéiste ce que son rêve de novateur avait eu d’abord de salutaire et de fécond. Qu’en est-il advenu ? Ses imitateurs, ses disciples, M. Théophile Gautier en tête, n’ayant pas les mêmes ménagements à garder avec cette filiation poétique et déjà lointaine qui rattachait M. Hugo au Génie du Christianisme, se firent franchement matérialistes et païens ; car vous aurez beau faire, vous aurez beau tourner, deplacer, morceler la question, le christianisme, c’est l’âme ; le paganisme, c’est la matière. Cela est si vrai, que, par un nouveau progrès dans la décadence, l’école dont je parle en arriva à transporter dans la poésie les procédés d’un autre art, à nous donner de la peinture et de la sculpture en vers, et à croire que le but suprême était atteint, si, à force de ciseler et d’enluminer la langue poétique, elle parvenait à rivaliser, sous leur plume, avec l’ébauchoir et le ciseau. Ceux-là du moins, par un reste d’égards pour le groupe primitif d’où ils étaient sortis, évitaient d’ériger en système leurs secrètes préférences ; ils promenaient indifféremment leurs admirations éclectiques de la Bible à Homère, d’Homère au Dante, d’Eschyle à Shakspeare, du Parthénon à nos sombres cathédrales, du ciel d’Athènes au ciel scandinave, des marbres de Paros aux vierges de Raphaël. Eh bien ! voici un poëte, un poëte d’un grand talent, qui, s’emparant en maître de cette renaissance néo-païenne dont les indices se multiplient, depuis dix ans, dans la société et la littérature, nous dit crûment et dans une prose fort inférieure à ses vers : « Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l’esprit humain. En fait d’art original, le monde romain est au niveau des Daces et des Sarmates ; le cycle chrétien tout entier est barbare. Dante, Shakspeare et Milton n’ont prouvé que la force et la hauteur de leur génie individuel : leur langue et leurs conceptions sont barbares. La sculpture s’est arrêtée à Phidias et à Lysippe. Michel-Ange n’a rien fécondé ; son œuvre, admirable en elle-même, a ouvert une voie désastreuse, etc., etc. » Quant au dix-septième siècle, M. Leconte de Lisle ne lui fait pas même l’honneur d’en dire un mot ; et, quant à la poésie moderne, voici ce qu’il ajoute : « Reflet confus de la personnalité fougueuse de lord Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d’outreRhin et du réalisme des lakistes, la poésie moderne se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi, sous l’appareil le plus spécieux. Un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, rien de plus. La patience publique s’est lassée de cette comédie bruyante jouée au profit d’une autolâtrie d’emprunt, » etc., etc.

Qu’en dites-vous ? Trouvez-vous qu’il y ait là une révolution, ou, si vous aimez mieux, une réaction assez radicale ? M. Leconte de Lisle a du moins le mérite de ne pas déguiser sa pensée sous des périphrases diplomatiques. À ses yeux, rien n’existe en poésie depuis Homère, Eschyle et Sophocle ; Euripide lui-même est un corrompu et un sceptique ; Virgile, Horace, Ovide, n’ont de tolérable que ce qu’ils ont emprunté à la Grèce : en leur qualité de Romains, ils n’ont qu’à répéter ce qu’écrivait le poëte des Tristes :

Barbarus hic ego sum.


Dans le monde moderne, c’est bien pire ; il n’y a que quelques individualités puissantes, se débattant contre la barbarie, et ne réussissant qu’à révéler le douloureux contraste de la beauté de ce qu’elles pourraient faire avec la difformité de ce qu’elles font.

On le comprend, il faudrait des volumes pour répondre à ce colossal paradoxe, et tout ce que je puis vous promettre, c’est de ne pas les écrire : voici, pour ma part, l’humble objection que je me contenterai de soumettre à M. Leconte de Lisle.

De votre propre aveu, Euripide, à peine postérieur de quelques olympiades à Eschyle et à Sophocle, était déjà un sceptique, un poëte de décadence, défigurant la grande tradition homérique. C’est probablement qu’il y a eu dans la poésie grecque, comme dans toute poésie, deux âges, l’âge primitif, celui où la religion et l’art, le dogme et le mythe, sont si étroitement unis, qu’ils se confondent dans l’esprit des peuples ; que le pontife et le poëte ne font qu’un, et que chaque poëme tombant des lèvres sacrées n’est que la vibration harmonieuse des sentiments et des croyances nationales ; — et l’âge secondaire, celui où ces deux éléments commencent à se détacher l’un de l’autre, où l’art et l’orthodoxie se gênent et s’inquiètent mutuellement, où le prêtre et l’artiste s’observent d’un air de méfiance, où les cimes du Pinde et de l’Olympe s’abaissent en s’éloignant. Or, si ce second âge existait déjà pour la Grèce, du temps d’Euripide, c’est-à-dire en pleine civilisation athénienne, en face du temple de Minerve, au milieu des statues de Phidias, croyez-vous qu’après trois mille ans, après la transformation du vieux monde par le christianisme, nous pourrons, nous, disciples de Gœthe, de Chateaubriand et de Byron, descendance maladive et inquiète de Faust et de René, être ramenés, en l’an de grâce impérial 1854, à un sentiment assez naïf, assez profond, assez primitif de la poésie païenne, pour que cette poésie soit autre chose qu’une lettre morte, éclairée d’un rayon lointain ? Savez-vous quelle sera la première condition, j’allais dire le premier châtiment, de votre tentative ? L’isolement ; — et c’est en effet, malgré une remarquable beauté de forme, le caractère dominant de vos Poëmes antiques ; ne vous y trompez pas, la poésie n’a que deux moyens de pénétrer dans les âmes, de se mêler par d’intimes affinités à l’esprit même d’une génération ou d’un siècle, d’un peuple ou d’un monde, de cesser d’être l’amusement puéril d’imaginations oisives, pour parler, par les lèvres d’un seul, la langue de tous : il faut ou qu’elle traduise le sentiment public, religieux, guerrier, national, légendaire ; qu’elle soit le poëme des civilisations au berceau, des nationalités naissantes, des théogonies encore baignées dans les brumes de leur radieuse aurore, des grandes voix de la conscience humaine traversant le temps et l’espace, — ou bien, aux époques inférieures, lorsque l’esprit poétique se retire des masses et de la vie publique, pour s’isoler, par débris, dans quelques cerveaux privilégiés, il faut au moins que nous reconnaissions chez le poëte quelque chose de nous-mêmes, et que cette poésie individuelle devienne à son tour collective, grâce à ces mystérieux courants qui s’établissent dans un même moment entre les imaginations de même trempe. C’est ce qui a eu lieu lorsque ont paru les Méditations, et, plus tard, lorsque M. de Musset, dans Rolla et dans ses Nuits, a encore effleuré de plus près certaines souffrances particulières à notre siècle. Mais essayez de repeupler les montagnes mythologiques, de ressusciter dans leurs tombes glacées les divinités païennes, de rebâtir un temple avec ces froids décombres tour à tour dispersés par la philosophie antique et la religion chrétienne ; même, pour rentrer plus avant dans le sanctuaire du polythéisme, pour donner votre restauration helléniste et païenne un caractère plus magistral, renouvelez le procédé dont se sont servis MM. Augustin et Amédée Thierry pour nos rois de race mérovingienne et carlovingienne. Dites, comme M. Leconte de Lisle, l’Hellade au lieu de la Grèce, Ilos au lieu de Troie, Kronos au lieu de Saturne, Zeus au lieu de Jupiter, Eros pour Cupidon, Artémis pour Diane : vains efforts ! vous ne rendrez pas la vie à ce qui est mort ; vous ne rallumerez pas la flamme sacrée là où se refroidissent, depuis trente siècles, des cendres éteintes. Je pourrai parcourir en curieux cette nécropole ; mais rien en moi ne s’éveillera au contact de ces squelettes tombés du mensonge dans le néant ; pas un sentiment qui réponde à ce que j’éprouve, pas une image qui réponde a ce que je vois. Vous ne réussirez pas mieux à faire de ces fouilles archaïques une création nouvelle et vivante que lord Elgin n’eût réussi à créer, sous le ciel britannique, un monument grec à l’aide des fragments de statues et de bas-reliefs que lui livraient l’Attique et l’Ionie.

Et voyez comme les systèmes excessifs sont toujours portés à s’exagérer encore, et comme dans toute révolution, même littéraire et inoffensive, il y a toujours un Danton derrière Mirabeau, un Robespierre derrière Danton, un Marat derrière Robespierre, et quelque chose encore derrière Marat. On sent que le panthéisme païen ne suffit plus à M. Leconte de Lisle ; il penche vers les théogonies indiennes. J’ai lu avec attention son poëme de Bhagavat, que ses amis m’avaient vanté. C’est très-beau comme exécution, comme couleur, comme encadrement pittoresque ; mais, en vérité, il faudrait que notre pauvre poésie moderne eût commis de bien impardonnables énormités pour mériter d’être condamnée a une aussi terrible déportation. Voici un court échantillon de ce poëme :

Par delà les lacs bleus de lotus embellis,
Que le souffle vital berce dans leurs grands lits,
Le Kaïlasa céleste, entre les monts sublimes,
Élève le plus haut ses merveilleuses cimes.
Là, sous le dôme épais des feuillages pourprés,
Parmi les kokilas et les paons diaprés,
Réside Bhagavat dont la face illumine.
Son sourire est Mâyâ, l’illusion divine ;
Sur son ventre d’azur roulent les grandes eaux ;
La charpente des monts est faite de ses os.
Les fleuves ont germé dans ses veines, sa tête

Enferme les Vêdas ; son souffle est la tempête ;
Sa marche est à la fois le temps et l’action ;
Son coup d’œil éternel est la création,
Et le vaste univers forme son corps solide, etc., etc.

Je le déclare, si ce devait être là le dernier mot de la poésie française, je demanderais qu’on me ramenât à M. de Florian et au chevalier de Boufflers.

M. Sainte-Beuve, le maître infaillible en tout ce qui n’est qu’affaire de goût, après avoir cité avec éloges de belles strophes de M. Leconte de Lisle, intitulées Midi, qui se terminent par ces vers :

Viens, ce soleil te parle en lumières sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin,
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin


ajoutait comme par pressentiment « Dans cette dernière partie, le poëte, en traduisant, dans son expression suprême, le désabusement humain, et en l’associant, en le confondant ainsi avec celui qu’il prête à la nature, a quitté le paysage du midi de l’Europe et a fait un pas vers l’Inde. Qu’il ne s’y absorbe pas ! »

Eh bien, nous craignons qu’il ne s’y soit absorbé ; nous craignons que le paganisme antique, ce mensonge brodé de lumière, ce nuage frangé de rayons, qui, par Platon et Virgile, touche presque à l’immortelle aurore des vérités chrétiennes, n’ait été pour M. Leconte de Lisle qu’une transition vers ces dogmes farouches des théogonies indiennes, que je définirais volontiers le mysticisme de la matière. S’est-il quelquefois demandé pourquoi Virgile, écrivant dans une langue fort inférieure au pur dialecte de Sophocle et d’Homère, n’ayant, pour ainsi dire, qu’une originalité de seconde main, et forcé de composer son miel avec des fleurs demi séchées au lieu de le cueillir en pleine floraison de l’Hymette, a cependant bien plus de prise que les Grecs sur nos imaginations et nos âmes, et restera éternellement le poëte préféré de tous ceux qui veulent retrouver quelque chose d’eux-mêmes sous les voiles divins de la poésie ? C’est que Virgile, retenu encore par les liens visibles du polythéisme, s’en échappe pourtant par maint endroit ; c’est qu’il se rapproche de nous par le mystérieux pressentiment d’un Dieu inconnu, d’une foi nouvelle, dont il anime, comme d’un souffle vivifiant et pur, ces dogmes envahis déjà par le froid de la mort et de la nuit. M. Leconte de Lisle, au contraire, ne paraît occupé qu’à les reculer encore, à les placer hors de notre portée, à les enfermer, dans toute leur immobilité sacrée, au fond de quelque antre de Thrace ou de Thessalie. On dirait un prêtre d’Apollon ou de Cybèle, une sorte de Démodocus antidaté, gardien ombrageux de l’orthodoxie mythologique, et croyant, comme dit Sganarelle, que tout soit perdu, s’il laissait altérer la pureté sacerdotale des traditions et des textes au contact de nos profanes regards et de nos idées modernes. Aussi ses Poëmes antiques, malgré des détails d’une beauté remarquable, forment-ils, dans leur ensemble, une lecture très-pénible pour quiconque n’est pas parfaitement initié à la généalogie officielle-ou apocryphe de ces dieux et de ces déesses, à cet Almanach de Gotha de l’Hélicon et de l’Olympe. Hélène, Niobé, Kîron, sont trois monuments dont je ne méconnais ni l’harmonie, ni l’élévation, ni la grandeur ; mais je passe vite devant leurs portiques déserts pour chercher plus bas, à mi-côte, en quelque repli de la colline, un peu de fraîcheur et d’ombre, un bouquet d’arbres, un humble toit d’où s’exhale un chant, un murmure, une fumée, quelque chose qui m’annonce la présence de l’homme et le mouvement de la vie.

Les pièces détachées qui complètent ce volume, la Source, Midi, Juin, etc., me paraissent préférables aux poëmes ; non pas que le système de l’auteur ne s’y continue, et n’y mêle sans cesse la tradition païenne aux impressions du paysage ; mais enfin, il y a là une ampleur, un caractère, une puissance de souffle qui rachètent bien des peccadilles, et le hiérophante y fait moins de tort au poëte. Ceux qui ont le triste courage de juger les œuvres d’art en dehors de toute préoccupation religieuse et chrétienne admireront, j’en suis sûr, la pièce qui termine le recueil, et qui est intitulée Dies irae ; un Dies irae païen ou plutôt athée, où toutes les croyances et tous les dieux sont confondus dans une agonie suprême, et précipités vers les ablmes sans fond par une Muse ivre de néant. Si M. Leconte de Lisle a le malheur de n’être pas chrétien, il aurait pu du moins s’abstenir d’un titre qui rappelle à toutes les mémoires la plus sublime, la plus terrible de nos prières funèbres ; il aurait pu se souvenir que la poésie a mieux à faire qu’à enlever à la vie la croyance et l’espérance à la mort : ceci soit dit sans rien ôter au mérite de cette pièce, où se traduit d’une façon vraiment saisissante, non plus le désabusement humain dont parlait M. Sainte-Beuve, mais la désolation suprême qui en est la conséquence inévitable, et où M. Leconte de Lisle, destructeur impitoyable de ses propres idoles, semble avoir voulu écrire l’apocalypse du paganisme, aboutissant au vide, aux ténèbres, au chaos, à un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue, comme dit Cossuet, un pauvre radoteur indigne de desservir les autels de Zeus, de Kronos, d’Artémis et de Bhagavat !

Malgré mes réserves, c’est là un début poétique dont on ne saurait contester l’importance ; mais, pour que les espérances qu’il donne se réalisent, il faut que M. Leconte de Lisle se résigne à ne regarder ses Poëmes que comme d’excellentes études faites sur l’antique, sur la poésie grecque, sur l’écorché mythologique ; quelque chose de pareil à ce que font les paysagistes lorsqu’ils copient littéralement, pour s’en servir plus tard, un coin de forêt et un groupe de rochers, ou les architectes, lorsqu’ils reconstruisent en idée, d’après un fragment de chapiteau ou de colonnade, un imposant édifice : il faut surtout qu’il se pénètre d’une vérité bien indépendante de toute croyance et de tout système : c’est que, s’il réussissait, par malheur, à persuader à ses contemporains que rien n’existe en littérature depuis les Grecs, que Zeus et Kronos sont les seuls distributeurs de la source sacrée, et que la poésie moderne n’a désormais plus rien à nous apprendre, ils se le tiendraient pour dit et en profiteraient pour courir un peu plus vite à la Bourse ou aux chemins de fer, mais que pas un d’eux ne le suivrait dans son temple ni dans sa pagode.




  1. Poëmes antiques.