Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Troisième époque - Jeunesse/Chapitre III

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 101-108).


CHAPITRE III.
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Suite des voyages. — Mon premier trait d’avarice.


Arrivé à Rome, où m’avait précédé mon fidèle Élie, j’allai occuper au pied de la Trinité dei monti un petit appartement très-gai et très-propre, qui me consola de la saleté de celui de Naples. Du reste, même dissipation, même ennui, même mélancolie, même fureur de me remettre en route ; et, ce qu’il y avait de pis, toujours même ignorance des choses qu’il y a le plus de honte à ignorer ; enfin une insensibilité de jour en jour plus profonde pour toutes les belles et grandes choses qui abondent dans Rome. Je me bornais à quatre ou cinq des principales, que sans cesse je retournais voir. Chaque jour j’allais chez le comte de Rivera, ministre de Sardaigne, très-digne vieillard, qui, quoique sourd, ne m'ennuyait jamais, et me donnait des conseils excellens. Il m’arriva un jour de trouver chez lui, sur une table, un très-beau Virgile in-folio, ouvert au sixième livre de l’Énéide. Le bon vieillard, m’ayant vu entrer, me fit signe d’approcher, et se mit à déclamer avec enthousiasme ces vers magnifiques sur Marcellus, qui sont si renommés et que tout le monde a retenus ; mais moi, qui ne les entendais presque plus, quoique je les eusse expliqués, traduits et appris par cœur, six ans peut-être auparavant, je rougis jusqu’au fond de l’ame, et en demeurai si fort affecté, que pendant plusieurs jours je ruminai ma honte en moi-même, et ne retournai plus chez le comte. Mais la rouille qui dévorait mon intelligence devenait si épaisse, et chaque jour l’augmentait à tel point, que, pour l’en arracher, il eût fallu un scalpel plus tranchant qu’un déplaisir passager. Aussi s’en alla-t-elle, cette sainte honte, sans laisser en moi aucune trace, et je n’en lus pas plus Virgile, ni aucun autre bon livre, en quelque langue que ce fût, durant plusieurs années qui passèrent comme celle-ci.

Pendant mon second séjour à Rome, je fus présenté au pape, qui était alors Clément XIII, un beau vieillard, plein d’une vénérable majesté, qui, s’augmentant de la magnificence du palais de Monte-Cavallo, fit sur moi une telle impression, que je n’éprouvai aucune répugnance à me prosterner, et à baiser sa mule selon l’usage. J’avais pourtant lu l’histoire ecclésiastique, et je savais au juste ce que valait la mule d’un pape. J’usai alors du crédit de ce cher comte de Rivera pour faire, réussir ma troisième intrigue auprès de la cour paternelle de Turin. Elle avait pour bu de m’obtenir la permission de voyager encore une année, que je consacrerais à visiter la France, l’Angleterre et la Hollande, noms qui sonnaient merveilles et plaisirs aux oreilles de ma jeunesse inexpérimentée. Ce dernier manège eut le succès des autres. Cette année de plus obtenue, je me vis pendant tout le cours de 1768, ou à peu près, en pleine liberté, avec la certitude dé pouvoir courir le monde. Mais survint alors une petite difficulté qui m’attrista long-temps. Mon curateur, avec qui je n’étais jamais entré en compte, et qui avait toujours évité de me laisser voir clairement ce que j’avais de revenus, ne s’expliquant jamais qu’en termes vagues et ambigus, et tantôt m’accordant de l’argent, tantôt m’en refusant, m’écrivit, à propos de la permission que je venais d’obtenir, que, pour cette seconde année, il m’ouvrirait un crédit de 1,500 sequins : il ne m’en avait donné que 1,200 pour mon premier voyage. Cette déclaration de sa part m’effraya beaucoup, sans toutefois me décourager. Comme j’avais toujours ouï dire que tout était fort cher au-delà des monts, il me semblait très-dur de m’y trouver au dépourvu, et de me voir contraint à y faire une si pauvre figure. D’un autre côté, je ne pouvais trop me risquer à écrire de ma bonne encre à mon avare de curateur : c’était la véritable manière de me le mettre à dos. Certes il n’eût pas manqué de faire sonner bien haut à mes oreilles ce mot terrible, le Roi, que l’on fourre toujours à Turin, et parmi la noblesse, dans le plus secret mystère des affaires domestiques. Il lui eût été très-facile de me donner pour un dissipateur, un débauché, et de me faire alors rappeler aussitôt dans le royaume.

Aussi je me gardai fort de chercher noise à mon curateur ; mais je pris avec moi-même la résolution d’épargner tout ce que je pourrais, dans ce premier voyage, sur les 1,200 sequins qui m’avaient été assignés, pour en accroître d’autant les 1,500 que j’aurais à recevoir, et qui me semblaient si peu de chose pour une année de voyage au-delà des monts. Alors, pour la première fois, d’une dépense convenable et même large, pour mieux dire, me réduisant à une mesquine existence, j’éprouvai un douloureux accès de sordide avarice. Je le portai même si loin, que non seulement je n’allais plus visiter aucune des curiosités de Rome, pour n’avoir pas d’étrennes à donner, mais que, renvoyant toujours au lendemain mon fidèle et cher Élie, j’en vins à lui refuser son salaire et de quoi se nourrir. L’honnête garçon me déclara que j’allais le forcer, pour vivre, à me voler ses gages ; alors je le payai ; mais de mauvaise grâce.

Ainsi rapetissé d’esprit et de cœur, vers les premiers jours de mai, je pris la route de Venise, et ma lésinerie me fit préférer les voiturins, malgré mon aversion pour la lenteur de leurs mules. Telle était cependant la différence de prix entre la poste et cette voiture, que je m’y résignai, et partis en jurant. Je laissais Êlie dans la calèche avec un domestique, et m’en allais chevauchant sur un maigre bidet qui trébuchait tous les trois pas. Ainsi donc je faisais à pied la plus grande partie du chemin, en comptant à voix basse et sur mes dix doigts ce que me coûteraient ces dix ou douze jours de voyage ; combien un mois de séjour à Venise ; ce que j’aurais épargné à mon départ d’Italie ; combien ceci et combien cela ; et j’usais mon cœur et ma tête à ces misérables calculs.

J’avais fait marché avec le voiturin jusqu’à Bologne, en passant par Lorette ; mais j’arrivai à Lorette si ennuyé et l’ame si rétrécie, que je ne pus tenir plus long-temps à l’avarice et aux mules, et je renonçai tout-à-çoup à cette allure mortelle. La glace de mon avarice naissante ne put résister à l’impétueuse ardeur de mon caractère, et tomba devant l’impatience de la jeunesse. Je fis rondement une côte mal taillée, et, payant au voiturin à peu près tout ce qui avait été convenu pour le voyage de Rome à Bologne, je le plantai là au milieu de Lorette, et m’en allai par la poste, heureux de m’être reconquis tout entier. De ce moment, l’avarice se convertit chez moi en un ordre sévère, mais sans lésinerie.

Si Bologne ne m’avait guère plu en allant, au retour elle me plut peut-être moins encore. Lorette ne m’inspira aucun mouvement de dévotion, et ne soupirant qu’après Venise, dont j’avais ouï conter tant de merveilles depuis mon enfance, je m’arrêtai tout au plus un jour à Bologne, et continuai par Ferrare. Je sortis de cette ville sans me souvenir qu’elle avait vu naître et mourir ce divin Arioste, dont j’avais eu tant de plaisir à lire en partie le poème, et dont les vers étaient les premiers, les premiers entre tous, qui fussent tombés entre mes mains. Mais ma pauvre intelligence dormait alors ensevelie dans le plus honteux sommeil, et se rouillait chaque jour davantage pour tout ce qui était des belles lettres. Quant à la science du monde et des hommes, chaque jour aussi, sans m’en apercevoir, j’y devenais, plus habile, grâce au grand nombre et à la variété de tableaux de mœurs qui venaient journellement s’offrir à mes yeux et à ma réflexion.

Au pont de Lagoscuro je pris le courrier de Venise : c’est une barque, où je me trouvai en compagnie de quelques danseuses de théâtre, dont une était fort belle. Mais cette rencontre ne m’allégea nullement l’ennui du passage, qui dura deux jours et une nuit jusqu’à Chiazza : ces nymphes faisaient les Suzannes, et je n’ai jamais pu supporter la vertu de contrebande.

Me voici enfin à Venise. Pendant les premiers jours, la nouveauté du site me remplit d’admiration et de contentement. Il n’était pas jusqu’au jargon des habitans que je n’écoutasse avec plaisir ; peut-être parce que les comédies de Goldoni y avaient, dès l’enfance, accoutumé mon oreille ; et en effet ce dialecte a de la grâce, il ne lui manque que la majesté. La foule des étrangers, le grand nombre des théâtres, la variété des divertissemens et des fêtes qui, outre celles que l’on célèbre à toutes les foires de l’Ascension, se donnaient, cette année, en l’honneur du duc de Wittenberg, et, entre autres, cette magnifique course des barques, me retinrent à Venise jusqu’au milieu de juin ; mais je ne m’en divertis pas davantage. Ma mélancolie accoutumée, l’ennui, le besoin de changer de place, recommençaient à me pénétrer de leurs cruelles morsures, aussitôt que l’habitude des objets m’avait rendu moins sensible à leur nouveauté. Je passai plusieurs jours à Venise, complètement seul, sans sortir de chez moi, et sans faire autre chose que me tenir à la fenêtre, d’où j’adressais de petits signes ou même quelques mots à une jeune dame qui demeurait en face de moi, et le reste de ces jours qui ne finissaient pas je le passais à sommeiller, à ruminer, quoi ? je ne saurais le dire, ou plus souvent encore à pleurer de je ne sais quoi, sans pouvoir jamais trouver le repos, sans chercher ni soupçonner même ce qui me l’ôtait ou me le troublait. Plusieurs années après, en m’observant un peu mieux, j’ai vu que c’était un accès périodique qui me reprenait chaque année au printemps, quelquefois en avril, souvent même dans tout le courant de juin. Le mal durait et se faisait sentir plus ou moins, suivant que le cœur et l’esprit étaient alors plus ou moins vides ou oisifs. J’ai observé également depuis, en comparant mon esprit avec un excellent baromètre, que je me trouvais avoir plus ou moins de gêne et de facilité pour composer, selon que l’air était plus ou moins lourd. Stupidité complète pendant les grands vents de l’équinoxe et des solstices ; vers le soir, infiniment moins de pénétration que le matin ; enfin beaucoup plus d’imagination, d’enthousiasme et de promptitude à concevoir, au cœur de l’hiver et sous le feu de l’été, que pendant les saisons intermédiaires. Cette matérialité de ma nature, qui d’ailleurs se retrouve plus ou moins, je crois, chez tous les hommes dont la fibre est délicate, a singulièrement rabattu et anéanti en moi l’orgueil qu’aurait pu me donner ce que j’ai voulu faire de bien, comme aussi elle m’a soulagé en grande partie de la honte d’avoir fait si mal, surtout en poésie. Je me suis pleinement convaincu qu’à certaines époques données il n’est pas, pour ainsi dire, en mon pouvoir de faire autrement.