Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Première époque - Enfance

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 7-31).




PREMIÈRE ÉPOQUE



ENFANCE.
Elle embrasse neuf années de végétation.





CHAPITRE PREMIER.

Naissance et parens.


1749. Dans la ville d’Asti en Piémont, le 17 janvier de l’an 1749, je naquis de parens nobles, aisés et honnêtes ; trois choses que je note expressément, et que je mets au nombre des plus heureuses pour les raisons qui suivent. Né dans la caste des nobles, j’ai pu tout à mon aise, sans passer pour bas et envieux, mépriser la noblesse pour elle-même, en dévoiler les ridicules, les abus et les vices. Mais, en même temps, j’ai dû à l’utile et salutaire influence de ce hasard de mon origine de ne jamais souiller en rien la noblesse de l’art que je professais. L’aisance de ma famille m’a fait libre et pur, esclave seulement de la vérité. Grâce enfin à l’honnêteté de mes parens, je n’ai jamais eu à rougir d’être noble. Que l’une de ces trois choses eût manqué à ma naissance, mes œuvres s’en trouvaient infailliblement amoindries, et aujourd’hui, sans doute, je vaudrais moins comme homme et comme philosophe que peut-être je ne vaux en effet.

Mon père se nommait Antoine Alfieri, ma mère Monique Maillard de Tournon. Elle était d’origine savoyarde, comme le témoignent ses noms barbares, mais sa famille était depuis longtemps établie à Turin. Mon père, qui était un homme de mœurs irréprochables, n’exerça jamais aucun emploi, et resta pur de toute ambition : je l’ai toujours ouï dire ainsi à ceux qui l’avaient connu. Ayant de fortune ce qu’il en fallait à son rang, doué d’une juste modération dans ses désirs, il vécut passablement heureux. À l’âge de plus de cinquante-cinq ans, étant devenu amoureux de ma mère, qui, quoique fort jeune, était déjà veuve du marquis de Cacheranno, gentilhomme d’Asti, il l’épousa. La naissance d’une fille, qui précéda la mienne d’environ deux années, avait plus que jamais éveillé dans le cœur de mon bon père le désir et l’espérance d’avoir un fils : aussi ma venue en ce monde fut-elle fêtée outre mesure. Mon père s’en réjouissait-il à cause de son âge avancé, ou par amour pour la noblesse de son nom et la perpétuité de sa race ; je croirais assez volontiers que chacune de ces raisons entra pour moitié dans sa joie. Toujours est-il que m’ayant mis en nourrice dans un hameau nommé Rovigliano, à deux milles environ d’Asti, il y venait presque tous les jours, à pied, pour me voir ; car c’était un homme sans faste et de manières très-simples. Mais comme il avait déjà passé la soixantaine, quoique vert encore et robuste, et qu’il se livrait régulièrement à cette fatigue, sans prendre garde ni à la rigueur de la saison, ni à aucun autre danger, il arriva, un jour, que, s’étant trop échauffé dans la visite quotidienne qu’il me rendait, il fut attaqué d’une maladie dont il mourut en peu de jours. Je n’avais pas encore accompli ma première année, et ma mère était alors enceinte d’un second fils, qui mourut ensuite en bas âge.

Il lui restait donc un garçon et une fille de mon père, avec deux filles et un garçon de son premier mari, le marquis de Cacheranno. Quoique veuve pour la seconde fois, se trouvant encore fort jeune, elle épousa en troisièmes noces le chevalier Hyacinthe Alfieri de Magliano, cadet d’une maison du même nom, mais d’une autre branche que la nôtre. Ce chevalier Hyacinthe, par la mort de son frère aîné, qui ne laissait pas d’enfans, hérita avec le temps de toute la fortune de sa famille, et finit par se trouver fort à son aise. Mon excellente mère jouit d’une félicité parfaite avec ce chevalier Hyacinthe, dont l’âge était à peu près le sien, homme de fort belle mine d’ailleurs, de mœurs nobles et pures. Elle vécut près de lui dans une très-heureuse et exemplaire union, et cette union dure encore à l’heure où j’écris ces mémoires, et j’ai quarante-un ans. Ainsi depuis trente-sept ans vivent ces deux époux, vivans modèles de toutes les vertus domestiques, aimés, respectés, admirés de tous leurs concitoyens, surtout ma mère, pour cette ardente et héroïque piété qui l’a poussée à se consacrer tout entière au soulagement et au service des pauvres

Pendant ce long espace de temps, elle a successivement perdu le fils aîné et la seconde fille de son premier mari, puis les deux garçons qu’elle a donnés au troisième, ce qui fait que, dans sa vieillesse, elle n’a plus d’autre fils que moi, et, par la fatalité de ma destinée, je ne puis demeurer auprès d’elle, ce qui fait bien souvent ma peine. Mais cette peine serait tout autrement cruelle, et à aucun prix je ne voudrais rester continuellement éloigné de ma mère, si je n’étais bien assuré que dans son fort et sublime caractère, comme dans sa sincère piété, elle a trouvé une ample compensation à la privation de son fils.

Que l’on me pardonne cette digression, inutile peut-être, en faveur de la plus estimable des mères.






Chapitre II.

Souvenirs d’enfance.


1752. Revenant donc à parler de mon âge le plus tendre, je dirai que de cette inintelligente végétation de l’enfance il ne m’est resté d’autre souvenir que celui d’un oncle paternel qui, lorsque j’avais trois ou quatre ans, me faisait tenir droit sur une vieille commode, et là me donnait, avec force caresses, d’excellens bonbons. Je l’avais presque entièrement oublié, et tout ce qui m’en restait dans la mémoire, c’est qu’il portait de gros souliers dont le bout était carré. Beaucoup d’années après, la première fois que j’aperçus de ces bottes à trompette qui ont le bout carré à la mode de mon oncle, mort alors depuis long-temps, et que je n’avais pas vu depuis que j’avais l’usage de ma raison, l’aspect inattendu de cette forme de chaussure, aujourd’hui complètement passée de mode, réveilla en moi toutes les premières sensations que j’avais éprouvées jadis en recevant les caresses et les dragées de mon oncle, et alors les gestes, les manières du bon oncle, et jusqu’à la saveur de ses confitures, me revenaient vivement à l’imagination. J’ai laissé échapper de ma plume ce souvenir d’enfant, pensant qu’il pouvait avoir son utilité pour qui médite sur le mécanisme de nos idées et sur l’intime affinité des sensations et des idées.

1754. À l’âge de cinq ans environ, une dyssenterie me réduisit à l’extrémité ; et il me semble que j’ai encore dans l’esprit je ne sais quelle lueur de ce que je souffrais alors, et que, sans avoir aucune idée de ce que c’était que la mort, je la désirais cependant, comme devant mettre un terme à ma douleur, parce qu’à l’époque où mourut mon jeune frère j’avais entendu dire qu’il était devenu un petit ange.

Quelques efforts que j’aie faits souvent pour recueillir mes premières idées, ou même mes premières impressions avant l’âge de six ans, je n’ai jamais pu retrouver que ces deux-ci. Ma sœur Julie et moi, suivant le sort de notre mère, nous avions quitté le toit paternel, pour habiter avec elle la maison dé notre beau-père, qui fut pour nous plus qu’un père tout le temps que nous demeurâmes chez lui. La fille et le fils que ma mère avait encore de son premier lit furent successivement envoyés à Turin, l’un au collège des Jésuites, l’autre dans un couvent, et, peu de temps après, ma sœur Julie entra elle-même au couvent, mais, sans quitter Asti. J’avais alors près de sept ans.

1755. Je me rappelle à merveille ce petit événement domestique, parce que ce fut à cette occasion que, pour la première fois, la faculté de sentir se révélait en moi. Je me souviens fort bien et de la douleur que j’éprouvai, et des larmes que je versai, quand il fallut me séparer de ma sœur, séparation de toit seulement, et qui n’empêchait pas que dans les commencemens je ne la visitasse chaque jour. Plus tard, lorsque j’ai réfléchi sur ces émotions, sur ces symptômes par où se décelait alors la sensibilité de mon cœur, je les ai toujours trouvés précisément les mêmes que ceux que j’éprouvais dans la suite, lorsque dans la fièvre des années de ma jeunesse, il a fallu m’éloigner de quelque femme que j’aimais, ou bien encore m’arracher aux bras d’un ami véritable ; car jusqu’à présent j’en ai successivement rencontré trois ou quatre, bonheur dont tant d’autres ont été privés, qui peut-être l’auraient mieux mérité. Dans ce souvenir de la première souffrance de mon cœur, j’ai depuis trouvé la preuve que tous les amours de l’homme, quelle que soit leur diversité, émanent du même principe.

Resté seul de tous ses fils dans la maison de ma mère, je fus confié à la garde d’un bon prêtre nommé don Ivaldi, qui me donna les premiers élémens du calcul et de l’écriture et me conduisit jusqu’en quatrième, où j’expliquai passablement, au dire de mon maître, quelques vies de Corn. Nepos et les fables accoutumées de Phèdre. Mais ce bon prêtre était lui-même fort ignorant, à ce que j’entrevis dans la suite, et si, passé l’âge de neuf ans, on m’eût laissé entre ses mains, il est vraisemblable que je n’aurais plus rien appris. Mes bons parens étaient eux-mêmes d’une ignorance parfaite, et souvent je leur entendais répéter cette maxime en usage parmi nos gentilshommes d’alors, « qu’un seigneur n’avait pas besoin de devenir un docteur. » J’avais cependant reçu de la nature un certain penchant pour l’étude, surtout depuis que ma sœur avait quitté la maison. Cette solitude où je vivais avec mon maître m’inspirait à la fois de la mélancolie et du recueillement.





Chapitre III.

Premiers symptômes d’un caractère passionné



Mais ici je dois noter une autre particularité fort étrange, relative à ce développement de mes facultés aimantes. L’absence de ma sœur m’avait laissé triste pour long-temps, et ensuite beaucoup plus sérieux. Mes visites à ma chère sœur étaient devenues de plus en plus rares, parce que, placé sous la direction d’un maître et devant me livrer à l’étude, on ne me le permettait plus que les jours de fête ou de congé, et encore pas toujours. Peu à peu je trouvai une sorte de consolation à ma solitude dans l’habitude d’aller chaque jour à l’église des Carmes qui était contiguë à notre maison, d’y entendre souvent de la musique, et d’y voir les moines officier et remplir toutes les cérémonies de la messe chantée, les processions et tout ce qui s’y rattache. Au bout de quelques mois, je ne pensais déjà plus tant à ma sœur ; au bout de quelques autres, je n’y pensais presque plus, et je n’éprouvais d’autre désir que d’être conduit, le matin et dans la journée, à l’église des Carmes ; et en voici la raison. Depuis ma sœur, qui avait environ neuf ans lorsqu’elle sortit de la maison, je n’avais vu habituellement d’autres visages de jeunes filles ou de jeunes garçons que ceux de quelques petits novices des Carmes qui pouvaient avoir entre quatorze et seize ans, et qui, vêtus de rochets blancs, assistaient aux diverses cérémonies de l’église. Ces jeunes et fraîches figures, si semblables à des visages de femmes, avaient laissé dans mon cœur tendre et inexpérimenté la même trace et le même désir de les voir qu’y avait jadis imprimé le visage de ma sœur. Sous tant d’aspects si divers, c’était encore de l’amour, comme il me fut aisé, plusieurs années après, de m’en convaincre pleinement, et de m’en assurer en y réfléchissant ; car alors ce que je sentais, ce que je faisais, je n’en savais rien et j’obéissais purement à l’instinct de la nature. Mon innocent amour pour ces novices en vint à ce point que je ne cessais de penser à eux et à leurs diverses fonctions : tantôt mon imagination me les peignait, leurs cierges à la main, et servant la messe avec leur visage angélique et recueilli ; tantôt je les voyais promenant leurs encensoirs autour de l’autel. Tout entier absorbé dans ces images, je négligeais mes études : toute occupation, toute société me devenait importune. Un jour, entre autres, que mon maître était sorti, me trouvant seul dans ma chambre, je cherchai l’article frères dans mes deux dictionnaires, italien et latin, et, l’ayant effacé dans l’un et l’autre, j’y substituai le mot pères : je croyais par là sans doute ennoblir, ou, que sais-je encore ? honorer ces petits novices que je voyais chaque jour, mais à qui je n’avais jamais adressé la parole, et de qui je ne savais pas le moins du monde ce que je voulais. J’avais parfois ouï prononcer le mot frère avec une sorte de mépris, et celui de père avec respect et amour. C’étaient là les seules raisons qui me firent corriger ces deux dictionnaires, et ces corrections grossièrement faites avec le grattoir et la plume, tremblant qu’on ne les découvrît, je mis toute ma sollicitude à les dérober à mon précepteur, qui, bien loin de s’en douter et de songer à pareille chose, n’eut gardé de s’en apercevoir. Pour peu que l’on veuille bien réfléchir un moment sur cette niaiserie, et y chercher le germe des passions de l’homme, on ne la trouvera peut-être ni aussi ridicule ni aussi puérile qu’elle le parait.

1756. De ces bizarres effets d’un sentiment dont je n’avais encore aucune idée, mais qui déjà agissait si puissamment sur mon imagination, naissait dès lors, à ce qu’il me semble aujourd’hui, cette humeur mélancolique qui insensiblement s’empara de moi, et qui ensuite domina tous les autres côtés de mon caractère. Entre sept et huit ans, un jour que je me trouvais dans cette disposition mélancolique, dont la cause était peut-être aussi dans une santé faible, ayant vu sortir mon précepteur et le domestique, je m’élançai hors de ma petite chambre, qui, placée au niveau du sol, donnait sur une arrière-cour, autour de laquelle l’herbe croissait en abondance. Je me mis aussitôt à en arracher à pleines mains, et, la portant à ma bouche, à la mâcher et à en avaler autant que je pouvais, malgré son amertume et son âcreté. J’avais ouï dire je ne sais par qui, ni quand, ni comment, qu’il y avait une herbe appelée ciguë qui empoisonnait et qui faisait mourir. Jamais je n’ai eu la pensée ni la volonté de mourir, et je ne savais guère ce que c’était que la mort. Néanmoins, me laissant aller à je ne sais quel instinct naturel, mêlé d’une douleur dont la source m’était inconnue, je me jetai avidement sur cette herbe, dans la pensée qu’il s’y trouverait peut-être aussi de la ciguë ; mais, rebuté bientôt par l’intolérable amertume et la crudité d’une telle pâture, et me sentant l’envie de vomir, je me sauvai dans le jardin, qui était tout proche, et où, sans être vu de personne, je me débarrassai presque entièrement de l’herbe que j’avais dévorée. Etant ensuite retourné dans la chambre, j’y restai seul et taciturne, avec de légères coliques et des douleurs d’estomac. Sur ces entrefaites, mon maître rentra ; il ne se douta de rien, et, de mon côté, je n’eus garde de lui rien dire. Un moment après, il fallut se mettre à table, et ma mère me voyant les yeux rouges et enflés, comme on les a d’ordinaire, quand on a fait effort pour vomir, me demanda avec instance et voulut savoir absolument ce qu’il en était. Avec les ordres de ma mère, les coliques devenaient plus pressantes ; si bien que je ne pouvais manger et que je ne voulais pas parler. D’une part, je m’obstinais à me taire, et à cacher ce que je souffrais ; de l’autre, ma mère continuait à me poursuivre de questions et de menaces. Cependant, à force de m’examiner avec attention, s’apercevant que je souffrais et que j’avais les lèvres verdâtres, car je n’avais pas songé à les laver, elle se lève brusquement, tout épouvantée, s’approche de moi, me parle de la couleur inaccoutumée de mes lèvres, me presse, me force de répondre, jusqu’à ce qu’enfin cédant à la crainte et à la douleur, je lui confesse tout en pleurant. On m’administre aussitôt quelque léger remède, et il n’en résulta d’autre mal, sinon que pendant plusieurs jours on m’enferma dans ma chambre pour me punir ; et cette solitude ne servit qu’à prêter un nouvel aliment et une excitation nouvelle à mon humeur mélancolique.






Chapitre IV.

Développement du caractère indiqué par divers petits faits.



Voici cependant le caractère qui se manifestait chez moi dans les premières années de ma raison naissante. Calme et taciturne, pour l’ordinaire, pétulant quelquefois, et babillard à l’excès; presque toujours dans les extrêmes opposés, opiniâtre et rebelle à la force, empressé à me rendre aux avis bienveillans, retenu plus que par toute autre chose par la crainte d’être réprimandé, prompt à rougir, et le poussant trop loin, inflexible lorsqu’on me prenait à rebours. Mais pour mieux rendre compte aux autres et à moi-même de ces primitives dispositions que la nature avait gravées dans mon ame, parmi beaucoup d’historiettes futiles qui se rattachent à mon premier âge, j’en présenterai deux ou trois que je me rappelle fort bien, et qui peindront mon caractère au naturel. De toutes les punitions, qu’on pouvait m’infliger, celle qui me faisait le plus de chagrin, au point même de me rendre malade, et qui, pour cela même, ne me fut infligée que deux fois seulement, c’était de m’envoyer à la messe avec mon réseau de nuit sur la tète, vêtement qui cache presque entièrement les cheveux. La première fois que j’y fus condamné (je ne sais plus quelle en fut la cause), je m’en allai donc avec mon maître, qui me traînait par la main, à cette église des Carmes, nos voisins, église abandonnée, qui ne réunissait jamais quarante personnes dans son immense nef. Néanmoins ce châtiment m’affligea si fort, que pendant plus de trois mois je ne méritai aucun reproche. Parmi les raisons que j’en cherchai plus tard en moi-même, quand je voulus me rendre bien compte de cette impression, j’en trouvai deux principales qui résolurent tous mes doutes : l’une, c’était la pensée que tous les yeux devaient nécessairement se fixer sur le réseau, que je devais être bien ridicule et bien laid dans cet accoutrement, et que tout le monde allait me prendre pour un véritable malfaiteur, me voyant puni d’une manière si terrible ; l’autre raison, c’est que je craignais d’être vu ainsi par mes chers petits novices, et cette idée me déchirait le cœur. Ne voilà-t-il pas, dans une miniature d’homme, votre portrait, mon cher lecteur, et celui de tous les hommes qui ont vécu ou qui vivront ? car, à le bien prendre, nous sommes tous des enfans condamnés à n’être toujours que des enfans.

Mais l’effet extraordinaire que ce châtiment avait produit sur moi remplit de joie mes parens et mon précepteur. A la moindre apparence d’une faute, menacé du réseau abhorré, je me hâtais de rentrer dans le devoir, tout tremblant. Cependant, comme il m’arriva, certain jour, de commettre une faute plus qu’ordinaire, et de m’en excuser auprès de ma respectable mère par un solennel mensonge, je me vis une seconde fois condamné au réseau, et de plus il fut décidé qu’au lieu d’aller à l’église déserte des Carmes, on me conduirait ainsi à l’église de Saint-Martin, qui était fort éloignée de la maison, située au beau milieu de la ville, et fréquentée de préférence, vers le milieu du jour, par tous les oisifs du beau monde. Hélas ! quelle douleur fut la mienne ! Prières, larmes, désespoir, tout fut inutile. Cette nuit, que je crus devoir être la dernière de ma vie, loin de pouvoir fermer l’œil un seul instant, je ne me rappelle pas en avoir jamais, même dans les circonstances les plus pénibles, essuyé une plus cruelle. L’heure fatale arriva : coiffé de ce réseau maudit, pleurant et sanglotant, je me mis en route, suivant mon précepteur, qui me tirait par le bras, et poussé par le domestique, qui suivait. Je traversai ainsi deux ou trois rues où il n’y avait personne ; mais à peine fûmes-nous entrés dans les rues fréquentées qui avoisinaient la place de l’église de Saint-Martin, qu’aussitôt je cessai de pleurer et de crier ; je cessai de me faire traîner ; au contraire, je cheminai en silence d’un pas ferme, me serrant contre l’abbé Ivaldi, dans l’espoir de passer inaperçu, à demi caché sous le coude de mon maître, car ma petite taille s’élevait à peine jusque là. J’arrivai au beau milieu de l’église, mené par la main comme un aveugle que j’étais, car j’avais fermé les yeux en entrant, et je ne les rouvris qu’après m’être agenouillé au lieu où je devais entendre la messe ; et, même, une fois ouverts, je les tins constamment baissés, de manière à ne distinguer personne ; et, redevenant aveugle quand il fallut sortir, je retournai à la maison avec la mort dans l’ame, me croyant déshonoré pour toujours. Je ne voulus, ce jour-là, ni manger, ni parler, ni étudier, ni pleurer, et tel fut finalement l’excès de ma douleur et la tension de mon âme, que j’en fus malade plusieurs jours. Jamais dans la suite il ne fut même parlé, à la maison, de ce supplice du réseau, tant ma tendre mère fut épouvantée du désespoir que j’en montrai ; moi, de mon côté, je demeurai fort long-temps sans faire aucun mensonge. Et qui sait si je ne dois pas à ce bienheureux réseau d’avoir été toute ma vie un des hommes les plus sincères que j’aie connus ?

Autre historiette. Mon aïeule maternelle était venue à Asti : c’était une dame fort considérée à Turin, veuve de l’un des plus grands seigneurs de la cour, et environnée de toute cette pompe extérieure qui laisse une si grande impression dans l’esprit des enfans. Cette dame demeura quelques jours auprès de ma mère, et, quoiqu’elle m’eût comblé de caresses, je n’avais pu parvenir à me familiariser avec elle, comme un vrai petit sauvage que j’étais. Lorsqu’elle fut sur le point de partir, elle me dit de lui demander ce qui pourrait m’être le plus agréable, qu’elle se ferait un plaisir de me le donner. Par honte, d’abord, et par timidité, ou irrésolution, puis par opiniâtreté et entêtement, je m’obstinai à lui répondre une seule et même parole : rien ; et l’on eut beau me retourner de vingt manières pour m’arracher un autre mot que ce rien impertinent et grossier, tout fut inutile. Et tout ce que gagnèrent à s’obstiner les personnes qui m’interrogeaient, c’est que ce rien, qui d’abord sortait sec et franc de ma bouche, fut ensuite prononcé par moi d’une voix dépitée et tremblante en même temps, et, en dernier lieu, ne s’échappa de mes lèvres qu’avec beaucoup de larmes, et entrecoupé de profonds sanglots. Mes parens me chassèrent donc de leur présence, comme je l’avais bien mérité, et m’enfermant dans ma chambre, m’y laissèrent jouir à mon aise de ce rien tant désiré, et ma grand’mère partit.

1757. Et moi, ce même enfant qui devait refuser avec cette invincible obstination les dons légitimes de sa grand’mère, quelques jours auparavant, j’étais allé lui voler, dans une malle entr’ouverte, un éventail, que j’avais ensuite caché dans mon lit, où il fut retrouvé quelque temps après. Je dis alors, ce qui était vrai, que je l’avais pris pour le donner, plus tard à ma sœur. Ce larcin fut puni, comme il le méritait, d’un sévère châtiment ; mais, quoiqu’il y eût plus de mal à voler qu’à mentir, je ne fus ni menacé ni puni du supplice du réseau. Ma pauvre mère craignait plus de me rendre malade de chagrin que de me voir devenir un peu fripon : défaut qui, à dire le vrai, n’est pas à craindre long-temps ni difficile à déraciner dans un homme que rien ne sollicite à prendre. Le respect des biens d’autrui naît et prospère très-vite chez ceux à qui la fortune en a départi de légitimes.

Et ici, en guise d’anecdote, je raconterai ma première confession spirituelle, que je fis entre sept et huit ans. Mon maître, pour m’y préparer, me suggérait lui-même les divers péchés que je pouvais avoir commis, et dont, pour la plupart, j’ignorais jusques aux noms. Après cet examen préparatoire, fait en commun avec don Ivaldi, on fixa le jour où j’irais porter mon petit fardeau aux pieds du père Angelo. C’était un carme, qui était aussi le confesseur de ma mère. J’y allai, et je ne sais trop ce que je lui dis ; car j’éprouvais beaucoup de peine et une répugnance naturelle à révéler ainsi mes secrets, mes actions et mes pensées à un homme que je connaissais à peine. Je crois que le père fit lui-même ma confession pour moi. Quoi qu’il en soit, il me donna l’absolution, et m’enjoignit de m’agenouiller devant ma mère avant de me mettre à la table, et, en cette posture, de lui demander publiquement pardon de toutes mes offenses passées. Cette pénitence me paraissait fort dure à avaler, non qu’il m’en coûtât le moins du monde de demander pardon à ma mère ; mais me prosterner à terre et devant quiconque pouvait se trouver là, c’était pour moi un supplice intolérable. Étant donc revenu à la maison, je montai à l’heure du dîner, me dirigeant vers la table ; mais, lorsque chacun fut entré dans la salle à manger, il me parut que tous les yeux se fixaient sur moi : c’est pourquoi, baissant les miens, je demeurais immobile, dans le doute et la confusion, sans m’approcher de la table, où chacun déjà prenait place. Mais je ne m’imaginais pas qu’aucun des convives sût le secret de ma confession et de ma pénitence. Reprenant donc un peu de courage, je m’avance pour m’asseoir. Mais voici ma mère qui, me regardant d’un œil sévère, me demande si je puis véritablement m’asseoir à cette table, si j’ai fait tout ce que je devais faire, enfin si je n’ai rien à me reprocher ? Chacune de ces questions était un coup de poignard dans mon cœur. Mon visage attristé répondait assez pour moi ; mais mes lèvres ne pouvaient proférer une seule parole, et par aucun moyen on ne put m’amener, je ne dirai pas à accomplir, mais simplement à articuler, ou même à laisser comprendre la pénitence qui m’était imposée. Ma mère, de son côté, ne voulait pas la dire, pour ne pas trahir le confesseur qui m’avait trahi. Il en résulta que ma mère perdit, ce jour-là, la génuflexion qui lui revenait, moi mon dîner, et peut-être aussi l’absolution que le père Angelo m’avait donnée à de si dures conditions. Avec tout cela, je n’eus pas alors assez de pénétration pour deviner que le père Angelo avait concerté avec ma mère la pénitence qu’il m’infligerait. Mais, le cœur, en ceci, me servant beaucoup mieux que l’esprit, j’en conçus dès lors pour le susdit père une petite haine passablement profonde, et assez peu de penchant dans la suite pour ce sacrement, quoique, dans mes confessions suivantes, on ne s’avisât plus jamais de m’imposer une pénitence publique.







Chapitre V.

Dernière historiette de mon enfance.



Les vacances amenèrent à Asti mon frère aîné, le marquis de Cacheranno, qui, depuis plusieurs années, faisait ses études à Turin, au collège des Jésuites. Il avait environ quatorze ans, et moi huit ; sa société fut en même temps pour moi une distraction et un ennui. Ne l’ayant jamais connu auparavant (car il était seulement mon frère utérin), je ne me sentais pour lui, à vrai dire, que fort peu d’affection. Mais comme, après tout, il jouait un peu avec moi, l’habitude aurait fini par me donner une sorte de penchant pour lui ; malheureusement il était beaucoup plus grand que moi, avait plus de liberté, plus d’argent, plus de part aux caresses de la famille ; il avait déjà vu bien plus de choses que moi. Pendant son séjour à Turin, il avait expliqué Virgile ; que sais-je encore ? Il avait, lui, tant d’autres petits avantages que, moi, je n’avais pas, que, pour la première fois, j’appris alors à connaître l’envie. Ce n’était point une basse envie, car elle ne me portait pas précisément à haïr ce jeune homme ; mais elle me faisait désirer avec une ardeur excessive les choses que je lui voyais, sans que pour cela je voulusse les lui ôter. C’est là, je crois, ce qui distingue les deux envies : l’une, dans les âmes mauvaises devient bien vite haine implacable contre quiconque possède quelque bien, et un désir effréné de mettre obstacle à ce bien ou de le ravir, lors même qu’on ne devrait pas en jouir ; l’autre, dans les cœurs honnêtes, devient, sous le nom d’émulation et de noble lutte, un besoin inquiet et orageux d’obtenir des mêmes choses, autant ou plus que les autres. Oh ! combien est subtile et presque invisible la distance qui distingue le germe de nos vertus de celui de nos vices !

Ainsi, tantôt jouant avec mon frère, tantôt me querellant avec lui et y gagnant tour à tour de petits présens ou des coups de poing, je passai tout cet été avec plus de plaisir que les autres, ayant jusque alors toujours été seul à la maison, et l’on sait qu’il n’est pas de plus grand ennui pour les enfans. Un jour, entre autres, qu’il faisait très-chaud, vers midi, pendant que tout le monde faisait la sieste, nous faisions, nous autres, l’exercice à la prussienne, que mon frère m’enseignait. Voici que, dans une marche, en exécutant une conversion, je tombe et vais donner de la tête sur un des chenets que, par négligence, on avait laissés dans la cheminée depuis l’hiver précédent. Le chenet était brisé et n’avait plus cette pomme de cuivre adaptée d’ordinaire sur les deux pointes qui s’avancent en dehors de la cheminée, et ce fut sur l’une de ces pointes que j’allai, pour ainsi dire, me clouer là tête, à un doigt environ au-dessus de l’œil gauche, et au beau milieu du sourcil. La blessure fut si large et si profonde, que j’en porte encore et en porterai jusqu’au tombeau la très-visible cicatrice. Je me relevai sur-le-champ moi-même, et je criai aussitôt à mon frère de ne rien dire. Dans ce premier moment, il me semblait que je ne sentais pas la moindre douleur, mais bien vivement, au contraire, la honte de m’être montré un soldat si peu solide sur ses jambes. Déjà mon frère était allé en toute hâte réveiller mon précepteur, le bruit en était venu à ma mère, et toute la maison était sens dessus dessous. Pendant ce temps-là, moi, qui n’avais crié ni en tombant ni en me relevant, lorsque j’eus fais quelques pas vers la table, sentant quelque chose de chaud couler le long de mon visage, et y ayant porté les mains, je ne les vis pas plus tôt pleines de sang, que je commençai à pousser des cris. Ce ne pouvait être que des cris de frayeur et d’étonnement, car je me rappelle fort bien que je n’éprouvai aucune douleur, jusqu’au moment où le chirurgien, étant arrivé, se mit en devoir de laver, de tâter et de panser la plaie. Cette plaie fut quelques semaines à se cicatriser, et, pendant plusieurs jours, il me fallut rester loin de toute lumière, parce, qu’on craignait pour mon œil, à cause de l’inflammation et de l’enflure excessive qui étaient venues à la suite de la blessure. Lorsque ensuite je fus entré en convalescence, la tête encore chargée d’emplâtres et de bandages, j’allai cependant avec beaucoup de plaisir à la messe des Carmes ; quoique bien convaincu que cet accoutrement d’hôpital me défigurait beaucoup plus que le petit réseau de nuit de couleur verte, très-propre, tel précisément que le portent par goût les élégans d’Andalousie, et moi-même, lorsque, plus tard, je voyageai en Espagne, je le portai comme eux et par coquetterie. Je n’éprouvais donc aucune répugnance à me montrer ainsi fait en public, soit que le souvenir d’un danger couru me chatouillât le cœur, soit qu’un mélange d’idées encore confuses dans mon petit cerveau me fît attacher à cette blessure je ne sais quelle idée de gloire. Et il fallait que ce fût cela, car, sans avoir bien présent à la mémoire ce que j’éprouvais alors, je me rappelle à merveille que chaque fois que, sur notre passage, on demandait à l’abbé Ivaldi pourquoi j’avais la tête emmaillotée, après qu’il avait répondu que j’étais tombé, je me hâtais d’ajouter, en faisant l’exercice.

Et c’est ainsi que dans de très-jeunes âmes, pour qui saurait les étudier, se décèlent et se manifestent les germes opposés de nos vertus et de nos vices. Voilà bien qui trahissait en moi le germe de l’amour de la gloire ; mais ni l’abbé Ivaldi, ni aucun de ceux qui m’entouraient, n’étaient capables de pareilles réflexions.

Environ un an après, mon frère aîné, qui était retourné à son collège de Turin, y fut attaqué d’une grave maladie de poitrine, qui, dégénérant en éthisie, le conduisit en peu de mois au tombeau. Il fut retiré du collège, ramené à Asti, sous le toit maternel, et on m’envoya à la campagne pour ne pas me le laisser voir ; et en effet il mourut à Asti, dans le courant de l’été, sans que je l’aie jamais revu. Vers le même temps, mon oncle paternel, le chevalier Pellegrino Alfieri, à qui le soin de ma fortune avait été confié depuis la mort de mon père, et qui revenait alors d’un long voyage en France, en Hollande et en Angleterre, passa par Asti, où il me vit, et s’étant avisé, en homme de grand sens qu’il était, qu’avec ce système d’éducation je n’apprendrais pas grand’chose, de retour à Turin, il écrivit à ma mère, à quelques mois de là, qu’il voulait absolument me placer à l’Académie de cette ville. Mon départ se trouva donc coïncider avec la mort de mon frère. Je n’oublierai jamais le visage, les gestes et les paroles de ma pauvre mère au désespoir, qui disait en sanglotant : Dieu m’enlève l’un, et pour toujours, et l’autre, qui sait quand je le reverrai ! Elle n’avait encore qu’une fille de son troisième mari : elle en eut ensuite successivement deux garçons, pendant que j’étais à l’Académie de Turin.

Cette douleur de ma mère me pénétra profondément ; mais bientôt le désir de voir de nouveaux objets, l’idée de voyager, en poste dans peu de jours, moi qui venais tout fraîchement de faire mon premier voyage à une ville située à quinze milles d’Asti, dans une voiture tirée par deux bœufs paisibles, et cent autres petites idées de ce genre, idées d’enfant qui se jouaient autour de mon imagination, tout cela allégeait en grande partie la douleur que je ressentais de la mort de mon frère et de l’extrême affliction de ma mère. Mais quand vint le moment du départ, je faillis m’évanouir, et peut-être m’en coûta-t-il davantage de quitter mon précepteur, don Ivaldi, que de m’arracher des bras de ma mère.

Enlevé presque de force et jeté dans la voiture par un vieux homme d’affaires, qui était chargé de m’accompagner à Turin chez mon oncle, où d’abord je devais descendre, je partis enfin, escorté d’un domestique qui ne devait plus me quitter. C’était un certain André, d’Alexandrie, garçon fort intelligent, et qui avait assez d’éducation pour son état et pour notre pays, où ce n’était pas alors chose commune que de savoir lire et écrire. Ce fut au mois de juillet 1758, j’ai oublié le jour, que je quittai la maison maternelle, un matin, de fort bonne heure. Je ne fis que pleurer pendant toute la première poste. Au relais, pendant que l’on changeait de chevaux, je descendis dans la cour, et me sentant fort altéré, sans vouloir demander un verre, ou me faire tirer de l’eau, je m’approchai de l’abreuvoir des chevaux, et y ayant plongé brusquement la plus grande corne de mon chapeau, j’en bus autant que je pus en puiser.

Le précepteur-homme d’affaires, averti par les postillons, accourut aussitôt, en criant après moi de toutes ses forces ; mais je lui répondis que, quand on courait le monde, il fallait s’accoutumer à ces choses-là, et qu’un bon soldat ne savait pas boire autrement. Où donc étais-je allé pêcher ces idées chevaleresques ? je ne saurais le dire, d’autant que ma mère m’avait toujours élevé avec beaucoup de mollesse et avec un excès ridicule de précautions pour ma santé. C’était donc encore là un de ces petits instincts de gloire qui se développaient en moi dès qu’il m’était permis de relever un tant soit peu la tête et d’échapper au joug.

Je terminerai ici cette première époque de mon enfance, pour entrer désormais dans un monde un peu moins circonscrit, où je pourrai plus brièvement, je l’espère, me peindre aussi avec plus de vérité. Ce premier tableau d’une vie qui tout entière, peut-être, est fort peu utile à connaître, paraîtra sans doute très-inutile à tous ceux qui, se croyant des hommes, ne veulent pas se souvenir que l’homme est une continuation de l’enfant.