Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Suite de la quatrième époque/Chapitre XXIV

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 435-437).


CHAPITRE XXIV.
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La curiosité et la honte me poussent à lire Homère et les tragiques grecs dans des traductions littérales. — Je continue avec tiédeur les satires et autres bagatelles.


Mieux vaut tard que jamais. À l’âge de quarante-six ans bien sonnés, quand il y en avait déjà vingt que je faisais, tant bien que mal, métier de poète lyrique et tragique, sans avoir cependant lu ni Homère ni les tragiques, ni Pindare, ni aucun autre des Grecs, la honte me prit, et en même temps une louable curiosité de voir un peu ce qu’avaient pu dire ces pères de l’art. Je cédai d’autant plus volontiers à cette curiosité et à cette honte, que déjà depuis plusieurs années, grâce aux voyages, aux chevaux, à l’impression, aux corrections, aux anxiétés de cœur et d’esprit, aux traductions enfin, je me trouvais si fort hébété qu’il ne me restait plus qu’à prétendre au titre d’érudit, où il ne faut après tout qu’une bonne mémoire et le mérite d’autrui. Malheureusement, ma mémoire elle-même, qui jadis était excellente, avait singulièrement perdu de sa valeur. Ce nonobstant, pour échapper à l’oisiveté, pour m’arracher au métier d’histrion et faire un pas de plus hors de mon ignorance, je me mis hardiment à l’œuvre, et tour à tour je lus Hésiode, Homère, les trois tragiques, Aristophane et Anacréon, les étudiant mot à mot dans les traductions littérales latines que l’on imprime en regard du texte. Pour ce qui est de Pindare, je vis que c’était temps perdu ; ses élans lyriques, littéralement traduits, me paraissaient un peu trop bêtes, et ne pouvant le lire dans le texte, je le plantai là. J’employai bien une année et demie d’un travail assidu à ce labeur ingrat et désormais médiocrement utile pour moi, dont le cerveau épuisé ne produisait presque plus rien.


1796.Chemin faisant, j’écrivais encore quelques poésies ; je travaillai toute l’année de 96 à mes satires, que je portai au nombre de sept. Cette année de 96, funeste à l’Italie, qui finit par voir se consommer l’invasion dont la France la menaçait depuis trois ans, jeta mon intelligence dans une nuit chaque jour plus profonde, à mesure que je sentais planer sur ma tête la misère et la servitude. Avec l’indépendance, la sécurité du Piémont, je voyais s’en aller en fumée la dernière ressource qui me restât pour vivre. Toutefois, prêt à tout et bien résolu dans le cœur à ne flatter et à ne servir personne, je savais supporter avec courage et fermeté tout ce qui n’était pas ces deux choses. Je m’absorbais alors d’autant plus dans l’étude, la regardant comme la seule diversion honorable à de si tristes et de si amers dégoûts.