Ouvrir le menu principal


OPÉRETTE EN UN ACTE


REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS À PARIS,
DANS LES SALONS DE LA PRESIDENCE DU CORPS LEGISLATIF,
LE 31 MAI 1861,


ET REPRISE SUR LE THÉÂTRE DES BOUFFES-PARISIENS,
LE 14 SEPTEMBRE 1861.
PERSONNAGES
CHOUFLEURI, rentier MM. Désiré.
CHRYSODULE BABILAS, jeune compositeur Potel.
PETERMANN, domestique de Choufleuri Marchand.
BALANDARD, invité Bache.
ERNESTINE, fille de Choufleuri Mlles { Tautin.
Auclair.
MADAME BALANDARD, invitée M. Léonce.

Invités.


A Paris, au Marais, en 1833.



Salon bourgeoisement meublé.



Scène PREMIÈRE


ERNESTINE, seule, parlant au fond par la porte ouverte.
Oui, papa, soyez tranquille, je vais achever de m’habiller et tout préparer pour la soirée. Ah ! je me le rappellerai, le 24 janvier 1833, la fête musicale de papa. (Elle ferme la porte, s’approche de la fenêtre, l’ouvre et regarde au dehors.) Pas de lumière à la fenêtre ! Il est sorti !… C’est de Babylas que je parle, de Chrysodule Babylas, mon amoureux ! J’ai un amoureux par la fenêtre, sans que papa le sache ! Je suis jeune, mais je suis très-avancée pour mon âge !
COUPLETS.
I
––––––J’étais vraiment très-ignorante,
––––––Quand j’ai quitté ma pension ;
––––––Mais, depuis, j’ai su, je m’en vante,
––––––Finir mon éducation !
––––––Je sais que toute fille honnête
––––––Doit avoir au moins un amant,
––––––Et vite j’ai fait la conquête
––––––D’un jeune homme aimable et charmant :
–––––––C’est mon voisin Babylas.
––––––––––Cher Babylas.
––––––––––Hélas ! hélas !
––––––Pourquoi donc ne m’entends-tu pas ?
––––––––––Cher Babylas !
II
––––––En me mettant à la fenêtre,
––––––Par un matin du mois de mai,
––––––Je le vis soudain apparaître,
––––––Et tout aussitôt je l’aimai !
––––––Sous les toits, dans une mansarde,
––––––Il travaille modestement ;
––––––Mais il est jeune, et le ciel garde
––––––Un avenir étincelant
–––––––A mon voisin Babylas !
––––––––––Cher Babylas !
––––––––––Hélas ! hélas !
––––––Pourquoi ne me réponds-tu pas ?
––––––––––Cher Babylas !

Je l’entends… (A peine Ernestine a-t-elle achevé ses couplets qu’un basson joue au dehors l’air : « Mon cœur soupire. » ) C’est lui, c’est Babylas ! il me dit qu’il m’aime !… Répondons-lui ! (Elle joue sur son piano l’air : « Ah ! vous dirai-je maman. » — Le basson joue aussitôt l’air : « Les gueux, les gueux sont des gens heureux ! » ) Pauvre garçon ! il me dit qu’il est g… qu’il est heureux ! (Le basson joue l’air du Solitaire : « C’est le solitaire qui sait tout, etc. » ) Comme le théâtre est un bon enseignement ! Mon père me mène souvent au Palais-Royal… les jours de sortie… Il n’aime pas les Français, parce qu’il parait que ce n’est pas convenable, et c’est au Palais-Royal, dans un vaudeville, que j’ai trouvé cette idée ingénieuse de correspondance en musique ! Prévenons Babylas que mon père est sorti ! (Elle joue l’air : « Bon voyage, monsieur Dumolet. » À peine a-t-elle fini le motif, que la fenêtre s’ouvre et que Babylas parait.)


Scène II

ERNESTINE, BABYLAS.


BABYLAS, de la fenêtre.

Ernestine ! chère Ernestine !


ERNESTINE.

Cher Babylas !


BABYLAS.
Puis-je franchir le seuil de cette fenêtre ?

ERNESTINE.

Vous le pouvez. (Babylas descend.)


BARYLAS.

Votre excellent père est sorti ?


ERNESTINE.

Pour une heure.


BABYLAS.

Eh bien, lui avez-vous risqué quelques mots touchant notre mariage et mon invitation à sa soirée musicale ?


ERNESTINE.

Hélas ! oui.


BARYLAS.

Il n’a rien voulu entendre ?


ERNESTINE.

Hélas ! non.


BARYLAS.

Et pourtant il ne me connaît pas !…


ERNESTINE.

« Papa, lui ai-je dit, petit papa, savez-vous qui vous devriez inviter à votre grande soirée musicale ? — Non ! — Eh bien, c’est un monsieur que je connais. — Tu connais des messieurs ? — Non, papa, j’en connais un. Il s’appelle monsieur Chrysodule… — Qu’est-ce qu’il vend ? — Oh ! papa, c’est un artiste. — Un grand artiste ? — Pas encore, mais il est bien séduisant. »


BABYLAS.

Oh !


ERNESTINE.

C’est ce qu’a fait papa : Oh ! Et il a ajouté : « Eh bien, invite M. Chrysodule à ne jamais mettre les pieds chez moi. — C’est comme ça que vous encouragez les arts ? — J’encourage les arts, mais pas les artistes sans le sou à courtiser ma fille. » Nous en sommes restés là !


BABYLAS.

On ne pouvait guère aller plus loin pour la première fois. Alors, tout est perdu ?


ERNESTINE.

Rien n’est perdu !… Il ne vous tonnait pas, comme vous le disiez. Terminez votre grand opéra, qui vous rendra riche et illustre. Quand sera-t-il fini ?


BABYLAS.

Bientôt, chère Ernestine Et quelle musique ! quelle musique !


ERNESTINE.
Oh ! chantez-moi-la. Tenez, disons à nous deux la ballade du troisième acte, voulez-vous ? La guitare enchantée du muletier Pedro.

BABYLAS.

Volontiers.

I


––––––Pedro possède une guitare,
––––––Une guitare bien bizarre…
–––––––––––Bing, bing, bing !

ERNESTINE.
––––––Qui jusqu’au fond des familles
––––––S’en va troubler les jeunes filles !
–––––––––––Ding ! ding ! ding !

BABYLAS.
–––––––––Lorsque, sur sa mule,
–––––––A travers Madrid circule
–––––––––––Notre beau
––––––––––––Pedro !

ERNESTINE.
–––––––––Chantant sa musique,
–––––––Sur sa guitare magique,
––––––––––––L’effet
–––––––––––––Est
––––––––––––Complet !…

ENSEMBLE.
––––––Pedro possède une guitare, etc.

ERNESTINE.
––––––Les jeunes filles, tout émues,
––––––Le suivent à travers les rues.
––––––––––––Bing ! bing !

BABYLAS.
––––––Toutes les duègnes à l’alcade
––––––Se sont plaintes de l’algarade.
––––––––––––Ding ! ding !

EANESTINE.
–––––––––L’alcade barbare
–––––––A confisqué la guitare,
–––––––Et, depuis ce jour…

BABYLAS.
–––––––Il en fait usage
––––––Pour ramener dans son ménage
––––––––––Un peu d’amour.

ENSEMBLE.
––––––Pedro possède une guitare, etc.

ERNESTINE.

Et je n’épouserais pas un homme qui a tant de mélodie !


BABYLAS.

Ce serait un sacrilége !


CHOUFLEURI, en dehors ; il appelle.

Par ici ! par ici ! Petermann ! Petermann !


ERNESTINE.

C’est la voix de papa ! Fuyez, cher Babylas, fuyez !


BABYLAS.
Adieu ?

ERNESTINE.

Non, au revoir !


BABYLAS, montant sur la fenêtre.

Puissiez-vous, Ernestine, rejouer bientôt cet air charmant (il fredonne le motif : « Bon voyage, monsieur Dumolet » ) qui m’annonce que je peux vous voir…


ERNESTINE.

Prenez garde de tomber, marchez droit dans la gouttière. À bientôt !


BABYLAS, qu’on ne voit plus.

À bientôt ! (Choufleuri paraît.)


Scène III

ERNESTINE, CHOUFLEURI.


CHOUFLEURI.

Ma fille, ma fille, voici le grand jour ! Je suis ému ! Le concierge est en habit noir ! Petermann, mon domestique belge, dont j’ai fait un groom anglais pour cette solennité, Petermann a une culotte jonquille. Il est superbe !… Tu vas le voir. Il y a des fleurs dans l’escalier, et un garde municipal à cheval à chaque étage ; tout est prêt ! Il est huit heures, dans une heure mes invités seront ici ! Oh ! que je suis heureux ! Embrasse-moi, Ernestine, embrasse-moi !


ERNESTINE.

Non, papa, ça chiffonnerait ma robe !


CHOUFLEURI.
Ah ! oui, tu as raison. Sais-tu que mes invitations ont produit un effet foudroyant ! J’en ai envoyé à tous les ministres et à tous les ambassadeurs ; ils ne viendront probablement pas, ils sont si occupés ; mais de ma part, c’est de bon goût. En dehors du monde officiel j’aurai tout Paris… c’est une expression exagérée, car je n’en aurai pas le quart. (Avec émotion.) Mes invitations ! en voilà une ! J’en ai semé partout. (Lisant.) « Monsieur Choufleuri restera chez lui le 24 janvier 1833… » Je reste chez lui ! le rêve et l’ambition de ma vie entière ! (Reprenant sa lecture.) « On fera de la musique. On entendra madame Sontag, M. Rubini et M. Tamburini. » Il parait que c’est ce qu’il y aura de mieux ! Ma soirée sera superbe ! Et on en rendra compte dans la chronique des journaux ? Ah ! c’est un beau rêve ! Mon nom imprimé dans un journal ! je ne l’ai vu qu’une fois, j’avais été arrêté, arrêté dans un groupe par mégarde, et encore ces journalistes sont si bêtes qu’ils avait écrit choux au lieu de chou ; mais n’importe, ça m’a flatté !

ERNESTINE.

Cela vous amuse donc beaucoup, papa, de donner une soirée ?


CHOUFLEURI.

Si ça m’amuse ! (Très-calme.) Mais non, ça ne m’amuse pas du tout, et ça me coûte très-cher ! Mais je protége les arts ! Et protéger les arts quand on n’y comprend rien, c’est sublime ! Faire faire de la musique chez soi quand on aime la musique, le beau mérite ! Mais moi, elle m’agace ou elle m’endort, il n’y a pas de milieu, et j’en fais faire tout de même… Mais tu ne me parais pas partager mon bonheur ?


ERNESTINE.

Non, papa, pas du tout, du tout !


CHOUFLEURI.
Tu me boudes toujours à cause de ton M. Chrysodule… je ne sais qui ! Mais, franchement, Nestine, chère petite Nestine ! pouvais-je inviter M. Chrysodule, un homme que je ne connais pas, quand je vais avoir M. Rubini, M. Tamburini et la Sontag ? Remarque bien que je dis la Sontag !… Impossible ! archi-impossible ! (Parait Petermann au fond. Il a un costume de groom ridicule, beaucoup trop grand pour lui.) Ah ! mon Dieu ! (Choufleuri tombe sur une chaise.)

ERNESTINE.

Mais qu’avez-vous donc, papa ?


Scène IV

Les Mêmes, PETERMANN, accent belge.


CHOUFLEURI.

Regarde ! regarde ! quel chic anrglais ! John ! John ! John ! Eh bien, que veux-tu ? (Mouvement de Petermann.) Parle, mon ami.


PETERMANN.

Monsieur, c’est pour le souper… On m’a commandé de frapper des bouteilles de champagne.


CHOUFLEURI.

Eh bien !


PETERMANN.

Monsieur, je les ai frappées, comme cela, bien doucement, bien doucement… elles se sont toutes cassées… Faut-il en frapper d’autres ?


CHOUFLEURI.

Comment, imbécile tu as…


ERNESTINE, riant.

Ah ! la bonne idée !… ah ! ah !


PETERMANN.
Dame ! monsieur !

CHOUFLEURI.

Allons, il faut que je surveille tout cela moi-même. Il me ferait encore quelque sotisse ! Pendant ce temps, va achever de t’habiller, ma fille… Tu n’es pas encore coiffée.


ERNESTINE.

Oui, papa, j’y cours. (Elle sort.)


Scène V

CHOUFLEURI, PETERMANN.


CHOUFLEURI.

Ah ! tu me coûtes cher, toi…


PETERMANN.

Monsieur, cela n’est pas ma faute ; je m’embrouille, j’ai trop de choses à faire, savez-vous ?


CHOUFLEURI, parlant belge à son tour.

Tu es ici pour tout faire, savez-vous ? Bon !… voilà que je parle belge. Dès que je cause cinq minutes avec ce garçon-là, ça me gagne !


PETERMANN.

Il m’a fallu frotter les pièces, porter vos invitations… habiller mademoiselle votre fille ; ça, je veux bien le faire… mais mettre moi-même mes bottes, mon habit, tout cela, pour une fois, savez-vous c’est trop. Quand je suis entré ici, on m’a dit que je serais nourri, habillé, et personne ne m’habille… C’est trop ! faut que ça finisse…

I
––––––En naissant, chaque créature
––––––A reçu des mains d’la nature
––––––Les facultés et le moyen
––––––De suffire à son entretien.
––––––Mais il n’faut pas confondre un homme
––––––Avec une bête de somme !
––––––Il n’a qu’deux jambes, deux bras, dix doigts
––––––Il n’peut pas tout faire à la fois !
II
––––––A peine si la nuit s’achève,
––––––Le jour parait ; il faut qu’je m’lève ;
––––––Puis c’est midi qui vient sonner,
––––––Il faut que j’aille déjeuner.
––––––Avant l’dîner, faut que j’m’habille.
––––––Après l’dîner, qu’je m’déshabille,
––––––J’n’ai qu’deux jambes, deux bras, dix doigts,
––––––Je n’peux pas tout faire à la fois !

CHOUFLEURI, avec douceur.

John ! John ! John ! mon ami !


PETERMANN.
Et puis, pourquoi donc est-ce que vous m’appelez toujours Jaune, monsieur ?… Jaune, savez-vous, qu’est-ce que c’est que ça, pour un nom ? Jaune, c’est une couleur…

CHOUFLEURI.

Mais non ! mon ami, c’est un nom anglais ! Tu sais que tu es un groom anglais, ce soir !


PETERMANN.

Comment, monsieur, Anglais ! Et ma nationalité ! Je suis Belge, pour une fois !


CHOUFLEURI, s’animant.

Tu es Belge, pour une fois, le jour ; mais le soir, quand je reçois, tu es Anglais, savez-vous ?… Bon ! voilà que je repatoise.


PETERMANN.

Mais je ne sais pas l’anglais !


CHOUFLEURI.

Bah ! Est-ce qu’il n’y a pas un petit patois dans ton pays ?


PETERMANN.

C’est-à-dire qu’on y parle flamand et pas le patois de Paris ! Écoutez, monsieur !… (Ici une longue phrase flamande.)


CHOUFLEURI.

Eh bien, voilà ce que je te demande… c’est de l’anglais ! (On sonne.) On sonne, va ouvrir… (Petermann sort.) C’est vrai, au fait : je ne sais pas l’anglais, je ne sais pas non plus le flamand ; donc, c’est exactement la même langue pour moi, et il en sera de même pour mes invités !… Quand je dis mes invités… je ne les ai même pas invités !… Non… je les ai prévenus simplement… je dis : M. Choufleuri restera chez lui… et voilà en ce moment la haute société de Paris qui s’habille et qui se prépare à envahir mes salons !… pendant que j’attends tranquillement ici… Ah ! c’est un beau rêve !… (Petermann rentre tenant dans chaque main des paniers remplis de pâtisserie.) Qu’est-ce que c’était ?


PETERMANN.

Monsieur, c’est le pâtissier, et le glacier, et trois lettres, monsieur, trois lettres pour toi.


CHOUFLEURI.

Eh bien, et le plateau ?


PETERMANN.

Quel plateau ?


CHOUFLEURI, criant.

Mais le plateau, parbleu ?


PETERMANN, criant plus fort.

Mais quel plateau, pour une fois ?


CHOUFLEURI.

Le plateau avec lequel tu dois m’apporter mes lettres.


PETERMANN, très-tranquillement

Il est à sa place dans l’antichambre.


CHOUFLEURI.

Dieu ! qu’il est bête ! mais il est bien dévoué ! Eh bien, où sont-elles, ces lettres ?


PETERMANN.

Dans le revers de ma botte !


CHOUFLEURI, éclatant de rire.

Dieu, qu’il est bête ! mais il est dévoué. Seulement dis donc, c’est bien entre nous ; mais ne va pas faire ça devant du monde ! Allons. (Il va pour prendre les lettres dans la botte de droite.)


PETERMANN.

Pas celle-là, l’autre, la gauche !


CHOUFLEURI.

Ah ! c’est la botte aux lettres, celle-là ? (On sonne.)


PETERMANN.

Ne bouge pas, monsieur. Je vais ouvrir et me débarrasser.


CHOUFLEURI, prend les lettres : Petermann sort pour se débarrasser de ses paniers.

Voyons ! (Lisant.) « Monsieur, vous resterez chez vous le 24 janvier, j’en suis enchanté, car alors je suis sûr de ne pas vous rencontrer ailleurs. » Quelle mauvaise plaisanterie ! « Monsieur, vous restez chez vous le 24 janvier, vous serez donc enrhumé ? Écrivez cela à votre famille ; à moi, ça m’est bien égal ! » C’est quelque voisin jaloux de voir du monde chez moi ! Voyons la troisième, elle doit être plus sérieuse… (Il l’ouvre.) Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! (Il lit.) « Monsieur, les soussignés madame Sontag, MM. Rubini et Tamburini se trouvant, d’un commun accord, subitement indisposés, regrettent sincèrement de ne pouvoir chanter ce soir chez vous. » Mon Dieu ! Petermann, soutiens-moi, mon ami ! C’est une conspiration, je suis perdu !… (Il est pris d’une violente attaque de nerfs, et tombe dans les bras de Petermann.)


PETERMANN.

Au secours ! à l’aide ! Et pas d’huilier ! Mais, monsieur, ce n’est pas raisonnable, un peu de tenue, un peu de tenue ! (Choufleuri se débat dans une crise nerveuse. — Accourt Ernestine.)


Scène VI

Les Mêmes, ERNESTINE.


PETERMANN.

Ah ! mademoiselle, venez. Le bourgeois est occupé à se trouver mal.


ERNESTINE.

Papa, papa, qu’est-ce que vous avez ?


PETERMANN, mettant une clef dans le cou de Choufleuri.

Ah ! une clef dans le dos ! on dit que ça fait plaisir. (Il prend un soufflet et lui souffle dans le nez.) C’est de l’air pur, ça va le ranimer.


CHOUFLEURI, se promenant avec égarement.

Madame Rubini malade ! M. Sontag ! malade ! Tamburini malade ! Pas de concert !… Choufleuri pas chez lui ! déshonoré ! Que devenir ? que faire sans mes chanteurs ?


ERNESTINE.

Ah !… Comment !… vos chanteurs italiens vous manquent de parole ?


CHOUFLEURI.

Hélas ! oui !… Tiens, lis ! (Il lui tend les lettres.)


ERNESTINE, à part.

Ah quelle idée ! (Haut.) Eh bien, je puis vous sauver.


CHOUFLEURI.

Toi ?


ERNESTINE.

Moi… Renvoyez d’abord ce domestique.


CHOUFLEURI, à Petermann.

Va-t’en !


PETERMANN.

Il n’y a plus de soirée ! Je peux aller me promener ?


CHOUFLEURI.
Non ! va-t’en, mais reste à l’antichambre !

PETERMANN.

Je regrette, je regrette.


Scène VII

ERNESTINE, CHOUFLEURI, puis BABYLAS.


CHOUFLEURI.

Et maintenant, dis-moi vite, ma fille, quel est ton moyen ?


ERNESTINE.

C’est très-simple, regardez, et ne bougez pas.

TRIO.

Ernestine se met au piano. — Elle joue l’air de Robert : Nonnes qui reposez sous cette froide pierre. Le basson répond au dehors par l’air de la Dame blanche : J’arrive en galant paladin, et Babylas parait à la fenêtre.


BABYLAS.
––––––J’arrive en galant paladin !

CHOUFLEURI.
––––––Quel est ce muscadin ?

BABYLAS, à part.
––––––––––O ciel ! le père !

CHOUFLEURI.
––––––Ernestine, tu me diras,
––––––Tu m’apprendras…

ERNESTINE.
––Je ne vous dirai rien, papa, c’est un mystère !

CHOUFLEURI.
––––––––––C’est un mystère ?
––––––––Mais cependant son nom ?

ERNESTINE.
––––––––––C’est Babylas !

ENSEMBLE.
––––––––––C’est Babylas !

BABYLAS.
––––––––––Oui, Babylas !

CHOUFLEURI.
––––––––––Quel Babylas ?

BABYLAS.
––––––––––Que me veut-on ?

CHOUFLEURI.
––––––––Quel est ce Babylas ?

BABYLAS.
––––––––––Que me veut-on ?

CHOUFLEURI.
––––––––Quel est ce Babylas
––––––––Que je ne connais pas !

ERNESTINE.
––––––––––Pas de question,
–––––––––––Ou, sinon,
–––––––––––La vision
–––––––––––Disparaîtra
––––––––––Silence, papa !

BABYLAS, disant comme elle.
––––––––––Silence, papa !

CHOUFLEURI.
––––––––Mais cependant son nom ?

ERNESTINE.
––––––––––C’est Babylas.
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––C’est Babylas, etc.

ERNESTINE, à Babylas.
––Babylas, Asmodée, ou tout autre démon,
––Sais-tu ce que je veux de toi ?

BARYLAS.
––Sais-tu ce que je veux de toi ? Non, non !

ERNESTINE.
––––Apprends donc que ce soir, ici,
––––Devait chanter Tamburini ;
––––Et puis avec Tamburini,
––––Et la Sontag et Rubini.
––––Hélas ! trois fois hélas ! voici
––––Que nous perdons Tamburini !
––––Et puis que nous perdons aussi,
––––Et la Sontag et Rubini.
––––C’est à ton pouvoir infini
––––De retrouver Tamburini.
––Ne peux-tu pas sauver l’honneur des Choufleuri ?

BABYLAS, à part.
–––––––––Ah ! je comprends.

Haut.

–––––––––Ah ! je comprends. Oui !
––––––Je vais sauver les Choufleuri !

ERNESTINE et CHOUFLEURI.
––––––Il a dit oui ?… Soyez béni !

ENSEMBLE.
––––––Sauvé ! sauvé ! grâce à { ma fille.
sa
––––––Sauvé l’honneur de la famille.

CHOUFLEURI.
––––––Ainsi vous me comprenez bien :
––––––J’aurai mon concert italien !

BABYLAS et ERNESTINE.
––––––Rien ne sera plus italien !

CHOUFLEURI.
––––––C’est que moi je ne comprends rien,
––––––En musique hors l’italien

ERNESTINE et BABYLAS.
––––––Rien ne sera plus italien !
REPRISE DE L’ENSEMBLE

CHOUFLEURI.

Mais enfin, m’expliqueras-tu qui est et d’où vient ce jeune homme ?…


ERNESTINE, mystérieusement.

Chut ! plus tard, mon père. Je dois me taire en ce moment, pour des raisons politiques très-importantes… Voulez-vous sauvez votre honneur ?…


CHOUFLEURI.

Mais je ne veux que ça !…


ERNESTINE.

Eh bien c’est la foi qui vous sauvera ! Voici un Rubini !


CHOUFLEURI.

Un Rubini ?


BABYLAS.
Oui, monsieur, je suis le double de Rubini !

CHOUFLEURI.

La moitié m’aurait suffi, c’est tout ce que j’avais promis à mes invités… Mais abondance de Rubini ne nuit pas. (A Ernestine.) C’est bien… mais… madame Sontag ?…


BABYLAS.

La Sontag ?… (Avec aplomb et montrant Ernestine.) Voilà !


CHOUFLEURI.

Ernestine ?…


BABYLAS.

Elle est bonne musicienne… elle a de la voix !…


CHOUFLEURI.

C’est vrai.


BABYLAS.

Vos invités ne la connaissent pas, elle a quitté sa pension il y a huit jours.


CHOUFLEURI.

C’est vrai, comment sait-il cela !


BABYLAS.

Vous deviez la présenter dans le monde aujourd’hui… Eh bien, elle ne sera pas sortie de pension, et elle sera madame Sontag !


CHOUFLEURI.
Oui, mais elle restera toujours ma fille, n’est-ce pas ?… Admirable !… c’est un sorcier !… Mais Tamburini !…

ERNESTINE.

Ah ! dame… Tamburini…


BABYLAS.

Tamburini ?… Attendez !… (Il fait un geste d’étonnement en fixant Choufleuri.) Tamburini ?… Regardez-moi de profil… non, de face… Montrez-moi votre profil de face !… Ah ! c’est étonnant comme vous lui ressemblez à présent !


CHOUFLEURI.

À qui ?


BABYLAS.

À lui.


CHOUFLEURI.

À qui, lui ?…


BABYLAS.

À Tamburini.


CHOUFLEURI.

Je ressemble à Tamburini ?… Mais alors je suis sauvé ?


ERNESTINE.

À un moment donné, vous vous éclipsez ; vous vous déguisez un peu, et vous le remplacez.


BABYLAS.

Parfait !


CHOUFLEURI.
Ah ! mais non ! je ne sais pas l’italien.

BABYLAS.

L’italien ? mais c’est tout simple ! Tenez, on ajoute no au masculin et na au féminin : italien, italiano.


ERNESTINE.

Ernestine, Ernestina.


CHOUFLEURI.

Choufleuri, Choufleurino !… Ah ! et comment dit-on bonjour ?


BABYLAS.

Bonjour, bonjourno.


CHOUFLEURI.

Bonjourno !… Alors, quand je dis le matin à mon domestique : Apporte-moi mes bons journaux, je lui dis bonjour en italien ?… Voyez à quoi je serais exposé si mon domestique était Italien !… Ah ! pour me retirer à la fin de la soirée, dites-moi comment on dit adieu ?…


BABYLAS, embarrassé.

Adieu ? Dame… adouyoudou !


ERNESTINE.

Oui, adouyoudou !


CHOUFLEURI.

Adouyoudou ! adouyoudou !… Dieu, que c’est curieux ces langues étrangères !… Il paraît, du reste, que c’est très-utile aux étrangers, qui sans cela ne se comprendraient pas entre eux… Tenez, ça m’a coûté très-cher pour faire apprendre l’anglais à ma fille… et on m’a assuré qu’à Londres tous les pauvres parlent anglais, et que ça ne leur coûte rien !… maintenant que me voilà ferré sur l’italien, reste la question de la musique… je n’y connais rien !


BABYLAS.

Tant mieux ! Vous entrez et vous faites tout simplement comme ça… en vous frappant sur le ventre : bim… boum… bim… boum… Aux Italiens, les basses ne font pas autre chose… Tâchez seulement d’être dans le ton… et encore, à la rigueur…


CHOUFLEURI.

Compris ! Allez, mon cher monsieur Babylaso, et ne perdez pas de temps ; et toi, Ernestina, va te préparer.


ERNESTINE.

Oui. (A Babylas.) Revenez vite (Elle sort. Babylas va pour sortir par la fenêtre.)


CHOUFLEURI.

Ah ! vous vous en allez par là ?… Quel original ! Entre nous, soit !… parce que je comprends… mais mes invités sont des bourgeois, ils ne comprendraient pas. Ainsi, pour eux, rentrez par la porte, n’est-ce pas ? Ça les étonnerait trop de voir M. Rubini arriver par les toits… Adieu, cher monsieur Babylaso, à bientoto, à bientoto… J’ai encore vingt minutes devant moi, et je parle déjà italien !… (Babylas sort par la fenêtre.)


Scène VIII

CHOUFLEURI, puis PETERMANN.


CHOUFLEURI.

Neuf heures !… Vite, mes invités vont arriver. Petermann ! Petermann !… Eh bien, qu’est-ce qu’il fait ?… John ! John !…


PETERMANN, un plateau de rafraîchissement à la main.

Voilà, monsieur !


CHOUFLEURI.

Ah ! te voilà !… Eh bien, est-ce bon, cela ?…


PETERMANN.

Dame ! goûtez, monsieur ; moi, j’en ai bu deux verres… ça m’a l’air meilleur comme tout !


CHOUFLEURI, trempant son doigt dans un verre et goûtant.

Exquis ! mais il y a trop de sucre. À la deuxième fois, mets-en moins, et, pendant le concert, plus de sucre du tout. Et puis, n’insiste pas si on refuse, passe, n’insiste pas… Tiens, assieds-toi là, je vais te montrer. (Petermann s’assied à droite. Choufleuri passe le plateau devant lui, sans s’arrêter, en disant :) Madame veut-elle bien accepter un verre de… Il ne faut jamais insister plus que ça ! Voyons, presto, les chaises, les fauteuils, puis les bougies… Allumons, allumons !… (Il monte sur les chaises pour allumer.) Celles de derrière, tu peux les laisser, cela ne se voit pas… Maintenant tout est bien. Ah ! mes gants ! Met-on des gants pour recevoir ? Je n’ai pas remarqué, la dernière fois que je suis allé chez Balandard, s’il avait des gants… Je vais toujours en mettre un… il y en aura ainsi pour tous les goûts… la !


PETERMANN.

Ça vous fait donc bien plaisir, monsieur, de recevoir chez vous un tas de gens ?


CHOUFLEURI.

Si ça me fait plaisir ! Mais c’était le rêve de toute ma vie !


PETERMANN.

Eh bien, monsieur, vous êtes bien bon !… Je sors de chez un maître qui avait comme ça la rage de donner des soirées ; il se mettait en quatre, il se donnait du mal !… Et j’entendais toujours les invités dire en sortant : « Mâtin, que c’est embêtant ! mâtin, que c’est embêtant !… » Les vôtres diront la même chose.


CHOUFLEURI.

Je ne le crois point ! (On sonne.) Les voici ! Va ouvrir et plus un mot de français ! (Petermann sort.) Dieu, que je suis ému !… Enfin, je suis chez lui !…


Scène IX

CHOUFLEURI, PETERMANN, M. et MADAME BALANDARD, Invités et Invitées.


PETERMANN, annonçant.

Monsieur et madame Le Tilleul et leurs deux demoiselles.


CHŒUR.
––––––––Le plaisir nous invite,
––––––––La fête nous sourit ;
––––––––Accourons donc bien vite
––––––––Chez ce bon Choufleuri.

PETERMANN, annonçant.
––––––––Madame de Sainte-Hermiones,
––––––––Et monsieur Fort-Canon ;
––––––––Et puis un tas d’personnes,
––––––––Dont je n’ai pas ret’nu l’nom.
REPRISE DU CHŒUR.
––––––––Le plaisir nous invite, etc.

PETERMANN, annonçant.

Monsieur et madame Balandard


CHOUFLEURI.
En anglais donc !

PETERMANN.

En anglais donc !


BALANDARD
I
––––––Salut ! salut ! noble Mécène !
––––––Salut ! cher protecteur des arts !

MADAME BALANDARD.
––––––Connu depuis la ru’de Seine
––––––Jusques au bout des boulevards !

ENSEMBLE.
––––––Nous arrivons avec empressement,
––Pour assister tous deux à ce concert charmant.

BALANDARD.
II
––––––Salut à vous dont l’âme exquise…
––––––Est comme un phare étincelant.

MADAME BALANDARD, à Balandard.
––––––Vous allez dire une bêtise,
––––––Saluez donc tout simplement.

ENSEMBLE.
––––––Nous arrivons, etc.

CHOUFLEURI.
Bonjour, cher Balandard. Madame, je suis bien le vôtre ! Que vous êtes aimable d’avoir quitté, pour venir nous voir, votre petit paradis de la rue Cloche-Perce.

MADAME BALANDARD.

C’est vous qu’il faut remercier, vous qui allez nous faire entendre ces grands chanteurs italiens qui nous inspirent, qui nous transportent, qui nous subjuguent, qui nous font rêver !…


BALANDARD.

Assez ! assez !


PETERMANN, annonçant.

Meinherr Régulusman (Mouvement des invités.)


CHOUFLEURI.

Ne vous dérangez pas, c’est l’accompagnateur !… un artiste, je le paye. (Ils s’assoient.)


MADAME BALANDARD.

Est-ce que nous ne verrons pas mademoiselle votre fille ?


CHOUFLEURI.

Ma fille ? Si fait !… Ah ! non je ne l’ai pas encore retirée de sa pension !… Elle est si jeune !…


MADAME BALANDARD.

Je l’ai vue, elle n’était pas plus grande que ça, il y a dix ans !


BALANDARD.

Et moi donc ! Elle n’était pas plus haute que ça, il y a quinze ans…


CHOUFLEURI
Ah ! depuis, elle a beaucoup grandi.

Scène X

Les Mêmes, PETERMANN.


PETERMANN, apportant un panier.

Monsieur, voilà ce qu’on m’a remis pour toi…


CHOUFLEURI.

En anglais donc ! (Il déploie le papier.) Ah ! c’est le programme que m’envoie Babylas… Tout à l’heure je le lirai… (Il met le papier dans sa poche.)


MADAME BALANDARD.

Quel bonheur ! quel bonheur ! nous allons voir des acteurs de près… Et, dites-moi, cher monsieur, est-ce que vos artistes vont nous faire des tours avant de commencer ?


CHOUFLEURI.

Des tours ?… Horreur ? Ce ne sont pas des acrobates, ce sont des chanteurs !


MADAME BALANDARD.

C’est que j’ai entendu parler d’un célèbre artiste nommé Bosco, qui faisait des tours enchanteurs…


CHOUFLEURI.

C’est d’une autre famille… Les miens, je vous le répète, sont ce qu’il y a de mieux… ils coûtent très-cher… du reste, vous pourrez en juger par le programme du concert qu’ils vont nous donner… Écoutez.


TOUS.

Chut ! chut ! le programme ?…


CHOUFLEURI, tirant un papier de sa poche et lisant.

« Solo… gratin… sole au gratin… Duo… (A part.) Quelle écriture !… (continuant.) Du homard. (A part.) Qu’est-ce que c’est que cela. ? (Haut.) Ah ! pardon, c’est le menu du souper… je me suis trompé ! (Il remet le papier dans sa poche et en tire un autre qu’il lit.) Voici le programme… le vrai programme… (Lisant.) « 1° Morceau de vo… »


BALANDARD.

Comment, c’est donc encore un menu ?


CHOUFLEURI.

Ah ! non… pardon… (Lisant.) « Morceau de vocalises tiré de l’o… »


BALANDARD.

C’est de Moïse, alors ?


CHOUFLEURI.
Ah ! non ! (Lisant.) « Tiré de l’opéra… » (A part.) Sapristi ? que c’est mal écrit ! (Lisant.) « De carafe et verre d’eau… non, de l’opéra de Carafa et de Verdi !… » (Parlé.) Pour terminer dessert très-avarié !… Non ! non… des airs très-variés !

TOUS.

Bravo ! bravo !


MADAME BALANDARD.

Oui, bravo !


Scène XI

Les Mêmes, BABYLAS, ERNESTINE, en costumes extravagants.


ERNESTINE, à Petermann.

Annoncez la Sontag et Rubini !…


PETERMANN, très-haut.

La Soutag et Robinet.


CHOUFLEURI.

Rubini, messieurs ! Rubini ! Mon domestique est Anglais, il ne sait pas… Ce sont eux…


BALANDARD.

Voilà donc de vrais acteurs ! Ah ! ça me donne une émotion…


MADAME BALANDARD.

Et moi donc ! (Sautant de joie et chantant.)

–––––––Quel bonheur ? quel bonheur ?
––––––Je vais voir de près un acteur !

BALANDARD, l’arrêtant.
Madame…

MADAME BALANDARD.

Vous m’ennuyez !


BALANDARD.

Ne remarquez-vous pas comme moi qu’ils sont étrangement habillés ?


CHOUFLEURI.

Ce sont les costumes de la pièce dont ils vont vous chanter les morceaux.


MADAME BALANDARD.

Ah ! très-bien ! très-bien ! Et lequel des deux est madame Sontag ?


BALANDARD.

Mais c’est probablement celui qui est habillé en femme.


MADAME BALANDARD.

Curieux ! curieux !… C’est égal… (Sautant de joie.)

–––––––Quel bonheur ! quel bonheur !
––––––Je vois de tout près un acteur !

BALANDARD.

Un peu de tenue, madame.


MADAME BALANDARD.

Tyran ! despote !…


CHOUFLEURI.
Silence, Balandard, je vous en prie ! La musique va commencer.

TOUS.

Chut ! chut !


BALANDARD.

Mais M. Tamburini ! je ne vois pas M. Tamburini !


BABYLAS, avec l’accent italien.

En effet, il n’est pas en avance ; mais il ne peut tarder… Et nous pouvons toujours commencer… il n’est que du trio final.


TOUS.

Chut ! chut ! (Pendant la ritournelle, Choufleuri s’esquive.)

TRIO.

ERNESTINE.
––––––––Italia la bella !
––––––––Mia cara patria !
––Campagna di Roma… macaroni buona !

BALANDARD.

Macaroni !… Comme c’est italien !…


ERNESTINE.
––Io sono Paméla, del dogino figlia,
––Nativa Montmartro, questa Batignola
––––––Depouis l’annexione,
––C’est moins loin que l’Odeone.

TOUS.

Brava ! brava !


ERNESTINE.
––––––Il mio caro Antonio !…

PETERMANN, arrivant avec un plateau, à Balandart.

Voulez-vous un verre de ça ?


TOUS, le repoussant.

Ah ! ah ! (Petermann boit un verre de punch et sort.)


BALANDARD, à Ernestine.

Recommençate.


ERNESTINE.
––––––Il mio caro Antonio,
––––––Per me broula d’amoro,
––––––Je demando pas mieux
––––––Que cédar à ses vœux.

BABYLAS.
––––––Ma tuo crudele patre
––––––Voudra-t-il donare
––––––La mano de sa figlia
––––––A l’inimico della patria.

ERNESTINE.
–––––––––Que faire ?

BABYLAS.
–––––––––Attendare !

ERNESTINE.
––––––Ascolto ! recognosco le pas
–––––––––Del mio papa.

BABYLAS, bas, à Ernestine.

Eh bien, qu’est-ce qu’il fait donc ?


ERNESTINE, de même.
Le voici ! Il lui a fallu le temps de s’habiller.

Scène XII

Les Mêmes, CHOUFLEURI, en turc.


CHOUFLEURI, à Petermann.

Annonce Tamburini !


PETERMANN, annonçant

Le tambourineux !


TOUS.

Bravo ! Tamburini ! bravo !


CHOUFLEURI, à part.

Ils ne m’ont pas reconnu…

–––––––––Je suis le padre
–––––––––––Crudele.
–––––––––––Terribile
––––––––Bim ! boum ! bim ! boum !

(Il se tape sur le ventre.)


LES TROIS ENSEMBLE.
––––––O momento… solennello !

CHOUFLEURI.
––Que vois-jo !… l’inimico della patria !

ERNESTINE.
––––––––––Mio padre !

BABYLAS.
––––––––––Mio padre !

(Très-longue tenue.)


BALANDARD, qui a tiré se montre, à la fin de la tenue
Dix minutes d’arrêt…

MADAME BALANDARD.

Comme à Creil ! (Tremolo à l’orchestre.)


BABYLAS, bas à Ernestine.

Je vais porter le grand coup ! (A Choufleuri.) Monsieur Choufleuri, je ne suis pas seulement l’inimico della patria…


CHOUFLEURI, bas.

Qu’êtes-vous donc encore ?


BABYLAS.

Je suis Chrysodule !


CHOUFLEURI.

Hein ! Chrysodule, vous ?… celui qui veut ?…


BABYLAS.

Épouser mademoiselle Ernestine, et vous allez me la donner.


CHOUFLEURI.

Jamais ! C’est un guet-apens ! Ernestine… qu’as-tu fait-là ?…


BABYLAS.

Parlez donc italien ! ils vous écoutent.


CHOUFLEURI.

Ernestina, qu’avete fait là, introduire un étrangero !…

(Reprise du chant.)

––––––––––––Jamaï !
––––––––––––Jamaï !

ERNESTINE, à genoux.
––––––––Mio padre ! mio papa !

CHOUFLEURI.
––––––––Jamaï ! tu ne l’auraï !

ERNESTINE.
––––––––A vostre pauvre enfant
––––––––Donnâte le consentement.

CHOUFLEURI.
––––––––Tout ce que je poi vous donner
––––––––C’est ma maledictione.

MADAME BALANDARD.

Il va maudire sa fille…


CHOUFLEURI.

Soyez maudits !


BABYLAS, bas.

Parlez donc italien !…


CHOUFLEURI.
––––––––Soyez mauditi… mauditi…
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––Mio padre ! mio papa !

A la fin du morceau, tout le monde applaudit et Choufieuri disparaît.


TOUS.

Bravo ! brava ! bravi !


MADAME BALANDARD.

Dieu, que c’est beau ! (Au comble de l’exaltation.)

––––––––Quel bonheur ! quel bonheur
––––––––M’a causé ce grand chanteur !

BALANDARD.

On ne parlera plus dans les journaux que du salon de Choufleuri… Mais où est-il donc, ce cher Choufleuri ? (Appelant avec les imités.) Choufleuri Choufleuri !…


CHOUFLEURI, reparaissant en habit.

Me voici ! me voici ! Je viens de conduire M. Tamburini, qui était attendu dans une autre maison.


TOUS.

Ah ! bravo ! bravo ! (On félicite Babylas et Ernestine.)


BABYLAS, bas, à Choufleuri.

Vous entendez ces cris d’admiration, monsieur Choufleuri. Si vous ne me donnez pas tout de suite votre fille avec cinquante mille francs de dot, je dis que nous ne sommes ni Rubini, ni la Sontag, ni Tamburini, et vous êtes déshonorés, vous et tous les Choufleuri.


CHOUFLEURI, bas.

C’est un guet-apens. Je le répète… Non !


BABYLAS.

Non ? (Aux invités.) Messieurs, je dois sous avouer que…


CHOUFLEURI, bas.
Non, grâce, je cède ! je vous la donne !

BABYLAS, bas.

Avec les cinquante mille francs de dot ?


CHOUFLEURI, bas.

Avec les cinquante mille francs.


MADAME BALANDARD, à Babylas.

Et, dites-moi… le jeune homme épouse-t-il à la fin sa bien-aimée ?


BABYLAS, accent italien.

Oui, madame, avec cinquante mille francs de dot.


MADAME BALANDARD.

Ah ! tant mieux, tant mieux !


BABYLAS, de même.

Et l’on reprend, pour finir le motif favori de l’opéra.


CHOUFLEURI, à part.

En voilà un qui pourra se vanter de m’avoir fait chanter malgré moi.


MADAME BALANDARD.
––––––D’honneur votre petite fête
––––––Était ravissante et complète.

BALANDARD.
––––––Cher monsieur Choufleuri, bien vite.
––––––Nous demandons qu’on nous r’invite,

ERNESTINE et BABYLAS.
––––––––Si ça peut vous plaire,
––––––Vous entendrez souvent, j’espère,
––––––Et la Sontag et Rubini.

CHOUFLEURI.
––––––––Sapristi, j’en doute,
––––––––Car je sais ce qu’il m’en coûte,
–––––––––Pour rester chez lui !

TOUS.
––––––––D’honneur, votre petite fête, etc.