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Michel Lévy frères (volume IIp. 192-224).


— Genève,… 1857.

M. de C… et moi, nous avons quitté avec peine mon nouvel ami et sommes venus à Genève. On parcourt les vallons des montagnes qui forment le contre-fort du vénérable mont Blanc, la plus haute montagne de l’ancien monde, et que j’ai déjà aperçue deux fois dans ce voyage ; la première de Beaune, la seconde de Lyon. Le voisinage du mont Blanc fait que la route me semble jolie.

Les convenances faisant des progrès terribles en Europe, et les habitudes sociales devenant de plus en plus insociables, il faut que, sous prétexte de prendre des eaux, il s’établisse dans tous les coins de l’Euurope des lieux de franchise, où, pendant deux mois, l’on puisse rire de tout sans se déshonorer. Ces lieux agréables seraient d’autant plus fréquentés, qu’on parviendrait à les garantir du fléau des chevaliers d’industrie.

S’il se trouve jamais un ministre ami de la gaieté, je lui demanderai de proposer une loi en vertu de laquelle on délivrerait des passe-ports imprimés sur papier rouge à tout Français propriétaire et payant cent francs d’impositions. Il faudrait, de plus, envoyer dans tous les lieux d’eaux situés sur le territoire français des commissaires de police, qui n’y passeraient que la saison des eaux. Il serait facile de se procurer des hommes d’esprit qui connaissent tous les chevaliers d’industrie ou les devinent en une soirée ; il faudrait, de plus, que ces commissaires fussent autorisés à renvoyer des eaux ces élégants chevaliers d’industrie.

Les membres de cet honorable corps qui se croiraient injustement expulsés des eaux pourraient en appeler à Paris, à une Chambre composée de ceux de MM. les juges qui ont eu une jeunesse orageuse et qui connaissent les tours de ces messieurs. Les gens qui se seraient battus pour querelles survenues au jeu, dans le département où sont les eaux, ne pourraient de dix ans se présenter dans les lieux d’eaux situés en France. Toutes ces mesures exceptionnelles seraient portées par une loi sur la police des eaux. Cette loi scandaliserait les gens graves, mais sauverait peut-être un petit coin de la gaieté française.

La route de Chambéry à Genève, par Annecy, est sublime de beauté, si on la compare à la route de Paris à Montargis, de Paris à Orléans, de Paris à Troyes, de Paris à Châlons-sur-Marne, de Paris à Chartres, ou de Paris à Amiens.

Enfin, je revois ce beau lac, si vaste, si magnifiquement entouré ! Il donne des idées moins sérieuses, moins sublimes, si l’on veut, mais plus tendres que la mer véritable. C’est Rousseau qui a fait la réputation de son lac, et ce grand homme est encore méprisé ou méconnu dans la plupart de ces villes si jolies, que je vois de loin sur ses bords. Il est vrai que, du côté de la Savoie, on ignore jusqu’à son nom. Dans les villes de Suisse, on l’injurie tous les jours, et je m’en réjouis pour lui. À ne considérer que l’intérêt du grand homme qui est mort, il vaut mieux qu’il soit abhorré. Plus les sentiments du peuple sont injustes à son égard, plus longtemps sa gloire durera. Le nom de Machiavel survivra peut-être à celui de Montesquieu, le mérite est égal ; mais Machiavel a pour lui la haine furibonde des fripons, que Montesquieu a ménagés. Aussi est-il mort riche, et l’autre dans l’extrême pauvreté.

Je commence comme toujours à Genève par courir à la promenade Saint-Antoine, voir le lac. De là, je traverse la ville, et même, avant de commencer mes affaires et d’aller chercher mes lettres, je vais voir la maison où Jean-Jacques Rousseau naquit en 1712. On vient de la rebâtir ; c’est maintenant une belle maison à six étages, comme celles à l’aide desquelles on enlaidit journellement Paris. Ce qui me console, c’est que j’ai vu bien souvent la petite chambre, à solives saillantes, où Jean-Jacques Rousseau était né, et une fois je l’ai trouvée occupée par un pauvre ouvrier horloger, qui avait une mauvaise édition des œuvres de Rousseau et les comprenait. Nous parlâmes une heure du Contrat social, dont le principal mérite, suivant moi, consiste dans le titre. En général, les ouvriers de Genève comprennent des raisonnements qui sembleraient, en France, bien au-dessus de leur état ; mais, en revanche, ils ne seraient pas ravis du Gamin de Paris et de l’admirable Bouffé, comme les jeunes ouvriers qui remplissent le parterre du Gymnase. Les ouvriers de Genève choquent les étrangers, surtout les étrangers nobles : ils ne sont jamais obséquieux.

Je vais voir la statue de Rousseau dans la petite île au milieu du nouveau pont ; c’est une nouveauté pour moi ; honneur à M. Pradier, artiste génevois ! Il voit l’antique, mais il voit aussi la nature ; c’est l’homme, parmi les contemporains, qui, quelquefois, fait le mieux un bras et une jambe. Si ses statues de marbre étaient brisées et enterrées et qu’un jour on en retrouvât seulement des fragments, on ne saurait à quel siècle les attribuer, et ils seraient placés avec vénération dans quelque musée.

La statue de Jean-Jacques, comme le peuple dit à Genève » peut avoir huit pieds de proportion. La tête est fort belle, et, vue de face, la figure tout entière fait un très-bon effet. Jean-Jacques est assis vis-à-vis de ce lac qui lui fut si cher. Qu’il eût été heureux de savoir qu’on lui élèverait une statue dans sa patrie, qu’il crut ingrate, et qu’elle serait ainsi placée !

Rousseau, assis, a saisi un crayon ; on le voit absorbé dans la pensée qu’il est sur le point d’écrire ; de la main gauche il tient une tablette qui repose sur le genou. Son attitude, indiquée dans les Confessions, est celle d’un homme qui se jette hors de son lit pour noter une idée qui le tourmente. Le haut du corps est à peine caché par la chemise ; la figure est assise.

On vient de finir le piédestal. On a pris dans les Alpes voisines un de ces énormes blocs de granit, amenés par les eaux et venus on ne sait d’où ; ce granit poli est d’un ton gris assez agréable.

Tandis que je considérais cette statue, un passant s’est arrêté ; j’ai engagé la conversation avec lui.

« Monsieur, m’a-t-il, le 28 juin on a fêté Jean-Jacques ; c’était l’anniversaire de sa naissance. C’est une fête pour les enfants ; environ deux mille, des deux sexes, sont venus passer en procession devant la maison où il est né. Ensuite, descendant la rue jusqu’au lac, ils sont venus déposer au pied de cette statue les fleurs qu’ils portaient à la main. Comme vous pouvez le penser, monsieur, cette fête n’est point ordonnée par le gouvernement, mais il n’y met aucun obstacle ; cette année il a même autorisé trois compagnies de la milice nationale à escorter l’immense file d’enfants, deux mille ! Vous pensez bien qu’on ne voit point parmi eux les enfants de ces messieurs du haut (on appelle ainsi les gens riches qui habitent le haut de la ville, vers la promenade de la Treille ; c’est l’aristocratie du pays). C’est le peuple qui fête le jour de naissance de l’homme dont notre patrie s’honore.

« Toute la classe méthodiste, qui est celle du haut, ne peut aimer ce grand homme ; mais il est vrai de dire qu’ils ne lui sont point hostiles ouvertement. Le peuple, qui connaît les sentiments de ces gens-là, fête Rousseau pour bien faire connaître qu’il ne les partage pas. »

En quittant ce brave homme, ouvrier enrichi apparemment, j’ai pris un bateau et j’ai écrit au crayon sa réponse, que je viens de transcrire exactement. J’aime bien mieux ce récit que tous ceux que je pourrais recueillir dans les dîners.

Il fallait revenir en ville après un quart d’heure de promenade, mais je n’ai pu résister à l’entraînement. Malgré ma résolution de m’occuper de mes affaires dès onze heures du matin, comme on dit ici, j’ai laissé le batelier suivre la rive vers Thonon. Je me disais tous les quarts d’heure, en forme d’excuse à mes propres yeux : Pour peu que j’eusse été douillet, j’aurais fort bien pu demeurer un jour de plus en chemin. C’est pour la dernière fois de ma vie, sans doute, que je vois ces beaux lieux. Qui pourrait peindre la vue que l’on a le long de cette admirable côte, qui s’étend depuis Cologny jusqu’à Thonon ? Vers Lausanne, la largeur de cette immense nappe d’eau est au moins de quatre lieues, je crois, et de quelles montagnes environnée !

On voit de loin, au travers d’une brume légère vers l’horizon, à gauche, les contours sévères de ces montagnes chargées de sapins qui ferment le lac du côté de Vevey, le pays qu’habita Julie. Cette bonne Suissesse avait des défauts de style ; elle écrivait de trop longues lettres ; elle était un peu pédante, sans doute, mais où trouver un cœur comme le sien ? Faut-il le chercher parmi les héroïnes de madame de Staël, de madame Cottin ou de George Sand ?

Mes pensées, comme on voit, étaient bien loin des intérêts d’argent et des idées politiques, presque aussi laides ! Enfin, je ne suis rentré dans les affaires et je n’ai été prendre mes lettres chez mon correspondant qu’à cinq heures du soir. Il est minuit, et je viens seulement de terminer mes lettres de commerce. Les Génevois ont une netteté admirable dans l’esprit ; je croirais assez que leurs discussions politiques augmentent leur talent commercial. Je ne rencontre jamais ici cet esprit de routine étroite qui me désole dans les villes de l’intérieur de la France, Bourges, Rennes, etc.

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai vérifié qu’au fond le gouvernement existant à Genève se conduit fort bien. Véritablement il serait difficile de trouver un pouvoir qui se rapprochât davantage de celui qu’exerce un père de famille. Ces gens-ci auraient peut-être des moyens d’abuser de leur autorité, mais ils n’ont ni la force de caractère qu’il faut pour cela, ni, je l’espère, la volonté.

Le peuple connaît ses droits et y tient fortement. Quelquefois les individus manquent de grâce, ils réclament ce qui leur est dû avec une hauteur dure que, du reste, ne justifient que trop les criantes injustices qu’ils voient passer dans les despotismes voisins.

On peut trouver de la rudesse dans les détails sociaux, mais la politesse politique est-elle autre chose qu’une affaire de convention ? Et à mes yeux rien n’est pis que la mollesse. Il est important que quelqu’un se charge du rôle de Caton l’Ancien ; dans les républiques, un esprit hargneux et inquiet y est souvent à sa place. Un droit non réclamé pendant quatre ans n’existe plus, ou il faut faire la dépense d’un grand effort.

Les radicaux outrés de Genève penchaient un peu vers la France, mais le blocus hermétique (vous en souvient-il encore ?) a mis en colère la majorité, et les radicaux n’ont pas osé se montrer trop différents du reste de la population. L’amour-propre était vivement blessé, et les Genevois ont accusé Berne de faiblesse.

Là-dessus un silence profond a été toute ma réponse…

Ainsi les partis, dans Genève, gardent des projets pour l’avenir[1] (ressource des découragés) ; mais, pour le moment, ils me semblent tout à fait calmés. La Société patriotique, composée de radicaux outrés, qui n’avaient, dit-on, ni assez d’esprit ni assez de science pour se faire écouter, n’a pas trouvé de sympathie dans le peuple et s’est dissoute.

Il y a plusieurs détails sur lesquels on peut blâmer le gouvernement ; mais qui ne sait qu’il n’existe qu’un seul moyen de ne jamais tomber ? c’est de ne point marcher. Et d’ailleurs quelle faute de calcul, troubler l’État pour de petites choses ! Il faut laisser ces folies aux gens à imagination.

— Mais je sais de science certaine qu’il nous exècre et qu’il a des projets affreux !

— Combien comptez-vous vivre l’un et l’autre ? vingt ans apparemment ; que vous font ses projets, s’il ne peut les mettre à exécution d’ici à vingt ans ! Lui ou vous, vous oublierez votre haine. Quelle source de malheur sot, vingt ans de haine impuissante !

Voici ce que je blâme beaucoup à Genève. Les élections viennent de finir le 16 août (1837). L’on a baissé le cens, sur la demande des gens raisonnables. Eh bien, on voit beaucoup moins d’électeurs aller donner leur vote. L’aristocratie avait donc grand tort de prendre peur. Les radicaux exagérés qui se sont mis sur les rangs ont été repoussés ; les élus sont de bons bourgeois ; rien de marquant, mais on ne savait où trouver mieux. Il s’agissait de nommer deux cent cinquante députés : voyez ceux de la France.

— Ici, comme à Paris, disais-je à mon correspondant, on n’agit que par pique d’amour-propre. On courait voter quand c’était un privilège ; maintenant que le dernier artisan en a le droit, les gens comme il faut le négligent.

— Je conçois vos gémissements, répondait mon ami ; vous avez raison ; mais permettez-moi de gémir sur vous, à mon tour. En France le peuple n’a de force que lorsque tout entier il est en colère ; dès qu’il a fait un effort, il ne demande qu’un prétexte pour se rendormir, et sa léthargie dure quinze ans. Comment compter sur une tranquillité durable avec un peuple qui a les passions et la raison d’un enfant ? Et vous ne voulez pas qu’on enseigne aux jeunes Français le métier de citoyen ! En grandissant, ils puiseront leurs opinions politiques dans les journaux ; les journaux qui ne vivent que de passions ! ô folie !

Je pense bien que beaucoup de lecteurs ont ouï parler des particularités des mœurs genevoises : il s’agit des mœurs patriarcales des jeunes filles. Mais ce détail me touche et me plaît tellement, que je demande la permission de le raconter encore.

Huit ou dix petites filles de sept à huit ans se réunissent pour travailler et jouer ensemble ; cette société durera jusqu’aux dernières survivantes. Ainsi, dix ans plus tard, huit ou dix demoiselles de dix-sept à dix-huit ans se réunissent encore un jour de la semaine chez l’une d’elles ; mais ce jour-là le père, la mère, les frères, les autres sœurs, vont eux-mêmes chacun dans sa société, et ces demoiselles ne les rencontrent point à la maison de leur amie.

La société des huit ou dix jeunes filles marche ainsi jusqu’au moment où l’une d’elles se marie. Tout change alors ; la nouvelle épouse présente son mari à ses compagnes, et chacune d’elles présente en même temps un candidat. L’on va aux voix pour chaque candidat, et la majorité des suffrages décide s’il sera accepté ou refusé.

Un jeune homme reçoit un huit de trèfle ou un valet de carreau (une carte à jouer), sur lequel il voit écrit que mademoiselle une telle (qu’il ne connaît peut-être pas) le recevra avec plaisir à la soirée de tel jour. Il va aux renseignements, et finit par découvrir qu’il a été présenté par telle demoiselle de sa connaissance.

Ainsi, après le mariage de l’une des jeunes amies, la société continue, mais reçoit les jeunes gens admis par le scrutin. Tout est innocence et politesse, peut-être un peu compassée, dans ces réunions où une femme étrangère à la société ne saurait trouver place.

Il y a plus, on donne des bals ; en ce cas, la demoiselle dans l’appartement de laquelle le bal a lieu invite les jeunes gens. Ce jour-là, comme à l’ordinaire, la mère s’absente, ainsi que le père et les grands parents.

Quelquefois, tout à fait à la fin du bal, on voit arriver des pères, ou plus rarement des frères, qui viennent chercher leurs filles ou leurs sœurs. Les demoiselles que personne n’est venu chercher partent accompagnées jusqu’à la porte de leur allée par les jeunes gens de leur connaissance.

On comprendra sans peine que l’amour naît facilement au milieu de ces douces et innocentes relations ; alors il me semble que c’est celui des deux pères qui est le plus riche qui va trouver l’autre.

Chose bien singulière dans une ville d’argent, ce n’est pas l’argent qui fait ici les mariages. J’ai vu un jeune noble sans esprit, qui avait bien dix-huit mille livres de rente, épouser une demoiselle qui n’avait pour toute dot qu’un revenu viager de cinq cents francs.

Dès qu’un mariage est convenu entre les grands parents, on l’annonce à la famille et aux relations intimes. Dès ce moment, la jeune personne va se promener seule et où elle veut avec son promis. Au bal elle ne danse qu’avec lui.

Je pense bien que s’il y avait des inconvénients, la prudence génevoise prendrait toutes les précautions imaginables pour qu’ils n’arrivassent pas à l’oreille d’un étranger ; mais je suis convaincu que les malheurs réels sont on ne peut pas plus rares à Genève.

Rien n’est plus rare aussi que de voir rompre un mariage communiqué. Une fois, il y a une vingtaine d’années, une promise ayant dansé avec un cavalier autre que son promis, celui-ci en prit occasion de rompre le mariage. Peut-être la demoiselle, qui avait beaucoup de fortune et infiniment d’esprit, ne fut-elle que médiocrement affectée de ce résultat.

Est-ce à Calvin que les Genevois doivent cette admirable institution des sociétés de jeunes filles ? Je ne suis assez lié avec aucun Génevois pour oser lui faire des questions sur un sujet si délicat.

Une telle question choquerait surtout de la part d’un Français. À Paris, ce sont les notaires qui font les mariages. Ce seul fait, qui, à la vérité, est cruel, nous expose aux plaisanteries de toute l’Europe et même à quelque chose de plus. Quel contrepoids trouveront les attaques de l’amour, lorsqu’elles viennent s’adresser à une jeune femme après deux ou trois ans de mariage, quand toutes les illusions commencent à s’envoler ?

Les Génevois ont toute la tristesse des mœurs anglaises, d’accord ; mais du moins ils retrouvent, le soir, dans leur maison, un peu monotone il est vrai, la femme qu’ils ont choisie et aimée dans leur jeunesse.

En vérité, je suis trop fatigué pour raconter les détails de la nuit mémorable (du 11 au 12 décembre 1602), pendant laquelle le duc de Savoie tenta de surprendre Genève. Il est onze heures trois quarts ; depuis neuf heures et demie environ, trois jeunes négociants, qui ont été ouvriers, me racontent les détails de l’action, avec une verve qui m’électrise. Ils n’ont pas besoin de me dire, et dans le fait ils ne me disent pas : Dans l’occasion nous en ferions autant. Jamais aucun roman ne m’a fait autant de plaisir. Anecdote de la marmite ; le matin, supplice des traîtres, etc., etc. Mais j’ai fait dix lieues à cheval aujourd’hui, cinq ou six à pied, et je ne puis qu’écrire à la hâte ; un ou deux superlatifs pour mémoire.

Hélas ! c’est bien toujours cette ville que Voltaire a peinte d’un mot ;

On y calcule et jamais on n’y rit.

J’aurais cru que les gens qui ont reçu de leur père une grande fortune auraient pu se dispenser de calculer ; ils sont tombés dans un autre inconvénient bien pire : le méthodisme anglais et toutes ses momeries.

Aussi le peuple les appelle-t-il momiers. Une femme jeune, fraîche, jolie, arrive dans un salon : vous croyez, vous étranger frivole, vous Français, que c’est pour être aimable et s’entendre dire qu’elle est belle. Hélas ! qu’elle est éloignée de ces pensers profanes !

Il règne dans ce salon, assez mal éclairé, un silence morne. Tout à coup une de ces dames se lève : elle se sent inspirée ; et ce pauvre petit esprit féminin, gracieux, délicat, charmant, se met à débiter des phrases à la Chateaubriand, moins le vernis chevaleresque et la noblesse du tour.

« Mais, même quand l’oiseau marche, on voit qu’il a des ailes. »

Quand une femme prêche, elle parle d’amour. On reconnaît le sexe de l’auteur à la haine furibonde que lui inspire tout ce qui peut rappeler, à cent lieues de loin, l’idée de la volupté la plus innocente. J’ai un fragment d’un de ces discours de femme momière, que je ne transcris pas ici, parce qu’au fond c’est une chose triste.

À Sienne, jolie ville de Toscane, deux enfants nus, hauts de deux pieds, soutenaient l’écusson des armes de M. Bianchi, je crois, au-dessus de la porte cochère de sa maison, qui est bien à deux cents pas d’un couvent ; les religieuses n’ont eu ni paix ni trêve que les enfants n’aient été démolis. En 1815, une auguste personne a fait enlever du musée du Louvre la Léda du Corrége : ce tableau a-t-il été détruit ou vendu par quelque fidèle du temps ?

Ces deux traits d’histoire me font un plaisir infini.

Vous connaissez ces jolies îles d’Othaïti dont Cook et Bougainville vous ont donné l’amusante description. Des prêtres méthodistes y ont pénétré. Non-seulement on n’y fait plus l’amour,

Plus d’amour, partant plus de joie,


mais on y meurt de faim ; les nouveaux chrétiens ne cultivent plus les champs, la population diminue. Ma foi, ils ont raison, une si triste vie ne vaut pas la peine de planter des pommes de terre pour la continuer.

Voilà Genève dans les hautes classes, et les hautes classes ont établi la mode. Je crois qu’un Génevois qui aurait la mine gaie et sans souci serait chassé de son cercle. Tout cela est parfaitement estimable, mais c’est bien triste.

Ici tous les hommes font partie d’un cercle, et il me semble que l’intérieur de la famille est si agréable, que dans cette ville de vingt-six mille âmes il y a au moins soixante cercles ou clubs.

À force d’imiter la Bible, ou ce que les commentateurs disent qu’est la Bible, les rapports des sexes sont devenus fort maussades. Le mari se lève à sept heures, travaille jusqu’à midi et demi, vient dîner rapidement, et de façon à se retrouver à deux heures et demie à son cercle, où il prend une demi-tasse de café. Il revient à son comptoir ou à sa fabrique, et le soir à sept heures court à son cercle, où il passe la soirée : il ne rentre chez lui qu’à dix ou onze heures.

Il faut convenir que ces cercles sont parfaitement organisés et avec tout le bon sens possible. On y a d’abord toute liberté, et ensuite tous les journaux, tous les rafraîchissements désirables, des vins excellents. On y trouve des compagnons de vie que l’on voit tous les jours depuis vingt ans, et avec lesquels on finit par prendre le langage et presque les sentiments de l’amitié.

Je vais me permettre une chose énorme ; si vous êtes une dame, daignez passer six pages, et, qui que vous soyez, croyez que j’amoindris ma pensée autant que possible, loin de chercher à la rendre scandaleuse et offensante pour qui pense autrement que moi. À Genève, on dit des injures à George Sand ; moi, je ne dis d’injures à personne.

Le législateur de Genève, c’est évidemment Calvin ; je viens de voir la petite fenêtre au-dessus d’une voûte servant de passage, et de laquelle il prêchait son peuple une fois ou deux par semaine[2].

J’ajouterai que j’estime fort Calvin ; sans doute il valait mieux que les prêtres romains de son temps. D’abord, sans avoir fait vœu de pauvreté, il est mort pauvre et a toujours vécu pauvrement. Il a formé un peuple sage et moral qui, après trois siècles, conserve encore l’empreinte d’un caractère individuel.

Il me semble que ce qui distingue Genève, c’est que les deux sexes s’y voient aussi peu que possible, ce qui me fait regretter ces bons jésuites qui vous disent : « Livrez-vous à vos passions, soyez jeunes, faites tout ce qu’on fait dans la jeunesse, et ensuite venez me raconter vos petits péchés. Si vous exercez quelque pouvoir dans l’État, laissez-vous diriger par moi, et comptez que vous aurez certainement le salut éternel et les plaisirs dans ce monde. Croyez en outre que je vous rendrai bien des petits services. »

En Italie, le pays le plus religieux du monde apparemment, tous les amours finissent régulièrement chaque année, huit jours avant Pâques.

Convenez que cette admirable religion jésuitique n’a qu’un défaut, c’est d’être un peu trop ennemie de la liberté de la presse et du gouvernement des deux Chambres. Ce n’est pas que, par goût, je n’aimasse mieux vivre sous la monarchie, telle qu’elle existait sous la régence du duc d’Orléans, vers 1720 ; mais comment faire reculer le temps ?

Nous arrivons au grand problème qui va décider de la civilisation du vingtième siècle. La religion romaine ne peut pas absolument permettre l’examen personnel.

D’un autre côté, le gouvernement dont les peuples sont amoureux aujourd’hui ne peut pas exister sans l’examen personnel le plus étendu et sans la liberté de la presse (dont les écarts seront seulement réprimés par un jury toujours fort indulgent). Il est évident que si on osait écrire la vérité, il faudrait placer sur la porte de tous les palais des communes le mot MÉFIANCE. Or ce mot ne peut pas s’accommoder avec la religion de saint Augustin, qui dit : Je crois précisément parce que c’est absurde.

Comment ces deux grandes forces, la religion et la passion des peuples pour des Chambres discutantes, vont-elles s’arranger ensemble ? Laquelle des deux l’emportera dans le cœur des hommes ? Là est toute la destinée du vingtième siècle.

Calvin fit une paix entre ces deux ennemies, la religion et l’amour de la liberté. Il fit brûler Servet, qui voulait déranger cette paix ; elle a duré près de trois siècles, jusqu’à l’avénement des momiers ; et enfin cette paix, après elle, nous a laissé la curieuse république de Genève.

J’aurais pu faire un gros livre avec cette page, il suffisait d’entourer les assertions de preuves rapportées avec bonne foi ; je n’avais que l’embarras de choisir ; j’aurais été fort estimé peut-être, mais par qui ? Au reste, c’est un beau sujet à étudier que l’histoire de cette petite république de Genève. Sa grande affaire a été de résister au machiavélisme jésuitique du duc de Savoie, aidé quelquefois par la légèreté de la France.

Certainement Genève a plus fait cent fois pour la morale et pour la liberté que Chambéry, qui est restée sujette fidèle des jésuites et de ses ducs de Savoie. Nais une question m’étonne et m’intéresse profondément : aujourd’hui où est-on plus heureux, à Genève ou à Chambéry ? Où voudriez-vous être né ?

Voyez les mines réjouies de ces bons Savoyards. Quant à moi, après y avoir pensé longtemps, tout étonné de la conclusion qui se présentait constamment, je le déclare, je voudrais être né à Chambéry. Voici mes raisons : on y a moins d’esprit, sans doute ; mais on y a un meilleur cœur, on y hait moins.

Les Génevois sont les premiers hommes à argent du Continent ; ils ont dans ce métier la première des vertus, celle de manger chaque jour moins qu’ils ne gagnent. Leur plus doux plaisir, quand ils sont jeunes, consiste à songer qu’un jour ils se verront riches. Même quand ils font des imprudences et se livrent au plaisir, ils choisissent des plaisirs champêtres et peu coûteux : une promenade à pied, au sommet de quelque montagne où l’on boit du lait. Hier mes amis sont allés au rivage du lac de Gers, à quelques lieues au-dessus de Saint-Gingolf.

Ce n’est point uniquement l’économie qui dirige le choix de ces plaisirs ; le fond d’un cœur genevois est allemand et champêtre. Quand il est riche de bonne heure, le Génevois achète une maison de campagne, et il préfère, non pas celle qui est la mieux bâtie et où l’on peut donner des dîners, comme ferait un Parisien, mais celle qui a de beaux arbres qui font songer. L’idéal d’un Génevois, c’est de conduire un char à bancs, attelé d’un cheval passable, dans un beau pays, et lui-même coiffé d’un chapeau gris, avec une veste de toile.

J’ai rencontré ce matin, dans le bateau à vapeur, un réfugié politique, né à Berlin ou à Kœnigsberg, qui m’a bien étonné. Cet homme a l’esprit le plus net et le plus clair ; jamais son expression n’exagère sa pensée, et sa pensée elle-même n’est point vague.

Dans cette foule de petits États allemands, qui ont une population de cent à deux cent mille âmes, le prince a soin de prendre à son service les trois ou quatre hommes nés vers 1800, et qui ont quelque esprit. Il les choie jusqu’à ce qu’ils se soient salis dans l’opinion par des mesures contre les Polonais ou autre démarche vilaine. Arrivés à ce point, le prince épie le moindre sujet de mécontentement, et les renvoie avec une pension ; ce qui donne le moyen d’acheter quelque autre jeune homme qui annonce un talent dangereux.

Le réfugié m’a cité une vingtaine de noms, et il ajoute :

« Pour les gens qui avaient des privilèges dans leur famille et qui aiment la monarchie telle qu’elle était sous Louis XVI, en 1788, chaque lendemain sera pis que la veille, et cet état pénible peut bien durer encore quarante ans, jusqu’à ce que le sacrifice soit fait de bonne foi. Quelle longue source de mauvaise humeur ! »

Si je n’avais peur d’être pris pour un jacobin, j’ajouterais : On a tâtonné, il y a trente ans, pour imposer au peuple les nouveaux poids et mesures ; il ne fallait pas, disait-on, choquer les habitudes.

Qu’est-il arrivé ? Des hommes de vingt-neuf ans aujourd’hui, nés depuis les nouvelles mesures, ont été habitués aux anciennes ; et l’état de malaise à cet égard peut durer encore trente ans, jusqu’à la vieillesse de ces hommes qui ont vingt-neuf ans aujourd’hui.

Mon Allemand me dit : « La première chose à réformer parmi nous a l’air d’une misère, c’est la façon d’adresser la parole à un comte. »

J’ai vu ce soir que le Génevois a une antipathie, que je dirai instinctive et furibonde, pour l’esprit français, et je ne l’en blâme en aucune façon. Le plaisant, c’est qu’il veut à toute force parler de l’esprit français. Les chansons de Collé, de Panard, de Désaugiers, le mettent en fureur ; il ne conçoit pas l’ironie légère et la prend pour de la méchanceté. Le Génevois range Gil Blas parmi les livres les plus immoraux ; les Mémoires de Bachaumont, en trente-six volumes, le feraient grincer des dents.

Sous beaucoup de rapports, le caractère génevois se rapproche du caractère anglais ; mais la ressemblance n’est nulle part plus frappante que dans la fausse appréciation de l’ironie. Pas plus que l’esprit anglais, l’esprit génevois ne peut suivre le dialogue léger et spirituel de Regnard, le comique le plus gai des Français.

« Que feriez-vous, monsieur, du nez d’un marguillier ? » est inintelligible pour ces messieurs. Le génie profond et satirique de Molière leur convient beaucoup mieux ; toutefois la véritable comédie, pour les Anglais et les Genevois, c’est la comédie remplie de grâce de Shakspeare, qui peint les hommes tels qu’il serait tant à désirer qu’ils fussent. Le mélancolique Jacques est plus agréable à leurs yeux que le misanthrope Alceste.

Un homme parfaitement calculé pour faire horreur aux Génevois, c’est Voltaire, qui fut si longtemps leur voisin. Voltaire avait fait border son jardin, à droite, par une double rangée de peupliers d’Italie, qu’il appelait ses cache-Pictet. Ce M. Pictet était à ses yeux le représentant du génie génevois, et comme il arrive toujours entre gens d’esprit, l’antipathie était réciproque. M. Pictet était fort savant et fort estimable.

On voit qu’une grande moitié de la littérature française agit à contre-sens sur l’esprit génevois. On peut dire que le fond du caractère français, gai, satirique, moqueur, libertin, chevaleresque, étourdi, échappe entièrement à une tête genevoise ; au contraire, ce qui est emphatique, raisonnable et triste : Nicolle, de Bonald, Bossuet, Bourdaloue, Abadie, va droit à leur cœur. Ils aimeraient Clarisse s’ils n’avaient appris qu’elle n’est plus à la mode à Paris. Montaigne, Marot, Montesquieu, doivent les contrarier beaucoup. En revanche, ils aiment la raison de Marmontel, de Barthélémy, de Laharpe, et tous ces plats écrivains académiques. Par un hasard singulier, le caractère génevois se trouve sympathiser à peu près complètement avec celui que la peur du retour de 1793 donne, depuis quelque temps, à la partie la plus riche de la nation française. Nos grandes dames seraient bien heureuses de devenir momières ; elles s’ennuieraient beaucoup moins.

N’est-il pas glorieux pour une petite ville de vingt-six mille habitants de forcer le voyageur à consacrer trois pages à la description de son caractère ? Ce voyageur serait bien embarrassé s’il lui fallait faire trois pages sur le caractère de l’habilant de Lyon, de Rouen ou de Nantes. Le curieux qui a vu Berne, Zurich, Bâle, et ce je ne sais quoi de cotonneux des autres villes de la Suisse, aperçoit bientôt nettement tout ce que Genève doit à Calvin.

J’aime beaucoup le Génevois jusqu’à l’âge de quarante ans. Très-souvent, vers cette époque, il a déjà mis de côté une petite ou une grande fortune ; mais alors paraît le défaut capital de son éducation : il ne sait pas jouir ; on ne lui a pas appris à vivre dans des circonstances prospères ; il devient sévère et puritain ; il prend de l’humeur contre tous ceux qui s’amusent ou qui en font semblant ; il les appelle des gens immoraux.

Un Génevois de cinquante ans est plus atrabilaire et incommode pour tout ce qui l’entoure qu’un Français de soixante-dix ans. À mesure qu’il vieillit, le Genevois perd de son amour naturel pour la liberté, sa haine pour le petit peuple augmente, mais il lui reste une tête éminemment logique, éminemment inséductible par les plaisirs de la bonne compagnie, et qui ne s’attendrit que pour les cordons. Je ne conçois pas comment tous les despotes de l’Europe ne choisissent pas pour ministres des Génevois riches, de cinquante ans. Ces ministres des finances seraient capables de leur refuser de l’argent à eux-mêmes.

Plusieurs Genevois sont très-instruits en droit public, citent Burlamaqui, et pourraient tenir tête aux plus intrépides raisonneurs dans quelque chambre de députés que ce fût ; ce seraient de petits Villèle.

Un Anglais me racontait que les Genevois riches se montrent très-friands de titres, de croix et d’autres babioles monarchiques. Il ajouta qu’à New-York les marchands qui vont se promener le dimanche choisissent de préférence les voitures de place qui ont de belles armoiries. À Paris, un fiacre qui aurait des armes sur sa portière ne serait pris par aucun marchand allant se promener le dimanche ; cela aurait l’air antique ; le bourgeois aspire bien plus haut que la noblesse, il veut être à la mode. Les curieux qui ont eu l’honneur d’aller au bal d’Almack me comprendront. Tel pair d’Angleterre, énormément riche, est primé toute sa vie par un petit lord, qui n’a que des dettes, et qui se croirait déshonoré d’adresser la parole à l’autre.

Les Génevois ont une manière de traiter les affaires nette, précise, inexorable, qui me convient fort. Vous avez fait une affaire de trente mille francs avec une maison ; tout s’est terminé promptement et loyalement. Vous avez de nouveaux rapports après dix ans ; cette maison vous fait observer que, lors de la première affaire, vous avez oublié de lui rembourser un port de lettre de sept sous.

Ces procédés-là me pétrifient, mais je les approuve infiniment. Un Génevois, deux ou trois fois millionnaire, était à Paris. Le jour de son départ pour Genève, il trouve sur le pavé de Paris un pauvre horloger de son pays qui vient d’être ruiné par une banqueroute ; mais on lui a écrit de Genève que s’il arrive tout de suite il pourra obtenir une place vacante dans une grande fabrique de montres. L’horloger se détermine à mettre ses derniers écus pour courir la poste à frais communs avec le millionnaire qui, non-seulement ne lui fait pas grâce d’un centime, mais encore lui fait payer la moitié du prix des réparations qu’il a fallu faire à la voiture, en courant la poste.

Un homme pauvre et qui aurait le caractère triste trouverait de grandes ressources à Genève, dans les pensions ; on m’en a montré à la porte de la ville, à deux ou trois cents pas, dans lesquelles, pour quarante-cinq à soixante francs par mois, on est logé et nourri, savoir : déjeuner, café au lait excellent ; dîner à midi, passable et bourgeois ; à quatre heures, goûter avec café au lait ; et à souper, enfin, un plat de viande et salade avec légumes.

On paye par mois, et l’on peut par conséquent changer tous les mois. Les emplacements sont agréables, la vue générale l’une des plus belles du monde, comme on sait.

Dans la ville on trouverait également des pensions comme celles détaillées ci-dessus, à quarante-cinq, cinquante, soixante francs ; mais les chambres sont souvent tristes. En s’éloignant de Genève, les prix diminuent sensiblement ; a deux lieues on trouve de bonnes pensions à trente francs.

L’été, les pensions de la ville vont souvent passer trois mois à la campagne dans quelque Jolie maison sur le bord du lac ; on m’en a montré une fort agréable sur la route de Thonon. On peut se faire recevoir à l’un des deux cercles littéraires, moyennant cent francs d’entrée et le don d’un ouvrage de deux ou trois volumes. La dépense annuelle est de cinquante francs. Vous pouvez lire par ce moyen tous les journaux possibles, les brochures, et vous avez à votre disposition une bibliothèque de cinq à six mille volumes. Beaucoup de gens, qui ont un intérieur peu aimable, passent leur vie au cercle, qui est toujours bien chauffé en hiver, de huit heures du matin à onze heures du soir. Il y a billard, échecs, etc. Le garçon de cercle vous vend du café excellent, de la limonade, etc. On peut emporter un volume chaque soir. — Ainsi, pension annuelle, à soixante francs par mois, sept cent vingt francs ; cercle, cinquante francs ; étrennes, cinquante francs ; total, huit cent vingt francs.

Reste l’habillement d’un homme triste, qui n’est pas une affaire bien chère ; un homme de cinquante ans est donc riche à Genève avec douze cents francs par an.

Mais si quelquefois cet homme triste prend la figure d’un être sans souci, ou si on le surprend à lire Jacques, roman de George Sand, il passera pour immoral et personne ne lui adressera la parole dans son cercle.

Genève a produit plus d’hommes remarquables que Lyon sa voisine, ville de deux cent quatre mille habitants ; c’est qu’à Genève, outre l’utilité insigne de l’éducation donnée par Calvin, l’amour de l’argent poussé à l’extrême :

1° Donne une bonne logique, chose capitale et qui manque presque tout à fait en France et surtout à Paris. Comptez le nombre des banquiers génevois qui sont venus à Paris avec trente louis dans leur poche et qui sont millionnaires avant cinquante ans.

2° À Genève, quelque peu de talent que l’on ait, dans un genre quelconque, on sait le mettre à profit.

Un horloger qui a le moindre petit talent pour écrire, par exemple, le cultive avec soin, et le soir, lorsque sa boutique est fermée, court écrire des articles qu’il vend aux journaux, ou des contes pour les jeunes filles, ou une explication de l’économie politique, la science génevoise par excellence, ou une traduction de Ricardo, ou un commentaire sur saint Matthieu pour tous les jours de l’année. Il n’y a point d’esprit, si l’on veut, dans ces livres ; mais ils sont raisonnables, mais ils remplissent parfaitement leur objet. Or, comme on sait : l’esprit qui sert à tout ne supplée à rien.

Un médecin célèbre, et qui guérit ses malades, remarqua jadis que l’après-midi, de trois à six, il n’était pas fort occupé. Il fit savoir qu’il ne serait pas visible à ces heures-là, et se mit à travailler à des spéculations sur ce qu’on appelait vers 1810 les papiers d’État (la rente) des divers pays. Dans ses trois heures par jour, il a gagné cinq ou six cent mille francs.

Un médecin, d’une autre ville que Genève, aurait-il jamais eu cette idée-là ? Et s’il l’avait eue, aurait-il conservé des malades ? La logique est partout ici, chez le médecin comme chez les malades.

Puisque je parle des médecins, je dois dire que ceux de Genève sont admirables.

1° Ils daignent interroger leurs malades ; 2° ils étudient leurs maladies ; 3° ils ne font pas d’esprit en leur parlant ; 4° ils ne mettent pas leur amour-propre à la promptitude des décisions. En cela, bien supérieurs à feu M. Dupuytren et à plusieurs docteurs vivants, gens d’esprit, qui font de l’esprit même avec leurs pauvres malades.

Je ne crois pas qu’aucun pays en Europe ait des noms supérieurs à ceux de MM. Prévost, Buttini, Maunoir, etc. ; on sait de quelle renommée M. Jurine jouissait en Europe.

Je connais à Genève un médecin jeune encore, fils d’un homme aisé, qui aime son état, interroge son malade pendant trois heures avant de prendre une opinion, le vient voir quatre fois dans un jour, s’il le faut, avant d’écrire sa consultation ; et, enfin, distribue à ses malades pauvres ce qu’il reçoit de ses malades qui sont à leur aise. Par malheur, sa faible santé le force à se retirer à la campagne.

Vers 1804, quelques Génevois faisaient un journal, la Bibliothèque britannique, que l’on pouvait toujours ouvrir avec plaisir, quand on était excédé du verbiage brillant et sans idée des journalistes français. Ce journal n’était décidément ennuyeux que quand il parlait morale ; il voulait que tout le monde fût heureux à la génevoise. Comme il n’y a pas fabrique de livres et littérature nationale à Genève, ce journal n’était point obligé à mentir constamment, sous peine de se faire six ennemis mortels tous les mois. Jamais il ne tombait dans la camaraderie, cette plaie mortelle de la littérature et des journaux de Paris.

Comment voulez-vous qu’un pauvre diable d’homme lettré, qui habite Castelnaudary, choisisse les livres nouveaux qu’il faut pourtant acheter ? Le rédacteur qui vient de porter aux nues, dans un journal estimé, la nouvelle traduction de… s’applaudit devant ses amis d’avoir tiré un article passable d’une des plus plates productions qui, depuis six mois, aient encombré son bureau. Mais l’auteur est ami de son propriétaire, et, au moyen du journal, il veut entrer à l’Académie française ; il calcule qu’il lui faut pour cela quatre cents articles louangeurs dépensés en trois ans.

Je crois qu’un Génevois, en pareil cas, se ferait scrupule, comme d’un péché, de tromper ses abonnés dans une affaire d’argent : l’achat d’un livre.

Qui le croirait : il y a à Genève un rival de Béranger ; mais comme la chanson, toujours un peu satirique et libertine par essence, ne peut pas rapporter de profit dans un pays éminemment moral et triste, cet homme d’esprit est inconnu. Comme Buratti de Venise, il ne peut imprimer, et personne ne le connaît hors du cercle dont ses chansons égayent les promenades à la campagne. Je me garderais bien de nommer le poëte de Genève, et j’ai osé nommer Buratti de son vivant, quoique cet homme charmant vécût à Venise, pauvre ville qui expire sous le sceptre de plomb de l’Autriche. Je crois que, pour beaucoup de choses fort innocentes et très-nécessaires à mon bonheur, on est beaucoup plus libre en Autriche qu’à Philadelphie. Ma foi ! vivent les jésuites !

M. Coindet, petit-fils de l’ami de Rousseau, a encore beaucoup de lettres de ce grand écrivain ; plusieurs ressemblent à des pages de l’Émile. Je ne sais pourquoi on n’imprime pas ces lettres, dont j’ai pu parcourir des copies fort exactes. Il est une autre lettre du même auteur qui, tôt ou tard, verra le jour. Dans le genre tendre, passionné, sérieux, sans vaine hypocrisie, ce sera la plus belle page de la langue française.

J’étais à Bordeaux il y a quelques années ; M. D…, député, un des hommes d’esprit de ce pays-là, et, chose singulière, nullement Gascon, m’assura qu’il existait encore plusieurs manuscrits non publiés de Montesquieu ; apparemment les possesseurs sont dévots.

Grâce à l’incurie du gouvernement napolitain, les cinq sixièmes de Pompeï ne sont pas encore découverts ; j’en suis ravi. L’attention du public est réveillée, tous les deux ou trois ans, par une belle bataille en mosaïque, par un joli faune en bronze, etc.

Ce qui me frappe chez Montesquieu, c’est la façon de présenter la pensée ; on reconnaît l’homme qui a dit : « Dans le commun des livres on voit un homme qui se tue à allonger ce que le lecteur se tue à abréger. La loi agraire, l’usure à deux pour cent par an et non par mois et bien d’autres erreurs ne me découragent point. » Montesquieu était gentilhomme, mais il était aussi homme de robe ; il comprenait que son importance dans l’État ne pouvait venir que du petit bout de rôle de tribun du peuple que les parlements s’adjugeaient de temps à autre. Quand je veux la vérité sur des points de législation, j’ouvre le hardi Bentham ; mais lire cet Anglais ou son traducteur génevois, M. Dumont, est une rude corvée et qui m’attriste ; tandis que lire Montesquieu, même lorsqu’il parle de fiefs, est une fête pour l’esprit.

Les gens riches de Genève méprisant, à ce qu’ils disent, c’est-à-dire haïssant Rousseau, son style n’a point trouvé d’imitateurs en ce pays, et il faut s’en réjouir. Michel-Ange disait : « Mon style est destiné à faire de grands sots ; » et Jean-Jacques eût pu lui voler cette idée. Ce style comédien favorise l’hypocrisie, maintenant nécessaire à tous les Français, et donne de grandes facilités aux sots ; voyez notre beau style actuel ! tandis que leur stérilité naturelle est mise à une rude épreuve sitôt qu’ils veulent imiter l’admirable clarté de Voltaire, ou le condensé de Montesquieu. Quant au style plein de choses de Bayle, il est absolument impossible pour eux.

Le style génevois est pénible avant tout ; on croit voir un attelage de bœufs qui labourent lourdement. Le Français de Genève est exact, mais toujours gêné. Ces messieurs veulent-ils prendre un style léger dans un conte sans conséquence, ils avertissent le lecteur de la légèreté grande. Le mot propre dans ce genre leur manque à tout moment ; mais peuvent-ils dire avec Boileau :

Mais mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Un livre genevois n’est jamais absolument vide.

Que dire du lac de Genève, qui ne semble exagéré à qui ne l’a jamais vu ?

Les agréments du lac me semblent doublés depuis les bateaux à vapeur. J’avais affaire à Lausanne (à douze grandes lieues de Genève). L’Aigle m’y a conduit ce matin, faisant, je crois, quatre lieues à l’heure, et je suis revenu ce soir avec la même rapidité. L’Aigle a une forme extrêmement allongée, un tiers de plus que les autres bâtiments.

J’avais apporté un gros sac de livres ; j’ai lu, ce qui était un peu ridicule et pédant sous les yeux des dames ; j’ai étudié Calvin.

En 1509, ce grand homme naquit en France ; en 1555, la réforme s’établit à Genève.

Calvin y arrive en 1536 ; son esprit austère l’en fait chasser ; il se réfugie à Strasbourg ; mais en 1541 il est rappelé et règne à Genève jusqu’à sa mort, arrivée en 1564. Ainsi Calvin a eu vingt-trois ans pour donner des lois à son peuple. Ce peuple aimait le plaisir, et d’abord fut rebelle ; mais Calvin établit à Genève l’inquisition la plus terrible sous le nom de consistoire.

Tout ce qui a été dit de l’inquisition s’applique au consistoire, qui avait la censure sur les actions. Gruec a la tête tranchée pour avoir écrit ; Servet est brûlé vif en 1553. Cette action couronna la vie du législateur de Genève. Il fut désintéressé comme un homme[3] exécré qui a régné sur la France. Calvin, tout-puissant à Genève, reçut toute sa vie, pour chacun an, cent cinquante francs en argent, quinze quintaux de blé et deux tonneaux de vin ; son héritage fut estimé trois cent quatre-vingt-cinq francs.

Le frère de Calvin, qui s’était aussi réfugié à Genève, y vécut petitement et pauvrement de son métier de relieur ; son frère ne lui fit pas avoir une belle place de finance.

On m’a montré il y a trois jours à Champey, à une portée de fusil de la porte méridionale de Genève, le lieu où l’Espagnol Servet, né en 1509 comme Calvin, fut brûlé.

Il fallait peut-être l’âme généreuse, bonne, irascible de Luther, pour porter les peuples à douter de Rome. (C’est la plus grande action des temps modernes.) L’esprit exact, l’éloquence inattaquable de Calvin étaient faits pour compléter la victoire.

Je dois à l’extrême obligeance de M. C. d’avoir parcouru pendant plusieurs heures des manuscrits autographes de Calvin, homme comparable à Lycurgue, et, comme le législateur ancien, exécré de tout ce qui est plat.

Quand on glisse sur le lac, le second plan du paysage est admirable, surtout du côté de Thonon. À la vérité, on ne voit pas le mont Blanc, on est trop près, la vue est arrêtée par les montagnes du second ordre, sur lesquelles repose sa base. Mais ces montagnes elles-mêmes sont d’un aspect admirable. Là se trouvait, presque vis-à-vis Lausanne, le fameux rocher de Meillerie. La description qu’en donne l’amant de Julie est toujours fort exacte. Seulement M. Séard, ingénieur de l’empereur Napoléon, a fait sauter la base des rochers de Meillerie, pour établir la magnifique route qui conduit au Simplon.

Mais lorsque l’on parcourt le lac de Genève, le premier plan du paysage, formé, en général, par des champs cultivés, est assez plat. On songe malgré soi au produit des terres, à la fabrique, etc.

Il en est bien autrement des lacs de la Lombardie : il est vrai que ce sont les plus beaux du monde. Le premier plan est aussi joli que le second est grand et magnifique. Rappelez-vous la vue de Belgirate (lac Majeur), la Cadenabia (lac de Côme), Salo (lac de Garde), etc., etc.

Dans tous les pays du monde le métier de marin rend les gens gais, ou du moins donne de la rondeur à leurs manières. Dans mon bateau à vapeur de ce matin, le caractère génevois l’emportait sur le métier : le batelier était triste et refrogné. Comme il chauffait sa machine avec des bûches de bois blanc, qu’il prend, je crois, près d’Ouchy (le port de Lausanne), il s’est allé rappeler qu’un rival l’avait menacé d’introduire une livre de poudre dans quelqu’une de ces bûches. De là, menaces, exclamations, malheur, figure abominable à regarder.

Je rencontre une famille milanaise qui porte un nom allemand ; naturel charmant et gai de la jolie madame Krm. Grand Dieu ! quelle différence avec Genève et même avec Paris ! Que d’esprit, mais que de naturel ! Sans qu’ils s’en doutent le moins du monde, les bons habitants de Milan sont probablement à la tête de la civilisation.

En général, l’homme bon, c’est l’homme heureux, et le bonheur n’est pas de posséder, mais de réussir. Les Milanais ont été si heureux, d’abord de 1796 à 1799, et ensuite de 1800 à 1814, que, quoi que puisse faire l’Autriche, ils sont encore le peuple le meilleur et le plus aimable de l’Europe.

Remarquez que l’Autriche est juste et raisonnable dans tout ce qui n’a pas rapport à la politique. Ne lisez jamais le journal, ne parlez jamais d’aller à Paris, contentez-vous de faire l’amour ou de gagner de l’argent, et vous ne serez vexé que très-légèrement.

On prétend qu’à Vienne le décret pour le rétablissement des jésuites est signé ; mais il est de fait que les prêtres du Milanais, assez bonnes gens, malgré leur habit, n’oseraient se permettre les refus d’inhumation et autres plaisanteries tristes qui paraissent chaque mois dans les Débats[4]. L’esprit de Joseph II semble encore l’emporter souvent sur les craintes qu’inspirent les libéraux et l’espoir de les dompter par les prêtres.

Sur le bateau à vapeur, nous nous enivrons de limonade gazeuse ; elle est excellente. Le bateau était rempli de petits traités religieux, distribués gratis par les momiers ; il y en avait en vers français d’une bouffonnerie incroyable. Il y a pourtant parmi ces momiers des gens bien élevés et qui n’ont pas d’autre langue maternelle que cette maudite langue française, si moqueuse et si logique. Il y avait aussi sur le bateau les fables de la Fontaine, avec commentaires par Charles Nodier ; nous avons été édifiés des réflexions religieuses et monarchiques qui accompagnent la fable de messire Jean Chouart, ce curé qui allait enterrer son mort au plus vite.

Ce soir, à Genève, je suis allé au spectacle ; il n’y avait là que des bourgeois peu riches, mais dans la ville de Calvin il n’y a pas de canaille. Si quelque spectateur parle trop haut et se conduit mal, il est Français ou Savoyard. La comédie choque la haute moralité des gens du haut. Les gens nés d’un père riche, et qui voudraient bien être salués avec respect par leurs concitoyens quand ils passent dans la rue, se sont donné le mot, dit-on, pour se loger sur le haut du coteau qui, vers le midi, sert de digue au Rhône, au moment où il sort du lac. Ces messieurs habitent généralement la rue qui commence vers l’hôtel de ville et dont les maisons donnent, par le côté opposé, sur la belle promenade de la Treille. Ces maisons sont tout simplement les mieux situées de l’Europe. Je ne vois à leur comparer que l’hôtel Rainville à Altona. D’un côté, elles sont dans une belle ville, et, de l’autre, elles ont immédiatement sous leurs fenêtres la promenade la plus brillante de cette ville ; promenade qui est élevée de trente pieds sur la plaine, et dont les arbres en ont bien soixante.

Je trouve à l’orchestre un réfugié italien ; nous faisons bien vite connaissance ; il me conte des anecdotes incroyables dans le genre biblique et tartufe ; mais cette partie de mon journal imprimé est déjà assez noire, je ne les insérerai point ici. Le parti libéral de Genève se défend vivement contre les gens du haut, et les libéraux sont trop occupés de leurs affaires pour donner dans toutes les exagérations du méthodisme anglais.

Mon réfugié meurt d’ennui ici ; je l’engage beaucoup à faire un effort et à quitter l’Europe pour quelques années ; quoi de pire que la haine impuissante ? Il hait la France qui n’a pas envoyé quarante mille hommes en Italie en 1830. Je conseille à cet homme aimable d’aller à New-York ; comme ville réellement maritime, on y est peut-être moins triste qu’à Genève ; les riches y ont sans doute les mêmes prétentions ; mais leurs espérances sont encore au berceau. Il y a beaucoup d’activité en Amérique, lui disais-je ; un homme qui sait quatre langues, et qui veut travailler trois heures par jour, gagnerait certainement cinq louis par semaine, etc., etc. Mais mon pauvre Milanais soupire ; il m’a l’air d’être amoureux en son pays.

J’ai commencé ma journée par aller voir les tableaux et les vases antiques, belle collection de M. Lamy-Bernard, qui, ayant eu l’esprit de gagner une belle fortune avant cinquante ans, a l’esprit bien plus rare de savoir en jouir. J’ai vu chez M. Bernard plusieurs magnifiques tableaux sur porcelaine de M. Constantin. Dans deux cents ans, on ne connaîtra les fresques de Raphaël que par M. Constantin. Il faut juger ce grand artiste à Turin, dans le cabinet du roi, qui, n’étant encore que prince de Carignan, acheta treize ouvrages de M. Constantin, au prix de deux cent mille francs, je crois. À Paris, la manufacture de Sèvres refuse à M. Constantin de lui vendre des plaques de porcelaine au prix marchand : ces plaques, fort grandes (trois pieds de long sur deux de hauteur), valent de mille à deux mille francs.

Il y a quelques beaux tableaux, dit-on, chez les messieurs du haut, mais il aurait fallu subir l’arrogance de leurs portiers, et quand j’ai envie de rire, il me vient des épigrammes : alors je vois la vie du côté français, et je ne vaux plus rien pour les beaux-arts.

Je me promène longtemps sur la Treille. Il y a un rocher pelé exactement vis-à-vis et à une lieue de distance que je voudrais faire sauter ; ce vilain rocher s’appelle la montagne de Salève.

l’hôtel de ville, où jadis j’ai acheté du bon Monti les premières estampes que j’aie eues en ma possession, est un édifice du moyen âge, exact et étroit, dans le style des maisons de Florence. Par hasard cet édifice est précisément romantique ; il rappelle Calvin.

Un Français qui a de l’esprit, mais qui est un peu sujet à répéter l’esprit des autres, m’a entrepris sur Calvin, dont il m’a dit beaucoup de mal. Sans doute il répétait les phrases de l’honnête biographie Michaud, dont il porte partout avec lui les cinquante-quatre volumes.

— Vous aurez beau dire, monsieur, Calvin aimait la vertu, telle qu’on la comprenait de son temps ; il y marchait par le chemin le plus direct, et même en faisant brûler Servet. Mais ce ne fut pas un homme estimable comme nous l’entendons aujourd’hui, demandant pour soi la croix d’officier de la Légion d’honneur et une recette de ville pour son fils.

On m’est venu chercher pour aller à Saint-Pierre ; c’est à peu près la cathédrale du pays. M… prêchait. Je comptais que son sermon me ferait l’effet d’un de ces articles de haute politique payés aux bons faiseurs par les journaux vendus au ministère. J’ai été frappé, dès mon entrée dans le temple, par des phrases simples et de bon sens. Ce style me rappelle l’excellent français des Mémoires de d’Aubigné, ce serviteur de Henri IV, qui ne le flatte pas, et fut réduit à venir mourir à Genève en 1630. Au lieu de me moquer, je suis attentif ; je ne vois l’hypocrisie nulle part ; bientôt j’ai les larmes aux yeux. M… prêchait sur la charité, et je finis par donner au collecteur tout l’argent blanc que l’avais sur moi (locution du pays).

À Genève on dit : Un tel fut mis en prison, dès lors il jouit de la liberté. Dès lors est là pour ensuite. Vous trouverez dans les annonces de la Gazette de Lausanne des avertissements menaçants adressés aux jeunes gens qui ont eu l’audace de séduire des demoiselles appartenant à la république et canton de Vaud. Ces avertissements plaisants sont à la seconde personne du pluriel : « À vous, François Monod, natif de Montru, qui, après une longue et imprudente fréquentation, avez eu l’imprudence de séduire Jeanne Serang, etc., etc. »

Ces avertissements sont tout ce que je trouve de plaisant dans les gazettes suisses ; c’est là qu’on peut faire provision de locutions singulières, appartenant au français-suisse. Souvent on reconnaît des façons de parler nettes et significatives de notre excellent français du dix-septième siècle, si supérieur aux phrases nombreuses si fort prisées par l’Académie actuelle. Un être empesé et qui prétend aux honneurs de la littérature aurait vergogne de dire quelque chose nettement et vivement.

Je pense aux ridicules des Académies, parce que j’ai dîné aujourd’hui avec un être bien plaisant : c’est un savant de Genève. Réellement cet homme a une excellente mémoire, et c’est beaucoup dans son métier. Il peut répéter exactement tous les raisonnements de Montesquieu et d’Adam Smith, que jadis il apprit par cœur ; il sait aussi par cœur une grande partie de Tacite, les meilleurs vers de Voltaire, trois ou quatre mille dates, et enfin les noms successifs de tous les souverains qui ont occupé les trônes de l’Europe, depuis Constantin et Charlemagne jusqu’à Napoléon.

Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée[5]. Souvent, quand ils trouvent la société trop gaie et se permettant de tout dire, ils gardent un silence digne. Placés par la maîtresse de la maison autour d’une table à thé, s’ils sont comme forcés de rompre le silence, ils ne s’adressent à personne en particulier, ils professent, mais c’est avec toutes les grâces du collége et toute la réserve de la politesse la plus prudente. Le pédantisme du savant de Genève, au contraire, est tout positif et en dehors ; il irrite les indifférents et amuse les connaisseurs. Assurés de briller par la mémoire, qui n’est pas ridicule ici, ils prennent la parole sur toutes choses et avec empire. Comme on ne rit pas à Genève, ils ne courent aucun danger ; leur mine seule, à Paris, passerait pour une caricature méchante.

Mais passons sur ce ridicule outré de mine et d’expression, que fait naître l’absence du rire à Genève ; il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de savoir en ce pays. On y lit attentivement les cinq ou six bons ouvrages qui paraissent chaque année en Europe ; et comme les Génevois savent les langues, ils lisent le bon livre qui paraît à Londres, avec autant de facilité que celui qui paraît à Berlin ou à Pavie ; seulement, s’il y a le moindre trait d’imagination dans ces livres, le caractère national s’en irrite et le livre est déclaré léger. Je voudrais bien voir les premiers jugements qu’ils portèrent sur Montesquieu en 1755.

Cette logique, qui manque si souvent à leurs voisins de France, les Génevois en font excès ; ou plutôt, ces âmes, emmaillottées dès l’enfance dans la prétendue morale que des gens payés tirent de la Bible, ne comprennent pas que la logique est un instrument universel, qui sert à ne pas se tromper. Elle s’applique aux intérêts de l’amour, ou de la jalousie, ou des plus folles passions, exactement comme à l’art de gagner six pour cent par an en vendant et achetant à propos du trois pour cent français. La logique n’a garde de se charger de la responsabilité de choisir les vérités ; elle vous fait voir tout simplement la vérité sur l’objet auquel vous pensez.

Je viens de rencontrer des femmes charmantes au petit pont suspendu, devant le bastion Saint-Antoine ; ce sont de belles Allemandes, ayant de l’esprit sérieux dans les yeux. Comme ce pont a quatre pieds de large, j’ai pu les voir fort bien, sans tomber dans ce regard insolent que les Allemands reprochent tant aux Français. Le genre de beauté génevois consiste, quand il n’est pas strictement allemand, dans de grands traits à la florentine, embellis par une extrême fraîcheur. Le défaut de cette beauté, c’est quelquefois la lourdeur du menton et des ailes du nez, et pour l’expression l’air insignifiant, l’air d’un beau mouton qui rêve. Rien n’est au-dessus d’une belle Génevoise de dix-huit ans ; mais sur une figure si pure, et où toute gaieté est difficile, le momiérisme fait des ravages affreux. Au contraire, la dévotion jésuitique embellit une belle Milanaise (madame Marini, contrada della Baguta).



  1. Ils ont réalisé ces projets en 1846. Une révolution éclata à Genève le 5 octobre. Après un combat très-vif, pendant trois jours consécutifs, entre le peuple et la milice, les radicaux remportèrent la victoire la plus complète et s’emparèrent du gouvernement. Cette révolution, à Genève, précéda d’une année la défaite du sonderbund (novembre 1847). (R. C.)
  2. Calvin, né à Noyon en 1509, vint à Genève en 1536 et y mourut en 1564. Le secrétaire de Calvin dénonça Servet, qui fut brûlé vif à Genève le 27 octobre 1553. Calvin prêchait que la liberté doit être interdite aux méchants.
  3. Robespierre.
  4. Voir la croix de mission plantée à Angoulême en septembre 1837.
  5. Historique ; l’anecdote dont ceci est le résumé ne peut se raconter encore.