Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Suite de la quatrième époque/Chapitre XXXI

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 491-494).

CHAPITRE XXXI.
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Mon intention sur toute cette partie de mes œuvres inédites. — Las, épuisé, je renonce à toute entreprise nouvelle. — Plus propre désormais à défaire qu’à faire, je sors volontairement de la quatrième époque de ma vie, et à l’âge de cinquante-cinq ans et demi, je me constitue vieux, après vingt-huit ans passés presque tout entiers à inventer, à vérifier, à traduire, a étudier. — Vain, comme un écolier, d’avoir à peu près surmonté la difficulté du grec, je crée un ordre nouveau, et je m’arme chevalier d’Homère, de ma propre main.



1792. Je suis arrivé, si je ne me trompe, au terme 1803. de ces longs et ennuyeux bavardages. Mais que j’aie bien ou mal accompli toutes les choses" dont il a été parlé ci dessus, j’avais besoin de les dire; si l’on trouve que j’aie passé les bornes en racontant, la cause en est dans l’excessive fécondité de ma plume. Maintenant les deux maladies que j’ai essuyées, ces deux derniers étés, m’avertissent qu’il est temps que je cesse d’écrire et de raconter. Je ferme donc ici la quatrième époque de ma vie, bien convaincu que je n’ai plus la volonté, et que si je l’avais, je n’aurais plus la force de rien composer. Mon dessein est de continuer à revoir mes productions originales et mes traductions, pendant les cinq ans et quelques mois qu’il me reste encore à vivre pour atteindre la soixantaine, si Dieu permet que j’y arrive. À cet âge, si je vais plus loin, je me propose, et je me commande à moi-même de ne plus rien faire, que continuer (cela je le ferai tant que j’aurai un souffle de vie) les études que j’ai entreprises, et si alors il m’arrive de toucher à mes écrits, ce sera uniquement pour changer ou refaire, (sous le rapport du style) jamais pour y ajouter la moindre chose. La seule que je veuille faire, après soixante ans, c’est de traduire le livre d’or où Cicéron a traité de la vieillesse. L’œuvre sera conforme à mon âge, et je le dédierai à mon inséparable compagne, celle avec qui j’ai partagé, depuis plus de vingt-cinq ans, avec qui je partagerai de plus en plus tous les biens et tous les maux de cette vie.

Pour ce qui est ensuite de l’impression de toutes les choses que je me trouve et me trouverai avoir faites à soixante ans, je ne crois pas que désormais j’y songe. La peine en est trop grande, et d’ailleurs condamné à vivre sous un gouvernement qui n’est pas libre, il faudrait me résigner à la censure, et jamais le pourrai-je ? Je laisserai donc en manuscrits, mais aussi purs et aussi corrects que j’aurai pu le faire, les ouvrages que je veux laisser après moi, et que je croirai dignes de voir le jour. Je brûlerai les autres ; comme aussi, pour ces mémoires que j’écris, si je ne puis les corriger à mon gré, il faudra bien que je les brûle. Mais pour terminer gaiement ces sérieuses bagatelles, et montrer comment déjà j’ai fait le premier pas dans la cinquième époque de ma vie, celle de la seconde enfance, je veux divertir le lecteur en lui confiant ma dernière faiblesse de la présente année 1803. Depuis le moment où j’ai fini de mettre en vers mes comédies, et où j’ai pu les croire achevées et point trop indignes de vivre, il m’a paru de plus en plus que j’étais appelé à jouer un certain personnage dans la postérité. Ensuite depuis qu’à force de persévérance dans l’étude du grec, je me suis vu ou ai cru me voir capable d’entendre à livre ouvert Pindare, les Tragiques, surtout le divin Homère, capable même de les traduire littéralement en latin, et dans un italien passable, je me suis senti orgueilleux d’une telle victoire, remportée de quarante-sept à cinquante-quatre ans. L’idée alors m’est venue que toute peine méritant sa récompense, je devais m’en accorder une, et me la faire belle, honorifique et non lucrative. J’inventai donc un collier où seraient gravés les noms de vingt poètes, anciens et modernes, et auquel serait suspendu un camée avec le portrait d’Homère, et portant au revers (riez, lecteurs) un distique grec de ma façon, que je donne ici dans une dernière note, traduit en un distique italien[1]. Je les ai montrés l’un et l’autre à mon ami, l’abbé de Caluso ; le grec pour m’assurer qu’il n’y avait ni barbarisme, ni sollécisme, ni faute de quantité ; l’italien, pour lui donner à juger si j’avais assez modéré en le traduisant l’impertinence un peu trop forte de l’original. Dans une langue généralement peu comprise, l’auteur peut, on le sait, parler de lui-même avec plus de liberté que dans un idiome vulgaire ; mon ami ayant approuvé les deux versions, je les enregistre ici, de peur qu’elles ne s’égarent.

Quant au collier lui-même, je le ferai exécuter au premier jour, et le plus richement qu’il me sera possible ; je ne veux y épargner ni l’or, ni les joyaux, ni les pierres dures. Alors je me parerai de ce nouvel ordre, qui sera du moins mon œuvre, que je l’aie ou non mérité. S’il ne m’appartient pas l’impartiale postérité saura bien, un jour, le conférer à quelque autre qu’elle aura trouvé plus digne. À revoir, cher Lecteur, si toutefois nous devons nous revoir, lorsque, vieux radoteur, je déraisonnerai mieux encore que je ne l’ai fait dans ce dernier chapitre de ma virilité expirante.

Florence, le 14 mai 1803.
Victor Alfieri.




  1. On a cru pouvoir se dispenser de rapporter ici l’original de ce distique grec, dont voici la traduction, un peu différente toutefois de celle qu’Alfieri lui-même en a donnée en Italien :
    « Alfieri, en se créant lui-même chevalier d’Homère,
    « À inventé un ordre plus divin que ceux des rois. »
    (Note du Traducteur.)