Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Suite de la quatrième époque/Chapitre XXI

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 413-418).



CHAPITRE XXI.
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Quatrième voyage en Angleterre et en Hollande.— Retour à Paris, où les circonstances nous obligent à nous fixer.



1791.Nous partîmes donc à la fin d’avril 1791, et comme nous voulions rester long-temps en Angleterre, nous emmenâmes nos chevaux, et donnâmes congé à notre maison de Paris. Il fallut peu de jours pour arriver en Angleterre. Le pays plut beaucoup à mon amie sous plusieurs rapports, beaucoup moins sous certains autres. Un peu vieilli dans mon admiration par les deux premiers séjours que j’y avais faits, je l’admirai encore, mais un peu moins, à cause des effets moraux de son gouvernement ; mais ce qui m’en déplut profondément, plus encore qu’à mon troisième voyage, ce fut le climat et la vie corrompue que l’on y mène. Toujours à table, veiller jusqu’à deux ou trois heures du matin, il n’y a pas de vie dont s’arrangent moins les lettres, l’esprit et la santé. Dès que les objets cessèrent d’avoir aux yeux de mon amie le charme de la nouveauté, et que j’y ressentis moi-même les accès capricieux de cette goutte qui est un fruit indigène de cette bienheureuse île, nous nous lassâmes bientôt d’y vivre. Au mois de juin de cette même année eut lieu la célèbre fuite du roi de France, qui, repris à Varennes comme chacun sait, fut ramené à Paris, pour y être moins libre que jamais. Cet événement assombrit de plus en plus l’horizon de la France, et nos intérêts s’y trouvèrent gravement compromis, car nous avions l’un et l’autre plus des deux tiers de notre revenu sur la France, et la monnaie venant à disparaître pour faire place à un papier imaginaire, et dont le crédit baissait chaque jour, chacun de nous voyait, d’une semaine à l’autre, sa fortune fondre dans sa main, et se réduire d’abord à deux tiers, puis à la moitié, puis à un tiers, pour s’en aller bientôt à rien. Attristés tous les deux et condamnés à subir cette irrémédiable nécessité, nous nous résignâmes à céder, et à revenir en France, le seul pays alors où ce misérable papier pût nous faire vivre, mais avec la triste perspective d’un avenir plus sinistre encore. Toutefois, au mois d’août, avant de quitter l’Angleterre, nous voulûmes la parcourir et visiter successivement Bath, Bristol, et Oxford. De retour à Londres, nous partîmes pour Douvres, où nous nous embarquâmes peu de jours après.

À Douvres, il m’arriva une aventure vraiment romanesque, que je raconterai en peu de mots. Pendant mon troisième voyage d’Angleterre en 1783 et 1781, je n’avais rien su, rien cherché à savoir de cette merveilleuse dame, qui, dans mon second voyage, m’avait par son amour exposé à tant de dangers. J’avais seulement ouï dire qu’elle n’habitait plus Londres, que son mari était mort après son divorce, et l’on croyait, ajoutait-on, qu’elle s’était remariée à quelqu’un d’obscur et d’inconnu. Dans ce dernier voyage, et durant plus de quatre mois que j’avais passés à Londres, je n’avais ni provoqué, ni entendu dire un seul mot à ce sujet, et je ne savais même pas si elle était encore ou non de ce monde. Mais à Douvres, au moment où j’allais m’embarquer, comme j’avais précédé mon amie d’environ un quart d’heure pour m’assurer si tout était en ordre dans le bateau, voici que sur le point de quitter le môle pour y entrer, ayant par hasard levé les yeux sur la plage, où il y avait un certain nombre de personnes, la première que mes yeux rencontrent et distinguent tout d’abord, car elle était fort près, c’est cette dame, très-belle encore, presque aussi belle que je l’avais laissée, juste vingt ans auparavant, en 1771. Je crus que je rêvais ; je regardai mieux, et un sourire qu’elle m’adressa en me regardant à son tour ne me permit plus de douter. Je ne saurais rendre tous les mouvemens, tous les sentimens contraires que cette vue souleva dans mon cœur. Toutefois je ne lui adressai pas une parole. J’entrai dans le paquebot, et je n’en sortis plus. J’y attendis mon amie, qui arriva au bout d’un quart d’heure, et nous levâmes l’ancre. Elle me dit que des messieurs qui étaient venus l’accompagner jusqu’au paquebot lui avaient montré cette dame en la lui nommant, et y avaient ajouté un petit abrégé de sa vie passée et présente. Je lui racontai, à mon tour, comment je l’avais vue et ce qui s’était passé. Entre nous, jamais de feinte, de défiance, de mésestime, de plainte.

Nous arrivâmes à Calais. À Calais, encore ému d’une apparition si inattendue, je voulus écrire à cette femme, pour soulager mon cœur, et j’ envoyai ma lettre à un banquier de Douvres, le priant de la lui remettre en personne, et de me faire passer la réponse à Bruxelles, où je serais sous peu de jours. Ma lettre, dont je me reproche de n’avoir pas gardé copie, était assurément pleine d’un sentiment passionné ; de l’amour non, mais un sincère et profond regret de la retrouver encore dans une vie errante et si peu digne de son rang et de sa naissance, mais une vive et amère douleur, en songeant que j’en avais été quoique innocemment la cause ou le prétexte ; que sans le scandale de mes aventures avec elle, elle aurait pu cacher ses déréglemens, en grande partie du moins, et s’en corriger avec les années. Je trouvai sa réponse à Bruxelles, environ quatre semaines après, et je la transcris fidèlement au bas de la page, pour donner une idée de l’obstination nouvelle et des mauvais penchans de son caractère; il est bien rare de les rencontrer à ce degré, surtout dans le beau sexe, mais tout sert à la grande étude de cette bizarre espèce qui a nom : l’homme.

Cependant après nous être embarqués pour la France et avoir débarqué à Calais, avant d’aller de nouveau nous renfermer à Paris, nous résolûmes de faire une excursion en Hollande. Mon amie voulait voir ce rare monument de l’industrie humaine, et c’était une occasion qui jamais peut-être ne se retrouverait. Nous allâmes donc en suivant la côte, jusqu’à Bruges et Ostende, et de là, par Anvers, à Amsterdam, à Rotterdam, à la Haye, et à la Nord-Hollande. Ce fut un voyage d’environ trois semaines ; à la fin de septembre, nous étions de retour à Bruxelles, où nous nous arrêtâmes quelques semaines, mon amie y ayant sa mère et ses sœurs. Enfin, dans le courant d’octobre et vers la fin, nous rentrâmes dans l’immense cloaque au sein duquel la déplorable situation de nos affaires nous rentraînait malgré nous ; il fallut même songer sérieusement à y fixer notre demeure.