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Michel Lévy frères (volume IIp. 337-345).


— Béziers, le 12 septembre 1837.

Du dernier relais à Béziers, le pays est joli. Cette petite ville a une belle position sur une hauteur, de laquelle on domine le canal de Languedoc et une quantité d’écluses par lesquelles il descend à la Méditerranée.

J’ai remarqué à la grand’messe, dans les villes où je me suis trouvé le dimanche, que l’on ne chante pas le Domine, salvum fac regem Philippum. J’ai demandé des explications ; on me dit que messieurs les curés se déterminent à chanter ces mots dans les grandes occasions, ou lorsqu’il y a des indiscrets qui peuvent porter plainte ; mais rien ne serait de plus mauvais ton en toute autre circonstance.

Tous les prêtres que je rencontre me semblent des fils de paysans ; les gens comme il faut les protègent fort ; mais il serait difficile de faire une partie de whist avec le curé du village.

Le métier de ces messieurs est pénible, sans doute, à cause des visites qu’il faut faire aux mourants, à pied et souvent par un très-mauvais temps ; mais il faut en convenir, tout cela est moins dur que le métier de moissonneur ou de laboureur qu’ils ont vu faire à leurs pères. M. C…, riche propriétaire très-fort juste-milieu, et auquel la révolution de Juillet a fait peur, me dit : « Pour peu qu’un curé ait le degré d’intelligence nécessaire pour comprendre un journal, il est sûr d’avoir quatre mille francs de rente à cinquante ans, ce qui est magnifique pour un paysan. »

Si nous avions encore la maladresse de nous livrer à des dissensions religieuses, il me semble que les curés de campagne seraient du parti du gouvernement qui les paye. Peu d’entre eux se soucieraient d’aller mendier en pays étranger ; nos prêtres émigrés parlaient latin, et l’élégance de leurs manières les faisait recevoir avec plaisir dans les villes étrangères.

« On sait qu’il n’y a qu’un curé par canton ; il a onze cents francs de fixe, et l’on peut évaluer le casuel à douze cents francs par millier d’âmes de population du chef-lieu. Sur ces douze cents francs, le curé consacre bien cent ou cent cinquante francs à l’aumône ; réduisons donc ces douze cents francs à mille ; le curé d’un bourg de quatre mille âmes a cinq mille francs d’appointements ; à la vérité, il doit nourrir ses vicaires ; mais les cadeaux qu’il reçoit en poulets, œufs, fruits, etc., équivalent et au delà à cette dépense.

« C’est, comme on voit, par politesse qu’on appelle curés les desservants des villages.

« Chaque département a un grand séminaire où l’on forme de jeunes prêtres ; rien de plus simple.

« Mais chaque département a aussi trois ou quatre petits séminaires dans lesquels on donne l’éducation à des jeunes gens qui ne seront pas prêtres[1]. »

— Ceci, ai-je dit, peut conduire à une nouvelle Vendée. Peu importent assurément les idées que l’on donne à ces jeunes gens sur la création du monde, sur l’histoire du serpent et de la pomme, etc., etc. Libre à tous les Français de croire ce qu’ils veulent sur les choses invisibles.

Ce qui est capital, c’est qu’on les enseigne à mépriser le gouvernement des deux Chambres, qui régit la France, et à détester la liberté de la presse, qui en est l’âme. Je ne vois, reprend M. C…, qu’une seule chose qui fasse contre-poids à tout ce que les petits séminaires enseignent à ces enfants, c’est : 1° le souvenir des victoires de l’empereur, et 2° le désir d’obtenir la croix de la Légion d’honneur.

Et. toutefois, me dit M. C…, dont je partage fort l’opinion, que deviendraient ces malheureux paysans du Midi, si quelqu’un ne leur parlait pas morale ? Ils seraient des bêtes brutes, et avec leurs passions ardentes ils appliqueraient sans remords la loi de Linch (États-Unis) à tous ceux qui leur déplairaient.

Le plus mauvais curé vaut donc mieux dans l’intérêt de la civilisation que l’absence de tout curé.

Je passerais pour un homme noir si je répétais ici ce que M. C… m’a dit sur ce qu’on enseigne dans les petits séminaires des départements qui se trouvent sur la ligne de Béziers à Limoges, et de limoges à Nantes. M. C… ajoute qu’un seul évêque en France n’a jamais voulu de petits séminaires dans son diocèse. La religion ne peut vivre qu’en rompant avec la politique, a dit ce sage évêque ; et il est méprisé de ses curés.

J’ai vu dans un département que je traversais un petit séminaire composé de trois cents élèves ; on y fait toutes les classes, un peu moins bien que dans les collèges, il est vrai ; mais ce qui fait le danger des petits séminaires, c’est que leurs chefs transigent avec les parents sur le prix de la pension. En général, on demande cinq cents francs par an ; mais souvent on se contente de deux cent cinquante. Et dans ce siècle d’ambition, il n’est guère de pauvre diable qui ne sacrifie deux cent cinquante francs pour faire donner quelque éducation à son fils.

Ce qui fait l’immense difficulté du problème de l’éducation publique, c’est que jamais l’on ne trouvera des gens, non animés par une grande passion politique, qui se fassent une joie de sacrifier douze ou quinze heures de chacune de leurs journées à élever et à nourrir passablement des enfants payant trois ou quatre cents francs par an.

J’ai examiné fort en détail ce petit séminaire. Il y a dans la même ville un collège où le prix de la pension est de sept cents francs. L’instruction du collège est plus forte et plus variée ; mais les pères préfèrent le petit séminaire à cause des principes de morale et de religion. On ne saurait trop répéter que les petits séminaires ont cet immense avantage que les professeurs et directeurs ne songent nullement à une spéculation d’argent ; leur unique but est le succès, et, par le succès, ils veulent arriver à ce que l’éducation publique soit rendue au clergé.

Les petits séminaires ont beaucoup d’argent ; d’où vient-il ? Depuis 1830 ils bâtissent autant et plus qu’avant la dernière révolution. Dès que vous voyez dans la campagne un très-grand bâtiment neuf, vous pouvez être sûr que c’est un petit séminaire.

On m’a dit à Dijon et l’on me confirme à Béziers que beaucoup de gens qui ne fréquentaient pas les églises avant 1830 y vont maintenant.

C’est pour moi une nouvelle preuve qu’aujourd’hui rien n’est plus malheureux pour une religion ou pour un système que d’être protégé par le gendarme.

Saint Dominique eut raison de brûler les hommes et les livres ; mais de son temps il n’y avait pas de liberté de la presse. Supposons qu’Henri V détruise la liberté de la presse, comme cela amuse les Français, on se révoltera pour la ravoir. Maintenant il faut qu’un parti ait un grand écrivain et un grand orateur : M. de Chateaubriand et M. Berryer, qui tirent parti de la liberté de la presse pour prouver qu’il n’y a point de liberté sans jésuites et sans roi régnant en vertu du droit divin.

Je craindrais de paraître lourd en plaçant ici cinq ou six pages sur le degré de bien-être des paysans dans la contrée que je viens de parcourir. La vente des biens nationaux a quadruplé ce bien-être, surtout en donnant des idées de justice à tous ces nouveaux petits propriétaires. Un paysan qui possède un demi-arpent de terre est comparativement fort heureux ; il sème des pommes de terre et se met à l’abri de la terrible famine.

Il faut excepter les paysans des environs de Bourg, qui croient que tout se fait par miracle en ce monde. Si leur voisin perd sa vache, c’est qu’il est acquéreur de domaines nationaux. Ils ont d’ailleurs un mépris indicible pour les gens assez bas pour manger des pommes de terre ; c’est disent-ils, la nourriture des porcs. Et ils font fièrement des gaufres avec de la bouillie de sarrasin (ou blé noir).

En plusieurs parties de la Bourgogne, et surtout le long des canaux nouvellement commencés, les manouvriers gagnent jusqu’à cinquante sous par jour. On consomme beaucoup de farine de maïs, comme en Lombardie, où le paysan préfère la polenta au pain. La polenta se fait au moment du dîner, avec de l’eau chaude et de la farine de maïs.

Un de mes amis que Constantine vient de faire lieutenant, mais qui gardera une figure semée de taches bleues par les grains de poudre de la fameuse explosion le jour de l’assaut, me donne des détails sur la santé des conscrits qui arrivent dans les régiments. Ceux qui proviennent du Puy, de Guéret, de Sarlat, en un mot de ces pays si misérables du centre de la France où les paysans vivent de châtaignes et n’en ont pas autant qu’ils veulent, changent du tout au tout en moins de six semaines. Rien de curieux à observer comme les yeux qu’ils font en voyant sur la table de la viande tous les jours. Le changement total de leur physique serait encore plus prompt sans les contes dont certaines personnes, intéressées au triomphe de nos amis les ennemis, empoisonnent l’âme des paysans.

Un conscrit qui cire les bottes de mon ami lui demande si après quatre ans de service l’on a jamais vu survivre un conscrit. Ces idées, semées avec soin, font tomber quelques jeunes soldats dans la maladie du pays ou nostalgie, et nuisent chez les autres aux merveilleux effets d’une nourriture passable.

Au contraire, les conscrits qui viennent de la Bourgogne et des bons pays de la France sont tout changés, et changés en mal, au bout de trois mois. C’est uniquement l’effet du changement total d’habitudes. On ne verrait plus cette tristesse si, au bout de quinze jours, on pouvait leur faire entendre des coups de fusil. On devrait diriger sur Constantine tous les conscrits de la Provence. Les Anglais, occupés des tours que leur jouent les Français du Canada, assez pervers pour imiter Hampden, ne s’en fâcheraient pas sérieusement. Au fait, l’Angleterre, grâce aux folies de M. Pitt, est en décadence, et ne se fâchera sérieusement de rien. Il faudrait une descente en Irlande pour lui faire prendre les armes.

Quand le sénat de Rome se voyait à bout de ruses et de fausses promesses, pour éviter une réforme évidemment juste, il suscitait une guerre. C’est dans ce moment que la religion rendait de grands services à cette aristocratie friponne : elle faisait du serment prêté au consul une chose sacrée.

Un de mes amis intimes, brave homme à demi fouriériste, et qui a le ridicule de prendre les choses au sérieux, sait que j’écris un journal et veut y écrire deux pages. Nous sortions d’un salon du parti contraire, et il était indigné. (Sensation de haine impuissante, que l’on peut éviter en ne voyant le monde qu’autant qu’il le faut, tout juste pour ne pas se rouiller.)

Quoi ! sur la terre, écrit mon ami le fouriériste, nous avons des maisons pénitentiaires, tout ce qui a un peu de sens ou un peu d’humanité tend à en établir, et vous nous prêchez un enfer éternel ! C’est là une idée du dixième siècle.

Quoi de plus opposé que la société industrielle et savante du dix-neuvième siècle, ayant pour mobile les jouissances de vanité et d’envie, et la société violente et désordonnée du dixième, où le mobile de chaque homme était le désir de n’être pas tué, d’avoir une habitation passable et une robe de peau pour l’hiver !

Or, au dix-neuvième comme au dixième, du temps de saint Paul comme du nôtre, le prêtre monte en chaire pour prêcher le mépris du monde, le détachement des biens terrestres, le renoncement aux plaisirs et aux jouissances matérielles. J’admets pour un instant, et contre toute évidence, la vérité de cette doctrine ; peut-elle convenir à deux siècles, non pas seulement différents, mais opposés, au cinquième siècle et au nôtre ?

Pour ne pas choquer les empereurs, le christianisme s’écria, il y a dix-huit cents ans :

Rendez à César ce qui est à César.

Il ne se réserva que la domination de l’âme de chacun ; mais Lucius, philosophe païen, lui répondait :

« L’homme qui vole est coupable ; mais la société qui a exposé un de ses membres à la tentation prolongée de voler a une grande part dans la faute commise contre le bonheur général. Si l’individu a manqué de force, la société a manqué de prévoyance. »

Votre principe Rendez à César n’est donc qu’une concession de prudence pour votre intérêt privé, à vous prêtres ; ce n’est pas une vérité digne d’être présentée à l’humanité.

Les jésuites ont vu l’absurdité de ce mot, et, en gens conséquents, ils se sont emparés du confessionnal des princes chrétiens et ont gouverné. (Voir Saint-Simon.)

L’association (de Fourier) fait des pas immenses ; mais, comme Fourier n’avait aucune élégance et n’allait pas dans les salons, on ne lui accordera que dans vingt années son rang de rêveur sublime ayant prononcé un grand mot : Association. Fourier, vivant dans la solitude, ou, ce qui est la même chose, avec des disciples n’osant faire une objection (d’ailleurs il ne répondait jamais aux objections), n’a pas vu que dans chaque village un fripon actif et beau parleur (un Robert Macaire) se mettra à la tête de l’association, et pervertira toutes ses belles conséquences. Il n’en est pas moins vrai que la concurrence qui existe encore d’individu à individu finira par ne plus s’exercer désormais que de grande compagnie à grande compagnie. Ce caractère futur de notre industrie se montre déjà.

Quel particulier pourrait, en 1837, établir une diligence de Paris à Lyon ? Il serait écrasé par trois grandes sociétés qui non-seulement transporteraient pour rien les voyageurs de Paris à Lyon, mais finiraient, comme je l’ai vu en Angleterre, par les prier d’accepter une bouteille d’excellent vin.

Or une société d’actionnaires a des réunions, et dans ces réunions le beau parleur, adroit et peu scrupuleux sur les moyens de succès, a de grands avantages.

Je remarquais hier soir, dans ma conversation avec A…, cet honnête homme qui vénère les friponneries dès qu’elles sont recommandées par un habit brodé, que je m’étonne de bien des choses qui n’étonnent pas les autres ; c’est un grand désavantage. Je suis, à la lettre, un homme de l’autre monde. Arrivé aux colonies ne sachant bien qu’une chose, le grec et le latin, j’ai pris, sans m’en douter, certaine façon de penser simple qu’on a dans ce pays-là. Par exemple, je m’indigne des friponneries électorales antérieures à 1830 ; je n’appelle pas moral un homme simplement parce qu’il répète des phrases empruntées à un journal pieux, et qu’il se fait voir à Saint-Roch tous les dimanches. J’aime mieux, je l’avoue, cet ingénieur qui vient de refuser quinze actions du chemin de fer que l’entrepreneur lui offrait gratuitement ; mais dans ses tournées cet ingénieur a toujours dans sa voiture quelques volumes de Voltaire qu’il dédaigne de cacher, et il est fort immoral. Je sens bien ce qui me manque pour être estimé à Paris. Aussi, pendant tout le temps que j’ai eu besoin des affaires, me suis-je bien gardé de parler, et je passe pour remarquablement silencieux. Si je m’étonne de choses qui n’en valent pas la peine, en revanche je suis fort impartial. Avec le projet presque arrêté de retourner aux colonies, je ris des folies des légitimistes, comme de celles des républicains ou des furibonds du juste-milieu. Je me figure que, dans dix ans, j’entendrai quelquefois parler du sort de ces gens-là dans les journaux, et je verrai si je me suis trompé. Par bonheur, aucun des trois partis n’a d’homme supérieur capable de dominer le cours naturel des choses, et l’on en reviendra plus vite au bon sens. Mais que diriez-vous d’un homme qui, dans son champ de blé, sèmerait curieusement les graines d’une plante vénéneuse ? C’est ainsi que les frères ignorantins enseignent aux enfants la haine du gouvernement des deux Chambres. Sera-t-il bien agréable d’avoir de petites vendées en 1850 ? Car il m’en coûte de le dire, comment voulez-vous que la foi s’accommode de ce mot, écrit en gros caractères sur la façade du palais des députés : MÉFIANCE.



  1. Des états, probablement menteurs, disent que le 1er janvier 1837 il y avait dix mille cent six élèves dans les petits séminaires et huit mille trois cent quarante-huit dans les grands. Il y a eu mille six cent trente-trois ordinations en 1836.